‹ Lectures d'histoire ancienneChapitre 38 sur 70 · PUISSANCE DE THÈBES · texte numérisé non relu

PUISSANCE DE THÈBES

(Griefs de Thèbes contre Sparte à l'occasion du traité d'Ântalci- V das, et de roccupation de la Cadmée par Phœbidas, Délivrance àejConjuration de Félopidas, proscrit à Athènes, pour délivrer SU Thèbes. \ patrie : ses ruses; incurie et mort d'Archias (379).

lEpaminondas et Pélopdas : leurs qualités respectives , leur [ union.

I Succès des Thébains à Tégyre, à Thespies, à Platée et surtout

j à Leuclres. — Epamino'ndas et Pélopidas campent devant

L Sparte et fondent Messène ; leur procès (369).

FnoiMi'nnnr'ic W^ssioTis divcrscs de Pélopidas : en Macédoine , à la mort

npammonaas i ^'Arayntas II ; en Perse, pour l'alliance du s^rand roi avec Thè-

Pélonida^ 1 '^*^^' ^"^ Thessalie. contre Alexandre de Phères (captivité de

P ''^ j Pélopidas, sa mort au combat de Cynoscéphales, en 364).

j Ëpaminonda.s dans le Pélopoaèse : sa victoire de Mantinée , tt

mort (362).

\ Thèbes retombe dans son obscurité première.

1 1. — Xhèbes délivrée de» Spartiate».

Comme Phœbidas le Laconien passait par la Béotie avec des troupes , Archias , Léontidas et Philippe , trois hommes riches , partisans de l'oligarchie , et qui ne savaient mettre nulle borne à leur ambition, lui conseillèrent de prendre la Cadmée, de chasser de la ville leurs adversaires, et d'établir une oligarchie qui resterait sous la dépendance des Lacédémoniens. Phœbidas y consent, fond sur les Thébains surpris pendant la célébration des Thesmophories (1), s'empare de la citadelle, enlève Ismé-

(1) « Ce sont les fêtes qu'on célébrait en l'honneur de Gérés législatrice» comme l'indique le nom même de la solennité » (A. Pierron^.

t82 LECTURES D*HISTOIBB ANCIENNE. — GRÈCE.

nias et le fait conduire à Lacédémone , où il est mis à mort peu de temps après. Pélopidas , Phérénicus et Androclidas s'échappèrent, ainsi que beaucoup d'autres, et ils furent condamnés au bannissement. Epaminondas resta dans le pays , parce qu'on le méprisait comme un homme incapable de rien entreprendre à cause de son goût pour la philosophie, et comme un homme impuissant à cause de sa pauvreté.

Les Lacédémoniens ôtèrent, il est vrai , le commandement à Phœbidas , et ils lui infligèrent une amende de cent mille drachmes , mais ils n'en laissèrent pas moins une garnison dans la Gadmée.

Pélopidas, quoiqu'il fût un des plus jeunes, excitait sans cesse les bannis , tantôt en particulier , tantôt dans des réunions générales : « C'est une honte, c'est un crime » pour un homme, disait-il, de souffrir que sa patrie soit j» esclave, occupée par une garnison étrangère ; et nous, » contents d'avoir échappé, contents de vivre, nous restej> rions suspendus aux décrets d'Athènes , faisant notre > cour, à genoux , à ceux qui savent manier la parole et » manier à leur gré la populace I C'est de nos plus chers » intérêts qu'il s'agit : bravons les périls ; prenons pour » exemple le courage et la vertu de Thrasybule ; et comme » il est parti de Thèbes pour renverser les tyrans d'Athè- » nés, à notre tour, partons d'Athènes pour délivrer Thè- » bes. » Persuadés par ces paroles, les bannis envoyèrent secrètement vers ceux de leurs amis qu'ils avaient laissés à Thèbes , pour leur faire part de leur résolution , et ceux-ci l'approuvèrent. Charon, le plus distingué d'entre eux , consentit à prêter sa maison pour lieu de rendezvous, et Phyllidas parvint à se faire nommer secrétaire d'Archias et de Philippe , alors polémarques. Depuis longtemps Epaminondas , de son côté , avait rempli les jeunes gens d'une noble confiance : dans les gymnases , il les engageait toujours à s'attaquer, pour la lutte , à des Lacédémoniens ; puis , quand il les voyait tout fiers de leur supériorité et de leur victoire, il venait leur faire sentir vivement combien ils devaient en être plus honteux de se voir, par leur lâcheté, les esclaves de ceux qui leur étaient si inférieurs en vigueur et en force.

On fixa le jour de l'exécution, et les bannis décidèrent que tous s'en iraient sous la conduite de Phérénicus , et s'arrêteraient à Thriasie , tandis que quelques-uns des

397 av. J.-C. THÈBBS délivrée des SPARTIATES. Î8f

plus jeunes se hasarderaient à entrer dans la ville ; mais il fut convenu que, s'il leur arrivait mal , tous les autres ensemble auraient soin de fournir à leurs enfants et à leurs parents toutes les choses nécessaires à la vie. Pélopidas se présenta le premier pour faire partie de ce détachement ; et après lui , Melon , Damoclidas et Théopompe , tous hommes des premières familles , tous pleins d'une affection mutuelle , de confiance les uns dans les autres, et, de tout temps, rivaux d'honneur et de courage. Ils S6 trouvèrent au nombre de douze. Après avoir lait leurs adieux à ceux qui restaient là , ils envoyèrent un messager à Gharon , et ils partirent, vêtus de petits manteaux, ayant avec eux des chiens de chasse et des pieux à tendre des filets, afin que ceux qu'ils rencontreraient par le chemin ne pussent concevoir aucun soupçon, et qu'ils crus» sent, en les voyant les uns d'un côté, les autres d'un autre , que c'étaient des hommes qui se promenaient en chassant. Lorsque le messager arriva chez Gharon et lui apprit qu'ils étaient en route , Gharon, tant s'en faut, ne changea pas de sentiments à l'approche du danger : il se montra homme de cœur, et il tint sa maison prête pour les recevoir.

Cependant Pélopidas et les siens changent de costume, prennent des vêtements de campagnards , et se dispersent pour entrer dans la ville par différents points. Il était encore jour ; mais il faisait du vent et il neigeait ; l'atmosphère commençait à changer, et le mauvais temps avait fait rentrer déjà'la plupart des habitants chez eux : ce qui servit encore mieux à couvrir leur marche. Geux qui devaient veiller à ce qui se passait les recueillirent à mesure qu'ils arrivaient , et les conduisirent droit à la maison de Gharon, où il se trouva, en comptant les bannis, quarante-huit hommes.

Que se passait-il du côté des tyrans ? Gomme on Ta dit, Phyllidas le grefîier connaissait le plan dos bannis , et il agissait de concert avec eux. Plusieurs jours à l'avance, il avait invité , pour ce jour-là , Archias et ses collègues à un festin joyeux : son plan était de les énerver par Tivresse , et de les livrer, en cet état , à l'attaque des conjurés. Us n'étaient pas encore bien ivres , lorsqu'il leur vint un avis , vrai dans le fond , mais fort vague et sans renseignements précis, que les bannis étaient cachés^ dans la ville. Phyllidas tâcha d'ôter à cet avis toute va-

tS4 LECTURES D*HISTOIRB ANCIENNE. — GRÈCE.

leur. Archias envoya cependant un de ses serviteiips porter à Gharon l'ordre de le venir trouver sur-le-chanîp. On était au soir, et Pélopidas ot ses compagnons se préparaient pour l'exécution de leur dessein : ils avaient déjà pris leurs cuirasses et leurs épées. Tout à coup , ils entendirent frapper à la porte : un d'eux y court; et il rentre , tout troublé , annoncer qu'un des gens des polémarques venait dire à Gharon qu'il se rendît auprès d'eux. Tous aussitôt se figurent que le complot était découvert, et qu'ils allaient tous périr sans avoir rien fait qui fût digne de leur courage. Ils furent d'avis pourtant que Charon se rendît à l'ordre des polémarques , et qu'il se présentât à eux avec une confiance qui pût leur ôter tout soupçon. G'était un homme rempli de bravoure, et qu'aucun danger personnel ne pouvait émouvoir ; mais alors, tremblant pour eux tous , 11 souff'rait de la pensée qu'on le pourrait soupçonner de trahison , tant et de si dignes citoyens devant alors périr avec lui. Au moment de sortir, il entra dans l'appartement de sa femme, prit son fils, encore enfant, et qui se distinguait entre tous ceux de son âge par la vigueur et la beauté, et le remit entre les mains de Pélopidas , en disant que s'il reconnaissait le père capable de mauvaise foi et de trahison , il pouvait traiter le fils en ennemi public et sans aucune pitié. Plusieurs versèrent des larmes , à la vue de l'inquiétude et de la grandeur d'âme de Gharon ; mais tous le blâmèrent d'avoir pu penser qu'il se trouvât parmi eux un homme assez lâche, assez aveuglé parle danger qui les menaçait,

Îiour l'accuser , pour concevoir même un soupçon ; et ils e prièrent de ne point mêler cet enfant à leurs périls, mais de le mettre à l'abri des événements : « Qu'il vive, » dirent-ils ; qu'il échappe aux mains des tyrans ; qu'il » grandisse, pour être, au besoin, le vengeur de sa patrie » et de ses amis. — Non, je n'éloignerai point mon fils, » repartit Gharon. Quelle vie plus belle ou quelle con- » servation plus glorieuse pour lui , que de périr pur et » sans tache, avec sa patrie, avec de tels amis ! » Il adressa aux dieux sa prière, et il salua les assistants, en leur recommandant d'avoir confiance dans le succès ; puis il s'en alla, s'étudiant à composer sa contenance, son visage, le ton de sa voix, et à se donner un air tout opposé à*ce qui se passait réellement en son âme.

Lorsqu'il arriva à la porte de la maison du festin , il

897 av. J.-C. THÈBES délivrée DBS SPARTIATES. 28t

vit venir à lui Archias et Phyllidas , qui lui dirent : « Gharon , on nous apprend que des gens sont venus en » secret, qu'ils se cachent dans la ville, et que quelques » citoyens agissent de concert avec eux. w Gharon se sentit tout troublé d'abord ; mais il répondit ensuite par cette question : « Quels sont ces gens venus secrètement , et » quels sont ceux qui les cachent ? » Alors voyant qu'Archias ne pouvait lui dire rien de précis , et pensant bien en lui-même que les indications ne lui avaient été don* nées par aucun de ceux qui étaient au courant de l'affaire , il reprit : « Gardez donc que ce ne soit qu'un » vain bruit , imaginé pour troubler vos plaisirs. Au » reste , j'y veillerai , car, après tout , il ne faut rien né- » gliger. V Phyllidas , qui se trouvait là , approuva cet avis; puis il emmena Archias, et l'excita à boire sans mesure.

Gharon retourna chez lui , et il retrouva les conjurés tout prêts , non pas comme des hommes qui eussent espéré échapper au péril et remporter la victoire , mais comme des gens déterminés à mourir glorieusement en vendant chèrement leur vie. Il conta la chose à Pélopidas, sans rien déguiser ; mais il ne dit pas la vérité aux autres : il leur fit entendre que son entretien avec Archias avait eu un objet différent.

Ge danger à peine passé , la Fortune leur en suscita un autre. Il arriva d'Athènes pour Archias , de la part de l'hiérophante (l), comme lui nommé Archias, son hôte et son ami , un messager , porteur d'une lettre qui contenait, non point une simple conjecture ou un soupçon vague et mal imaginé , mais des renseignements précis sur tout ce qui se passait, comme la suite le fit bien connaître. Archias était dans une complète ivresse, et quand le messager lui dit, en lui remettant cette lettre, que celui qui la lui adressait l'engageait à la lire sur-le-champ, parce qu'il s'agissait d'affaires sérieuses : « A demain les affaires sérieuses ! » répondit-il. Puis il prit la lettre , il la mit sous son oreiller, et il continua avec Phyllidas la conversation qu'ils avaient entamée...

Lorsque le moment favorable pour l'exécution leur parut arrivé, les conjurés partirent. Ils avaient revêtu des

(1) Chef des prêtres de Gérés.

18^ LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCB.

habillements de femme par-dessus leurs cuirasses , et ceint leur front de couronnes épaisses de peuplier et de pin pour se cacher le visage. Aussi, à leur entrée dans la salle du banquet , ce furent de toutes parts des applaudissements et une vive agitation. Les conjurés jettent les yeux autour d'eux dans toute la salle , pour bien reconnaître tous ceux qui s'y trouvaient ; puis , l'épée à la main , ils s'élancent à travers les tables sur Archias et Philippe : alors on reconnut ce qu'ils étaient. Quelques-uns des convives, sur la parole de Phyllidas, demeurèrent spectateurs immobiles ; les autres se levèrent avec les polémarques , et se mirent en devoir de les défendre ; mais ils étaient tellement ivres , qu'on n'eut pas de peine à les tuer tous.

Gela fait , ils dépêchèrent un courrier en Attique, vers les bannis qu'ils y avaient laissés : et , appelant les citoyens à la liberté, ils armèrent ceux qui se présentaient, en enlevant les armes appendues dans les portiques , et en forçant les ateliers des armuriers et des fourbisseurs, voisins de la demeure de Gharon. Ils furent en outre renforcés par Epaminondas et Gorgidas , qui avaient réuni un assez grand nombre de jeunes gens et aussi quelques vieillards, tous excellents citoyens. Déjà toute la ville était en émoi et dans une grande agitation : les maisons s'éclairaient ; on allait et venait; on courait de tous côtés. Cependant le peuple ne s'attroupait pas encore : tout stupéfait , et ne sachant pas au juste ce qui se passait , il attendait le jour. Aussi blâma-t-on les commandants de la garnison lacédémonienne de ne s'être pas élancés à l'instant même sur les conjurés et de s'être tenus sur la défensive. Gette garnison comptait, en effet, quinze cents hommes, et beaucoup des habitants de la ville couraient se joindre à elle. Mais les Lacédémoniens furent effrayés par les cris , le grand nombre de lumières , la foule qui courait de tous côtés : ils demeurèrent immobiles , et ils se contentèrent de garder la Gadmée.

Au point du jour, arrivèrent de l'Attique les autres bannis bien armés ; et le peuple se rendit en foule à l'assemblée, Epaminondas et Gorgidas y emmenèrent Pélopidas et sa troupe , environnés de prêtres qui portaient dans leurs mains les bandelettes sacrées , et qui appelaient les citoyens à la défense des dieux et de la patrie. A leur vue, le peuple, rempli d'enthousiasme, se leva en masse,

I?* I. at. J.-C. ÉPAMINONDAS ET PÉLOPIDAS. 287

et les accueillit avec des applaudissements et de grands cris , comme ses bienfaiteurs et ses libérateurs.

Plutarqub. — Mopidas. Trad. d'Al. Pierron.

I n* — Parallèle entre Epaminonda» et Pélopîda».

Pélopidas , fils d'Hippoclus , était d'une des plus illustres familles de Thèbes , comme Epaminondas ; nourri dans une grande opulence, et devenu, encore jeune, seul héritier d'une maison très riche et très florissante , il se mit tout d'abord à secourir de son bien ceux qui en avaient besoin, et qui en étaient dignes, pour faire connaître qu'il était véritablement le maître de ses richesses, et non pas leur esclave. Car de la plupart des hommes , comme dit Aristote , les uns ne se servent pas de leur bien par avarice , et les autres en abusent par débaucha et par prodigalité, et passent ainsi leur vie, ceux-ci plongés dans les voluptés, et ceux-là abîmés dans les soins de leur négoce. Tous les Thébains, pleins de reconnaissance, se servirent de l'humanité et de la générosité de Pélopidas ; mais il ne put jamais porter Epaminondas à accepter ses offres, et à user de son bien. Il lui fut plus aisé d'imiter sa pauvreté ; à son exemple , il ne fit gloire que d'être modeste en habits et frugal dans sa table , que d'aimer le travail , et que de se montrer simple et ouvert dans les plus grands emplois, comme le Gapanée d'Euripide (1) , « qui, possédant de grandes richesses , n'était nullement plus fier. » Il aurait eu honte de dépenser plus sur lui que le plus pauvre des Thébains.

Pour Epaminondas , la pauvreté lui était familière , et il l'avait reçue comme un héritage de père en fils ; mais il se la rendit encore plus familière et plus légère en philosophant et en choisissant d'abord une vie toute simple et toute unie (2).

(1) Dans les Suppliantes d'Euripide , v. 861. (Dacier.) (2 " ■ " " "

(2) Voici le beau portrait d'Epaminondas par Cornélius Népos : « Epaminondas , fils de Polymnus , naquit à Thèbes. Sa famille était distinguée , mais depuis longtemps sans fortune. Quoi qu'il en soit, aucun Thébain ne reçut une meilleure éducation. Il eut pour maître de harpe et de chant Denys , musicien aussi célèbre que Damon et Lamprus, dont la renommée est si grande. Olympiodore lui enseigna la flûte , et Callipbron la danse. Il étudia la philosophie sous Lysis de Tarente, pythagoricien, et s'attacha tellement à ce maître, que, tout jeune encore, il préferait le commerce de ce vieillard triste et sévère a la

2 8 LECTURES d'histoire ANCaENNE. — QRiCB.

Pélopidas se maria dans une grande maison , et eut beaucoup d'enfants ; mais pour toutes ses charges, n'étant devenu nullement plus empressé de s'enrichir ni plus avare de son temps , qu'il donnait tout à sa patrie , il diminua considérablement son bien. Un JoUi^ que ses amis l'en reprenaient et lui disaient « qu'il négligeait une chose très nécessaire , qui est d'avoir beaucoup dé bien. » — « Très nécessaire, vraiment, leur répondit-il, mais pour Nicodème que voilà , » en leur montrant un homme de ce nom , qui était manchot et aveugle.

Epaminondas et lui étaient également nés à toutes sortes de vertus. Mais Pélopidas prenait plus de plaisir à exercer son corps , et Epaminondas à cultiver son esprit. C'est pourquoi ils employaient tout leur loisir, l'un à la palestre et à la chasse , et l'autre à la conversation et à l'étude de la philosophie. Mais parmi toutes les grandes et belles choses qu'ils ont faites et qui leur ont acquis tant de gloire, les gens de bon entendement ne trouvent rien de si beau ni de si glorieux pour enx que d'avoir conservé depuis le commencement jusqu'à la fin de leur vie , leur union et lear amitié entière , et sans reproche au milieu de tant de combats et de toutes les premières charges, soit dans les armées, soit dans le gouvernement de la république. Car si quelqu'un , après avoir considéré l'administration d'Aristide et de Thémistocle, celle de

société des jeunes gens. H ne voulut même pas Iç quitter avant d'avoir acquis sur ses condisciples une supériorité qui fit prévoit* aisément qu'il les surpasserait en toutes choses. Nous regardons ces talents cotnme des futilités, et même nous les méprisons; mais en Grèce, c'étaient autant de titres de gloire. Quand Epaminondas eut atteint l'âge de puberté, il se livra aux exercices de la gymnastique, moins pour angmentîîr la force du corps que pour acquérir l'agilité. L'une lui paraissait la qualité d'un athlète, l'autre celle d'un guerrier. Il s'exerçait à ia course, à la lutte, afin de saisir son adversaire et de le combattre sans se laisser renverser. Il s'appliquait aussi beaucoup au maniement des armes. » A celte vigueur de corps se joignaient les plus belles qualités de l'âme. Il était modeste, prudent, grave, habile à profiter des circonstances, expérimenté dans la guerre, courageux, magnanime, si grand ami de la vérité qu'il ne mentait pas, même en riant; tempérant, doux, admirablement patient, il supportait non seulement les injures du peuple, mais celles de ses amis. 11 était surtout d'une discrétion à toute épreuve, qualité aussi utile que le talent de la parole. Il aimait à écouter, persuadé que c'était le moyen le plus facile de s'instruire. Lorsqu'il se trouvait dans une assemblée où l'on discutait sur les aifaires publiques ou la philosophie, il ne se retiiait jamais que la conversation ne fût tinie. Il supportait si aisément la pauvreté, qu'il ne recueillit d'autre prix de ues services que l'honneur de les avoir rendus à sa patrie... » {EpaminondaSt s. l et 2, trad. Kermoysan).

'.rr* s. ay. J.-C. épaminondas et pélopidas. 289

Cimon et de Périclès , celle de Nicias et d'Alcibiade , et vu combien elles ont été pleines de dissension, de jalousie et d'envie des uns contre les autres, veut ensuite jeter les yeux sur l'affection que Pélopidas et Epaminondas ont toujours eue l'un pour l'autre, et sur l'honneur et le respect qu'ils se portaient, il reconnaîtra évidemment que ces deux grands hommes méritent beaucoup plus d'être appelés compagnons et frères dans le gouvernement de la république et dans le commandement des armées , que ceux-là qui, se faisant plus la guerre les uns aux autres qu'ils ne la faisaient à leurs ennemis , n'ont travaillé toute leur vie qu'à se débusquer et à se détruire. La seule véritable cause de cette modération , c'était la vertu , qui leur faisait chercher dans toutes leurs actions, non la gloire ni les richesses qu'accompagne toujours la funeste ■envie, mère des querelles et des divisions, mais, tant ils étaient tous deux embrasés d'un amour véritablement divin, à rendre par leur administration leur patrie plus puissante et plus florissante , regardant toujours les succès l'un de l'autre comme leurs propres succès.

La plupart des auteurs écrivent pourtant que leur amitié ne commença qu'à l'expédition de Mantinée (1) , lorsque les Thébains envoyèrent du secours aux Lacédémoniens , encore leurs amis et leurs alliés. Car dans le combat qui se donna, se trouvant rangés l'un près de l'autre dans le corps de l'infanterie, et ayant à combattre contre les Arcadiens, comme l'aile des Lacédémoniens où ils étaient vint à donner, elle fut rompue ; ce que voyant Pélopidas et Epaminondas, ils joignirent leurs boucliers, et se serrant ensemble, ils repoussèrent vaillamment tous ceux qui s'adressèrent à eux, jusqu'à ce que Pélopidas ayant reçu sept grandes blessures, tomba sur un monceau de morts amis et ennemis. Epaminondas , quoiqu'il le crût sans vie , se mit au-devant de lui pour défendre son corps et ses armes , et combattit longtemps contre un grand nombre d'Arcadiens , résolu de mourir plutôt que d'abandonner son compagnon, et de le laisser au pouvoir des ennemis ; mais blessé d'un coup de pique dans l'estomac , et le bras percé d'un coup d'épée, il n'en pouvait plus et allait succomber, lorsque Agésipolis, roi des Spar-

(1) Il ne faut pas confondre celte expédition avec ceile où se donna la célèbre bataille de Mantinée, dans laquelle Epaminondas fut tué (Dacier).

tiates, vint de l'autre aile à son secours, et les sauva tous deux contre toute espérance.

Plutarque. — Pélopidas. Trad. de Dacier.

Les soldats de Sparte envahirent aussitôt la Béotie et éprouvèrent quelques revers. Thèbes fut ensuite mise hors la loi par les représentants des principales villes grecques réunis à Lacédémone. Elle répondit à cette exclusion par la grande victoire de Leuctres(371) sur le roi Cléombrote et les Lacédémoniens . « La nouvelle de la défaite , dit Xénophon , arriva à Lacédémone le dernier jour des Gymnopédies, lorsque le chœur des hommes était déjà sur la scène. Les éphores, quoique affligés, comme cela devait être, ne le congédièrent pas; ils laissèrent au contraire achever la célébration des jeux. Ils donnèrent la liste des morts à ceux qu'elle intéressait, et recommandèrent aux femmes de ne point pousser des cris , mais de supporter leur douleur en silence. Le lendemain, on vit les parents des morts se montrer en public, parés et joyeux , tandis que les proches de ceux qu'on annonçait vivants , et c'était le petit iiOiubre, marchaient tristes et la tête baissée. »

§ IIL — Invasion d'Epaminondas et <le Pélopidae dans le Péloponèse; leur procès (371-369).

Après la bataille de Leuctres , les deux partis travaillèrent, les uns à réparer leurs pertes, les autres à profiter de leur victoire.

Agésilas, pour relever le courage des siens, entra en armes dans l'Arcadie, mais bien résolu d'éviter avec grand soin d'en venir à un combat. Il s'attacha seulement à quelques petites places des Mantinéens , qu'il prit , et fit le dégât dans le pays : ce qui réjouit un peu Sparte , et ranima son courage , en lui faisant croire que son salut n'était pas entièrement désespéré.

Les Thébains , aussitôt après leur victoire , avaient envoyé à Athènes pour y en porter la nouvelle , et pour demander du secours contre l'ennemi commun. Le sénat > était actuellement assemblé. Il reçut fort froidement le , courrier, ne lui fit point les présents ordinaires et le renvoya sans lui parler de secours. Les Athéniens, alarmés de l'avantage considérable que Thèbes venait de remporter contre les Lacédémoniens, ne purent dissimuler l'ombrage et l'inquiétude que leur donnait l'accroissement prompt et inopiné d'une puissance voisine , qui < pouvait bientôt se rendre formidable à toute la Grèce.

A Thèbes, Epaminondas et Pélopidas avaient été nommés gouverneurs de la Béotie tous deux ensemble. Ayant réuni toutes les troupes des Béotiens et de leurs alliés , dont le nombre augmentait tous les jours , ils entrèrent

Page 1