‹ Lectures d'histoire ancienneChapitre 27 sur 70 · GUERRES MÉDIQUES · texte numérisé non relu

GUERRES MÉDIQUES

Les guerres médiques ont eu lieu entre les Grecs et les Perses au sujet de l'iodépendance de l'ionie. — Elles ont été occasionnées par les troubles de Naxos, l'incendie de Sardes (300), etc. — Histiée de Millet.

(Généraux : Mardonius, Datis et Artaplierne pour le roi Da-

l rius I«S Miltiade pour les Grecs.

!»• Guerre ^Evénements : échec de Mardonius au mont Athos ; prise d'Eré- (500-490)c ] trie, en Eubée, par les Perses ; leur défaite à Marathon (490}.

/Echec de Miltiade à Paros ; sa condamnation et sa mort. — Exil

[ d'Aristide le Juste.

(Généraux : Xerxès et Mardonius, d'un côté ; Léonidas, Thémi8-

V tocle, Eiii-ybiade, Aristide, Pausanias, Xanthippe, de l'autre. 2"»« Guerre ^Evénements : forces de Xerxès. passage de l'Hellespont ; batailles (480-479). ] des Thermopyles et d'Artéraisium ; ruine d'Athènes; combats

/ de Salamine , de Platée et de Mycale. — Fuite précipitée dé •

( Xerxès, Artémise.

! Nouveaux services de Thémistocle : reconstruction d'Athènei malgré l'opposition de Sparte ; le Pirée. Trahison de Pausanias ; exil et mort de Thémistocle. tiabile administration d'Aristide ; ses funérailles. Premiers exploits de Cimon , fils de Miltiade , en Thrace et en Carie.

[Généraux : Artaxerxès Longue-Main, roi de Perse; Cimon, chef y des Grecs.

a, p.jp.pû \Evénements : succès de Cimon à l'Eurymédon ; conquête de la" r470 AiQ? { Chersonèse de Thrace , etc. — Cimon rentre à Athènes j^otir ^*/u-*4y;. » combattre Périclès : il est exilé à l'occasion de la troisième r guerre de Messénie. — Son rappel et sa mort à Citium. l Traité final de Cimon proclamant rindépendance de rionie (449).

§ I. — Première guerre médiqae.

Les guerres médiques, entre les Grecs et les Perses, éclatèrent à Toccasioil de la révolte de l'ionie (500). Voici dans quelles circonstances :

Révolte de l'ionie ; incendie de Sardes,

Quelques citoyens des plus riches de Naxos, exilés par le peuple, se retirèrent à Milet, dont était gouverneur Aristagoras, fils de Molpagoras, gendre et cousin d'Histiée, fils de Lysagoras, que Darius retenait à Suses ; car Histiée , tyran de Milet , était à Suses lorsque les exilés de Naxos, qui étaient ses amis, se rendirent en cette ville. Les Naxiens prièrent à leur arrivée Aristagoras de leur donner du secours pour les aider à rentrer dans

130 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

leur patrie. Celui-ci ayant fait réflexion que, s'ils étaient rétablis par son moyen, il aurait dans Naxos la suprême autorité , prit pour prétexte l'alliance qu'ils avaient avec Histiée , et leur parla en ces termes : « Je ne puis vous » donner des forces suffisantes pour vous ramener dans » l'île malgré les Naxiens ; car j 'apprends qu'ils ont huit » mille hommes pesamment armés , et beaucoup de » vaisseaux de guerre ; mais je ferai mon possible pour » vous servir avec zèle et voici un moyen que j'imagine. » Artapherne, fils d'Hystaspe et frère du roi Darius, est » mon ami. Il est gouverneur de toutes les côtes mariti- » mes de l'Asie , et il a à ses ordres une armée nom- » breuse avec une flotte considérable. Je pense qu'il fera » ce que nous désirons. »

Là-dessus , les Naxiens pressèrent Aristagoras de les favoriser de tout son pouvoir, et lui dirent qu'ils s'engageaient à fournir à l'entretien des troupes et à faire des présents à Artapherne , et qu'ils pouvaient le promettre, parce qu'ils avaient de grandes espérances que, dès qu'ils

Earaîtraient à Naxos, les habitants se soumettraient aussi ien que les autres insulaires. Il n'y avait en eflet aucune des Cyclades qui reconnût alors la puissance de Darius. Aristagoras, étant arrivé à Sardes, représenta à Artapherne que , si l'île de Naxos n'était pas d'une grande étendue , elle était du moins agréable , fertile , riche en argent et en esclaves , et dans le voisinage de llonie. « Envoyez-y donc des troupes avec les bannis. Vos frais

> vous seront remboursés, et si vous consentez à ma pro- » position, je suis prêt à vous remettre des fonds consi- » dérables que j'ai entre les mains ; car il est juste » qu'étant les auteurs de l'entreprise , toute la dépense » roule sur nous ; d'ailleurs , vous rendrez le roi maître » de Naxos et des îles qui en dépendent, de Paros, d'An- » dros et des autres Cyclades. De là vous pourrez atta- » quer aisément l'Eubée , île vaste et riche , non moins » grande que celle de Cypre, et dont la conquête est

> très facile. Cent vaisseaux vous suffiront. »

a Vos propositions , répondit Artapherne , sont très

> avantageuses au roi , et votre conseil est excellent ; je • n'y trouve à redire que le nombre des vaisseaux. Au » lieu de cent , vous en aurez deux cents prêts à mettre » à la voile au commencement du printemps ; mais il » faut avoir aussi l'agrément du roi. »

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Aristagoras retourna à Milet , très content de cette réponse. Quant à Artapherne , il n'eut pas plus tôt reçu l'approbation du roi , à qui il avait envoyé à Suses faire part de ce projet, qu'il flt équiper deux cents trirèmes, et leva une armée considérable chez les Perses et les alliés; il en donna le commandement à Mégabate, Perse de nation , de la maison d'Achémène , son cousin et celui de Darius, dont la fille fut fiancée dans la suite, si ce qu'on dit est vrai , à Pausanias , fils de Gléombrote, roi de Lacédémone , qui désirait passionnément devenir tyran de la Grèce. Artapherne, l'ayant donc déclaré général, l'envoya avec son armée à Aristagoras.

Mégabate, s'étant embarqué à Milet avec Aristagoras, les Ioniens et les bannis de Naxos, fit semblant de voguer vers l'Hellespont. Lorsqu'il fut arrivé à l'île de Ghios , il s'arrêta à Gaucases, afin de passer de là à Naxos, à la faveur d'un vent du nord. Mais comme cette flotte ne devait pas être funeste aux Naxiens, il survint une aventure qui les sauva. Mégabate, visitant les sentinelles en faction sur les vaisseaux, n'en trouva point sur un vaisseau myndien. Irrité de cette négligence, il ordonna à ses gardes de chercher le capitaine de ce vaisseau , qui avait nom Scylax, de lui faire passer la tête par une des ouvertures des rames, et de l'attacher en cet état de manière qu'il eût la tête hors du vaisseau et le corps en dedans. On vint apprendre à Aristagoras le mauvais traitement que Mégabate avait fait à son hôte de Mynde, et qu'il était lié à son vaisseau. Il alla sur-le-champ demander sa grâce ; mais n'ayant pu l'obtenir, il se rendit sur le vaisseau de Scylax, et le détacha lui-même. Mégabate , furieux à cette nouvelle , lui témoigna son indignation. « Quelles affaires avez-vous donc avec ces gens-ci ? reprit Aristagoras ; Artapherne ne vous a-t-il pas envoyé pour m'obéir, et pour faire voile partout où je vous l'ordonnerai ? Pourquoi vous mêler de ce qui ne vous concerne pas ? » Mégabate, outré de ce discours , envoya , aussitôt qu'il fut nuit , avertir les Naxiens du danger qui les menaçait.

Ils ne s'attendaient nullement à être attaqués par cette flotte ; mais lorsqu'ils l'eurent appris , ils transportèrent sur-le-champ dans leur ville tout ce qu'ils avaient à la campagne , firent entrer dans la place des vivres , et se disposèrent à soutenir un siège comme devant avoir incessamment l'ennemi sur les bras. Cependant les Perses

.îH LECTURES D";;.;rr01RE ancienne. — GRÈCE.

passèrent de lile de Chios dans celle de Naxos , mirent le siège devant la ville , qu'ils trouvèrent bien fortifiée, et poussèrent leurs attaques pendant quatre mois. Mais lorsqu'ils eurent dépensé tout ce qu'ils avaient apporté d'argent, et qu'outre cela Aristagoras en eut employé aussi beaucoup, voyant qu'il en fallait encore davantage pour continuer le siège, ils bâtirent dans l'île une forteresse pour les bannis, et se retirèrent ensuite sur le continent, après avoir échoué dans leur entreprise.

Aristagoras ne put tenir la promesse qu'il avait faite à Artapherne. On exigeait de lui les frais de l'expédition , et cela l'inquiétait. Comme Mégabate l'accusait, il craignit qu'on ne lui imputât le mauvais succès de l'entreprise, et se crut sur le point d'être dépouillé de la souveraineté de Milet. Ces sujets de crainte lui firent prendre la résolution de se révolter. Sur ces entrefaites, il arriva de Susos un courrier qui lui enjoignait de prendre les armes. Cet ordre était empreint sur la tête du courrier. Histiée, voulant mander à Aristagoras de se soulever, ne trouva pas d'autre moyen pour le faire avec sûreté , parce que les chemins étaient soigneusement gardés. Il fit raser la tête au plus fidèle de ses esclaves, y imprima des caractères , et attendit que ses cheveux fussent revenus. Lorsqu'ils le furent , il l'envoya aussitôt à Milet , avec ordre seulement de dire à son arrivée à Aristagoras de lui raser la tête, et de l'examiner ensuite. Ces caractères, comme je viens de le dire, lui ordonnaient de se révolter. Histiée prit cette résolution , parce qu'il se trouvait très malheureux d'être retenu à Suses , et qu'il avait de grandes espérances que, si Milet se soulevait, Darius l'enverrait vers la mer pour lui amener Aristagoras. 11 sentait, en effet, que, s'il ne suscitait point de trouilles en cette ville, il n'y retournerait jamais.

Ces raisons déterminèrent Histiée à dépêcher ce courrier. Aristagoras, voyant que tout concourait dans le même temps à favoriser son projet, le communiqua à ceux de son parti, ainsi que les ordres d'Histiée, et en délibéra avec eux. Ils l'exhortèrent tous unanimement à secouer le joug, excepté l'historien Hécatée, qui tâcha d'abord de l'en détourner en lui représentant la puissance de Darius, et en lui faisant le dénombrement de tous les peuples soumis à son empire. Mais, comme il ne put le persuader, le second conseil qu'il lui donna, ce fut de

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songer à se rendre maître de la mer, ajoutant qu'il n'y avait que ce seul moyen pour réussir dans son entreprise ; car il n'ignorait pas que les forces de Milet étaient peu considérables , mais qu'il avait tout lieu d'espérer l'empire de la mer, s'il enlevait du temple des Branchides les richesses que Grésus, roi de Lydie, y avait offertes; qu'on les ferait servir à cet usage , et qu'on empêcherait par là les Perses de les piller. Ces richesses étaient considérables , comme je l'ai fait voir au premier livre de mon histoire. L'avis d'Hécatée ne passa point; on n'en résolut pas moins de se révolter, et il fut décidé qu'on enverrait par mer à Myunte l'un d'entre eux, pour tâcher de se saisir des commandants de la flotte, qui était dans ce port depuis son retour de Naxos.

latragoras, qu'on avait envoyé dans ce dessein, se saisit par ruse d'Oliates, fils d'Ibanolis , tyran de Mylasses ; d'Histiée, fils de Tymnès, tyran de Termère ; de Goès, fils d'Erxandre, à qui Darius avait donné Mytilène ; d'Aristagoras, fils d'Héraclide, tyran de Gyme, et de. beaucoup d'autres.

Ge fut ainsi qu'Aristagoras se révolta ouvertement, et, qu'il fit à Darius tout le mal qu'il put imaginer

Aristagoras, tyran de Milet, arriva à Sparte tandis que. Gléomène en occupait le trône. Il vint pour s'aboucher avec lui, comme le disent les Lacédémoniens, tenant à la, main une planche de cuivre, sur laquelle était gravée la circonférence entière de la terre avec toutes les mers, et les rivières dont elle est arrosée ; il lui parla en cea termes :

« Gléomène, ne soyez point étonné de mon empresse- » ment à me rendre ici. Les affaires sont urgentes. Il » s'agit de la liberté des Ioniens. Si leur esclavage est » pour nous un opprobre, un sujet de douleur, à plus » forte raison doit-il l'être pour vous, qui êtes les pre- » miers de la Grèce. Ils sont vos parents, ils sont vos » frères; délivrez-les de la servitude, je vous en con- » jure au nom des dieux des Grecs. Gette entreprise » est aisée. Les Barbares ne sont point belliqueux , » et vous, vous êtes parvenu par votre valeur au plus » haut degré de gloire qu^on puisse obtenir par les » armes. Ils ne se servent dans les batailles que de » Tare et de courts javelots, ils se présentent au combat

134 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

• avec des habits embarrassants, et la tiare en tête, ce

> qui fait qu'on peut les vaincre facilement. Les peuples » de ce continent sont plus riches que tous les autres

> peuples ensemble, en or, en argent, en cuivre, en

> étoffes de diverses couleurs, en bêtes de charge et en » esclaves. Tous ces biens seront à vous, si vous le vou-

> lez. Ces pays se touchent, comme je vais vous le mon-

> trer. Les Lydiens sont voisins des Ioniens ; leur pays » est fertile et riche en argent. » En disant cela, il lui montrait ces peuples sur la carte de la terre tracée sur la planche de cuivre. « Les Phrygiens sont à l'est, » continuait Aristagoras ; ils confinent aux Lydiens : leur

• pays est, de tous ceux que je connais, le plus abondant » en bestiaux et le plus fertile en blé. Viennent ensuite » les Gappadociens, que nous nommons Syriens, et » après eux les Giliciens, qui s'étendent jusqu'à cette » mer-ci, où est l'île de Gypre. Ils paient au roi un tri-

> but annuel de cinq cents talents. Les Arméniens le& » suivent ; ils ont aussi beaucoup de bétail. Les Matia- » niens leur sont contigiis, et occupent ce pays. Ils tou- » chent à la Gissie, qu'arrose le Ghoaspes, et sur lequel

> est située la viile de Suses, où le grand roi fait rési- » dence, et où sont ses trésors. Si vous prenez cette ville » vous pourrez avec confiance le disputer en richesses à » Jupiter môme. Mais vous vous battez contre les Mes- 9 séniens, qui vous sont égaux en forces, et contre les

> Arcadiens et les Argiens, pour un petit pays qui n'est » pas même aussi fertile que celui-là, et pour reculer un

> peu les bornes de votre territoire. Remettez ces guerres » à un autre temps. Ges peuples n'ont ni or ni argent ;

> et cependant ce sont ces métaux qui excitent la cupi- 3 dite et qui nous portent à risquer notre vie dans les

> combats. 11 se présente une occasion de vous emparer » sans peine de l'Asie entière : que pourriez-vous sou- » haiter de plus? »

Aristagoras ayant ainsi parlé : « Mon ami, reprit Gléomène, je vous rendrai réponse dans trois jours. »

Les choses ne furent pas portées plus loin dans cette conférence : le jour fixé pour la réponse étant venu, ils se rendirent au lieu dont ils étaient convenus. Alors Cléomène demanda à Aristagoras combien il y avait de journées de la mer qui baigne les côtes de l'Ionie au lieu de la résidence du roi. Quoique Aristagoras eût jus-

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qu'alors trompé Cléomène avec beaucoup d'adresse, il fit ici une fausse démarche. Il devait, en effet, déguiser la vérité, s'il avait du moins dessein d'attirer les Spartiates en Asie; mais, au lieu de le faire, il répondit qu'il y avait trois mois de chemin. Cléomène l'interrompit sur-le-champ, et sans lui permettre d'achever ce qu'il se préparait à dire sur ce chemin : « Mon ami, lui dit-il, en » proposant aux Lacédémoniens une marche de trois » mois par delà la mer, vous leur tenez un langage désa- » gréable. Sortez de Sparte avant le coucher du soleil. » En finissant ces mots, Cléomène se retira dans son palais. Aristagoras l'y suivit, une branche d'olivier à la main, et, allant droit au foyer, comme un suppliant, il le conjura de l'écouter, et de faire retirer Gorgo, sa fille, jeune enfant de huit à neuf ans, le seul qu'il eût, et qui était alors auprès de lui. Cléomène lui répondit qu'H pouvait dire ce qu'il souhaitait, et que la présence de cet enfant ne devait pas l'arrêter. Alors Aristagoras lui promit d'abord dix talents, en cas qu'il lui accordât sa demande, et, sur le refus de Cléomène, il augmenta la somme, et vint peu à peu jusqu'à lui offrir cinquante talents. Mais la jeune Gorgo s'écria : « Fuyez, mon père, fuyez ; cet étranger vous corrompra. » Cléomène, charmé de ce conseil, passa dans une autre chambre, et Aristagoras se vit contraint de sortir de Sparte, sans pouvoir trouver davantage l'occasion de lui faire connaître la route qui mène de la mer au lieu de la résidence du roi.

Aristagoras, chassé de Sparte, se rendit à Athènes, qui venait de recouvrer la liberté. S'étant présenté à l'assemblée du peuple, il y parla, comme il l'avait fait à Sparte, des richesses de l'Asie, et de la facilité qu'il y aurait à vaincre les Perses, qui n'avaient point de troupes pesamment armées. A ces raisons il ajouta que les Milésiens étant une colonie des Athéniens, il était naturel que ceux-ci, qui étaient très puissants, les remissent en liberté : et comme il avait un besoin très pressant de leur secours, il n'y eut point de promesses qu'il ne leur fît, jusqu'à ce qu'il les eût enfin persuadés. Il parait en effet plus aisé d'en imposer à beaucoup d'hommes qu'à un seul, puisque Aristagoras, qui ne put surprendre Cléomène seul, réussit à tromper trente mille Athéniens. Le peuple, persuadé, résolut d'envoyer vingt vaisseaux au se-

$36 LECTURES D'HlSTOraE ANCIENNE. — GRÈCE.

eours des Ioniens, et nomma pour les commander Médian thius , qui était universellement estimé parmi ses concitoyens. Cette flotte fut une source de maux tant pour les Grecs que pour les Barbares.

Les Athéniens arrivèrent avec vingt vaisseaux et cinq trirèmes des Erétriens, qui les accompagnèrent, moins par égard pour eux que pour reconnaître les bienfaits des Milésiens. Ceux-ci, en effet, les avaient aidés dans la guerre qu'ils avaient eu à soutenir contre les Chalcidiens, lorsque les Samiens secoururent ces derniers contre les Erétriens et les Milésiens. Quand ils furent arrivés, et qu'ils eurent été joints par le reste des alliés, Aristagoras fit une expédition contre Sardes, où il ne se trouva point en personne. Il resta àMiletet nomma, pour commander les Milésiens, Gharopinus, son frère, et mit Hermophante à la tête des alliés.

Les Ioniens étant abordés à Ephèse, laissèrent leurs vaisseaux à Coresse, dans le territoire de cette ville ; et ayant pris avec eux des Ephésiens pour leur servir de guides, ils s'avancèrent dans les terres avec des forces considérables. Ils suivirent les bords du Caystre, passèrent le mont Tmolus, et arrivèrent à Sardes. Comme ils ne trouvèrent point de résistance, ils prirent cette place, excepté la citadelle, qu'Artapherne défendait avec une garnison nombreuse.

Un accident garantit cette ville du pillage. La plupart des maisons étaient de cannes et de roseaux, et toutes celles qui étaient en briques étaient couvertes de roseaux. Un soldat ayant mis le feu à une de ces maisons, l'incendie se communiqua aussitôt de proche en proche, et la ville fut réduite en cendres. Pendant qu'elle était en proie aux flammes, les Lydiens et tout ce qu'il y avait de Perses à Sardes, se voyant pris de tous côtés, et ne trouvant point d'issue pour s'échapper, parce que le feu avait déjà gagné les extrémités de la ville, se rendirent en foule sur la place, et sur les bords du Pactole, qui la traverse par le milieu. Ce fleuve roule dans ses eaux des paillettes d'or, qu'il a détachées du Tmolus ; et au sortir de Sardes il se jette dans l'Hermus, et l'Hermus dans la^ mer. Les Perses et les Lydiens, entassés dans la place et sur les bords de cette rivière, furent forcés de se défendre. Les Ioniens voyant les uns se mettre en défense et les autres marcher à eux en grand nombre, furent ef-^

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frayés, et se retirèrent vers le mont Tmolus, d'où ils partirent la nuit pour se rendre à leurs vaisseaux.

Le temple de Gybcle, déesse du pays,. fut consumé avec la ville ; et cet incendie servit dans la suite de prétexte aux Perses pour mettre le feu aux temples de la Grèce. Sur la nouvelle de cette invasion, les Perses qui habitaient en deçà de l'Halys s'assemblèrent et accoururent au secours des Lydiens. Ils ne trouvèrent pins les Ioniens à Sardes; mais les ayant suivis sur leurs traces, ils les atteignirent à Epht3se. Les Ioniens se rangèrent en bataille vis-à-vis d'eux, livrèrent combat, et furent battus. Il y en eut beaucoup de tués ; et parmi les personnes de distinction, on compte Eualcis, commandant des Erétriens, qui avait été plusieurs fois victorieux aux jeux dont le prix est une couronne, et dont les louanges avaient été chantées par Simonidede Géos. Ceux qui se sauvèrent de cette bataille se dispersèrent dans les villes.

Les Athéniens abandonnèrent après cela totalement les Ioniens, et ne voulurent plus leur donner de secours, malgré les prières que leur fit Aristagoras par ses députés. Quoique privés de l'alliance des Athéniens, les Ioniens ne s'en disposèrent pas moins à continuer la guerre contre Darius, la conduite qu'ils avaient tenue envers ce prince ne leur laissant point d'autre ressource.

On annonça à Darius que Sardes avait été prise et brûlée par les Athéniens et les Ioniens; qu'Arîstagoras de Milet avait ourdi cotte trame , et qu'il était le chef de la ligue formée contre lui. On raconte que lorsqu'il apprit cette nouvelle, il ne tint aucun compte des Ioniens, sachant bien que leur révolte ne resterait pas impunie ; mais qu'il s'informa quel peuple c'était que les Athéniens, et que, sur ce qu'on le lui eut appris , il demanda son arc, et qu*y ayant mis une flèche il la tira vers le ciel et en frappa Pair en s'écriant : « 0 Jupiter, puissé-je me venger des Athéniens! » Il ordonna ensuite à un de ses officiers de lui répéter à trois reprises, toutes les fois qu'on lui servirait à dîner : « Seigneur, souvenez-vous des Athéniens. »

Hérodote. — Histoire, 1. 5 (Terpsichore), s. 30-105, passim. Traduction de Larcher.

Darius triompha de l'Ionie sans trop d'efforts : population de Millet déportée en masse sur les bords du golfe Persique, autres villes rebelles dévastées, Aristagoras obligé de fuir en Thrace où il trouva la mort , Histiée vainca et mis en croix.

138 LBCTDRES D'HISTOIRE ANCIENNE. — GRBGB.

Bataille de Marathon.

Alors Mardonius , son gendre , partit à la tête d'une puissante armée, acheva de pacifier l'Ionie, se rendit en Macédoine; et là, soit qu'il prévînt lesordres-de Darius, soit qu'il se bornât à les suivre , il fit embarquer ses troupes. Son prétexte était de punir les Athéniens et les Erétriens; son véritable objet, de rendre la Grèce tributaire : mais une violente tempête ayant écrasé une partie de ses vaisseaux et de ses soldats contre les rochers du mont Athos , il reprit le chemin de la Macédoine , et bientôt après celui de Suse.

Ce désastre n'était pas capable de détourner l'orage qui menaçait la Grèce. Darius, avant que d'en venir à une rupture ouverte , envoya partout des hérauts pour demander en son nom la terre et l'eau : c'est la formule que les Perses emploient pour exiger l'hommage des nations. La plupart des îles et des peuples du continent le rendirent sans hésiter : les Athéniens et les Lacédémoniens , non seulement le refusèrent , mais , par une violation manifeste du droit des gens , ils jetèrent dans une fosse profonde les ambassadeurs du roi. Les premiers poussèrent leur indignation encore plus loin : ils condamnèrent à mort l'interprète qui avait souillé la langue grecque en expliquant les ordres d'un barbare.

A cette nouvelle, Darius mit à la tête de ses troupes un Mède , nommé Datis , qui avait plus d'expérience que Mardonius : il lui ordonna de détruire les villes d'Athènes et d'Erétrie , et de lui en amener les habitants char» gés de chaînes.

L'armée s'assembla aussitôt dans une plaine de Gilicie. Six cents vaisseaux la transportèrent dans l'île d'Eubée. La ville d'Erétrie, après s'être vigoureusement défendue pendant six jours, fut prise par la trahison de quelques citoyens qui avaient du crédit sur le peuple. Les temples furent rasés, les habitants mis aux fers ; et la flotte, ayant sur-le-champ abordé sur les côtes de l'Attique, mit à terre, auprès du bourg de Marathon, éloigné d'Athènes d'environ cent quarante stades (près de six lieues) , cent mille hommes d'infanterie et dix mille de cavalerie, et ils campèrent dans une plaine bordée à l'est par la mer, entourée de montagnes de tous les

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autres côtés, ayant environ deux cents stades de circonférence (environ sept lieues et demie).

Cependant Athènes était dans la consternation et dans Teffroi. Elle avait imploré le secours des autres peuples de la Grèce. Les uns s'étaient soumis à Darius ; les autres tremblaient au seul nom des Mèdes ou des Perses : les Lacédémoniens seuls promirent des troupes; mais divers obstacles ne leur permettaient pas de les joindre sur-le-champ à celles d'Athènes.

Cette ville restait donc abandonnée à ses propres forces. Et comment, avec quelques soldats levés à la hâte, oserait-elle résister à une puissance qui, dans l'espacô d'un demi-siècle , avait renversé les plus grands empires du monde ? Quand même, par la perte de ses plus illustres citoyens , de ses plus braves guerriers , elle aspirerait à l'honneur de disputer pendant quelque temps la victoire, ne verrait-on pas sortir des côtes de l'Asie et du fond de la Perse des armées plus redoutables que la première? Les Grecs ont irrité Darius; et , en ajoutant l'outrage à l'offense, ils ne lui ont laissé que le choix de la vengeance , du déshonneur ou du pardon. L'hommage qu'il demande entraîne-t-il une servitude humiliante? Les colonies grecques établies dans ses Etats n'ont-elles pas conservé leurs lois , leur culte , leurs possessions ? Après leur révolte , ne les a-t-il pas forcées , par les plus sages dispositions, à s'unir entre elles, à être heureuses malgré elles? et Mardonius lui-même n'a-t-il pas dernièrement établi la démocratie dans les villes de l'Ionie?

Ces réflexions , qui engagèrent la plupart des peuples de la Grèce à se déclarer pour les Perses , étaient balancées, dans l'esprit des Athéniens, par des craintes qui n'étaient pas moins fondées. Le général de Darius leur présentait d'une main les fers dont il devait les enchaîner; de l'autre, cet Hippias dont les sollicitations et les intrigues avaient enfin amené les Perses dans les champs de Marathon. Il fallait donc subir l'affreux malheur d'être traînés aux pieds de Darius comme de vils esclaves , ou le malheur plus effroyable encore de gémir de nouveau sous les cruautés d'un tyran qui ne respirait que la vengeance. Dans cette alternative, ils délibérèrent à peine : ils résolurent de périr les armes à la main.

Heureusement , il parut alors trois hommes destinés à donner un nouvel essor aux sentiments de la nation.

140 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

C'étaient Miltiade, Aristide et Thémistocle. Leur caractère se développera de lui-même dans le récit de leurs actions. Miltiade avait fait longtemps la guerre en Thrace, et s'était acquis une réputation brillante ; Aristide et Thémistocle, plus jeunes que lui, avaient laissé éclater depuis leur enfance une rivalité qui eût perdu l'Etat, si, dans les occasions essentielles, ils ne l'eussent sacrifiée au bien public. Il ne faut qu'un trait pour peindre Aristide : il fut le plus juste et le plus vertueux des Athéniens. Il en faudrait plusieurs pour exprimer les talents, les ressources et les vues de Thémistocle : il aima sa patrie , mais il aima la gloire encore plus que sa patrie.

L'exemple et les discours de ces trois illustres citoyens achevèrent d'enflammer les esprits. On fit des levées. Les dix tribus fournirent chacune mille hommes de pied, avec un général à leur tête. Il fallut enrôler des esclaves pour compléter ce nombre. Dès que ces troupes furent rassemblées, elles sortirent de la ville, et descendirent dans la plaine de Marathon, où ceux de Platée en Béotie leur envoyèrent un renfort de mille hommes de pied.

A peine furent-elles en présence de l'ennemi, que Miltiade proposa de l'attaquer. Aristide et quelques-uns des chefs appuyèrent vivement cette proposition : les autres , effrayés de l'extrême disproportion des armées, voulaient qu'on attendît le secours des Lacédémoniens. Les avis étant partagés, il restait à prendre celui du polémarque ou chef de la milice : on le consulte dans ces occasions pour ôter l'égalité des suffrages. Miltiade s'adresse à lui ; et, avec l'ardeur d'une âme fortement pénétrée : « Athènes, lui dit-il, est sur le point d'éprouver » la plus grande des vicissitudes. Elle va devenir la pre- » mière puissance de la Grèce, ou le théâtre des fureurs » d'Hippias ; c'est de vous seul, Gallimaque, qu'elle » attend sa destinée. Si nous laissons refroidir l'ardeur » des troupes, elles se courberont honteusement sous le » joug des Perses ; si nous les menons au combat, nous » aurons pour nous les dieux et la victoire. Un mot de » votre bouche va précipiter votre patrie dans la servi- » tude, ou lui conserver sa liberté. »

Gallimaque donna son suffrage, et la bataille fut résolue. Pour en assurer le succès, Aristide, et les autres

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généraux, à son exemple, cédèrent à Miltiade l'honneur du commandement, qu'ils avaient chacun à leur tour : mais, pour les mettre eux-mêmes à l'abri des événements, il attendit le jour qui le plaçait de droit à la tête de l'armée.

Dès qu'il parut, Miltiade rangea ses troupes au pied d'une montagne, dans un lieu parsemé d'arbres qui devaient arrêter la cavalerie persanne. Les Platéens furent placés à 1 aile gauche ; Gallimaque commandait la droite ; Aristide et Thémistocle étaient au corps de bataille, et Miltiade partout. Un intervalle de huit stades séparait l'armée grecque de celle des Perses.

Au premier signal, les Grecs franchirent en courant cet espace. Les Perses, étonnés d'un genre d'attaque si nouveau pour les deux nations, restèrent un moment immobiles ; mais bientôt ils opposèrent à la fureur impétueuse des ennemis une fureur plus tranquille et non moins redoutable. Après quelques heures d'un combat opiniâtre, les deux ailes de l'armée grecque commencent à fixer la victoire. La droite disperse les ennemis dans la plaine ; la gauche les replie dans un marais qui offre l'aspect d'une prairie, et dans lequel ils s'engagent et restent ensevelis. Toutes deux volent au secours d'Aristide et de Thémistocle, près de succomber sous les meilleures troupes, que Datis avait placées dans son corps de bataille. Dès ce moment la déroute devient générale. Les Perses, repoussés de tous côtés, ne» trouvent d'asile que dans leur flotte, qui s'était rapprochée du rivage. Le vainqueur les poursuit le fer et la flamme à la main : il prend, brûle, ou coule à fond plusieurs de leurs vaisseaux ; les autres se sauvent à force de rames.

L'armée persanne perdit environ six mille quatre cent» hommes ; celle des Athéniens, cent quatre-vingt-douze héros : car il n'y en eut pas un qui, dans cette occasion, ne méritât ce titre. Miltiade y fut blessé ; Hippias y périt, ainsi que Stésilée et Gallimaque, deux des généraux des Athéniens.

Le combat finissait à peine : un soldat excédé de fatigue forme le projet de porter la première nouvelle d'un si grand succès aux magistrats d'Athènes, et, sans quitter ses armes, il court, voie, arrive, annonce la victoire, el tombe mort à leurs pieds.

141 LECTDRES d'hISTOIRE ANCIENNE. — GRÈGE.

Cependant cette victoire eût été funeste aux Grecs, Bans l'activité de Miltiade. Datis, en se retirant, conçut l'espoir de surprendre Athènes, qu'il croyait sans défense ; et déjà sa flotte doublait le cap de Sunium. Miltiade n'en fut pas plus tôt instruit, qu'il se mit en marche, arriva le même jour sous les murs de la ville, déconcerta par sa présence les projets de l'ennemi, et l'obligea de se retirer sur les côtes de l'Asie.

La bataille se donna le 6 de boédromion, dans la troisième année de la soixante et douzième olympiade (29 septembre 490). Le lendemain arrivèrent deux mille Spartiates. Ils avaient fait, en trois jours et trois nuits, douze cents stades de chemin (46 lieues et demie). Quoique instruits de la fuite des Perses, ils continuèrent leur route jusqu'à Marathon, et ne craignirent point d'affronter l'aspect des lieux où une nation rivale s'était signalée par de si grands exploits : ils y virent les tentes des Perses encore dressées, la plaine jonchée de morts, et couverte de riches dépouilles ; ils y trouvèrent Aristide qui veillait avec sa tribu à la conservation des prisonniers et du butin, et ne se retirèrent qu'après avoir donné de justes éloges aux vainqueurs.

Les Athéniens n'oublièrent rien pour éterniser le souvenir de ceux qui étaient morts dans le combat. On leur fit des funérailles honorables : leurs noms furent gravés sur des demi-colonnes élevées dans la plaine de Marathon. Ces monuments , sans en excepter ceux des généraux Callimaque et Stésilée, sont d'une extrême simplicité. Tout auprès on plaça un trophée chargé des armes des Perses. Un habile^ artiste peignit les détails de la bataille dans un des portiques les plus fréquentés de la ville : il y représenta Miltiade à la tête des généraux , et au moment qu'il exhortait les troupes au combat.

Darius n'apprit qu'avec indignation la défaite de son armée. On tremblait sur le sort des Erétriens que Datis amenait à ses pieds. Cependant, dès qu'il les vit, la pitié étouffa dans son cœur tous les autres sentiments : il leur distribua des terres à quelque distance de Suse ; et, pour se venger des Grecs d'une manière plus noble et plus digne de lui, il ordonna de nouvelles levées, et fit des préparatifs immenses.

Barthélémy. — Yoyage d'Anacharsis^ iotrod. 2« partie, section 2.

486 av. J.-G. MORT DE MILTIAOB. 143

Disgrâce et mort de Miltiade,

La défaite des Perses à Marathon augmenta la considération qu'on avait déjà à Athènes pour Miltiade. Il demanda au peuple soixante et dix vaisseaux, des troupes et de l'argent. Il ne leur dit point où il avait dessein de porter la guerre ; mais il leur promit de les enrichir, s'ils voulaient le suivre, et de les mener dans un pays d'où ils rapporteraient sans peine une quantité prodigieuse d'or. Flattes de cet espoir, les Athéniens lui accordèrent les vaisseaux qu'il demandait.

Miltiade fit voile à Paros avec les troupes qu'on lui donna ; il colora son expédition du prétexte de punir les Parions parce qu'ils avaient accompagné les Perses à Marathon, et leur avaient fait les premiers la guerre. Mais il y était porté par la haine qu'il avait contre eux depuis que Lysagoras, fils de Tisias, Parien de naissance, l'avait voulu rendre odieux au Perse Hydarnès. Lorsqu'il fut arrivé à Paros avec ses troupes, il fit le siège de la ville, où les Parions s'étaient renfermés, et leur envoya ensuite demander cent talents par un héraut, avec menace en cas de refus, de ne point retirer ses troupes qu'il ne les eût subjugués. Les Parions, bien loin de songer à lui donner de l'argent, ne pensèrent qu'à la sûreté de leur ville ; et entre autres choses qu'ils imaginèrent, ils élevèrent pendant la nuit le mur, dans les endroits les plus faibles, une fois plus haut qu'il ne Tétait anciennement.

Tous les Grecs sont jusqu'ici d'accord : mais les Parions racontent eux seuls les événements suivants, comme je vais moi-même les raconter. Tandis que Miltiade était embarrassé sur les suites du siège, Timo, prêtresse des dieux infernaux, qui était de Paros et sa prisonnière, vint le trouver. Lorsqu'elle fut seule avec lui, elle lui conseilla de suivre les avis qu'elle allait lui donner, s'il avait envie de prendre la ville. Il les écouta ; il se rendit en conséquence à la colline qui est devant la ville ; et comme il ne pouvait pas ouvrir les portes du lieu consacré à Gérés Thesmophore , il sauta par-dessus le mur d'enclos, et marcha droit au temple; mais l'on ignore s'il avait dessein d'emporter quelqu'une des choses sacrées qu'il n'est pas permis de toucher , ou s'il avait

544 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

quelque autre intention. Lorsqu'il fut à la porte, il se sentit tout à coup saisi d'une si grande frayeur, qu'il retourna sur ses pas ; mais en sautant par-dessus le mur, il se démit la cuisse, ou se blessa au genou, suivant d'autres.

Ce fâcheux accident le força de remettre à la voile, sans porter d'argent aux Athéniens, et sans s'être rendu maître de Paros. Il avait tenu cette place assiégée vingtsix jours, et avait ravagé pendant tout ce temps l'île entière. Les Parions, instruits que Timo , prêtresse des dieux infernaux, avait servi de guide à Miltiade, voulurent la punir de cette trahison. Ils envoyèrent des députés à Delphes dès que la levée du siège leur eut rendu leur première tranquillité, afin de demander au dieu s'ils feraient mourir la prêtresse des dieux infernaux, pour avoir enseigné aux ennemis les moyens de s'emparer de sa patrie, et pour avoir révélé à Miltiade des mystères interdits aux hommes. La Pythie leur défendit de faire mourir Timo. Elle ajouta qu'elle n'était point coupable ; mais que Miltiade devant faire une fin malheureuse, elle lui avait servi de guide pour le conduire à son malheur.

Miltiade étant de retour de l'île de Paros, les Athéniens ne s'entretenaient que de sa malheureuse expédition, et surtout Xanthippe, fils d'Ariphron. Celui-ci lui intenta une affaire capitale devant le peuple, et l'accusa d'avoir trompé la nation. Miltiade ne comparut point en personne pour se défendre. La gangrène, qui s'était mise à sa cuisse, le retenait au lit, et le mettait dans l'impossibilité de le faire; mais ses amis prirent en main sa défense, et, rappelant souvent la gloire dont il s'était couvert à la journée de Marathon et à la prise de Lemnos, qu'il avait livrée aux Athéniens après les avoir vengés des Pélasges, ils mirent le peuple dans ses intérêts. Il fut déchargé de la peine de mort, mais condamné pour sa faute à une amende de cinquante talents. La gangrène ayant fait des progrès, il mourut quelque temps après, et Gimon, son fils, paya les cinquante talents.

Hérodote. -— Histoire, 1. 6 (Erato), 132-136, trad. Larcher.

LITTÉRATURE ET ARTS. — Peinture : Les funérailles de Miltiade, par Peyron. — Sculpture : Le soldat de Marathon annonçant k victoire, par Pierre Cortot (1787-1843/.

480 av. J.-C. UARCHE DE XBRXÈS. 145

g II. — Seconde guerre médlque.

A peu près k la même époque , Aristide, un des vainqueurs de Marathon , fut exilé par l'ostracisme (ôdtpaxov, coquille). « Le jour qu'il fut banni, un paysan grossier , et qui ne savait pas écrire , présenta , dit-on , sa coquille à Aristide, qu'il prit pour un homme du vulgaire, et le pria d'y écrire le nom d'Aristide. Celui-ci s'étonne : « Aristide t'a donc fait du tort? demanda-t-il au paysan. — En rien, répondit celui-ci, et je ne le connais même pas ; mais je suis las de l'entendre partout appeler le Juste. » Sur cette réponse , Aristide écrivit le nom sans dire un seul mot, et lui remit la coquille. Quand il sortit de la ville, il leva la main au ciel, et il fit, comme on peut croire, une prière tout opposée à celle d'Achille : « Que jamais Athènes, dit-il, ne se trouve dans des conjonctures qui forcent le peuple à se souvenir d'Aristide ! » (Plutarque.) — Ceci ne tarda pas à avoir lieu pendant la seconde guerre médique dans laquelle Xerxès, fils ae Darius, envahit la Grèce avec un million d'hommes.

Marche de Xerxès, dénombrement de son armée.

A peine Xerxès fut-il arrivé à Sardes , qu'il envoya des hérauts dans la Grèce, excepté à Athènes et à Lacédémone, pour demander la terre et l'eau et pour ordonner que dans toutes les villes on eût soin de lui préparer des repas. Il les envoya sommer cette seconde fois de lui donner la terre et l'eau, parce qu'il pensait que ceux qui les avaient autrefois refusées à Darius, effrayés de sa marche, ne manqueraient pas de les lui offrir. Ce fut pour être instruit exactement de leurs intentions qu'il fit partir ces hérauts.

Pendant qu'il se disposait à partir pour Abydos , on travaillait à construire un pont sur l'Hellespont, afin de passer d'Asie en Europe. Ceux que le roi avait chargés de ces ponts les commencèrent du côté d'Abydos, et les continuèrent jusqu'à cette côte, les Phéniciens en attachant des vaisseaux avec des cordages de lin, et les Egyptiens en se servant pour le même effet de cordages d'écorce de byblos. Or, depuis Abydos jusqu'à la côte opposée, il y a un trajet de sept stades. Ces ponts achevés, il s'éleva une affreuse tempête qui rompit les cordages et brisa les vaisseaux.

A cette nouvelle, Xerxès, indigné, fit donner, dans sa colère, trois cents coups de fouet à l'Hellespont, et y fit jeter une paire de ceps. J'ai ouï dire qu'il avait aussi envoyé avec les exécuteurs de cet ordre des gens pour en marquer les eaux d'un fer ardent. Mais il est certain qu'il

146 LECTURES D^HISTOIRB ANCIENNE. — ORfiCE.

commanda qu'en les frappant à coups de fouet , on leur tînt ce discours barbare et insensé : « Eau amère et salée, ton maître te punit ainsi parce que tu l'as offensé sans qu'il t'en ait donné sujet. Le roi Xerxès te passera de force ou de gré. C'est avec raison que personne net'ofire des sacrifices, puisque tu es un fleuve trompeur et salé. » Il fit ainsi châtier la mer, et l'on coupa par son ordre la tête à ceux qui avaient présidé à la construction des ponts.

Ceux qu'il avait chargés de cet ordre barbare l'ayant exécuté, il employa d'autres entrepreneurs à ce même ouvrage. Voici comment ils s'y prirent. Ils attachèrent ensemble trois cent soixante vaisseaux de cinquante rames et des trirèmes, et de l'autre côté trois cent quatorze. Les premiers présentaient le flanc au Pont-Euxin, et les autres, du côté de l'Hellespont, répondaient au courant de l'eau, afin de tenir les cordages encore plus tendus. Lesvaisseaux ainsi disposés, ils jetèrent de grosses ancres, partie du côté du Pont-Euxin, pour résister aux vents qui soufflent de cette mer, partie du côté de l'occident et delà mer Egée, à cause des vents qui viennent du sud et du sud-est. Ils laissèrent aussi en trois endroits différents un passage libre entre les vaisseaux à cinquante rames pour les petits bâtiments qui voudraient entrer dans le Pont-Euxin ou en sortir.

Ce travail fini , on tendit les câbles avec des machines de bois qui étaient à terre. On ne se servit pas de cordages simples comme on avait fait la première fois, mais on les entortilla, ceux de lin blanc deux à deux, et ceux d'écorce de byblos quatre à quatre. Ces câbles étaient également beaux et d'une égale épaisseur, mais ceux de lin étaient à proportion plus forts , et chaque coudée pesait un talent. Le pont achevé, on scia de grosses pièces de bois suivant la largeur du pont, et on les plaça l'une à côté de l'autre dessus les câbles qui étaient bien tendus. On les joignit ensuite ensemble, et lorsque cela fut fait, on posa dessus des planches bien jointes les unes avec les autres, et" puis on les couvrit de terre qu'on aplanit. Tout étant fini, on pratiqua de chaque côté une barrière, de crainte que les chevaux et autres bêtes de charge ne fussent effrayés en voyant la mer.

Les ponts achevés, ainsi que les digues qu'on avait faites aux embouchures du canal du mont Athos, afin d'empêcher le flux d'en combler l'entrée, le canal même

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étant tout à fait fini, on en porta la nouvelle à Sardes, et Xerxès se mit en marche. 11 partit au commencement du printemps de cette ville, où il avait passé l'hiver, et prit la route d'Abydos avec son armée qui était en bon ordre. Tandis qu'il était en route, le soleil quittant la place qu'il occupait dans le ciel, disparut, quoiqu'il n'y eût point alors de nuages , et que l'air fût très serein , et la nuit prit la place du jour. Xerxès, inquiet de ce prodige, consulta les mages sur ce qu'il pouvait signifier. Les mages lui répondirent que le dieu présageait aux Grecs la ruine de leurs villes, parce que le soleil annonçait l'avenir à cette nation, et la lune à la leur. Xerxès, charmé de cette réponse, se remit en marche.

Tandis qu'il continuait sa route avec son armée, le "Lydien Pythius, effrayé du prodige qui avait paru dans le ciel, vint le trouver ."^ Les présents qu'il avait faits à ce prince, et ceux qu'il en avait reçus, l'ayant enhardi, il lui parla ainsi : « Seigneur, je souhaiterais une grâce, dai- » gnerez-vous me l'accorder? C'est peu pour vous, c'est » beaucoup pour moi. » Xerxès, s'attendant à des demandes bien différentes de celles qu'il lui fit, lui promit de lui tout accorder, et lui ordonna de dire ce qu'il souhaitait. Alors Pythius, plein de confiance, lui répondit : « Grand » roi, j'ai cinq fils. Les conjonctures présentes les obli- » gent à vous accompagner tous dans votre expédition » contre la Grèce. Mais, seigneur, ayez pitié de mon grand » âge. Exemptez seulement 1 aîné de mes fils de servir » dans cette guerre , afin qu'il ait soin de moi , et qu'il » prenne l'administration de mon bien. Quant aux qua- » tre autres, menez-les avec vous, et puissiez-vous revenir » dans peu, après avoir réussi selon vos désirs. »

a Méchant que tu es, lui répondit Xerxès indigné, je » marche moi-même contre la Grèce, et je mène à cette » expédition mes enfants, mes frères, mes proches, mes » amis , et tu oses me parler de ton fils , toi qui es mon » esclave, et qui aurais dû me suivre avec ta femme et » toute ta maison ? Apprends aujourd'hui que Fesprit de » l'homme réside dans ses oreilles. Quand il entend des » choses agréables, il s'en réjouit, et sa joie se répand » dans tout le corps; mais lorsqu'il en entend de con- » traires, il s'irrite. Si tu t'es d'abord bien conduit, si tes » promesses n'ont pas été moins belles, tu no pourras pas » cependant te vanter d'avoir surpassé un roi en libéralité.

» Ainsi, quoique aujourd'hui tu portes Fimpudeuce à son » comble, tu ne recevras pas le salaire qui t'est dû, et je te » traiterai moins rigoureusement que tu noie mérites. Ta » générosité à mon égard te sauve la vie à toi et à quatre » de tes fils; mais je te punirai par la perte de celui-là » seul que tu aimes uniquement. » Après avoir fait cette réponse , il commanda sur-le-champ à ceux qui étaient chargés de pareils ordres de chercher l'aîné des fils de Pythius, de le couper en deux par le milieu du corps, et d'en mettre une moitié à la droite du chemin par où devait passer l'armée, et l'autre moitié à la gauche.

Lorsqu'on fut arrivé à Abydos, Xerxès voulut voir toutes ses troupes. On lui avait élevé sur un tertre un tribunal de marbre blanc, suivant les ordres que les Abydéniens en avaient reçus auparavant. De là, portant ses regards sur le rivage, il contempla ses armées de terre et de mer. Après avoir joui de ce spectacle, il souhaita voir un combat naval. On lui donna cette satisfaction. Les Phéniciens de Sidon remportèrent la victoire. Xerxès prit beaucoup de plaisir à ce combat, et son armée ne lui en fit pas moins.

En voyant l'Hellespont couvert de vaisseaux, le rivage entier et les plaines d' Abydos remplis de gens de guerre, il se félicita lui-même sur son bonheur ; mais peu après il versa des larmes.

Artabane , son oncle paternel , qui d'abord lui avait parlé librement sur la guerre de Grèce, et qui avait voulu l'en dissuader, s'étant aperçu de ses pleurs , lui tint ce discours : « Seigneur, votre' conduite actuelle est bien » différente de celle que vous teniez peu auparavant. » Vous vous regardiez comme heureux , et maintenant » vous versez des larmes. « — « Lorsque je réfléchis, ré- > pondit Xerxès , sur la brièveté de la vie humaine , et » que de tant de milliers d'hommes il n'en restera pas » un seul dans cent ans, je suis ému de compassion. »

Ce même jour les Perses se préparèrent à passer. Le lendemain, ils attendirent quelque temps pour voir lever le soleil. En attendant qu'il se levât, ils brûlèrent sur le pont toutes sortes de parfums, et le chemin fut jonché de myrte. Dès qu'il parut, Xerxès fit avec une coupe d'or des libations dans la mer, et pria le soleil de détourner les accidents qui pourraient l'empêcher de subjuguer

480 av. J.-C. MARCHE DE XEBXÈ8. 149

l'Europe avant que d'être arrivé à ses extrémités. Sa , prière finie, il jeta la coupe dans l'Hellespont, avec un j cratère d'or, et un sabre à la façon des Perses , qu'ils ap- ' pellent acinacès. Je ne puis décider avec certitude si, en ' jetant ces choses dans la mer, il en faisait un don au soleil, ou si, se repentant d'avoir fait fustiger l'Hellespont, : il cherchait à l'apaiser par ces offrandes.

Cette cérémonie achevée, on fit passer sur le pont qui était du côté du Pont-Euxin toute l'infanterie et toute la cavalerie ; et sur l'autre , qui regardait la mer Egée , les bêtes de somme et les valets. Les dix mille Perses marchèrent les premiers, ayant tous une couronne sur la tête. Après eux venait le corps de troupes composé de toutes sortes de nations. Il n'en passa pas davantage ce jour-là. Le lendemain, les cavaliers et ceux qui portaient leur pique la pointe en bas passèrent les premiers : ils étaient aussi couronnés. Après eux venaient les chevaux sacrés et le char sacré , puis Xerxès lui-même , les piquiers et les mille cavaliers. Ils étaient suivis du reste de l'armée, et en même temps les vaisseaux se rendirent au rivage opposé. J'ai ouï dire aussi que le roi passa le dernier.

Quand Xerxès fut en Europe, il regarda défiler son armée sous les coups de fouet, ce qui dura pendant sept jours et sept nuits sans aucun relâche. Le roi ayant déjà traversé l'Hellespont, on prétend qu'un habitant de cette côte s'écria : « 0 Jupiter! pourquoi, sous la forme d'un » Perse et le nom de Xerxès, traînes-tu à ta suite tous les > hommes pour détruire la Grèce? Il te serait aisé de le » faire sans leur secours. »

Les troupes ayant toutes défilé, Xerxès alla en avant

avec son armée de terre , tandis que sa flotte sortait de l'Hellespont et côtoyait le rivage, tenant une route opposée à celle de l'armée de terre ; car la flotte allait vers le couchant pour se rendre au promontoire Sarpôdon, où elle avait ordre de séjourner. L'armée de terre, au contraire, marchant vers l'aurore et le lever du soleil par la Chersonèse, traversa la ville d'Agora par le milieu, ayant à droite le tombeau d'Hellé, fille d'Athamas, et à gauche la ville de Cardia. De là, tournant le golfe de Mêlas, elle traversa un fleuve du môme nom , dont les eaux furent épuisées et ne purent alors lui suffire. Après avoir passé ce fleuve, qui donne son nom au golfe, l'armée alla vers

150 LECTURES d'histoire AÎJCIENNE. — GRÈCE.

roccident , passa le long d'^nos, ville éolienne, et dir lac Stentoris, d'où elle arriva enfin à Dorisque.

Le Dorisque est un rivage et une grande piaine de la Thrace. Cette plaine est arrosée par l'Hèbre, fleuve considérable, et l'on y a bâti un château royal appelé Dorisque, où les Perses entretiennent une garnison depuis le temps que Darius y en mit une lorsqu'il marcha contre les Scythes. Ce lieu paraissant à Xerxès commode pour ranger ses troupes et pour en faire le dénombrement, il' donna ses ordres en conséquence. Les vaisseaux étant tous arrivés à la côte de Dorisque, leurs capitaines les rangèrent, par l'ordre de ce prince, sur lé rivage qui touche à ce château où sont Sala, ville des Samothraces, et Zona, et à l'extrémité un célèlDre promontoire appelé Serrhium. Ce pays appartenait autrefois aux Ciconiens. Lorsqu'ils eurent tiré à terre leurs vaisseaux, ils se re*^ posèrent; et pendant ce temps-là Xerxès fit, dans la plaine de Dorisque, le dénombrement de son armée.

Je ne puis assurer ce que chaque nation fournit de troupes : personne ne le dit. Mais l'armée de terre montait en total à dix-sept cent mille hommes. Voici comment se fit ce dénombrement. On assembla un corps de dix mille hommes dans un môme espace, et les ayant fait serrer autant qu'on le put, l'on traça un cercle à l'entour. On fit ensuite sortir ce corps "de troupes, et l'on environna ce cercle d'un mur à hauteur du nombril. Cet ouvrage achevé, on fit entrer d'autres troupes dans l'enceinte, et puis d'autres, jusqu'à ce que par ce moyen on les eût toutes comptées. Le dénombrement fait , on les rangea par nations.

Voici celles qui se trouvèrent à cette expédition. Premièrement, les Perses. Ils avaient des bonnets de feutre bien foulé qu'on appelle tiares , des tuniques de diverses couleurs et garnies de manches, des cuirasses de fer travaillées en écailles de poissons, et de longs hauts-dechausses qui leur couvraient les jambes. Ils portaient une espèce de bouclier qu'on appelle gerrhes (1), avec un carquois au-dessous, de courts javelots , de grands arcs,

(1) « Espèce de boaclier d'osier gui a la forme d'un rhorabe. — Hérodote dit que les Perses avaient le carquois au-dessous du bouclier, parce que dans la marche ils ne portaient pas le bouclier à la main, mais suspendu aux épan* les » (Larcher).

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des floches de canne, et outre cela un poignard suspendu à la ceinture et portant sur la cuisse droite.

Les Mèdes marchaient vêtus et armés de même. Cette manière de s'habiller et de s'armer est propre aux Mèdes et non aux Perses. Les Gissiens étaient habillés et armés comme les Perses ; mais, au lieu de tiares, ils portaient des mitres. Les Hyrcaniens avaient aussi la même armure que les Perses.

Les Assyriens avaient des casques d'airain tissus et entrelacés d'une façon extraordinaire et difficile à décrire. Leurs boucliers, leursjavelots et leurs poignards ressemblaient à peu près à ceux des Egyptiens. Outre cela , ils portaient des massues hérissées de nœuds de fer, et des cuirasses de lin (1).

Le casque des Bactriens approchait beaucoup de celui des Mèdes. Leurs arcs étaient de canne, à la mode de leur pays, et leurs dards fort courts. Les Saces, qui sont Scythes, avaient des bonnets foulés et terminés en pointe droite, des hauts-de-chausses, des arcs à la mode de leur pays , des poignards , et outre cela des haches appelées sagaris (2).

Les Indiens portaient des habits de coton, des arcs de canne et des flèches aussi de canne, armées d'une pointe de fer. Les arcs des Ariens ressemblaient à ceux des Modes , et le reste de leur armure à celle des Bactriens.

Les Parthes, les Ghorasmiens, les Sogdiens, les Gandariens et les Dadices étaient armés comme les Bactriens. Les Gaspiens étaient vêtus d'une saie de peaux de chèvres. Ils avaient des arcs et des flèches de canne , à la mode de leur pays , et des cimeterres. Les Sarangéens avaient des habits de couleur éclatante ; leur chaussure, en forme de bottines, montait jusqu'aux genoux. Leurs arcs et leurs javelots étaient à la façon des Mèdes. Les Pactyices avaient aussi une saie de peaux de chèvres, et pour armes des arcs à la façon de leur pays , et des poi-

(1) '< Le lin résiste au tranchant du fer. Mais comment acquérait-il cette force ? On faisait macérer le lin dans du vin avec un ceitaine quantité de sel. On foulait et on collait jusqu'à dix-huit couches de ce lin les unes aux autres, comme on fait le feutre. Il n'y avait point de trait qui pût percer une cuirasse faite de la sorte » (Larcher).

(2) « Sagaris, sorte de hache particulière aux Amazones, qui coupait d'un côté seulement » (Larcher).

152 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

gnards. Les Outiens, les Mycieiis et les Paricaniens étaient armés comme les Pactyices.

Les habits des Arabes étaient amples et retroussés avec des ceintures. Ils portaient au côté droit de longs arcs qui se bandaient dans Tun et l'autre sens. Les Ethiopiens, vêtus de peaux de léopard et de lion, avaient des arcs da branches de palmier de quatre coudées de long au moins, et de longues flèches de canne à l'extrémité desquelles était, au lieu de fer, une pierre pointue, dont ils se servaient aussi pour graver leurs cachets. Outre cela , ils portaient des javelots armés de cornes de chevreuil pointues et travaillées comme un fer de lance , des massues pleines de nœuds. Quand ils vont au combat , ils se frottent la moitié du corps avec du plâtre, et l'autre moitié avec du vermillon. Les Ethiopiens orientaux étaient armés à peu près comme les Indiens , et ils avaient sur la tête des peaux de front de cheval enlevées avec la crinière et les oreilles. Les oreilles se tenaient droites , et la crinière leur servait d'aigrette. Des peaux de grues leur tenaient lieu de boucliers. Les Libyens avaient des habits de peaux et des javelots durcis au feu.

Les casques des Paphlagoniens étaient tissus ; leurs boucliers petits , ainsi que leurs piques. Outre cela , ils avaient des dards et des poignards. La chaussure à la mode de leur pays allait à mi-jambe. Les Ligyens, les Mathianiens, les Mariandyniens et les Syriens , que les Perses appellent Gappadociens, étaient armés comme les Paphlagoniens. L'armure des Phrygiens approchait beaucoup de celle des Paphlagoniens ; la différence était fort petite. Les Arméniens étaient armés comme les Phrygiens dont ils sont une colonie. L'armure des Lydiens ressemblait, à peu de chose près, à celle des Grecs. Les Mysiens avaient des casques à la façon de leur pays, avec de petits boucliers et des javelots durcis au feu.

Les Thraces (d'Asie) avaient sur la tête des peaux de renards, et pour habillement des tuniques ; et par-dessus, nne robe de diverses couleurs, très ample, avec des brodequins de peaux de jeunes chevreuils. Ils avaient, outre cela, des javelots, des boucliers légers et de petits poignards. Les Thraces asiatiques portaient de petits boucliers de peaux de bœuf crues, chacun deux épieux à la lycienne , des casques d'airain , et outre ces casques , des oreilles et des cornes de bœufs en airain avec des

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aigrettes. Des bandes d'étoffe rouge enveloppaient leurs jambes.

Les Gabaliens-Méoniens et les Lasoniens étaient armés et vêtus comme les Cili^iens. Les Milyens avaient de courtes piques , des habits attachés avec des agrafes , des casques de peaux , et quelques-uns avaient des armes à la lycienne. Les Mosches portaient des casques de bois, de petits boucliers, et des piques dont la hampe était petite et le fer grand. Les Tibaréniens, les Macrons et les Mosynœques étaient armés à la façon des Mosches.

Les Mares portaient des casques tissus à la façon de leur pays, et de petits boucliers de cuir avec des javelots. Les habitants de la Golchide avaient des casques de bois, de petits boucliers de peaux de bœufs crues, de courtes piques, et, outre cela, des épées.

Les insulaires de la mer Erythrée , qui venaient des îles où le roi fait transporter ceux qu'il exile , se trouvaient à cette expédition ; leur habillement et leur armure approchaient beaucoup de ceux des Mèdes.

Les Perses surpassaient toutes les autres troupes par lear magnificence et par leur courage. Leur armure et leur habillement étaient tels que nous les avons décrits. Mais, indépendamment de cela, ils brillaient par la multitude des ornements en or dont ils étaient décorés. Ils menaient avec eux un grand nombre de domestiques superbement vêtus. Des chameaux et d'autres bêtes de charge leur portaient des vivres , sans compter ceux qui étaient destinés au reste de Tarmée.

Le dénombrement achevé, et l'armée rangée en bataille , Xerxès eut envie de se transporter dans tous les rangs, et d'en faire la revue. Monté sur son char, il parcourut l'une après l'autre toutes les nations , depuis les premiers rangs de la cavalerie et de l'infanterie jusqu'aux derniers, fit à tous des questions, et ses secrétaires écrivaient les réponses. La revue des troupes de terre finie , et les vaisseaux mis en mer, il passa de son char sur un vaisseau sidonien, où il s'assit sous un pavillon d'étoffe d'or. Il vogua le long des proues des vaisseaux, faisant aux capitaines les mêmes questions qu'aux officiers de l'armée de terre, et fit écrire leurs réponses. Les capitaines avaient mis leurs vaisseaux à Tancre environ à quatre plèthres du rivage , les proues tournées vers la

154 LECTURES D'HfSTOlRE ANCIENNE. — GRÈCE.

terre, sur une même ligne, et les soldats sous les armes, comme si on eût eu dessein de livrer bataille. Le roi les examinait en passant entre les proues et le rivage.

La revue finie, il descendit de son vaisseau, et envoya chercher Démarate, fils d'Ariston, qui l'accompagnait dans son expédition contre la Grèce. Lorsqu'il fut arrivé, « Démarate, lui dit-il, je désire vous faire quelques » questions ; vous êtes Grec, et même, comme je l'ap- T> prends et de vous-même et des autres Grecs avec qui » je m'entretiens , vous êtes d'une des plus grandes et » des plus puissantes villes de la Grèce. Dites-moi donc » maintenant si les Grecs oseront lever les mains contre » moi. Pour moi, je pense que tous les Grecs et le reste » des peuples de l'Occident réunis en un seul corps, se- » raient d'autant moins en état de soutenir mes attaques > qu'ils ne sont point d'accord entre eux. Mais je veux » savoir ce que vous en pensez. »

a Seigneur, répondit Démarate, vous dirai-je la vérité, » ou des choses flatteuses ?» Le roi lui ordonna de dire la vérité , et l'assura qu'il ne lui en serait pas moins agréable que par le passé.

a Seigneur, répliqua Démarate, puisque vous le vou- » lez absolument , je vous dirai la vérité , et jamais vous » ne pourrez dans la suite convaincre de fausseté qui- » conque vous tiendra le même langage. La Grèce a tou- » jours été élevée à l'école de la pauvreté ; la vertu n'est » point née avec elle ; elle est l'ouvrage de la tempérance » et de la sévérité de nos lois , et c'est elle qui nous » donne des armes contre la pauvreté et la tyrannie. Les » Grecs, qui habitent aux environs des Dorions, méri- » tent tous des louanges. Je ne vous parlerai pas cepen- » dant de tous ces peuples , mais seulement des Lacédé- » moniens. J'ose, seigneur, vous assurer, premièrement, » qu'ils n'écouteront jamais vos propositions, parce » qu'elles tendent à asservir la Grèce ; secondement, » qu'ils iront à votre rencontre , et qu'ils vous présente- » ront la bataille , quand même tout le reste des Grecs » prendrait votre parti. Quant à leur nombre , seigneur, » ne me demandez pas combien ils sont , pour pouvoir » exécuter ces choses. Leur armée ne fût-elle que de » mille hommes , fût-elle de plus , ou même de moins , » ils vous combattront. »

« Que me dites- vous , Démarate ! lui répondit Xerxès

480 av. J.-C. MARCHE DE XERXÈS. 155

« en riant : mille hommes livreraient bataille à une ar- » mée si nombreuse ! Dites-moi, je vous prie, vous avez » été leur roi. Voudriez- vous donc sur-le-champ com- » battre seul contre dix hommes? Si vos concitoyens

• sont tels que vous l'avancez , vous qui êtes leur roi , » vous devez, selon vos lois, entrer en lice contre le

> double ; car si un seul Lacédémonien vaut dix hom- » mes de mon armée, vous en pouvez combattre vingt, » et vos discours seront alors conséquents. Mais si ces » Grecs que vous me vantez tant vous ressemblent, si » leur taille n'est pas plus avantageuse que la vôtre ou » celle des Grecs avec qui je me suis entretenu , j'ai bien » peur qu'il n'y ait dans ce propos beaucoup de vaine » gloire et de jactance. Faites-moi donc voir d'une ma- » nière probable comment mille hommes , ou dix mille , » ou cinquante mille, du moins tous également libres » et ne dépendant point d'un maître , pourraient résister » à une forte armée. Car enfin s'ils sont cinq mille

> hommes, nous sommes plus de mille contre un. S'ils m avaient, selon nos usages, un maître, la crainte leur » inspirerait un courage qui n'est pas dans leur carac- » tère ; et contraints par les coups de fouet , ils marche-

> raient, quoique en petit nombre, contre des troupes

> plus nombreuses. Mais étant libres et ne dépendant 9 que d'eux-mêmes, ils n'auront jamais plus de courage 1 que la nature ne leur en a donné , et ils n'attaqueront » point des forces plus considérables que les leurs. Je

> pense même que s'ils nous étaient égaux en nombre ,

> il ne leur serait pas aisé de combattre contre les seuls » Perses. En effet, c'est parmi nous qu'on trouve des

• exemples de cette valeur ; encore y sont-ils rares et en » petit nombre. Car il y a parmi mes gardes , des Perses

> qui se battraient contre trois Grecs à la fois ; et vous

> ne débitez à leur sujet tant de sottises, que parce que 1 vous ne les avez jamais éprouvés. »

a Seigneur, répliqua Démarate, je savais bien, en » commençant ce discours , que la vérité ne vous plai-

> rait pas. Mais , forcé de vous la dire , je vous ai repré- » sente les Spartiates tels qu'ils sont. Vous n'ignorez pas,

> seigneur, à quel point je les aime actuellement, eux » qui , non contents de m'enlever les honneurs et les » prérogatives que je tenais de mes pères, m'ont encore » banni. Votre père m'accueillit , me donna une maison

156 LECTURES d'histoire ANOENNE. -- GRÈCE.

» et une fortune considérable. Il n'est pas croyable qu'un

» homme sage repousse la main bienfaisante de son pro-

» tecteur, au lieu de la chérir. Je ne me flatte point de

» pouvoir combattre contre dix hommes ni même con-

» tre deux, et jamais , du moins de mon plein gré, je ne

» me battrai contre un homme seul. Mais si c'était une

» nécessité, ou que j'y fusse forcé par quelque grand

» danger, je combattrais avec le plus grand plaisir un

» de ces hommes qui prétendent pouvoir résister cha-

» cun à trois Grecs. Il en est de même des Lacédémo*

» niens. Dans un combat d'homme à homme, ils ne sont

» inférieurs à personne ; mais réunis en corps , ils sont

» les plus braves de tous les hommes. En effet , quoique

» libres , ils ne le sont pas en tout. La loi est pour eux

» un maître absolu ; ils le redoutent beaucoup plus que

» vos sujets ne vous craignent. Ils obéissent à ses ordres,

» et ses ordres toujours les mêmes, leur défendent la

» fuite, quelque nombreuse que soit l'armée ennemie,

» et leur ordonnent de tenir toujours ferme dans leur

» poste , et de vaincre ou de mourir. Si mes discours ne

» vous paraissent que des sottises , je consens à garder

» dans la suite le silence sur tout le reste. Je n'ai parlé,

» jusqu'ici que pour obéir à vos ordres. Puisse, seigneur,

» cette expédition réussir selon vos vœux ! »

Xerxès, au lieu de se fâcher, se mit à rire et renvoya

Démarate d'une manière honnête.

Hérodotb. •— Histoire, 1. 7 (Polymnie), s. 32-104, possifll» Traduction de Larcher,

Combat des Thermopyles.

Tandis que l'armée continuait sa route vers la Thessa^ lie , ravageant les campagnes , consumant dans un jour les récoltes de plusieurs années, entraînant au combat les nations qu'elle avait réduites à l'indigence , la flotte de Xerxès traversait le mont Athos au lieu de le doubler.

Ce mont se prolonge dans une presqu'île qui n'est attachée au continent que par un isthme de douze stades de large (1). La flotte des Perses avait éprouvé quelques

(1) Le stade vaut environ deux kilomètres ; le plèthre, dont il va êtreqaeslion, 30 mètres. — Pour la victoire d'Himère remportée par Gélon snr les Carthaginois, alliés de Xerxès , le jour même du combat des ThermopyleBf.

voir les Lectures historiques, 1. 1, Orient,

480 av. J.-C. COMBAT DES THBRMOPYLBS. Itt7

années auparavant combien ce parage est dangereux. On aurait pu cette fois-ci la transporter à force de bras pardessus l'isthme : mais Xerxès avait ordonné de le percer ; et quantité d'ouvriers furent pendant longtemps occupés à creuser un canal où deux galcics pouvaient passer de front. Xerxès le vit, et crut qu'après avoir jeté un pont sur la mer et s'être ouvert un chemin à travers les montagnes , rien ne résisterait plus à sa puissance.

Pendant que ce prince continuait sa marche, il fut résolu dans la diète de l'isthme qu'un corps de troupes sous la conduite de Léonidas, roi de Sparte, s'emparerait du passage des Thermopyles, situé entre la Thessalie et la Locride ; que l'armée navale des Grecs attendrait celle des Perses aux parages voisins, dans un détroit formé par les côtes de la Thessalie et par celles de l'Eubée.

Les Athéniens, qui devaient armer cent vingt-sept galères , prétendaient avoir plus de droits au commandement de la flotte que les Lacédémoniens , qui n'en fournissaient que dix. Mais, voyant que les alliés menaçaient de se retirer s'ils n'obéissaient pas à un Spartiate, Us se désistèrent de leur prétention. Eurybiade fut élu général ; il eut sous lui Thémistocle et les chefs des autres nations.

Les deux cent quatre-vingts vaisseaux qui devaieni composer la flotte se réunirent sur la côte septentrionale de l'Eubée, auprès d'un endroit nommé Artémisium.

Léonidas , en apprenant le choix de la diète , prévit sa destinée , et s'y soumit avec cette grandeur d'âme qui caractérisait alors sa nation ; il ne prit pour l'accompagner que trois cents Spartiates qui l'égalaient on courage , et dont il connaissait les sentiments. Les éphores lui ayant représenté qu'un si petit nombre de soldats ne pouvait lui suffire : « Ils sont bien peu, répondit-il, pour arrêter » l'ennemi : mais ils ne sont que trop pour l'objet qu'ils » se proposent. » — « Et quel est donc cet objet ? » de- » mandèrent les éphores. — « Notre devoir, répliqua-t-il, » est de défendre le passage ; notre résolution d'y périr. » Trois cents victimes suffisent à l'honneur de Sparte. - » Elle serait perdue sans ressource, si elle me confiait » tous ses guerriers ; car je ne présume pas qu'un seul » d'entre eux osât prendre la fuite. »

Quelques jours après, on vit à Lacédémone un specta^ cle qu'on ne peut se rappeler sans émotion. Les compapagnons de Léonidas honorèrent d'avance son trépas et

158 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRàCB.

le leur par un combat funèbre auquel leurs pères et leurs mères assistèrent. Cette cérémonie achevée , ils sortirent de la ville suivis de leurs parents et de leurs amis, dont ils reçurent les adieux éternels ; et ce fut là que, la femme de Léonidas lui ayant demandé ses dernières volontés :

« Je vous souhaite , lui dit^il, un époux digne de vous, » et des enfants qui lui ressemblent. »

Léonidas pressait sa marche ; il voulait par son exemple retenir dans le devoir plusieurs villes prêtes à se déclarer pour les Perses : il passa par les terres des Thébains , dont la foi était suspecte, et qui lui donnèrent néanmoins quatre cents hommes , avec lesquels il alla se camper aux Thermopyles.

Bientôt arrivèrent successivement mille soldats de Tégée et de Mantinée, cent vingt d'Orchomène, mille des autres villes de l'Arcadie, quatre cents de Corinthe, deux cents de Phlionte , quatre-vingts de Mycènes , sept cents de Thespie , mille de la Phocide. La petite nation des Locriens se rendit au camp avec toutes ses forces.

Ce détachement, qui montait à sept mille hommes environ , devait être suivi de l'armée des Grecs. Les Lacédémoniens étaient retenus chez eux par une foie; les autres alliés se préparaient à la solennité des jeux Olympiques : les uns et les autres croyaient que Xerxès était encore loin des Thermopyles.

Ce pas est l'unique voie par laquelle une armée puisse pénétrer de la Thessalie dans la Locride, la Phocide, la Béotie, l'Attique et les régions voisines. 11 faut en donner ici une description succincte.

En partant de la Phocide pour se rendre en Thessalie, on passe par le petit pays des Locriens, et l'on arrive au bourg d' Alpénus , situé sur la mer. Gomme il est à la tête du détroit , on l'a fortifié dans ces derniers temps.

Le chemin n'offre d'abord que la largeur nécessaire pour le passage d'un chariot ; il se prolonge ensuite entre des marais que forment les eaux de la mer, et des rochers presque inaccessibles qui terminent la chaîne des montagnes connues sous le nom d'OEta.

A peine est- on sorti d' Alpénus, que l'on trouve à gauche une pierre consacrée <à Hercule Mélampyge ; et c'est là qu'aboutit un sentier qui conduit au haut de la montagne.

Plus loin, on traverse un courant d'eaux chaudes qui

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ont fait donner à cet endroit le nom de Thermopyles.

Tout auprès est le bourg d'Anthéla : on distingue, dans la plaine qui l'entoure, une petite colline et un temple de Cérès , où les amphictyons tiennent tous les ans une de leurs assemblées.

Au sortir de la plaine, on trouve un chemin, ou plutôt une chaussée, qui n'a que sept à huit pieds de large. Ce point est à remarquer. Les Phocéens y construisirent autrefois un mur pour se garantir des incursions des Thessaliens.

Après avoir passé le Phœnix, dont les eaux finissent par se mêler avec celles de l'Asopus, qui sort d'une vallée voisine, on rencontre un dernier défilé dont la largeur est d'un demi-plèthre.

La voie s'élargit ensuite jusqu'à la Trachinie, qui tire son nom de la ville de Trachis , et qui est habitée par les Maliens. Ce pays présente de grandes plaines arrosées par le Sperchius et par d'autres rivières. A l'est de Trachis est maintenant la ville d'Héraclée, qui n'existait pas du temps de Xerxès.

Tout le détroit, depuis le défilé qui est en avant d'Aïpénus jusqu'à celui qui est au delà du Phœnix, peut avoir quarante-huit stades de long. Sa largeur varie presque à chaque pas ; mais partout on a, d'un côté, des montagnes escarpées, et de l'autre , la mer ou des marais impénétrables : le chemin est souvent détruit par des torrents ou par des eaux stagnantes.

Léonidas plaça son armée auprès d'Anthéla, rétablit le mur des Phocéens, et jeta en avant quelques troupes pour en défendre les approches. Mais il ne suffisait pas ûe garder le passage qui est au pied de la montagne : il existait, sur la montagne même, un sentier qui commençait à la plaine de Trachis, et qui, après différents détours, aboutissait auprès du bourg d'Alpénus. Léonidas en confia la défense aux mille Phocéens qu'il avait avec lui, et qui allèrent se placer sur les hauteurs du mont OEta.

Ces dispositions étaient à peine achevées, que l'on vit l'armée de Xerxès se répandre dans la Trachinie, et couvrir la plaine d'un nombre infini de tentes. A cet aspect, les Grecs délibérèrent sur le parti qu'ils avaient à prendre. La plupart des chefs proposaient de se retirer à l'isthme; mais Léonidas ayant rejeté cet avis, on se con-

160 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

tenta de faire partir des courriers pour presser les secours des villes alliées.

Alors parut un cavalier perse, envoyé par Xerxès pour reconnaître les ennemis. Le poste avancé des Grecs, était, ce jour-là, composé de Spartiates : les uns s'exerçaient à la lutte, les autres peignaient leur chevelure : car leur premier soin, dans ces sortes de dangers, est de parer leurs têtes. Le cavalier eut le loisir d'en approcher , de les compter, de se retirer, sans qu'on daignât prendre garde à lui. Comme le mur lui dérobait la vue du reste de l'armée, il ne rendit compte à Xerxès que des trois cents hommes qu'il avait vus à l'entrée du défilé.

Le roi , étonné de la tranquillité des Lacédémoniens , attendit quelques jours pour leur laisser le temps de la réflexion. Le cinquième, il écrivit à Léonidas : « Si tu » veux te soumettre, je te donnerai l'empire de la Grèce. » Léonidas répondit : « J'aime mieux mourir pour ma pa- » trie que de l'asservir. » Une seconde lettre du roi ne contenait que ces mots : « Rends-moi tes armes. » Léonidas écrivit au-dessous : « Viens les prendre » (1).

Xerxès, outré de colère, fait marcher les Mèdes et les Gissiens, avec ordre de prendre ces hommes en vie et de les lui amener sur-le-champ. Quelques soldats courent à Léonidas, et lui disent : « Les Perses sont près de nous. » Il répond froidement : « Dites plutôt que nous sommes près d'eux. » Aussitôt il sort du retranchement avec l'élite de ses troupes, et donne le signal du combat. Les Mèdes s'avancent en fureur ; leurs premiers rangs tombent percés de coups ; ceux qui les remplacent éprouvent le même sort. Les Grecs, pressés les uns contre les autres et couverts de grands boucliers, présentent un front hérissé de longues piques. De nouvelles troupes se succèdent vainement pour les rompre. Après plusieurs attaques infructueuses, la terreur s'empare des Mèdes; ils fuient, et sont relevés par le corps des dix mille Immortels que commandait Hy darnes (2). L'action devint alors plus

(1) Un Trachinien voulant donner une haute idée de l'arraée des Perses disait que le nombre de leurs traits suffirait pour obscurcir le soleil. « Tant mieux, répondit le Spartiate Diénécès, nous combatlrons à l'ombre. »

(2) Corps d'élite composé de Perses. « On les appelait immortels, dit Hérodote, parce que si quelqu'un d'entre eux venait à manquer pour cause de mort ou de maladie, on en élisait un autre à sa place ; et paice qu'ils n'étaient ni plus ni moins de dix mille. »

480 av. J.-C. COMBAT des thermopyles. 16 1

meurtrière. La valeur était peut-être égale de part et d'autre; mais les Grecs avaient pour eux l'avantage des lieux et la supériorité des armes. Les piques des Perses étaient trop courtes, et leurs boucliers trop petits ; ils perdirent beaucoup de monde; et Xerxès, témoin de leur fuite, s'élança , dit-on, plus d'une fois de son trône, et craignit pour son armée.

Le lendemain le combat recommença, mais avec si peu de succès de la part des Perses, que Xerxès désespérait de forcer le passage. L'inquiétude et la honte agitaient son âme orgueilleuse et pusillanime , lorsqu'un habitant de ces cantons, nommé Epialtès, vint lui découvrir le sentier fatal par lequel on pouvait tourner les Grecs. Xerxès, transporté de joie, détacha aussitôt Hydarnès avec le corps des Immortels. Epialtès leur sert de guide : ils partent au commencement de la nuit; ils pénètrent le bois de chênes dont les flancs de ces montagnes sont couverts, et parviennent vers les lieux où Léonidas avait placé un détachement de son armée.

Hydarnès le prit pour un corps de Spartiates ; mais , rassuré par Epialtès, qui reconnut les Phocéens, il se préparait au combat, lorsqu'il vit ces derniers, après une légère défense, se réfugier sur les hauteurs voisines. Les Perses continuèrent leur route.

Pendant la nuit, Léonidas avait été instruit de leur projet par des transfuges échappés du camp de Xerxès; et le lendemain matin il le fut de leurs succès par des sentinelles accourues du haut de la montagne. A cette terrible nouvelle, les chefs des Grecs s'assemblèrent. Comme les uns étaient d'avis de s'éloigner des Thermopyles, les autres d'y rester, Léonidas les conjura de se réserver pour des temps plus heureux , et déclara que, quant à lui et à ses compagnons, il ne leur était pas permis de quitter un poste que Sparte leur avait confié. Les Thespiens protestèrent qu'ils n'abandonneraient point les Spartiates; les quatre cents Thébains, soit de gré, Boit de force, prirent le même parti ; le reste de l'armôe eut le temps de sortir du dértlé.

Cependant Léonidas se disposait à la plus hardie des entreprises : « Ce n'est point ici, dit-il à ses compagnons, » que nous devons combattre : il faut marcher à la tente » de Xerxès, l'immoler ou périr au milieu de son camp.» Ses soldats ne répondirent que par un cri de joie. 11 leur

162 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE,

fit prendre un repas frugal, en ajoutant : « Nous en pren- » drons bientôt un autre chez Pluton. » Toutes ces paroles laissaient une impression profonde dans les esprits. Près d'attaquer l'ennemi, il est ému sur le sort de deux Spartiates qui lui étaient unis par le sang et par l'amitié : il donne au premier une lettre, au second une commission secrète pour les magistrats de Lacédémone. € Nous ne sommes pas ici, lui disent- ils, pour porter des » ordres , mais pour combattre ; » et , sans attendre sa réponse, ils vout se placer dans les rangs qu'on leur avait assignés.

Au milieu de la nuit, les Grecs, Léonidas à leur tête, sortent du défilé, avancent à pas redoublés dans la plaine, renversent les postes avancés, et pénètrent dans la tente de Xerxès qui avait déjà pris la fuite : ils entrent dans les tentes voisines, se répandent dans le camp, et se rassasient de carnage. La terreur qu'ils inspirent se reproduit à chaque pas, à chaque instant avec des circonstances plus etirayantes. Des bruits sourds, des cris affreux annoncent que les troupes d'Hydarnès sont détruites, que toute l'armée le sera bientôt par les forces réunies de la Grèce. Les plus courageux des Perses, ne pouvant entendre la voix de leurs généraux, ne sachant où porter leurs pas, où diriger leurs coups, se jetaient au hasard dans la mêlée et périssaient par les mains les uns des autres, lorsque les premiers rayons du soleil offrirent à leurs yeux le petit nombre de vainqueurs. Ils se forment aussitôt et attaquent les Grecs de toutes parts. Léonidas tombe sous une grêle de traits. L'honneur d'enlever son corps engage un combat terrible entre ses compagnons et les troupes les plus aguerries de l'armée persane. Deux frères de Xerxès, quantité de Perses, plusieurs Spartiates y perdirent la vie. A la fin, les Grecs, quoique épuisés et affaiblis par leurs pertes, enlèvent le général, repoussent quatre fois l'ennemi dans leur retraite ; et, après avoir gagné le défilé, franchissent le retranchement, et vont se placer sur la petite colline qui est auprès dAnthéla : ils s'y défendirent encore quelques moments, et contre les troupes qui les suivaient, et contre celles qu'Hydarnès amenait de l'autre côté du droit.

Barthélémy. — Voyage d'Anacharsis, introd. 2« part., sect. 2.

LITTÉRATURE ET ARTS. — Peinture : Léonidas aux Thermopyles, de David, gravé par Landon.

480 av. J.-C. BATAILLE DE SALAMINE. 163

Deux Spaitiates seulement échappèrent à cette glorieuse catastrophe ; ils furent notés d'infamie. L'un se tua, et l'autre périt bientôt après au combat de Platée. Un monument, élevé sur le terrain même des Thermopyles, reçut cette inscription : « Passant , va annoncer à Lacédémone que nous sommes mort» ici pour obéir à ses lois. »

Bataille de Salamine,

La Grèce était ouverte, et par terre et par mer. Xerxès y entra guidé par les Thessaliens, qui saisissaient l'occasion d'assouvir leur vieille haine contre la Phocide. Il soumit ce pays à une effroyable dévastation. En Béotie, il partagea son armée eo deux corps : l'un devait enlever les trésors de Delphes, l'autre marcher sur Athènes, qu'il avait juré de détruire. Delphes était abandonné de la plupart de ses habitants. Mais le dieu avait promis de défendre lui-même son sanctuaire. Gomme l'ennemi approchait au milieu des rues silencieuses , déjà frappé d'une secrète terreur, un orage soudain éclate , le cri de guerre retentit au fond du sanctuaire , les armes saintes s'agitent et des cimes du Parnasse des rochers se précipitent et écrasent les premiers rangs des envahisseurs; les autres reculent, fuient; la population de Delphes les poursuit ; ils croient voir des dieux armés et ne s'arrêtent qu'à la frontière de la Béotie, laissant les chemins derrière eux semés de leurs morts. Ainsi , disait la tradition , le dieu s'était vengé lui-même.

Minerve fit moins pour son temple. Les Athéniens avaient espéré que toutes les forces des alliés viendraient protéger l'Attique; mais apprenant que les Péloponésiens se refusaient de sortir de leur presqu'île et ne songeaient qu'à couper l'isthme par une muraille , ils demandèrent qu'au moins la flotte s'arrêtât devant Salamine. Tous les vaisseaux grecs jetèrent l'ancre sous cette île , à l'exception de ceux des Athéniens, qui mouillèrent sur la côte de l'Attique. Dès qu'ils furent arrivés, on proclama que tout Athénien avisât au moyen de sauver sa femme, ses enfants et ses esclaves comme il le pourrait. Un présage avait levé les derniers scrupules : le serpent sacré nourri dans le temple de Minerve avait disparu , signe que la déesse elle-même abandonnait son sanctuaire. Tous aussitôt envoyèrent leurs familles à Trézène , à Egine , ou à Salamine ; ceux qui pouvaient porter une pique ou remuer une rame allèrent rejoindre la flotte.

164 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

Elle était à peine réunie qu*un fugitif arriva d'Athènes, et annonça au conseil des chefs que les Persesavaient brûlé Thespies et Platée ; qu'ils avaient pénétré dans l'Attique , et s'étaient emparés de la ville. Ils n'y avaient trouvé qu'un petit nombre de vieillards et quelques citoyens qui, interprétant mal l'oracle, s'étaient réfugiés dans la citadelle , derrière les palissades de bois , et s'y étaient défendus avec un courage désespéré ; mais ils avaient été enûn surpris et massacrés; le temple d'Erechthée n'était plus qu'un monceau de cendres. A cette nouvelle, il y eut un tel trouble que plusieurs chefs, sans attendre une décision, se jetèrent dans leurs vaisseaux , firent hisser les voiles et se disposèrent à partir : ceux qui restèrent pour continuer la délibération décrétèrent que l'on ne combattrait qu'en avant de l'isthme de Gorinthe. Cependant la nuit était arrivée, et, après la. délibération, chacun regagna son vaisseau.

Thémistocle était de retour sur le sien : un Athénien, Mnésiphilos^, lui demanda ce que le conseil avait résolu, et l'apprenant, lui dit : « Si les vaisseaux partent de Saj) lamine , vous n'aurez pius la chance d'un combat qui »- peut sauver la patrie; chacun quittera la flotte pour » retourner chez soi; ni Èurybiade lui-même, ni qui que » ce soit au monde , ne pourra empêcher que l'armée se 9 disperse, et la Grèce sera perdue, faute d'un sage avis.

> Retournez donc, et, s'il en est quelque moyen, essayez

> de rompre ce qui vient d'être décidé ; déterminez Eu-

> rybiade à demeurer où nous sommes. » Thémistocle alla trouver Eurybiade , et , à force de

prières, obtînt qu'il réunit de nouveau le conseil. Là il se garda bien du motif allégué par Mnésiphilos , qui eût blessé les autres chefs; mais il représenta qu'en se retirant sur l'isthme on s'exposait à combattre dans une mer ouverte , grand désavantage pour une flotte inférieure en nombre ; que , de plus , on abandonnait sans nécessité Mégare, Salamine , Egine ; enfln qu'on attirait l'ennemi sur le Péloponèse , de sorte qu'en cas de revers , tout espoir était perdu. Alors se montra dans son jour l'aveugle et ignorante jalousie des Péloponésiens. Le Corinthien Adimante veut l'obliger à ne parler qu'à son tour : « Thémistocle , ceux qui partent avant le signal » sont battus dans les jeux. » — « Et ceux qui partent » trop tard, réplique l'Athénien, ne gagnent pas la cou-

480 av. J.-C. BATAILLE DB SALAMINB. 168

» ronne. » Et il continue à montrer les avantages du plan qu'il propose. Mais les chefs se récrient et s'emportent. Eurybiade lui-même , irrité de la confusion du débat où domine la voix de l'Athénien, vient sur lui, la canne levée : « Frappe, dit Thémistocle, mais écoute. » Le calme se rétablit et la discussion recommence. Adimante s'étonne que, pour le bon plaisir des Athéniens, on s'expose à n'avoir d'autre refuge, si Ton était battu, que l'île de Salamine. « Qu'est-il besoin d'ailleurs, ajoute-t-il, » d'écouter plus longtemps un homme sans patrie ? » — M Notre patrie I s'écria Thémistocle , elle est ici , sur ces » 200 vaisseaux que nous mettons au service de la Grèce, » nous qui avons consenti, pour le salut commun, à voir » nos temples renversés et nos maisons en flammes! » Puis, se tournant vers Eurybiade : « Si vous restez ici , » vous agissez en homme de cœur ; sinon , vous perdea » la Grèce : car le sort de la guerre est sur vos vaisseaux. > Je vous en conjure donc, suivez mon avis; mais, sa- » chez-le bien , si vous ne voulez pas vous y rendre , » nous allons embarquer nos familles et nous ferons » voile vers l'Italie, où les oracles nous promettent à Si- » ris une longue prospérité. Quand vous aurez perdu des » alliés tels que nous, vous vous souviendrez des paroles » de Thémistocle. » Ce langage énergique et cette menace l'emportèrent. On resta à Salamine.

Pour agir sur la foule et gagner une des plus mauvaises , mais aussi une des plus grandes forces , la superstition, l'Athénien recourut au moyen extrême des jours de grande terreur , à un sacrifice humain : il immola trois captifs à Dionysos Omestès. Le peuple se crut alors en règle avec les dieux.

Le jour suivant quelques renforts arrivèrent et portèrent la flotte grecque à 380 vaisseaux ; celle des Perses en comptait encore plus de 1,000, qui étaient venus se ranger dans la rade de Phalère. Eu même temps leur armée de terre s'approchait du Péloponèse. Cette marche ranima les craintes de ceux qu avaient été d'avis de se retirer sur Fisthme. Des murmures et des cris s'élevèrent de nouveau , un conseil fut encore convoqué et la majorité se montra disposée à la retraite. Thémistocle prit , dans cet extrême danger, une résolution extrême. Il sortit du conseil et envoya un homme sûr au général des Perses avec cette commission : « Thémistocle , général

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des Athéniens, est secrètement dévoué au roi des Perses ; il m'envoie vous dire que les Grecs ne se méfient de rien et que vous pouvez leur fermer les deux bouts du détroit; cernés ainsi, ils seront facilement vaincus. » Xerxès crut cet avis sincère et donna aussitôt l'ordre d'envelopper les Grecs. Thémistocle était retourné au conseil , prolongeant à dessein le débat. Un homme le demande : c'est Aristide, qui venait de traverser la flotte persique pour combattre avec ses concitoyens. « Soyons » toujours rivaux , lui dit l'exilé , mais rivalisons de zèle » pour le salut de la patrie. Pendant que vous perdez le 9 temps ici en de vaines paroles, les barbares vous en- » tourent. » — « Je le sais , répondit Thémistocle , c'est » par mon avis que cela s'exécute. » Et il introduit Aristide dans le consoil pour y porter cette nouvelle. Il fallait donc combattre , et sur le champ de bataille que Thémistocle, avec l'audace du génie, prenait sur lui d'imposer à ses concitoyens.

€ Bientôt le jour aux blancs coursiers répandit sur le monde sa resplendissante lumière : à cet instant une clameur immense, modulée comme un cantique sacré, s'élève dans les rangs des Grecs ; et l'écho des rochers de rîle répond à ces cris par l'accent de sa voix éclatante. Trompés dans leur espoir, les barbares sont saisis d'effroi; car il n'était point l'annonce de la fuite , cet hymne saint que chantaient les Grecs : pleins d'une audace intrépide , ils se précipitaient au combat. Le son de la trompette enflammait tout ce mouvement. Le signal est donné ; soudain les rames retentissantes frappent d'un battement cadencé l'onde salée qui frémit : bientôt leur flotte apparaît tout entière à nos yeux. L'aile droite marchait la première en bel ordre; le reste de la flotte suivait et ces mots retentissaient au loin : « Allez , ô fils de » la Grèce , délivrez la patrie , délivrez vos enfants , vos » femmes, et les temples des dieux de vos pères, et les » tombeaux de vos aïeux : un seul combat va décider de » tous vos biens. » A ces cris , nous répondons de notre côté par le cri de guerre des Perses : il n'y avait plus à perdre un instant.

» Déjà les proues d'airain se heurtent contre les proues : un vaisseau grec a commencé le choc ; il fracasse les agrès d'un vaisseau phénicien. Ennemi contre ennemi.

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les deux flottes s'élancent. Au premier effort , le torrent de l'armée des Perses ne recula pas. Mais bientôt , entassés dans un espace resserré , nos innombrables navires ne sont plus les uns aux autres de nul secours. Ils s'entre-choquent de leurs becs d'airain ; ils se brisent mu- ; tuellement leurs rangs de rames ; la flotte grecque , par | une manœuvre habile , les enveloppe et porte de toutes l parts ses coups. Nos vaisseaux sont renversés; la mer disparaît sous un amas de débris flottants et de morts ; les rivages, les écueils se couvrent de cadavres. Tous les navires de la flotte des barbares ramaient pour fuir en désordre : comme des thons , comme des poissons qu'on vient de prendre au filet, à coups de tronçons de rames, de débris de madriers , on écrase les Perses , on les met en lambeaux. La mer résonne au loin de gémissements, de voix lamentables. Enfin , la nuit montra sa sombre face, et nous déroba au vainqueur. Je ne détaille point : à énumérer toutes nos pertes, dix jours entiers ne suffiraient pas. Sache seulement que jamais, en un seul jour, il n'a péri une telle multitude d'hommes.

» Artambarès, le chef des 10,000 cavaliers, a été tué sur les rochers escarpés de Silénie. Dadace, qui commandait 1,000 hommes, frappé d'un coup de lance , est tombé de son bord. Ténagon , le plus brave de tous les guerriers bactriens, est resté dans cette île d'Ajax tant battue par les vagues. Lilée, Arsame, Argeste , abattus tous les trois sur les rivages de l'île chère aux colombes, se sont brisé la tête contre les rochers... Celui qui commandait à 30,000 cavaliers montés sur des coursiers noirs, Matallos de Ghryse, est mort; sa barbe rousse, épaisse, au poil hérissé, dégouttait de sang ; son corps s'est teint delà couleur de la pourpre. Le mage Arabas, Artame le Bactrien, ne sortiront plus de l'âpre contrée... Ah 1 la ville de Pallas est une ville inexpugnable. Athènes contient des hommes : c'est là le rempart invincible! »

Le messager qui apporte à la reine Atossa ces funè- j' bres nouvelles n'a pas tout dit encore : « Une autre calamité a frappé les Perses... Cette jeunesse de Perse, si ; brillante par son courage, si distinguée par sa noblesse, par sa fidélité au roi, a péri misérablement d'une mort ] sans gloire. Une île est en face de Sala mi ne, petite, d'un accès difficile aux vaisseaux, où le dieu Pan mène sou- ;

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vent ses chœurs (1). C'est laque Xerxès envoie ses guerriers. Quand la flotte des ennemis serait en déroute, ils devaient faire main basse sur tous les Grecs qui se réfugieraient dans l'île et recueillir ceux des leurs qu'y jetterait la mer. Ils lisaient mal dans l'avenir. Les dieux donnèrent la victoire à la flotte des Grecs ; et, ce jour-là même, les vainqueurs, armés de toutes pièces, débarquent dans nie, la cernent tout entière; les Perses ne savent plus par où fuir ; la main des Grecs les écrase sous une grêle de pierres ; ils tombent percés par les flèches des archers ennemis. Puis les assaillants s'élancent tous ensemble d'un même bond ; ils frappent, ils hachent; toui: sont égorgés jusqu'au dernier. Xerxès sanglotte à l'aspect de cet abîme d'infortunes, car il était assis en un lieu d'où l'armée tout entière se découvrait à sa vue : c'était une colline élevée , non loin du rivage de la mer. 11 déchire ses vêtements, il pousse des cris de désespoir, et , donnant le signal , il fuit avec son armée de terre , précipitamment, en désordre » (2).

Nous n'avons pas voulu interrompre le récit d'Eschyle pour citer quelques particularités du combat que nous trouvons ailleurs. Un vent s'élevait à une certaine heure dans le détroit ; Thémistocle avait attendu qu'il soufflât pour attaquer. Au milieu des vagues soulevées, les lourds vaisseaux perses s'entre-choquaient et évitaient difficilement les coups rapides que leur portaient les navires plus légers des Grecs. A cette première cause de désordre se joignaient les défiances que les Ioniens inspiraient aux Phéniciens, la difficulté pour tant de nations de s'entendre et de suivre les mêmes ordres, enfin la disposition des lieux , très défavorable aux Perses. Dans ce détroit, en efiet, ils ne pouvaient déployer toutes leurs forces , et gênaient réciproquement leurs mouvements.

Les Phéniciens, opposés aux Athéniens, commencèrent l'attaque. Leur amiral, Ariabignès, un frère de Xerxès, s'étant bravement élancé sur une galère athénienne qui venait de fondre sur son vaisseau amiral, fut percé de coups , et sa mort jeta le désordre dans l'aile droite qu'il commandait.

(1) Psyttalie, où Aristide , qui n'avait pas de commandement sur la flottei débarqua avec des hoplites et des archers (V. D.).

(2) Eschyle, Les Perses, trad. Pierron.

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Une femme se signala : Artémise , reine de Carie. ^Comme sa galère était vivement pressée par un navire athénien, elle se détourna sur un vaisseau perse , et le coula. L'Athénien croyant qu'il poursuivait un ami, chercha un autre adversaire. Xerxès vit l'action d'Artémise; il pensa que le vaisseau brise par elle était grec, et s'écria qu'en ce jour les femmes se battaient comme des hommes, les hommes comme des femmes. Pour honorei son courage, dans la retraite il lui confia ses enfants ♦qu'elle ramena à Ephèse.

Les Perses avaient perdu 200 vaisseaux, les Grecs 40 : la flotte barbare avait donc encore la supériorité du nombre. Xerxès affecta un moment le courage et l'assurance: il ordonna de joindre Salamine au continent par une chaussée et de préparer une nouvelle attaque. Mais , au fond, il avait perdu tout espoir, et déjà il craignait d'être coupé de l'Asie, s'il ne se hâtait d'y repasser. Mardonius, le conseiller de cette fatale expédition, voyait sa ruine ■dans cette défaite. Pour la conjurer, il s'offrit à rester -en Grèce avec 300,000 hommes qui suffiraient à en achever la conquête. « Car les Cypriotes et les hommes de Phénicie, de Cilicie et d'Egypte seuls , disait-il , ont été vaincus, non les Perses qui n'ont pu combattre. » Xerxès, pressé de finir , accueillit avec joie cette proposition , et dès qu'il eut atteint, dans sa retraite précipitée, la Thessalie, il autorisa Mardonius à choisir dans l'armée les soldats qu'il avait demandés. Pendant que le roi fuyait à travers la Macédoine et la Thrace, sa flotte, partant de Phalère au milieu de la nuit , se hâta de gagner THellespont. Les Grecs , avertis trop tard , la poursuivirent jusqu'à Andros sans la joindre. Là, il se tint un conseil de guerre. Thémistocle proposa de se porter en toute hâte vers la Chersonèse , pour fermer à Xerxès et à son armée le passage en Asie. Eurybiade fit prévaloir l'avis contraire , dans l'idée que la Grèce, loin de retenir chez elle les barbares et de les pousser au désespoir, devait pkitôtleur ouvrir toutes les issues. Thémistocle se rendit; mais en secret il dépêcha un nouveau messager à Xerxès, soit pour s'attribuer le mérite de cette décision, soit pour hâter encore la fuite du roi. Xerxès mit pourtant 45 jours à traverser la Macédoine et la Thrace, laissant derrière lui une longue traînée de morts, tombés ?sous les flèches des habitants où tués par la faim, la soif

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et les maladies. Une tempête avait brisé les ponts; mais sa flotte l'attendait : elle le transporta à Abydos, et, pendant que le roi se dirigeait sur Sardes, elle gagna Gyme et Samos pour comprimer les idées de révolte qui fermentaient dans les cités de Tlonie.

Les Grecs, de leur côté, levaient des contributions dans les Gyclades , pour les punir d'avoir trahi la cause commune. Ils assiégèrent Andros. « Je viens à vous, disait Thémistocle aux habitants, avec deux divinités puissantes , la Persuasion et la Nécessité. 'Nous eu avons deux autres, répondirent-ils, qui ne quittent jamais notre île , la Pauvreté et l'Impuissance. » Ils résistèrent si bien qu'il fallut les laisser. D'autres îles se rachetèrent par quelque argent donné en secret à Thémistocle. De retour à Salamine, on partagea le butin , et des prémices réservées pour Apollon on fît une statue colossale. A l'isthme on décerna le prix de la valeur. Chacun des chefs se donna le premier , mais la plupart accordèrent le second à Thémistocle. Sparte , où il alla quelque temps après, montra bien l'opinion de toute la Grèce, par les honneurs inaccoutumés qu'elle lui rendit. Elle lui décerna une couronne d'olivier, lui offrit le plus beau char qui se trouvât dans la ville, et le fît escorter à son retour jusqu'aux frontières de Tégée par 300 jeunes gens des premières familles.

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