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A quoi dut-il sa science et sa réputation

Vingt-neuvième Leçon.

Les Collectionneurs.

Souvenirs et Anecdotes.

Avez-vous jamais cherché à creuser la psychologie d'un collectionneur ? D'où provient cette singularité de caractère ? Pourquoi tant de gens en sont-ils indemnes, tandis que d'autres en sont affligés dès l'enfance ? Est-elle l'indice d'une maladie ou d'un perfectionnement de l'esprit ? Naît-on collectionneur ou le devient-on ? Toutes questions auxquelles on n'a, je crois, jamais répondu. Ce qui est sûr, c'est que cette étrange aptitude se présente d'abord sous la forme d'un goût pour certains objets, livres, gravures, médailles ; peu à peu elle grandit et se transforme en habitude, devient besoin et besoin impérieux. Comme ces plantes parasites qui dévorent l'arbre auquel elles se sont attachées, elle envahit l'être tout entier. C'est alors une passion égoïste, quelquefois une passion féroce.

Oui, féroce, et j'en sais des exemples. Un jour, à Saint- Germain, Alexandre Dumas, assis à sa table de travail, étend machinalement la main pour caresser un énorme chien qu'on lui avait donné quelques jours auparavant et qui dormait en rond entre ses jambes. Mouton, c'était le nom de l'animal, surpris dans son sommeil, happe d'un coup de dent la main de son maître, et, tout en grognant de rage, lui enfonce ses crocs dans la chair. L'auteur des Mousquetaires mit Mouton à la porte, arrêta le sang qui coulait de sa blessure, roula son mouchoir en manière de bandage autour de la plaie et continua à écrire de la main gauche le feuilleton commencé de la main droite : il n'était pas homme à s'arrêter pour si peu. Seulement, le soir même, l'incident, démesurément grossi, circulait dans la ville où Dumas était populaire, et l'on se racon-

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tait avec effroi que le grand conteur avait été à moitié dévoré par un dogue furieux.

Dès le lendemain, Dumas entend frapper à sa porte: un inconnu se présente, salue timidement, s'assied, tousse deux ou trois fois et, interrogé sur le but de sa visite :

— Monsieur Dumas, dit-il enfin, je viens vous demander un autographe.

— Tiens ! un autographe ? de moi ?

— Sans doute. Je possède une assez curieuse collection et, par un hasard inexplicable, je n'en ai pas un seul de votre écriture.

— Diable ! vous tombez mal ; j'ai été mordu hier par mon chien et j'écris assez maladroitement de la main gauche.

— Je sais, je sais . . . c'est même pour cela que je me permets d'insister.

— Je ne vous comprends pas.

— Eh bien! Monsieur Dumas, j'ai entendu dire que votre chien était enragé, et, dans ce cas . . . , vous saisissez . . . , vos autographes . . . deviendraient peut-être difficiles à se procurer.

Dumas devint vert.

— Joseph, cria-t-il, appelant son domestiqub, amenez-moi Mouton et apportez-moi un verre d'eau !

Et deux minutes plus tard il avait la satisfaction de voir le chien happer en trois coups de langue le contenu du verre qu'on lui présentait.

Il respira, éclata de rire ... et mit le collectionneur à la porte. Il devait, plus tard, se venger bien spirituellement de celui-ci aux dépens du prince de Metternich : l'altesse, à son tour, sollicitait un autographe.

— Volontiers, fit en souriant l'auteur de Monte-Cristo. Et, prenant la plume, il écrivit de sa plus belle ronde

Beçu de M. le prince de Metternich vingt-cinq bouteilles de son meilleur vin de Jokannisberg. Alex. Dumas.

Le prince, comme on pense, s'exécuta de bonne grâce ; mais tous les autographes 'ne coûtent pas aussi cher que celui-là. On s'imagine généralement que, pour collectionner, il faut être riche ; c'est une erreur. Les plus belles collections, les plus curieuses, du moins, les plus originales à coup sûr, se forment sans dépenser un sou.

Une chose vraiment digne de remarque, c'est que les objets les plus insignifiants, n'ayant aucune valeur lorsqu'ils sont isolés, prennent tout à coup de l'importance et de l'intérêt, dès qu'ils sont réunis et classés, et voilà pourquoi il ne faut jamais rire de celui qui collectionne, passât-il sa vie à réunir des vieux boutons ou des pots de moutarde. Toute collection est intéressante par cela seul qu'elle est une collection : on a cité des amateurs passionnés qui recherchaient les enveloppes, les clefs, les images d'Epinal, les flacons de pharmacie, les bénitiers, les portraits d'assassins, les têtes de mort en ivoire, et tous, bien qu'ils eussent eu, dans les débuts, à essuyer nombre de moqueries de la part des esprits forts, étaient parvenus à réunir des musées spéciaux du plus haut intérêt.

U Intermédiaire des chercheurs a raconté un jour l'histoire d'un vieux savant de Privas, M. de Malbos, qui, à l'âge de soixante-dix-sept ans, entreprit une collection de tous les bois indigènes. Il recueillit des échantillons de plus de trois cents essences dont il fit environ neuf cents cannes ; et il se plaisait à graver sur chacune d'elles des vers ou des devises souvent spirituels, toujours gais et plaisants. Il légua, en mourant, cette bizarre série au musée de Privas où on peut la voir aujourd'hui.

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