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Quand mourut-elle et qui lui succéda

Vingt-septième Leçon.

Trois Reines illustres.

La Reine Victoria.

La reine Victoria est née en 1819. Dans son enfance on l'appelait quelquefois " Pleur de Mai " parce qu'elle était née en ce joli mois printanier et qu'elle ressemblait à un frais bouton de rose. Sa mère, la duchesse de Kent, qui avait épousé en secondes noces le quatrième fils de Georges III, la montrait orgueilleusement à ses visiteurs, sachant bien qu'un jour elle serait reine d'un grand empire.

Victoria était élevée à Kensington. Mais l'étude, de quelque nature qu'elle fût, d'abord lui répugnait.

— Quoi bon ça ?.. . Quoi bon ça ? répétait-elle constamment, avec une moue charmante, devant les devoirs qu'on lui présentait.

On lui avait caché longtemps la haute situation que la fortune lui réservait. Un jour, elle trouva, glissée dans un de ses livres, la table généalogique des membres de la famille royale, et elle comprit aussitôt la place qu'elle y tenait.

— Je vois que je suis plus près du trône que je ne croyais, dit-elle simplement. Combien d'enfants en seraient fiers ! Mais je sais bien, moi, que, s'il y a beaucoup d'honneurs, il n'y manque pas d'ennuis !

Puis, réfléchissant une minute, très sérieuse et comme mûrie par cette révélation, elle tendit la main à sa gouvernante en déclarant :

— Je serai bonne. Je sais maintenant pourquoi vous me forcez à beaucoup apprendre, même le latin. I shall be good. Je serai bonne et sage. Je ferai tout mon devoir.

Et elle tint parole. Français, latin, grec, italien, mathé-

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matiques, musique et dessin, toutes les matières dont on voulut doter son intelligence, elle s'efforça de se les assimiler, et le plus souvent y parvint très courageusement. Elle arriva notamment à comprendre et à parler dix langues.

Elle avait surtout d'heureuses dispositions pour les beauxarts et, à force de travail, elle put se dire, à un moment, musicienne agréable et peintre-amateur de très bon goût.

La princesse avait dix-neuf ans quand le diadème royal fut solennellement placé sur sa tête dans l'abbaye de Westminster. Il y avait d'ailleurs plusieurs mois qu'on la considérait comme l'héritière incontestée du pauvre Guillaume IV. C'était une jolie personne, fort distinguée, à qui tout semblait sourire. Les prétendants ne manquaient point et, dans toutes les chancelleries, les diplomates s'agitaient pour savoir à qui les "raisons d'Etat" permettraient d'accorder la main de la jeune reine.

Or, un soir, à un bal de la cour, Sa Majesté — vraiment toute gracieuse alors — détacha de son corsage un bouquet de roses et l'offrit ostensiblement à son cousin, le prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha. C'était indiquer à tous sa préférence. Le jeune prince, qui avait aimé sa cousine princesse, mais qui n'osait l'aimer reine, demeura un instant interloqué. Vêtu à la mode allemande, il ne trouvait à sa jaquette aucune boutonnière où il pût insérer le précieux bouquet. Alors, il tira de sa poche un canif et, très crânement, il découpa sur son habit, à la place du cœur, une large ouverture où il planta triomphalement les fleurs royales.

Quelques jours après, le prince Albert était fiancé à la reine et, le 10 février 1840, leur mariage se célébrait en grande pompe. La situation était délicate : être le mari d'une reine sans être aucunement le roi, c'était la condition exigée du prince Albert par le peuple anglais, jaloux et défiant de cette sorte d'intrusion étrangère sans exemple dans son

histoire. C'était aussi le risque de sombrer dans le ridicule. Celui qu'on prit coutume d'appeler depuis le prince-consort, s'en tira spirituellement : il se fit aimer de la reine et, par amour, il obtint d'elle tout ce qu'il souhaita.

Un jour, ayant donné son avis dans une question de politique intérieure, la reine lui avait laissé entendre assez vivement que son opinion n'avait aucune autorité en la matière, et le prince, froissé, s'était retiré dans ses appartements.

La jeune reine, regrettant bientôt son mouvement de mauvaise humeur, n'avait pas tardé à venir frapper à la porte de sa chambre ?

— Qui frappe ? interrogea le prince.

— C'est la reine, répondit-elle.

— Je prie la reine d'agréer mes excuses, déclara alors la voix ferme du prince-consort. Mais j'ai besoin d'être seul. . . .

— Albert, c'est votre femme . . . insista-t-elle d'une voix plus douce.

Et la porte s'ouvrit. Et la réconciliation fut complète. A force de dextérité, de tact et de bonne grâce, le prince Albert dissipait ainsi non seulement les appréhensions de la reine, mais encore les soupçons des personnages politiques ou les susceptibilités populaires et, quand il mourut, en 1861, on s'aperçut qu'il avait pris dans l'Etat, sans en avoir l'air, une place prépondérante.

La mort du prince-consort fut pour la reine un coup de foudre. Elle le pleura amèrement et voua à sa mémoire un souvenir touchant par sa persévérance.

La reine Victoria est venue assez souvent en France au cours de son long règne. Elle n'y vint pourtant que deux fois dans l'appareil des souveraines. La première fois, ce fut sous Louis-Philippe, en septembre 1843. Elle avait vingt-quatre ans. La France était à cette époque en coquetterie réglée avec la Grande-Bretagne. Louis-Philippe, entouré de la fa-

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mille royale, des hauts dignitaires de sa cour et de ses ministres, reçut en grande pompe la jeune reine, dans les salons du château d'Eu. On donna là, pendant cinq jours, des fêtes en son honneur. Par convenance diplomatique et pour éviter des froissements d'amour-propre chez les autres nations, il avait été entendu que le cortège de la noble visiteuse n'irait point jusqu'à la capitale. A son départ, un curieux incident se produisit. Comme on arrivait sur les quais du Tréport, auprès de la passerelle donnant accès sur le Victoria and Albert, les galants hommes qui l'accompagnaient s'aperçurent qu'une pluie récente avait laissé quelques traces boueuses dans le court passage que Sa Majesté devait franchir en descendant de voiture pour gagner son yacht- N'ayant point le temps d'y remédier d'autre façon, ils eurent l'idée chevaleresque d'étendre sous les pieds de l'aimable reine leurs pardessus et leurs manteaux. Et l'on vit alors, racontent les journaux du temps, " la Eose de Mai effleurer de ses pieds mignons ce tapis improvisé, en évitant soigneusement de marcher sur les collets de velours et en remerciant ces gentlemen par les plus gracieux sourires."

Le second voyage officiel de la reine d'Angleterre en France date de 1855. Elle entra dans Paris, cette fois, et fut fêtée et acclamée magnifiquement, l'espace d'une semaine, par la cour impériale. On avait préparé pour elle des appartements luxueux et grandioses dans le palais de Saint-Cloud. On la promena de tous côtés. On ne sut qu'imaginer pour l'intéresser et la distraire. Une grande revue des troupes fut passée en sa présence au Champ de Mars. Mais l'épisode le plus curieux de son séjour fut sans contredit sa visite aux Invalides dont elle nota ainsi ses impressions dans son Journal :

"L'empereur me conduisait et j'étais là, au bras de Napoléon, devant le cercueil de l'adversaire le plus acharné de l'Angleterre ; moi, la petite-fille de ce roi qui le haïssait tant,

et, lui, son neveu, qui porte son nom, devenu mon plus proche, mon plus cher allié. L'orgue de l'église joua le God save the Queen ! Pendant que nous étions là, un orage terrible éclatait au dehors. C'était un spectacle étrange. Et il me semblait que, dans ce tribut de respect à un ennemi mort, les vieilles inimitiés et les rivalités s'effaçaient. . . ."

Napoléon III avait charmé Sa Majesté britannique par son tact et sa dignité : " Je me sentais, disait-elle, en sûreté avec lui. ... Il y a en lui quelque chose de mélancolique qui vous attire. . . ." Les deux souverains se quittèrent en échangeant les marques de la plus sincère, de la plus vive amitié. Et, quinze ans plus tard, l'Empire croulait sans que la reine fît un pas pour le secourir.

Chose étrange ! De tous les gouvernements qui se succédèrent en notre pays depuis cinquante ans, c'est à ceux de Louis-Philippe et de Napoléon seulement que Sa Majesté britannique daigna donner le gage d'une amitié solennelle, Louis- Philippe et Napoléon n'ont su pourtant trouver en Angleterre qu'un refuge dans l'exil et qu'un tombeau ! . . .

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