‹ Lectures d'histoire ancienneChapitre 46 sur 70 · PHALANGE MACÉDONIENNE. 31S · texte numérisé non relu

PHALANGE MACÉDONIENNE. 31S

ni de renfoncer et de la rompre. Et il le démontre d'une manière sensible. Les soldats romains , dit-il (car c'est eux qu'il compare avec les Grecs dans l'endroit dont il s'agit), occupent chacun dans une bataille trois pieds. Et comme ils ont beaucoup de mouvement à faire, soit pour porter leurs boucliers à droite et à gauche en se défendant , soit pour frapper d'estoc et de taille avec leurs épées , on ne peut laisser entre eux moins d'intervalle que trois pieds. Ainsi chaque soldat romain occupe six pieds , c'est-à-dire le double d'espace d'un phalangite , et par conséquent en a seul en tête deux du premier rang , et par conséquent aussi dix piques à soutenir, selon ce qui a été dit ci-devant. Or, un seul soldat ne peut ni briser dix piques, ni les enfoncer.

Il s'ensuit de tout ce qui vient d'être dit , que la phalange macédonienne était invincible ; cependant l'histoire nous apprend que les Macédoniens , avec leur phalange, ont été vaincus et subjugués par les Romains. Elle était invincible , répond Polybe , tant qu'elle demeurait phalange : mais c'est ce qui arrivait rarement ; car, pour cela, il lui fallait un terrain plat et uni, qui eût beaucoup d'étendue, où il ne se trouvât ni arbre, ni haie , ni coupure, ni fossé, ni vallon, ni hauteur, ni ruisseau. Or, est-il bien ordinaire de trouver un terrain de cette sorte qui ait quinze ou vingt stades ou plus d'étendue? car cet espace est nécessaire pour contenir une armée entière, dont la phalange ne fait qu'une partie.

Mais supposons qu'on trouve un terrain aussi commode qu'on peut le souhaiter (c'est toujours Polybe qui raisonne), de quel usage sera ce corps de troupes rangé en phalange , si l'ennemi, au lieu de s'approcher et de préseuter la bataille , fait des détachements pour ravager la campagne, pour piller les villes, pour couper les convois? Que s'il accepte la bataille , le général n'a qu'à ordonner à une partie de son front , au centre , par exemple , de se laisser exprès enfoncer, et de prendre la fuite, pour donner lieu aux phalangites de la poursuivre. En ce cas , voilà la phalange rompue , et une grande ouverture qui y est faite, par laquelle les Romains ne manqueront pas d'entrer pour prendre les phalangites en flanc à droite et à gauche, pendant que ceux qui sont à la poursuite des ennemis pourront être attaqués de la même sorte.

Ce raisonnement de Polybe me paraît fort clair, et en

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même temps fort propre à donner une juste idée de la manière de combattre des anciens ; ce qui doit certainement entrer dans l'histoire , et en fait une partie essentielle.

On voit par là , comme Bossuet le remarque après Pol^be, la différence qu'il y a entre la phalange macédonienne , formée d'un gros bataillon fort épais de toutes parts et qui ne pouvait se mouvoir que tout d'une pièce, et l'armée romaine , distribuée en petits corps , et pai cette raison plus prompte et plus disposée à toute sorte de mouvements. La phalange ne peut conserver longtemps sa propriété naturelle ( c'est ainsi que s'exprime Polybe), c'est-à-dire sa solidité et sa consistance , parce qu'il lui faut des lieux propres , et , pour ainsi dire faits exprès ; et que , faute de les trouver , elle s'embarrasse elle-même, ou plutôt elle se rompt par son propre mouvement : joint, qu'étant une fois enfoncée, elle ne sait plus se rallier ; au lieu que l'armée romaine , divisée en ses petits corps, profite de tous les lieux et s'y accommode. On l'unit et l'on la sépare comme on veut. Elle défile aisément et se rassemble sans peine. Elle est propre aux détachements, aux ralliements, à toute sorte d'évolutions qu'elle fait ou tout entière ou en partie, selon qu'il est convenable. Enfin, elle a plus de mouvements divers, et par conséquent plus d'action et plus de force qae la phalange.

C'est ce qui fit remporter à Paul-Emile sa célèbre victoire contre Persée. Il avait d'abord fait attaquer de front la phalange ; mais les Macédoniens, serrés les uns contre les autres , tenant à deux mains leurs piques , et présentant à l'ennemi ce rempart de fer , ne purent jamais ni être rompus ni être entamés. Mais enfin, l'inégalité du terrain et la grande étendue du front de la bataille ne permettant pas aux Macédoniens de continuer partout cette haie de boucliers et de piques, Paul-Emile remarqua que la phalange était forcée de laisser des ouvertures et des intervalles. Il la fit attaquer par ces ouvertures, non plus de front et d'un commun effort , mais par troupes dé« tachées et par différents endroits tout à la fois. Dans un moment la phalange fut rompue, et toute sa force, qui ne consistait que dans son union et dans l'impression qu'elle faisait tout ensemble, s'évanouit; et ce fut là la cause du gain de la bataille.

RoLLiN. — Histoire ancienne, 1. 14, s. 1.

vr* s. av. J.-C. démosthène. 315

Par ses armes, par son or, Philippe se prépara de longue main à sonmettre la Grèce. Il fut servi par les événements qui désolaient alors ce pays : d'une part , la guerre sociale entre Athènes et ses alliés ; de l'autre , la première guerre sacrée, à la faveur de laquelle il essaya une intervention directe. Mais alors il se trouva en présence de Démosthène, dont nous allons faire connaître les pénibles débuts.

Démosthène.

Démosthène , père de l'orateur Démosthène , était un des plus honnêtes hommes et des premiers citoyens de la ville. Théopompe écrit qu'on l'appelait le FourbisseuVy parce qu'il avait un atelier où il faisait travailler plusieiu's esclaves à faire des épées et d'autres armes. Et l'orateur Eschine dit que sa mère était fille d'un certain Gylon, qui avait été banni de la ville pour crime de trahison , et d'une mère barbare. Mais nous ne saurions dire si c'est une vérité, ou une satire et une calomnie.

Démosthène perdit son père à l'âge de sept ans , et demeura avec un bien fort considérable, car son père lui laissa près de quinze talents ; mais il fut ruiné par l'injustice de ses tuteurs qui lui en volèrent une partie , et laissèrent dépérir l'autre , jusque-là qu'ils ne payèrent pas à ses maîtres le salaire qui leur était dû. Cela fut apparemment cause qu'il ne fut pas élevé dans les sciences qui conviennent à un enfant de bonne maison, outre que la faiblesse et la délicatesse de son tempérament empêchèrent sa mère de le porter au travail , et ses maîtres de le presser et de le contraindre : car dans son en* fan ce, il était fort maigre et fort infirme.

Quant à son application à l'étude de l'éloquence, voici l'occasion qui y donna lieu. L'orateur Callistrate devait plaider en pleine audience la cause de la ville d'Oropus. Cette cause avait excité une grande attente dans le public; qui attendait avec impatience le jour de cette plaidoirie, tant pour Texcellence de l'orateur, dont la réputation était alors très florissante, que pour l'importance de l'affaire dont il s'agissait, et qui faisait le sujet de l'entretien de tout le monde. Démosthène ayant ouï dire que tous les maîtres et tous les gouverneurs de la jeunesse se préparaient à aller à ce jugement, pria son précepteur de le mener aussi avec lui ; ce précepteur, qui avait quelque familiarité avec les huissiers qui ouvraient la salle de l'audience, obtint d'eux une. place où son jeune disciple

Ii6 LECTURES D HISTOIRE ANCIENNE. — GRÈCE.

put entendre les avocats sans être vu. Gallistrate eut ua succès qui lui attira Tadmiratioii de tout le monde. Démosthène , frappé de cette gloire si éclatante , en devint comme jaloux; voyant cet orateur reconduit honorablement par tout le peuple, et comblé de louanges et de bénédictions, il en admira davantage la force de l'éloquence qui peut s'assujettir toutes choses et les manier à son gré. Dès ce moment , il quitta toutes les autres sciences, et tous les exercices dont on occupait les enfants , et s'exerça à composer des harangues pour parvenir mi' jour à' être du nombre des orateurs.

Le premier maître d'éloquence auquel il s'attacha , ce fut le rhéteur Isée , quoique Isocrate tînt alors publiquement son école : soit , comme quelques-uns disent , qu'étant un orphelin ruiné il n'eût pas le moyen de payer à Isocrate le salaire qu'il prenait ordinairement, qui était de dix mines ; ou plutôt qu'il préférât l'éloquence d'Isée comme plus* subtile et plus propre à l'action, et qu'il l'eût choisie pour la mettrevéritablement en pratique.

Hermippus écrit qu'il a trouvé dans quelques mémoires, sans nom d'auteur, que Démosthène étudia aussi sous Platon , et que le commerce de ce philosophe lui servit beaucoup à former son éloquence ; et il rapporte que Gtésibius disait que , par le moyen de Gallias de Syracuse et de quelques autres , Démosthène avait eu en secret les traités de rhétorique d'Isocrate et ceux du rhéteur Gallidamas , et qu'il en avait beaucoup profité.

Dès qu'il fut en âge , il commença à faire un procès à ses tuteurs, et à les poursuivre en justice. Geux-ci , comme bons chicaneurs , trouvant toujours de nouvelles remises , et obtenant tous les jours de nouveaux délais , donnèrent bien de l'exercice à Démosthène, qui fut obligé de parler souvent; de sorte que s'étant façonné, dit Thucydide, par ce travail continuel, il vint à bout de son affaire, non sans beaucoup de peine et dedanger.Mais, quoiqu'il eût gagné , il ne put pourtant retirer qu'une petite partie de ses biens paternels. Le plus grand gain qu'il fit dans cette poursuite, c'est qu'il acquit la hardiesse et l'habitude de parler en public , et qu'ayant une fois tâté de l'honneur, de l'autorité et du crédit que donne le talent de la parole, il essaya de se pousser ou de se mêler des affaires publiques. Et comme on dit de Laomédon d'Orchomène , que par les conseils de ses médecins, il s'exerça à de ion-

V* s. av. J.-C. DÉMOSTHÈNE. 31/

g.ues courses, pour remédier à de grands maux de rate iont il était travaillé ; et après s'être rétabli et fortifié par :et exercice, il entreprit de paraîtredans les combats oùl'on cagne des couronnes , et se rendit un des plus forts athlètes dans la course du double stade. La même chose arriva à Démosthène. D'abord il s'exerça à plaider pour rétablir ses propres afTaires; après quoi," ayant acquis par ce travail continuel beaucoup d'habileté et de force dans l'art de parler, il se jeta dans les affaires publiques comme dans les jeux où l'on se propose des prix , et surpassa bientôt tous les orateurs qui tenaient le premier rang.

Cependant la première fois qu'il parla devant le peuple, on fit un si grand bruit, qu'il eut de la peine à se faire écouter, et on se moquait ouvertement de son style qui paraissait fort étrange , étant très confus et très embrouillé par la longueur de ses périodes, et si forcé par la quantité d'enthymèmes et autres arguments qu'il entassait qu'on ne pouvait le suivre. D'ailleurs il avait la voix faible, une grande difTiculté de langue, et l'haleine si courte, qu'elle empêchait d'entendre ce qu'il disait, parce qu'elle l'obligeait à couper souvent ses périodes avant que le sens fut achevé. Cela le rebuta tellement, qu'il renonça aux assemblées du peuple , et se retira au port du Piree. Un jour qu'il se promenait tout rêveur et fort découragé, Eunomus de Thriasie, qui était déjà vieux, le rencontra en cet état , et le gronda très sérieusement de ce qu'ayant une manière de parler entièrement semblable à celle de Périclès, il s'abandonnait et se trahissait pourtant lui-même par lâcheté et par faiblesse , et qu'il n'avait ni le courage de soutenir le bruit et le tumulte d'une populace , ni la force de former et d'endurcir son corps à ces combats de la tribune ; et par une mollesse inexcusable , il se laissait abâtardir et flétrir sans s'en mettre en peine. Une autre fois, ayant mal réussi et ayant été sifflé , comme il s'en retournait chez lui la tête couverte pour cacher sa honte, et au désespoir de ce mauvais succès, il fut suivi pacun comédien nommé Satyrus, qui était de ses amis et qal- entra avec lui. Démosthène commença à faire en sa présence des lamentations de « ce » qu'étant celui de tous les orateurs qui prenait le plu9 » de peine et qui travaillait le plus , jusque-là qu'il avait » presque ruiné sa santé à ce travail, il ne pouvait pour- » tant trouver le moyen de plaire au peuple ; que de

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» simples matelots très ignorants , et presque toujours^ » dans la crapule , étaient écoutés et occupaient la tri- » bune , et que lui il était méprisé et on ne daignait pas » l'entendre. » — « Vous dites vrai, Démosthène, lui ré- » pondit Satyrus ; mais moi je guérirai bientôt ce qui > cause tout ce mal, si vous voulez seulement me réciter » par cœur quelques scènes d'Euripide ou de Sophocle. » Démosthène le fit sur l'heure ; et Satyrus répétant après lui les mêmes endroits , les prononça si bien , et les accommoda tellement aux mœurs et "à l'état de celui qu'il représentait , que Démosthène même les trouva tout autres : et que convaincu de Tornement, de la grâce et de la force que la prononciation et l'action donnent au discours, il regarda comme très peu de chose , ou comme presque rien de s'exercer à bien parler , si on néglige la prononciation et l'action qui conviennent aux choses que l'on dit. Ce fut ce qui l'obligea à se faire sous terre un cabinet , qui était conservé encore de notre temps , où il allait tous les jours s'exercer à déclamer et à former sa voix, et où il passait souvent des deux et trois mois en» tiers en se faisant raser la moitié de la tête, afin que si la tentation le prenait de sortir, il en fût empêché par la honte de paraître en cet état.

Quand il sortait pour aller voir ses amis , ou que ses amis le venaient voir, tout ce qui se passait dans ces conversations , tout ce qu'il entendait et tous les faits qu'on rapportait , il les prenait pour autant de sujets de s'exercer, et il ne les avait pas plus tôt quittés , qu'il se retirait dans ce cabinet souterrain , où il répétait tout de suite les affaires dont on lui avait parlé, et tout ce qu'on avait dit pour et contre ; et s'il avait assisté à quelque discours public , il tâchait de le retenir, et le réduisait ensuite en certains lieux communs et en périodes bien travaillées , qu'il gardait pour s'en servir dans l'occasion. Souvent il s'occupait à corriger et à expliquer et étendre ce que les autres lui avaient dit , ou ce qu'il avait dit lui-même aux autres. Gela le fît passer pour un homme d'un esprit

{>esant, qui n'avait pas la conception vive, et dont toute a force et l'éloquence n'étaient que l'effet du travail, sans aucun naturel ; et on alléguait comme une grande preuve que jamais personne n'avait entendu Démosthène parler sur-le-champ, que même il était souvent arrivé qu'étant assis dans l'assemblée, le peuple l'appelant par son nom.

tV* s. av. J.-C. DÉHOSTHÈNB. 319

et le pressant de parler, il n'avait jamais voulu y entendre, à moins qu'il n'eût médité ce qu'il avait à dire, et qu'il ne fût préparé. La plupart des autres orateurs en faisaient des railleries ; et Pythéas lui dit un jour, en sa moquant, « que son travail sentait la lampe. » — « Oui vraiment, Pythéas, » lui repartit Démosthène en repoussant cette raillerie par une raillerie plus aigre et plus piquante ; « mais c'est que ta lampe et la mienne ne nous éclairent pas tous deux pour les mêmes travaux. » Il ne répondait rien aux autres ; et bien loin de se défendre, il avouait « que véritablement il n'avait pas toujours écrit tout ce qu'il disait , mais qu'il ne parlait jamais sans avoir écrit. »

Quant à ses défauts corporels, qui étaient un grand obstacle à l'éloquence, voici les remèdes qu'il y apporta, comme l'écrit Démétrius de Phalère , qui disait l'avoir ouï dire à Démosthène lui-même déjà vieux. Premièrement, pour son bégaiement et sa difficulté de langue, il les corrigea en remplissant sa bouche de petits cailloux, et en prononçant ainsi, la bouche pleine, plusieurs tirades de vers ou de prose. Et sa voix, qui était petite et faible, il l'exerça et la forma en fournissant de grandes courses, et en montant des lieux fort haut et fort escarpés, pendant qu'il prononçait tout d'une haleine les endroits de quelques harangues ou de quelques poésies qu'il savait par cœur. Il avait chez lui un grand miroir, devant lequel il prononçait ce qu'il avait composé. On dit qu'un homme l'étant allé trouver un jour pour lui demander son secours, lui raconta comment il avait été insulté et chargé de coups. Démosthène lui répondit : « Mon ami, il n'est » pas vrai que tu aies été battu. » Alors cet homme haussant la voix : « Quoil Démosthène, s'écria-t-il , je n'ai pas » été battu? » — « Ohl présentement, répliqua Démos- » thène, j'entends la voix d'un homme qui a été vérita- » blement insulté et battu, » tant il était persuadé que le ton et le geste de celui qui parle sont nécessaires pour rendre croyable tout ce qu'il dit.

Sa prononciation et son action plaisaient infiniment au peuple ; mais les uns connaisseurs les trou vaien t basses, ignobles et pleines de mollesse, et de ce nombre était Démétrius de Phalère. Hermippus rapporte qu'Esion, interrogé sur les anciens orateurs et sur ceux qui étaient alors, répondit « qu'il n'y avait personne qui, entendant les

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» anciens haranguer le peuple avec tant de gravité , de » dignité et de décence , ne fût ravi en admiration ; mais » que quand on lisait les oraisons de Démosthène, on les » trouvait beaucoup plus travaillées et plus fortes. »

Plutarque. — Démosthène. Trad. de Dacier.

Les Phocidiens ou Phocéens, condamnés par le conseil amphictyonique pour avoir labouré le champ Cyrrhéen, consacré a Apollon, avaient pris les armes. La guerre se prolongeait, énergiquement soutenue par Philomèle et ses succesleurs, lorsque Philippe mit en avant le prétexte de châtier les Phocidiens , et se présenta aux Thermopyles, où l'arrêta une armée envoyée par l'éloquence de Démosthène, dans sa première Philippique (352). — Voici quelques extraits- 4e cette célèbre harangue :

Démosthène arrête Philippe aux Thermopyles.

Si quelqu'un de vous regarde Philippe comme un ennemi redoutable, en le voyant à la tête d'une puissante armée et maître de toutes nos places, sa crainte est fondée ; mais aussi faites réflexion qu'il fut un temps où nous étions les maîtres de Pydna, de Potidée et de Méthone, et de toute cette vaste enceinte de pays adjacents. Rappelez-vous que plusieurs des peuples qui combattent maintenant avec Philippe se gouvernaient alors parleurs propres lois , jouissaient d'une entière indépendance, et recherchaient beaucoup plus noire amitié que la sienne. Si donc Philippe eût alors raisonné comme vous faites aujourd'hui, s'il eût regardé les Athéniens comme redoutables, en les voyant maîtres de toutes les places fortes qui commandent son pays, et en se voyant lui-même sans alliés, il n'eût jamais rien entrepris de tout ce qu'il a exécuté ; jamais il ne se fût élevé à ce haut degré de puissance. Mais il savait très bien que toutes ces places étaient autant de prix exposés aux yeux des combattants et destinés au vainqueur; il savait que, selon le cours ordinaire de la nature, les absents sont dépouillés par les présents, et ceux qui fuient les dangers et les travaux par ceux qui les affrontent. C'est en suivant de telles maximes qu'il a tout subjugué , tout envahi; qu'il règne partout, ici à titre de conquéiant, là sous le Litre d'ami et d'allié : car on recherche l'alliance et l'amitié de ceux que l'on voit toujours préparés et résolus à faire ce qu'exigent les circonstances.

Si vous voulez donc, Athéniens, raisonner comme Phi-

352 av. J.-C. PHILIPPE AUX THERMOPYLES. S2Î

lippe, et cela dès aujourd'hui puisque vous ne l'avez pas fait plus tôt ; si chacun de vous , écartant tous les vains prétextes, se montre prêt à rendre à la patrie tous les services qui sont en son pouvoir et que demandent les circonstances ; si tous les citoyens veulent concourir au bien public, les riches en contribuant de leurs fortunes , les jeunes en prenant les armes ; eu un mot , si chacun de vous est résolu de ne s'attendre qu'à lui-même et de sortir de son inaction en cessant de se flatter que, tandis qu'il ne fera rien , son voisin fera tout pour lui ; soyez assurés qu'avec l'aide des dieux vous recouvrerez tout ce qui vous appartient, que vous réparerez toutes les pertes causées par votre négligence, et que vous tirerez une vengeance éclatante de votre ennemi. Car ne vous figurez pas que cet homme soit un dieu qui jouisse d'une félicité immuable ; il est haï, craint, envié par ceux-là même qui paraissent les plus dévoués à ses intérêts ; car ils ne sauraient être exempts des passions qui animent les autres hommes ; mais tous ces sentiments restent ensevelis dans le fond des cœurs, faute de l'appui nécessaire pour éclater impunément; appui qui leur manque par cette inaction où vous languissez uiaintenant, et dont il faut que vous sortiez enfin.

Voyez, en effet, à quel point est montée l'insolence de cet homme : il ne vous laisse plus le choix de l'action ou du repos , mais il vous menace: il parle, à ce qu'on dit, d'un ton plein d'arrogance; il ne peut se contenter de ce qu'il a déjà envahi , mais il s'agrandit tous les jours par de nouvelles conquêtes ; et, tandis que vous temporisez, que vous ne faites pas le moindre mouvement, il vous enveloppe et vous investit de toutes parts.

Quand est-ce donc. Athéniens, quand est-ce que vous ferez ce que demande le salut de l'Etat? Attendez-vous quelque nouvel événement? Attendez- vous, grands dieux, que la nécessité vous y force? Mais de quel œil regardez-vous donc tout ce qui se passe? Pour moi, je ne connais pas de nécessité plus pressante pour les hommes libres que la honteuse situation de leurs affaires. Ne voulez-vous jamais faire autre chose que vous demander les uns aux autres, en vous promenant sur la place publique : Qu'y a-t-il de nouveau? Et que peut-il y avoir de plus nouveau que de voir un Macédonien vainqueur d'Athènes et arbitre souverain de la Grèce? Philippe est-il

tiS LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

mort? dit Tun. Non , répond un autre ; il n*est que malade. Et que vous importe qu'il soit mort ou vivant? puisque , s'il n'existait plus , vous vous feriez bientôt à vous-même un autre Philippe, en gardant toujours la même conduite ; car celui-ci doit son agrandissement bien moins à sa valeur qu'à votre indolence.

Je dis donc , Athéniens, qu'il faut d'abord armer cinquante galères , et vous résoudre à les monter vous-mêmes, si les circonstances l'exigent; outre cela, il faut équiper, pour la moitié de la cavalerie , un nombre suffisant de vaisseaux de charge et de transport. C'est Tunique moyen d'arrêter les fréquentes irruptions que le roi de Macédoine fait du côté des Thermopyles, dans la Ghersonèse, dans le territoire d'Olynthe, partout où l'entraîne son ambition. Il faut une bonne fois lui apprendre que vous êtes sortis de votre profond assoupissement, et que vous allez fondre sur lui avec la môme ardeur avec laquelle vous avez autrefois porté vos armes dans l'Eubée, ensuite vers Haliarte , et tout récemment encore aux Thermopyles. Quand même vous n'exécuteriez pas de point en point le plan que je vous propose, vous en retirerez toujours un avantage considérable : lorsque Philippe sera instruit de vos préparatifs (et il le sera très exactement; car vous n'avez ici , Athéniens, oui, vous n'avez ici que trop de gens fidèles à l'avertir de tout ce qui se passe); Philippe, dis-je, étant informé de vos préparatifs, se tiendra par crainte renfermé dans ses Etats ; ou, s'il néglige de pareils avis, vous le surprendrez sans défense , puisque, à la première occasion qui se présentera , rien ne vous empêchera de descendre en Macédoine. Voilà le plan que je vous propose , et je crois que vous devez l'approuver et le mettre à exécution.

Démosthènb (1). — Première Vhilippique. Trad. de Planche.

(1) « La précision de Démosthènen'ôte jamais rien aux développements, aux tableaux , aux effets d'éloquence ; autrement serait-il grand orateur ? Mais la

Sremière vertu de son style, c'est le mouvement : voilà ce quilefaisait triompher la tribune ; il fallait le suivre et marcher avec lui ; k deux mille ans de Philippe et de la liberté, ses paroles entraînent encore. La diction est soignée, énergique, familière, les bienséances, adroites et nobles ; le raisonnement, d'une force incomparable ; mais c'est le discours entier qui est animé d'une vie intérieure et poussé d'un souffle impétueux. Au milieu de cette véhémence, on doit être frappé de la raison supérieure et des connaissances politiques de l'orateur. Ses discours, pleins de verve et de feu, renferment les instructions les plus salutaires «ur les détails du gouvernement et de la guerre. L'orateur ne déclame jamais

848 av. J.-C. RUINE d'olynthe. 32Î.

Repoussé des Thermopyles, Philippe trompa les Grecs par deux annéesd'inaction apparente. Il se montra ensuite : dans le Péloponèse, où il imposa la paix à Sparte ; dans l'ile d'Eubée, d'où le chassa Phocion ; devant Olynlhe, qu'il prit et ruina, mal£?ré les efforts de Démosthène, dans ses Olynthiemes ,.. pour y faire envoyer des secours , arrivés trop tard.

Ruine d'Olynthe (348).

Olynthe n'est plus : ses richesses, ses forces, ses alliés, quatorze mille hommes que nous lui avions envoyés à diverses reprises, rien n'a pu la sauver. Philippe, repoussé à tous les assauts, perdait journellement du monde ; mais des traîtres qu'elle renfermait dans son sein hâtaient tous les jours l'instant de sa ruine. Il avait acheté ses magistrats et ses généraux. Les principaux d'entre eux, Euthycrate et Lasthène, lui livrèrent uae fois cinq cents cavaliers qu'ils commandaient, et après d'autres trahisons non moins funestes, l'introduisirent dans la ville, qui fut aussitôt abandonnée au pillage. Maisons, portiques, temples, la flamme et le fer ont tout détruit; et bientôt on se demandera où elle était située. Philippe a fait vendre les habitants, et mettre à mort deux de ses frères, retirés depuis plusieurs années dans cet asile.

La Grèce est dans l'épouvante ; elle craint pour sa puissance et pour sa liberté. On se voit partout entouré d'espions et d'ennemis. Gomment se garantir de la vénalité Ces âmes? Gomment se défendre contre un prince qui dit souvent , et qui prouve par les faits , qu'il n'y a point de murailles qu'une bête de somme, chargée d'or, ne puisse aisément franchir ? Les autres nations ont applaudi aux décrets foudroyants que nous avons portés contre ceux qui ont trahi les Olynthiens. Il faut rendre justice aux vainqueurs ; indignés de cette perfidie , ils l'ont reprochée ouvertement aux coupables. Euthycrate et Lasthène s'en sont plaints à Philippe , qui leur a répondu : « Les soldais macédoniens sont encore bien grossiers ; ils 9 nomment chaque chose par son nom. »

Tandis que les Olynthiens, chargés de fers, pleuraient

dans un sujet où la déclamation pouvait paraître éloquente. Il expose une entre-

{ irise de Philippe, en montre les moyens, les obstacles, les dangers; il peint la angueur des Athéniens, il les conjure de faire un grand effort, il les instruit de leurs resources, il leur compose une armée, il leur trace un plan de campagne: une courte harangue lui a suffi pour tout dire. Cette précison de laagage et cette plénitude de sens appartiennent à un véritable homme d'Etat; le grand orateur a l'art d'y joindre la clarté et la popularité du langage » (Villeraain ).

3f 4 LECTURES d'histoire AlfCIBNINE — GRÈCB.

assis sur les cendres de leur patrie , ou se traînaient par troupeaux dans les chemins publics, à la suite de leurs nouveaux maîtres, Philippe osait remercier le ciel des maux dont il était Fauteur, et célébrait des jeux superbes en Thonneur de Jupiter Olympien. Il avait appelé les artistes les plus distingués, les acteurs les plus habiles. Ils furent admis au repas qui termina ces fêtes odieuses. Là» dans l'ivresse de la victoire et des plaisirs, le roi s*empressait de prévenir ou de satisfaire les vœux des assis» tants , de leur prodiguer ses bienfaits ou ses promesses, Satyrus, cet acteur qui excelle dans le comique, gardait un morne silence. Philippe s'en aperçut et lui en fit des reproches. « Hé quoi! lui disait-il, do'uteriez-voiis de ma •» générosité, de mon estime? N'avez- vous point de grâces » à solliciter? » — « Il en est une, répondit Satyrus, qui » dépend uniquement de vous ; mais je crains un refus. » — « Parlez, dit Philippe , et soyez sûr d'obtenir ce que^ » vous demanderez. »

« J'avais, reprit l'acteur, des liaisons étroites d'hospi- » talilé et d'amitié avec Apollophane de Pydna. On le fit » mourir sur de fausses imputations. Il ne laissa que » deux filles très jeunes encore. Leurs parents, pour les » mettre en lieu de sûreté , les firent passer à Olynthe., » Elles sont dans les fers; elles sont à vous, et j'ose les » réclamer. Je n'ai d'autre intérêt que celui de leur hoa- » neur. Mon dessein est de leur constituer des dots, de » leur choisir des époux, et d'empêcher qu'elles ne fas- » sent rien qui soit indigne de leur père et de mon ami. > Toute la salle retentit des applaudissements que méritait Satyrus; et F^hilippe, plus ému que les autres, lui fit remettre à l'instant les deux jeunes captives. Ce trait de clémence est d'autant plus beau , qu' Apollophane fut accusé d'avoir, avec d'autres conjurés , privé de la vie et de la couronne Alexandre, frère de Philippe.

La prise d'Olynthe, au lieu de détruire nos espérances, ne sert qu'à les relever. Nos orateurs ont enflammé les esprits. Nous avons en-voyé un grand nombre d'ambassadeurs. Ils iront partout chercher des ennemis à Philippe, et indiquer une diète générale pour y délibérer sur le guerre. Elle doit se tenir ici. Eschine s'est rendu chez les Arcadiens, qui ont promis d'accéder à la ligue. Les autres nations commencent à se remuer; toute la Grèce sera bientôt sous les armes.

838 av. J.'C. BATAILLE DE CHÉRONÉB. 325

La République ne ménage plus rien. Outre les décrets portés contre ceux qui ont perdu Olynthe, nous avons publiquement accueilli ceux de ses habitants qui avaient échappé aux flammes et à l'esclavage. A tant d'actes do vigueur, Philippe reconnaîtra qu'il ne s'agit plus entre nous et lui d'attaques furtives, de plaintes, de négocia» lions et de projets de paix.

Barthélémy. — Voyage d'Anacharsis , ch. 61«

Les succès de Philippe le firent charger de la guerre contre les Phocidiens. Il la termina à son profit (343), Sept ans après, une de ses créatures, Eschine, le rappela, au nom du conseil amphictyoniqne, contre les Locriens d'Amphissa, coupables aussi d'un sacrilège. Ce fut la seconde guerre sacrée terminée par un seul événement, la prise d'Elatéc, qui ouvrit au roi de Macédoine le chemia de la Grèce. Mais, cette fois, les Grecs, justement alarmés, s'apprêtèrent à rarrêter â Chéronée.

Bataille de Chéronée (338).

Les deux araiées campèrent près de Chéronée, ville d© Béolie. Philippe donna le commandement de son aile gauche à son fils Alexandre, âgé pour lors de seize ou dix-sept ans, ayant mis auprès de lui les plus habiles officiers qu'il eût : et lui , il se chargea de la droite. Dans l'autre armée, les Thébains formaient l'aile droite, et les Athéniens la gauche.

Au lever du soleil, on donna de part et d'autre les si» gnaux. Le combat fut rude et opiniâtre, et la victoire ba» lança longtemps entre les deux partis, chacun faisant des efforts extraordinaires de courage et de bravoure. Alexandre, qui dès lors animé d'un beau feu cherchait à se signaler, pour répondre à la confiance de son père sous les yeux de qui il combattait, et faisait le premier essai du commandement, montra dans cette bataille toute la capacité d'un vieux général, et le courage déterminé d'un jeune officier. Ce fut lui qui enfonça, après une longue et vigoureuse résistance, le bataillon sacré des Thébains, qui était l'élite de leur armée. Le reste des troupes , qui étaient autour d'Alexandre, animé par son exemple, acheva de la mettre en déroute.

A l'aile droite, Philippe, qui ne voulait pas céder à son fils, chargea vivement les Athéniens, et commença à les ébranler, et à leur faire perdre du terrain. Mais ils reprirent bientôt courage, et regagnèrent leur premier poste.

826 LECTURES D*HISTOUE ANCIENNE. — GRËCB.

Lysidès, l'un des deux généraux, ayant enfoncé quelques troupes du centre des Macédoniens , se crut déjà victorieux, et plein d'une téméraire conflance, il s'écria : « Allons, camarades, poursuivons-les jusque dans la Macédoine. » Philippe s'apercevant que les Athéniens, au lieu de profiter de leur avantage pour prendre sa phalange en flanc, suivaient ses troupes avec trop d'ardeur, dit froidement : « Les Athéniens ne savent pas vaincre. » Aussitôt il donne ordre à sa phalange de se replier sur une petite hauteur ; et voyant que les Athéniens en désordre s'abandonnaient à la poursuite de ceux qu'ils avaient enfoncés, il va fondre sur eux avec sa phalange, et les prenant en queue et en flanc , les met en déroute. Démosthène, plus grand homme d'Etat que grand homme de guerre, et plus capable de donner dans ses discours de salutaires conseils que de les soutenir par un courage intrépide, prit la fuite avec les autres, et jeta bas ses armes. On prétend même que pendant qu'il fuyait, sa robe s'étant accrochée à un chardon, il crut que c'était quelque ennemi qui l'arrêtait, et cria : a Donnez-moi la vie. » Il demeura sur la place plus de mille Athéniens, et l'on en fit prisonniers plus de deux mille , parmi lesquels se trouva l'orateur Démade. La perte ne fut pas moindre du côté des Thébains.

Philippe , après avoir érigé un trophée , et ofTert aux dieux un sacrifice en action de grâces pour la victoire qu'il venait de remporter, distribua des récompenses aux officiers et aux soldats, à chacun selon son mérite et son rang.

La manière dont il se conduisit après le gain de la bataille montre qu'il est bien plus aisé de vaincre des ennemis armés que de se vaincre soi-même et que de surmonter ses passions. Au sortir d'un grand repas qu'il avait donné aux officiers, enivré également de joie et de vin , il se transporta sur le champ de bataille , et là , insultant à tous ses morts dont la terre était couverte, il mit en chant le commencement d'un décret que Démos- ' lène avait dressé pour exciter les Grecs à cette guerre, et chanta, en battant la mesure : « Démosth.ène Péanien, fils de Démosthène , a dit. » Il n'y eut personne qui ne fût choqué de voir le prince se déshonorer lui-même et flétrir sa gloire par une bassesse si indigne d'un roi et d'un vainqueur : mais tous gardaient le silence. L'ora-

336 av. J.-C. PARALLÈLE DE PHILIPPE ET d'ALEXANDRB. 327

teur Démade, du nombre des prisonniers, mais toujours libre, fut le seul qui osât lui en faire sentir l'indécence, € Hél seigneur, lui dit-il, la fortune vous ayant donné le rôle d'Agamemuon, comment ne rougissez-vous point de jouer celui de Thersyte ? » Cette parole, pleine d'une généreuse liberté, lui ouvrit les yeux et le fit rentrer en lui-même. Loin de savoir mauvais gré à Démade, il l'en estima encore davantage, lui fit toute sorte d'amitié et la combla d'honneur.

Depuis ce temps-là il parut changer entièrement d'esprit et de conduite, comme si, dit un historien (Diodora de Sicile), la conversation de Démade eût adouci son humeur et Teût familiarisé avec les grâces attiques. Il renvoya libres tous les prisonniers athéniens, sans exiger d'eux aucune rançon, et leur donna à la plupart des habits, dans la vue de gagner, par ce bon traitement, une république aussi puissante que celle d'Athènes. En quoi, selon Polybe, il remporta un second triomphe, plus glorieux pour lui et même plus avantageux que le premier. Car, dans le combat, son courage n'avait vaincu que ceux qui s'y trouvèrent présents : ici sa bonté et sa clémence lui gagnèrent la ville entière, et lui soumirent tous les cœurs. Il renouvela avec les Athéniens Tancien traité d'amitié et d'alliance, et accorda la paix aux Béotiens, après avoir laissé une bonne garnison dans Thèbes.

On dit qu'Isocrate, le plus célèbre rhéteur de CO temps-là, qui aimait tendrement sa patrie, ne put survivre à la perte et à la honte qu'elle venait de souffrir dans la bataille de Chéronée. Dès qu'il en eut reçu la nouvelle, ne sachant point comment Philippe userait de sa victoire, et voulant mourir libre, il avança sa fin en cessant de prendre aucune nourriture.

RoLiN. — Histoire ancienne, 1. 14, s. 6.

Philippe, pour se populariser, épargna Athènes, se rendit à Corinthe, et proposa contre les Perses une expédition générale dont on le proclama généralissime. Pendant les prépaiatifs de cette entreprise, il répudia Olympias, mère d'Alexandre, pour épouser Cléopâtre, fille d'Âttale, un de ses généraux. C'est à ce moment qu'il mourut assassiré au milieu d'ime cérémonie publique (336), — Nous donnons ici, comme transition au règne de son fils, le parallèle suivant:

Parallèle de Philippe et d'Alexandre,

Philippe préférait les combats aux festins, et n'em-

828 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

ployait ses immenses richesses qu'à des expéditions militaires. Plus facile à se procurer de l'argent qu'à le conserver, il était toujoui's pauvre , malgré ses rapines journalières. Il était en même temps clément et perfide ; tout lui semblait légitime pour arriver à la victoire ; séduisant, insidieux dans ses discours, il promettait plus qu'il ne tenait; le sérieux, la gaieté, tout chez lui était calcul. Il eut des amis, non par affection, mais par intérêt- Caresser un ennemi, se défier d'un ami, diviser deux alliés, et gngner la confiance de l'un et de l'autre, telle était sa politique ordinaire ; avec cela, une éloquence remarquable, un style plein de force et de finesse, une facilité élégante, une imagination ornée et sans efforts. Alexandre, son fils et son successeur, surpassa ses vices et ses qualités. Tous deux tendaient à la victoire, mais par des moyens différents : Alexandre par la force et Philippe par la ruse. L'un aimait à tromper ses ennemis, Tautre à les vaincre au grand jour. Celui-là était plus prudent, celui-ci plus téméraire. Le père savait dissimuler, souvent même étoulTer sa colère ; le fils, une fois irrité, ne savait ni différer ni borner sa vengeance. L'un et l'autre aimaient un peu trop le vin, mais leur ivresse était dilférente. Philippe, au sortir de table, courait à rennemi, engageait le combat, affrontait les périls; Alexandre tournait sa fureur non contre ses ennemis, mais contre ses officiers. Souvent Philippe revint blessé du combat, plus souvent Alexandre sortit d'un festin couvert du sang de ses courtisans. L'un régnait avec ses amis, l'autre sur ses amis. Le premier aimait mieux qu'on l'aimât, le second qu'on le craignît. Tous deux avaient du goût pour les lettres. Pliilippe eut plus de politique, Alexandre pins de bonne foi. Celui-là était plus modéré dans ses paroles, celui-ci dans ses actes. Alexandre était plus généreux, plus prompt à pardonner aux vaincus; Philippe n'épargait pas même ses alliés. Le père était frugal, le fils intempérant. Ce fut avec ces qualités diverses que le père jeta les fondements de l'empire du monde, et que le fils eut la gloire d'achever son ouvrage. Justin. — Uistoires philippiqueSi 1. 9, s. 8. Trad. Ch. Nisard^

S66<336 air. J.-G« ENFANCE d'alexandrb. 8tft

§ m. — Alexandre^

Son enfance,

{ Alexandre naquit le 6 du mois hécatombéon (1) , que J les Macédoniens appellent loûs : c'était le jour même où le temple de Diane fut brûlé , à Ephèse. Philippe qui venait de se rendre maître de Potidée, reçut en un même temps trois heureuses nouvelles : la première, que Parménion avait défait les Ulyriens dans une grande bataille ; la seconde , qu'il avait remporté le prix de la course aux chevaux de selle, dans les jeux Olympiques ; la troisième, qu'Alexandre était né. La joie qu'il ressentait, comme on peut croire, de tous ces bonheurs, s'accrut encore par les paroles des devins. Un enfant, assuraient-ils, dont la naissance concourait avec trois victoires, devait être lui-même invincible.

(Dès les premiers temps de sa jeunesse), l'amour de la gloire éclatait déjà en lui avec une force et une élévation de sentiments bien supérieures à son âge. Mais, ce qu'il aimait, ce n'était pas une gloire quelconque, ni conquise partout indifleremment, comme Philippe, qui ambitionnait, avec une vanité de sophiste, le renom d'homme éloquent, et qui faisait graver sur ses monnaies les victoires qu'avaient remportées ses chars aux jeux Olympiques, Alexandre, sondé par ses amis s'il n'irait pas disputer dans les jeux Olympiques le prix de la course, car il était d'une grande agilité : « Je m'y présenterais, dit-il, si je devais avoir des rois pour antagonistes. »

Il reçut un jour des ambassadeurs du roi de Perse, pendant que Philippe était absent, il leur fit bonne chèrOj et il les charma par sa politesse et par ses questions, qui n'avaient rien d'enfantin ni de frivole : il s'informait de la distance où la Macédoine était de la Perse, et de» chemins qui conduisaient aux provinces de la haute Asie; * il demandait comment le roi se comportait à la guerre ,

■ et quelles étaient la force et la puissance des Perses. Gd

■ fut au point que les ambassadeurs émerveillés s'en allè-

(1) « Ce mois correspond en partie à notre mois de juillet , et en partie à notre jmois d'août » (A Pierron^. — Le temple de Diane, dont il va èlrequefk lion, était une des sept merveilles du monde.

rent convaincus que l'habileté tant vantée de Philippe n'était rien, en comparaison de la vivacité d'esprit et des grandes vues de son fils. Aussi, toutes les fois qu'on annonçait que Philippe avait pris quelque ville considérable, ou qu'il avait remporté quelque mémorable victoire , Alexandre , loin d'en montrer de la joie, disait aux enfants de son âge : « Mon père prendra tout, et il ne me » laissera rien de grand ni de glorieux à faire un jour 9 avec vous. »

Philonicus le Thessalien amena un jour à Philippe un cheval nommé Encéphale, qu'il voulait vendre treize talents (1). On descendit dans la plaine pour essayer le cheval , mais on le trouva difficile et complètement rebours ; il ne souffrait pas que personne le montât ; il ne pouvait supporter la voix d'aucun des écuyers de Philippe, et il se cabrait contre tous ceux qui voulaient l'approcher. Philippe, mécontent, ordonna qu'on le remmenât, persuadé qu'on ne tirerait rien d'une bête si sauvage, et qu'on ne le saurait dompter. « Quel cheval ils perdent » là! s'écria Alexandre, qui était présent; et c'est par • inexpérience et timidité qu'ils n'en ont pu venir à » bout. » Philippe, qui l'entendait, ne dit rien d'abord ; mais Alexandre ayant répété plusieurs fois la même chose, et ayant témoigné le chagrin qu'il éprouvait : « Tu blâmes des gens plus âgés que toi, dit enfin le père, » comme si tu étais plus habile qu'eux, et que tu fusses » plus capable de dompter un cheval. — Sans doute, re- » prit Alexandre, je viendrais mieux qu'un autre à bout » de celui-ci. — Mais si tu échoues, quelle peine porte- » ras-tu pour ta présomption ? — Eh bien ! dit Alexan- » dre , je payerai le prix du cheval. » Cette réponse fit rire tout le monde, et Philippe convint avec son fils que celui qui perdrait payerait les treize talents.

Alexandre s'approche du cheval, prend les rênes, et lui tourne la tête en face du soleil , ayant observé apparemment que Bucéphale était effarouché par son ombre, qui tombait devant lui et qui suivait tous ses mouvements. Tant qu'il le vit souffler de colère , il le flatta doucement de la voix et de la main ; ensuite, laissant couler son manteau à terre, il s'élance d'un saut léger, et il l'enfourche en

(1) Plus de 70,000 fr. de notre monnaie. Le nom de Btuéphale signifie Utê de bœuf ou de taureau.

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