av. J.-C. LES THÉBAINS DANS LE PÉLOPONÈSE
(cantonner. Agésilas y courut aussitôt, et comme s'il n'eût
( rien su de leur mauvais dessein : « Camarades , leur
( dit-il, ce n'est pas là où je vous avais envoyés. y> Il leur
s^ marqua en même temps différents postes pour les séparer,
eUls s'y rendirent, persuadés qu'on n'avaitrien soupçonné
I de leur entreprise. Cet ordre, donné ainsi de sang-froid,
montre une grande présence d'esprit dans Agésilas , et
fait voir que dans les troubles il ne faut pas paraître
tout voir, afin de donner lieu au repentir. Il aima mieux
supposer cette petite troupe innocente que de la jeter
dans une révolte déclarée par une recherche trop rigou-
rôuse .
L'Eurotas était alors fort gros et fort enflé par la fonte des neiges , et les Thébains trouvèrent plus de difficulté qu'ils n'avaient cru à le passer , tant à cause de la trop grande froideur de ses eaux, qu'à cause de leur rapidité. Comme Epaminondas passait tout le premier à la tête de son infanterie, quelques Spartiates le montrèrent à Agésilas. Celui-ci , après l'avoir regardé longtemps et suivi des yeux ne dit que ce seul mot : « Quel homme ! » admirant le courage qui lui faisait entreprendre de si grandes choses. Epaminondas aurait fort souhaité de donner un combat dans Sparte même , et d'y ériger un trophée. Il n'osa pas néanmoins entreprendre de forcer la ville , et n'ayant pu engager Agésilas à en sortir, il prit le parti de se retirer. Il aurait été difficile que Sparte, sans défense et sans murailles, eût résisté longtemps à une armée victorieuse. Mais l'habile chef qui la conduisait appréhenda de s'attirer sur les bras toutes les forces du Péloponèse, et plus encore d'exciter la jalousie des Grecs, qui n'auraient pu lui pardonner d'avoir, pour son coup d'essai, détruit une si puissante république, et « arraché, comme disait Leptine, un œil de la Grèce. » Il se borna donc à la gloire d'avoir terrassé des superbes , en qui le langage laconique redoublait la fierté du commandement, et de les avoir, ainsi que lui-même s'en vantait, réduits à la nécessité d'allonger leurs monosyllabes. A son retour, il fit encore le dégât dans la campagne.
Dans cette expédition, les Thébains remirent l'Arcadift.en un seul et même corps , et ôtèrent la Messénie aux Spartiates , qui s'en étaient rendus maîtres depuis fort longtemps, après en avoir chassé tous les habitants. C'était un pays qui n'avait pas moins d'étendue que toute la
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Laconie , et qui ne le cédait point en fertilité aux meilleurs terroirs de la Grèce. Les anciens habitants , qui étaient dispersés en différentes régions de la Grèce , del'Italie , de la Sicile , au premier signal qu'on leur ea donna , accoururent tous avec une joie incroyable , animés par l'amour de la patrie naturel à tous les hommes, et presque autant aussi par la haine contre Sparte, que le nombre des années n'avait fait qu'augmenter en eux. On leur bâtit une ville, qui , du nom de l'ancienne , fut appelée Messène. Parmi les tristes événements de cette guerre, celui-ci causa aux Lacédémoniens une vive douleur et un sensible déplaisir, parce que de temps immémorial il y avait toujours eu entre Sparte et Messène une haine irréconciliable , qui paraissait ne pouvoir s'éteindre que par la ruine totale de l'une ou de l'autre.
Il semble que les deux grands généraux thébains , à. leur retour dans leur patrie , après de si mémorables actions , devaient être reçus avec un applaudissement général , et comblés de toutes sortes d'honneurs. Il n'en fut pas ainsi. On les appela tous deux en justice comme criminels d'Etat, sur ce qu'ils n'avaient pas obéi à la loi qui ordonnait de remettre au commencement du premier mois le commandement aux nouveaux officiers, et qu'ils l'avaient retenu quatre mois entiers au delà du terme , pendant lesquels ils avaient exécuté dans la Messénie, dans l'Arcadie et la Laconie , toutes les grandes chosesdont nous avons parlé.
On est étonné d'une pareille conduite , et l'on ne peut en lire le récit sans une secrète indignation. Mais cette conduite avait un fondement plausible. Les amateurs zélés d'une liberté nouvellement recouvrée pouvaient craindre la contagion de cet exemple, en autorisant quelque autre magistrat à se maintenir dans le commandement au delà du terme expiré , et à tourner ensuite ses armes contre sa patrie même. Il n'y a pas à douter qu'on n'en eût fait autant à Rome ; et si les Romains étaient si sévères contre un officier, quoique vainqueur, qui aurait combattu sans l'ordre de son général (1), qu'aurait-ce été contre un général qui se serait conservé, contre les lois, toute l'autorité du commandement pendant quatre mois ?"
(1) V. Lectures historiques , t. III (Rome), pages 124-125.