‹ Lectures d'histoire ancienneChapitre 47 sur 70 · av. J.-C. enfance d'alexandrb · texte numérisé non relu

av. J.-C. enfance d'alexandrb

maître. D'abord il se contente de lui tenir la bride haute, sans le frapper ni le harceler; mais sitôt qu'il s'aperçoit que le cheval a rabattu de ses menaces et qu'il ne demande plus qu'à courir, alors il baisse la main et il le lâche à toute bride, en lui parlant d'une voix plus rude et en le frappant du talon. Philippe et tous les assistants regardaient d'abord avec une inquiétude mortelle et dans un profond silence ; mais quand Alexandre tourna bride sans embarras, et qu'il revint la tête haute et tout fier de son exploit, tous les spectateurs le couvrirent de leurs applaudissements. Quant au père, il en versa, dit-on, des larmes de joie ; et lorsque Alexandre fut descendu de cheval, il le baisa au front : « 0 mon fils, dit-il, cherche un royaume qui soit digne de toi ! la Macédoine n'est pas à ta mesure. » Philippe, observant que le caractère d'Alexandre était difficile à manier, que le jeune homme résistait toujours à la force , mais qu'on le ramenait sans peine au devoir par la raison , s'appliqua lui-même à le gagner par la persuasion, bien plus qu'à lui imposer ses volontés. Et comme il ne s'en fiait pas trop aux maîtres chargés de lui enseigner la musique et les arts libéraux, du soin de diriger et de perfectionner son éducation, œuvre dont il sentait toute l'importance, et qui exige, pour parler comme Sophocle , « l'emploi de plus d'un frein et de plus d'un gouvernail, » il fit venir Aristote (1), le plus célèbre et le plus savant des philosophes, et il lui donna, pour prix de l'éducation de son fils, une flatteuse et honorable récompense. En effet, il rebâtit la ville de Stagyre, patrie d' Aristote, qu'il avait lui-même ruinée, et il la repeupla en y rappelant ses habitants qui s'étaient enfuis et qui étaient réduits en esclavage. Il paraît qu'Alexandre ne se borna pas seulement à l'étude de la morale et de la politique , et qu'il s'appliqua aussi aux sciences les plus secrètes et les plus profondes. Il me semble aussi que ce fut Aristote

(1) « Je remercie moins les dieux de m'avoir donné un fils, écrivit Philippe à ce philosophe en le chargeant de l'éducation d'Alexandre, que de me l'avoir donné du vivant d'Aristote. » — Aristote, né à Stagyre, en 384 av. J.-C. d'une famille de médecins, s'attacha, dès l'âge de vingt ans, à Platon, et ne s'éloigna d'Athènes qu'à la mort de ce grand philosophe Ses travaux divers, dialogues, traités populaires, grands ouvrages {Politique, Physique^ Métaphysique, Rhétorique , Poétique), écrits scienliliques, l'ont fait à bon droit considérer comme le génie le plus universel de l'antiquité et peut-être même de tous les temps. Il fonda le Lycée dans la ville même où il avait suivi les leçons de l'Académie, et mourut dans l'Ile d'Eubée, à l'âge de 62 ans.

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qui inspira à Alexandre, plus que nul autre de ses maîtres, le goût de Ja médecine; car Alexandre ne se borna pas seulement à la théorie de cette science : il secourait ses amis dans leurs maladies , et il leur prescrivait certains remèdes et régimes, comme on en peut juger par ses lettres. 11 avait aussi un goût naturel pour la littérature ; il aimait à étudier et à lire. Il regardait Ylliade comme une provision pour l'art de la guerre, et c'est ainsi qu'il l'appelait. Aristote lui donna l'édition de ce poërae qu'il avait corrigée, et qu'on nomma l'édition de la cassette. Alexandre, au rapport d'Onésicrite, la mettait toutes les nuits sous son chevet, avec son épée.

Alexandre témoigna , dans les commencements , une grande admiration pour Aristote ; il ne l'aimail pas moins, disait-il, que son père, parce qu'il ne devait à celui-ci que la vie , et qu'il devait à Aristote de mener une vie vertueuse. Mais, dans la suite , il tint le philosophe pour suspect; et, sans lui faire d'ailleurs aucun mal, il cessa de lui monirer ces marques d'une vive affection qu'il lui avait prodiguées jusqu'alors : signe certain de Téloignemenl qu'il avait conçu pour lui. Mais ce changement de disposition ne bannit point de son âme cette passion, cet amour ardent de la philosophie qu'il avait apporté en naissant, et qui avait grandi à mesure qu'il avançait

en âge.

Plutarque. — Alexandre. Trad. d'A. Pierron.

A ravènement d'Alexandre, les Thraces, les Triballes, les Illyriens se soulevèrent et fuient battus aussitôt. Les Grecs eux-mêmes, excites par Démosthène, coururent aux armes, et Tlièbes massacra la garnison macédonienne. Thèbes fut ruinée , excepté la maison du poète Pindare , et la Grè&e soumise. Le vainqueur réunit l'assemblée des Grecs à Coriathe (Diogèoe), et y reçut le commandement d'une grande expédition contre la Perse (333).

Alexandre en Asie , bataille du Granique (1).

Au commencement du printemps, Alexandre laisse le gouvernement de la Macédoine et de la Grèce à Antipater, et se dirige vers l'Hellespont. Son armée était composée de trente mille hommes, tant de pied que de trait et soldats armés à la légère, et de plus de cinq mille hommes de cavalerie. Il tire le long du lac de Cercine, vers Am-

(1) Pour le tracé de la marche d'Alexandre, v. V Atlas des Lectures, pi. 1.

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phipolis et Tembouchure du Strymon , le traverse , et franchit le mont Pangée par la route qui conduit à Abdère et à Maronée, villes grecques de la côte maritime.

Ayant sans peine passé THèbre, il arrive par la Poétique aux bords du Mêlas, le traverse et touche à Sestos le vingtième jour après avoir quitté la Macédoine. II part pour Eléonte, et sacrifie sur le tombeau de Protésilas qui, parmi les Grecs à la suite d'Agamemnon, aborda le premier en Asie. Le prince espérait par ce sacrifice obtenir un sort plus heureux que Protésilas. Il charge Parménioa du soin de faire passer le détroit d*Abydos à la plus grande partie de l'infanterie et à la cavalerie : leur passage s'effectue sur cent soixante trirèmes et autres bâtiments de transport.

Selon plusieurs écrivains, Alexandre passa d'Eléonte au port des Achéens , gouvernant lui-même le vaisseau royal qu'il montait. Au milieu de la traversée de THellespont , il immola un taureau; et, prenant une coupe d'or, fît des libations à Neptune et aux Néréides.

On dit qu'Alexandre le premier prit terre, tout armé, en Asie, et qu'à son départ et à son arrivée il avait dressé des autels à Jupiter Apobaterios^ à Minerve et à Hercule, sur les bords de l'Europe et de l'Asie. A Troie, il sacrifie à Pallas , protectrice d'ilion , suspend ses armes dans le temple, et enlève celles qu'on y avait consacrées après la guerre de Troie; il ordonna aux hoplites de les porter devant lui dans tous les combats. On dit qu'il sacrifia aussi sur l'autel de Jupiter Hercius , à Priam , pour en apaiser le ressentiment contre la race de Néoptolème , à laquelle il appartenait. A son entrée dans Ilion, Menœtius, qui dirigeait la manœuvre du vaisseau, posa sur le front du roi une couronne d'or. Gharès, arrivé de Sigée, plusieurs des Grecs et des indigènes suivirent cet exemple.

Alexandre couronna le tombeau d'Achille, et Ephestion celui de Patrocle. « Heureux Achille , s'écria le prince , » d'avoir eu Homère pour héraut de ta gloire ! » Certes , il eut raison d'envier le bonheur d'Achille ; car il n'a manqué au sien que ce dernier trait : personne encore n'a dignement célébré en prose, en vers, en dithyrambes, ses exploits à l'égal de ceux d'un Hiéron, d'un Gélon, d'un Théron qui , sous aucun rapport , ne lui sont comparables.

Les généraux de Tarmée des Perses , Arsame , Rhéo-

tS4 LECTURES D'HISTOIRE ANCIENNE. — GRÈCE.

mithres, Pétène, Niphates , Spithridafce , satrape de Lydie et d'Ionie, Arsite, gouverneur de la Phrygie qui regarde THellespont, campaient près de la ville de Zélie avec la cavalerie persique et l'infanterie grecque à la solde de Darius. Ils tiennent conseil à la nouvelle du passage d'Alexandre. Memnon, de Rhodes , opina pour ne point hasarder la bataille contre les Macédoniens , supérieurs en infanterie , et soutenus des regards de leur prince , tandis que celui des Perses était absent. Il fut d'avis de faire fouler aux pieds de la cavalerie et de détruire tous les fourrages, d'incendier toutes les moissons; de ne pas même épargner les villes de la côte, de manière à priver Alexandre de tout moyen de subsistance, et à le forcer à la retraite.

Mais Arsite se levant : a Je ne souffrirai point que l'on » brûle une seule habitation du pays où je commande. » Cet avis prévalut ; les Perses crurent que Memnon ne cherchait qu'à conserver ses grades en prolongeant la guerre.

Cependant Alexandre marche en ordre de bataille vers le Granique , fait avancer les hoplites en colonnes formées par la phalange doublée , dispose la cavalerie sur les ailes , les bagages à Tarrière-garde. Pour observer les mouvements de l'ennemi , Hégéloque marche en avant avec les éclaireurs, soutenu par un gros de cinq cents hommes , formé de troupes légères et de cavaliers armés de sarisses.

On approchait du fleuve lorsque des éclaireurs , revenant à toute bride, annoncent que toute l'armée des Perses est rangée en bataille sur la rive opposée. Alexandre fait aussitôt les dispositions du combat. Alors Parménion s' avançant : « Prince , je vous conseille de camper au- » jourd'hui sur les bords du fleuve , en l'état où nous » sommes, en présence de l'ennemi, inférieur en infan- » terie; il n'aura point l'audace de nous attendre; il se » retirera pendant la nuit; et demain , au point du jour, » l'armée passera le fleuve sans obstacle ; car nous l'au- » rons traversé avant qu'il ait le temps de se mettre en » bataille. Il serait en ce moment dangereux d'effectuer » ce passage ; l'ennemi est en présence ; le fleuve est pro- » fond, rempli de précipices ; la rive escarpée , difûcile : » on ne peut aborder qu'en désordre et par pelotons, ce » qui est un grand désavantage; et alors il sera facile à

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» la cavalerie de rennemi , nombreuse et bien disposée , » de tomber sur notre phalange. Que I'oq reçoive un pre- » mier échec , c'est une perte sensible au présent , c'est » un présage funeste pour Tavenir. »

Mais Alexandre : « J'entends, Parménion ; mais quelle » honte de s'arrêter devant un ruisseau , après avoir tra- » versé l'Hellespontl Je l'ai juré par la gloire des Macô- » doniens, par ma vive résolution d'affronter les dangers i> extrêmes : non, je ne souffrirai point que l'audace des » Perses, rivaux des Macédoniens, redouble, si ces der- » niers ne justifient d'abord la crainte qu'ils inspirent. »

A ces mots, il envoie Parménion prendre le commandement de l'aile gauche , tandis qu'il se dirige vers la xiroite. Philotas est à la pointe de l'aile droite , ayant la cavalerie des hétaires, les archers et les corps des agriens qui lancent le javelot; il est soutenu par Amyntas, avec les cavaliers armés de sarisses, les péones et la troupe de Socrate. Près d'eux, le corps des argyraspides, commandé par Nicanor , suivi des phalanges de Perdiccas , de Cœnus, de Cratère, d' Amyntas et de Philippe. A l'aile gauche se présentait d'abord la cavalerie thessalienne, commandée par Galas ; ensuite la cavalerie auxiliaire ayant à sa tête Philippe , fils de Ménélas ; enfin les Thraces , sous la conduite d'Agathon. Près d'eux sont l'infanterie, les phalanges de Cratère, de Méléagre et Philippe , qui s'étendent jusqu'au centre. Les Perses comptaient vingt mille hommes de cavalerie, et presque autant d'étrangers à leur solde composant leur infanterie. Le front de leur cavalerie étendu bordait le rivage ; l'infanterie derrière, le site formant une éminence.

Dès qu'ils découvrirent Alexandre (et il était facile de le reconnaître à l'éclat de ses armes , àW.'empressement respectueux de sa suite) et son mouvement dirigé contre leur aile gauche, ils la renforcèrent aussitôt d'une grande partie de leur cavalerie. Les deux armées s'arrêtèrent quelques instants et se mesurèrent du rivage en silence et avec une même inquiétude. Les Perses attendaient que les Macédoniens se jetassent dans le fleuve pour les charger à l'abordage.

Alexandre saute sur son cheval ; il ordonne au corps d'élite qui l'entoure de le suivre , et de se montrer en braves; il détache en avant, pour tenter le passage , les coureurs à cheval avec les péones et un corps d'infanterie

SS6 I.KGTURES d'hISTOIRB ANCIENNB. — ORÈCB.

conduit par Amyntas, précédé de l'escadron de Socrate. Ptolémée doit donner à la tête de toute la cavalerie qu'il commande. Alexandre, à la pointe de l'aile droite, entre dans le fleuve au bruit des trompettes et des cris de guerre redoublés, se dirigeant obliquement par le courant, pour éviter en abordant d'être attaqué sur sa pointe, et afin de porter sa phalange de front sur l'ennemi.

Les Perses, en voyant approcher du bord Amyntas et Socrate , leur détachent une grêle de flèches ; les uns tirent des hauteurs sur le fleuve ; les autres, profitant de la pfente, descendent au bord des eaux : c'est là que le choc et le désordre de la cavalerie furent remarquables ; les uns s'efforçant de prendre bord, les autres de le défendre, lies Perses* lancent des traits, les Macédoniens combattent de la pique. Ceux-ci, très inférieurs en nombre, furent d'abord repoussés avec perte ; en effet , ils combattaient dans l'eau sur un terrain bas et glissant , tandis que les Perses avaient l'avantage d'une position élevée , occupée par l'élite de leur cavalerie, par les fils de Memnon et par Memnon lui-même. Le combat devint terrible entre eux et les premiers rangs des Macédoniens qui , après des prodiges de valeur, y périrent tous , à l'exception de ceux qui se retirèrent vers Alexandre, lequel avançait à leur secours avec l'aile droite. Il fond dans le plus épais de la cavalerie ennemie où combattaient les généraux : la mêlée devient sanglante autour du roi.

Cependant les autres corps macédoniens abordent à la file. Quoique l'on combattit à cheval, on eût cru voir un combat d'homme de pied contre homme de pied. Tel était l'efî'ort de chevaux contre chevaux, de soldats contre soldats ; les Macédoniens luttant contre les Perses pour les ébranler et les répousser dans la plaine, les Perses pour renverser les Macédoniens et les rejeter dans le fleuve. Enfin, ceux d'Alexandre l'emportent, tant par la force et Texpérience que par l'avantage de leurs piques solides opposées à de plus faibles : celle d'Alexandre se rompt dans l'effort du choc ; il veut emprunter la lance de son écuyer Ares : « Cherchez-en d'autre, » lui dit Ares en lui montrant le tronçon de la sienne, avec lequel il faisait encore des prodiges. Alors Démarate , Corinthien, l'un des hétaïres, présente la sienne à Alexandre. Il la prend, et avisant Mithridate, gendre de Darius, qui s'avançait à cheval, il nique vers lui avec quelques cavaliers de sa

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suite, et le renverse d'un coup de lance dans le visage. Rœsacès attaque Alexandre , et lui décharge sur la tête un coup de cimeterre repoussé par le casque qu'il eutame. Alexandre le perce d'outre en outre. Spilhridate , prêt à le frapper par derrière , levait déjà le bras que Giitus abat d'un coup près Tépaule.

Cependant une partie de la cavalerie a passé le fleuve et rejoint Alexandre. Les Perses et leurs chevaux, enfoncés en avant par les piques et de tous côtés parla cavalerie, incommodés par les hommes de trait meiés dans ses rangs, commencèrent à fuir en face d'Alexandre. Dès que le centre plia, la cavalerie des deux ailes étant renversée, la déroute fut complète ; les ennemis y perdirent environ mille chevaux.

Alexandre arrête la poursuite et pousse aussitôt vers l'infanterie, toujours fixée à son poste, mais plutôt par étonnement que par résolution. Il fait donner la phalange et charger en môme temps toute sa cavalerie ; en peu de moments tout fut tué; il n'échappa que ceux qui se cachèrent sous des cadavres; deux mille tombèrent vivants au pouvoir du vainqueur.

Du côté des Macédoniens il périt, dans le premier choc,, vingt-cinq hétaires. Alexandre leur fit élever à Diimi des statues d'aii'ain de la main de Lysippe, le seul des statuaires grecs auquel il permît de reproduire ses traits. Le reste de la cavalerie ne perdit guère plus de soixante hommes, et l'infanterie trente. Le lendemain Alexandre les fit ensevelir avec leurs armes et leur équipage. Il exempta les auteurs de leurs jours et leurs enfants de payer, chacun sur leur territoire, un tribut de leurs personnes et de leurs biens. Il eut le plus grand soin des blessés, visitant les plaies de chacun d'eux, leur demandant comment ils les avaient reçues, leur donnant toute liberté de s'entr^^lenir avec orgueil de leurs exploits. Il accorda aussi les dei-niers honneurs aux généraux pjersans, et à ceux niênie des Grecs à leur solde qui avaient péi'i avec eux dans le combat ; mais il fit mettre aux fers ceux d'entre eux qu'il avait pris vivMiits, et les envoya en Macédoine pour être esclaves, parce (]ue , désobéissant aux lois de la patrie, ils s'étaient réunis aux barbares contre les Grecs.

Il envoya à Ailièiics trois cents trophées des dépouilles des Perses, pour être consacrés dans le temple do Minerve,

3Î8 LECTURES D'niSTOinE ANCIENNE. — GRÈCE.

avec cette inscription : Sur les barbares de VAsie, Alexan^

dre et les Grecs^ à l'exception des Lacédémoniens,

Arrien (1). — Expéditions d'Alexandre^ 1. 1, ch. 3 et 4. Trad. de Ghaussard.

LITTÉRATURE ET ARTS. — Peinture: Timoclée amenée devant

AlAd^àndre, du Dominiqiiin ; IHoyène, de Poussin; passage du Granique, ofe Lebrun. — Sculpture : Alexandre et Diogène, de Puget.

Vainqueur au Granique , Alexandre visita Sardes et Ephèse , prit Milst et Halicarnasse, et passa à Gordium où fut tranché le nœud goidien.'^A Tarse, il s.^ baigna dans les eaux froides du Gydnus ; mais sa confiance en son médecin Philippe lui sauva la vie. A Issus, Darius Godoman éprouva un premier désastre, k la suite duquel sa famille tomba tout entière au pouvoir du vainqueur. Celui-ci parcourut alors la Syrie , s'empara de Tyr après un siège difficile de b-:|)t mois, entra dans Jérusalem, qu'il respecta, à la prière du grand-prêtre Jaddiis , et prit Gaza où il imita sur le corps de Bétis, gouverneur de la place, la conduite d'Achille à l'égard du cadavre d'Hector. Bien accueilli en Egypte, il wflomia la fondation d'Alexandrie et alla dans l'oasis d'Âmmou se faire proclamer « fils de Jupiter. » — Voici des détails sur les principaux de ces événements :

Maladie d^ Alexandre au Cydnus,

La rivière de Gydne passe par le milieu de Tarse ; et l'on était alors au milieu de l'été, durant lequel il n'y a point de climat au monde où les chaleurs soient si excessives qu'en la Gilicie , outre que c'était l'heure du jour où le soleil lance ses rayons avec plus de violence. Le roi arrivait tout couvert de sueur et de poussière, et voyant cette eau si claire et si belle, il lui prit envie de s'y baigner tout échauffé qu'il était ; de sorte que s'étant dé-

(1) « Arrien, né à Nicomédie, en Bithynie (105 de J.-C.), rappelle, par caractère et ses travaux, les grands historiens de l'époque antérieure, et on ne saurait douter qu'il n'ait pris Xénophon pour modèle. Instruit à l'école du pWlosophe Epictète, comme Xénophon le fut par Socrate , il se mêla , à l'exemple de son devancier, à la politique et à la guerre , et dans ses ouvrages , où il aborde la philosophie , l'histoire et la tactique militaire , il a traité du même style des sujets analogues. En récompense de sa bravoure et de ses talents nulitaires , Adrien le fit citoyen romain et gouverneur de la Gappadoce, qu'il défendit contre les Alains ra"n 134 de J.-C. Après les exploits de cette guerre, il obtint le titre de sénateur , et fut élevé à la dignité consulaire. Plusieurs des ouvrages historiques et philosophiques d'Arrien ont été perdus : parmi ceux qui nous restent , les plus importants sont, en philosophie, le Manuel d'Epictète ; en histoire, les sept livres des Expéditions d'Alexandre , le meilleur, sans comparaison , de tous les ouvrages composés sur le vainqueur de l'Asie. On voit qu'ils sont dus à un homme d'Etat et de guerre, habile écrivain*» (E. Geruzez). — Arien dit lui-même, en commençant, qu'il écrit les guerres d'Alexandre sur les mémoires de Ploléméc Lagus et d'Aristobule.

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pouillé à la vue de son armée, et jugeant même que cela n'aurait pas mauvaise grâce de faire voir aux gens de guerre comme, sans chercher l'appareil ni l'artifice des bains délicieux , il se contentait de la première eau qu'il trouvait en son chemin, il se jeta au milieu du fleuve; mais il ne fut pas sitôt dedans qu'il lui prit un grand tremblement par tous les membres ; il devint pâle comme s'il eût dû rendre l'esprit à l'heure même, et presque toute sa chaleur naturelle l'abandonna. Aussitôt ses gens le prennent entre leurs bras, et l'emportent en sa tente plus mort que vif, ayant perdu toute connaissance.

C'était déjà un trouble et une consternation par tout le camp , comme s'il eût été mort : ils fondaient tous en larmes, et se plaignaient de ce que « le plus grand prince » qui fût jamais leur était ainsi malheureusement ravi » au milieu de ses prospérités et au fort de sa conquête , » non pas en une bataille ou en un assaut, mais pour » s'être baigné dans un fleuve; que Darius était proche, » et qu'il était victorieux avant même que d'avoir vu l'en- » nemi ; qu'ils seraient contraints de s'enfuir, et de re- » passer avec honte par où ils étaient venus triomphants; » que c'était tout pays ruiné ou par eux ou par les Per- » ses, et qu'ayant à traverser tant de déserts, il ne fallait » que la faim et la disette pour les défaire, quand per- » sonne ne les poursuivrait. Qui serait celui qui les » conduirait en leur fuite? qui serait celui qui oserait » succéder à Alexandre? Et quand ils seraient si heu- » reux que de gagner l'Hellespont, qui leur donnerait » des vaisseaux pour passer ? Puis ne songeant plus à » eux, et tournant encore leurs pensées sur Alexandre, ce » n'était que regrets et que plaintes de ce qu'en la fleur » de sa jeunesse, dans cette vigueur de courage, celui » qui était et leur roi et leur compagnon de guerre tout » ensemble leur fût si cruellement enlevé et arraché » d'entre les bras. »

Cependant il avait commencé à reprendre ses esprits, et peu à peu revenant à soi il entr'ouvrait les yeux et reconnaissait ceux qui étaient autour de lui. Toutefois, la violence de son mal ne semblait s'être relâchée qu'en ce point qu'il commençait à le sentir. Mais l'esprit était encore plus travaillé que le corps, car il avait nouvelles que Darius devait arriver dans cinq jours ; si bien qu'il ne cessait de se plaindre de sa destinée , qui le livrait pieds

S40 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

et mains liés à son euiiemi, et lai dérobait une si belle victoire, le réduisant à mourir dans une tente, d'une mort obscure, et bien éloignée de cette gloire si éclatante qu'il s'était promise. Là -dessus ayant fait entrer ses familiers et ses médecins , il leur dit : « Vous voyez , » mes amis, en quel point la fortune me prend, et comme » celui que je suis venu chercher me provoque lui-même » au combat ; il me semble que j'entends déjà le bruit des » armes des ennemis : et je ne m'étonne pas si Darius » écrivait des lettres si superbes, car je crois qu'il était » d'intelligence avec mon malheur, et qu'il savait bien » ce qu'il me préparait. Mais il n'eu est pas o\j il pense, si » l'on me permet de nie faire traiter à ma mode. L'état » de mes affaires ne demande pas des remèdes lents , ni » des médecins timides : une mort prompte m'est meil- » ieui'e qu'une tardive guérison. C'est pourquoi, s'il y a » quelque secret dans la médecine dont je doive attendre » du secours, qu'on sache que je ne cherche pas tant à » vivre qu'à combattre. »

Une résolution si étrangi^. donua de la frayeur à tout le monde, et chacun en particulier se mit à le supplier de ne voîiloir rien i^âter par la précipitation , mais de laisser faire la médecine : « que ce n'était pas sans c;uise que les » renièdes extraordinaires leur étaient suspects, puisque » Darius, pour se défaire de lui , soilicitait môme la fidé- » lité de ses domestiques et tâchait de les corrompre à » force d'argent; qu'il avait fait publier qu'il donnerait » mille talents à quiconque ferait mourir Alexandre ; et » qu'après cela ils ne croyaient pas qu'il se trouvât un » homme assez hardi pour hasarder un remède qui pût » donner du soupçon. »

Or, entre plusieurs fameux médecins qui avaient suivi le roi en partant de Macédoine, il y en avait un nommé Philippe, Acarnanien de nation, lequel lui ayant été donné dès son bas âge pour être auprès de lui et avoir soin de sa personne , l'aimait avec une tendresse et une passion incroyable, non seulement comme son roi, mais comme son nourrisson. Celui-ci entreprit de le guérir avec un remède qui ne serait point violent, et qui ne laisserait pas de faire un prompt et puissant effet. Cette proposition n'agréait à personne qu'à celui sur qui l'épreuve du remède devait se faire , car il est certain que toute autre chose lui était plus aisée à supporter que le retarde-

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ment. Il n'avait que les armes dans l'esprit, il ne respirait que le combat; et pourvu qu'il p'it seulement paraître à la tête de ses troupes, il se tenait assuré de la victoire. Il portait même impatiemment que par l'ordonnance, du médecin il fallût attendre trois jours pour prendre la médecine. Sur ces entrefaites, il reçut des letties de Parménion, celui de tous les grands de la cour en qui il avait le plus de créance , par lesquelles il lui mandait « qu'il se » gardât bien de mettre son salut entre les mains de » Philippe, à cause que Darius l'avait corrompu , en lui » donnant mille talents et lui faisait espérer sa sœur en » mariage. »

Ces lettres le mirent dans une étrange perplexité ; et tout ce que la crainte et l'espérance lui pouvaient représenter de part et d'autre lui revint devant les yeux et lui. partagea l'esprit sans qu'il sût à quoi se résoudre. « Quoi! » disait-il en lui-même, prendrai-je cette médecine, afin » que si je suis empoisonné, on m'impute encore d'avoir » péri par ma faute? Gondamnerai-je la fidélité de mon » médecin ? Me laisserai-je ainsi opprimer dans une » tente ? Arrive pourtant ce qui en pourra arriver, j'aime » mieux mourir par la méchanceté d'autrui que par ma » méfiance. » Après avoir été longtemps agité de diverses pensées, il ne communiqua à personne ce qu'on lui avait écrit, mais recacheta la lettre de son cachet, et la mit sous son chevet. Deux jours se passèrent dans ces inquiétudes; au troisième, le médecin entra, la médecine à la main. Le roi , se soulevant et s'appuyant sur le coude , prit d'une main la lettre de Parménion et de l'autre le breuvage, qu'il avala sans délibérer. Puis il donna la lettre à Philippe pour la lire, et tant qu'il la lut il ne leva jamais les yeux de dessus lui, estimant qu'il pourrait découvrir sur sou visage quelque marque de ce qu'il avait dans l'âme. Mais Philippe, après l'avoir toute lue, se montra plus, irrité qu'etïrayé; et jetant la lettre et son manteau par dépit devant le lit du roi : « Seigneur , lui dit-il , il est' », certain que mon salut a toujours été attaché au vôtre; » mais il ne fut jamais si vrai qu'aujourd'hui, que. je ne » vis plus que pour vous, et que je ne dois plus respirer » qu'autant que vous respirerez vous-même. Votre guér » rison me va.justiiier du parricide dont on m'accuse, et » comme je vous sauverai la vie , vous me la sauverez r> aussi. La. ^^\i\e grâce que je vous demande est que.

» bannissant toute crainte , vous laissiez opérer le re- » mède, et que vous délivriez votre esprit des inquiétudes » où l'ont jeté vos amis , pleins de zèle à la vérité , mais » d'un zèle indiscret et hors de saison. »

Ces paroles ne rassurèrent pas seulement le roi , mais lui remplirent l'âme de joie et d'espérance ; tellement, qu'il dit à Philippe : « Si les dieux t'avaient donné le ^ choix de tous les moyens par lesquels tu aurais pu con- » naître la créance que j'ai en toi , je crois bien que tu en » aurais choisi un autre que celui dont tu viens de faire B l'expérience; mais d'en avoir un plus assuré que celui- » là, tu m'avoueras qu'il n'était pas en ton pouvoir même » de le souhaiter. Tu as vu comme, nonobstant la lettre, • je n'ai pas laissé de prendre la médecine; et si je suis » en peine de ce qui en arrivera, tu dois croire que c'est » autant pour ton intérêt que pour le mien. » Et ayant dit cela, il lui présenta la main en signe de confiance.

Toutefois, le remède le travailla de telle sorte que les accidents qui s'ensuivirent fortifiaient beaucoup l'accusation de Parménion ; car il perdit la parole , et tomba en de si grandes faiblesses , qu'il n'avait presque plus de pouls ni de respiration. Mais Philippe n'oublia rien de ce qui était de son art pour le secourir. Il lui réchauffa toutes les parlies destituées de chaleur; il excita par l'odeur du vin et de certaines viandes ses esprits languissants ; et à force de mettre toutes sortes de remèdes en œuvre, il ne cessa qu'il ne l'eût fait revenir. Puis , quand il fut un peu revenu à lui , il se mit à l'entretenir de choses agréables, lui parlant tantôt de sa mère et de ses sœurs, et tantôt de cette grande victoire qui s'avançait à grands pas pour couronner ses triomphes. Enfin, comme la médecine se fut rendue maîtresse et qu'elle eut commencé à faire heureusement son opération, l'esprit fut le premier à reprendre sa vigueur, et le corps ensuite recouvra aussi ses forces beaucoup plus tôt que l'on n'avait espéré ; de sorte que, trois jours après avoir été en cette extrémité, il se fit voir à son armée, qui ne regardait pas le médecin avec moins de plaisir et d'empressement que le roi même ; chacun le venait embrasser et lui rendre grâce , comme à un dieu qui eût sauvé la vie à ce prince.

QuiNTE-CuRCE (1). — Vie d'Alexandre^ 1. 3, s. 5 et 6. Trad. de Vaugelas.

(1) Nous ne savons rien de Quinte-Curce , que quelques-uns font naître aa

333 av. J.-C. BATAILLE d'issus. 343

LITTÉRATURE ET ARTS. — Peinture : Alexandre et son médein, de Le Sueur.

Bataille dlssus.

Les armées en présence , Alexandre , à cheval , parcourt ses rangs, encourage les siens, appelle nominative-, ment et avec éloge non seulement les principaux chefs, mais encore les ilarques , les moindres officiers , et ceux même des étrangers distingués par leurs grades ou leurs exploits : tous, par un cri unanime, demandent à fondre sur l'ennemi.

Alexandre continue de s'avancer lentement, de peur qu'une marche trop rapide ne jette du désordre dans sa phalange; mais parvenu à la portée du trait, les premiers qui l'entourent , et lui-même , à la tête de l'aile droite , courent à toute bride vers le fleuve (le Pinaros) pour effrayer les Perses par l'impétuosité du choc , en venir plus tôt aux mains , et se garantir ainsi de leurs flèches. Alexandre n'est point trompé dans son attente. Au pre-

premier siècle de notre ère, et dont d'autres placent l'existence après le treiwcme siècle. Nous ne sommes pas plus d'accord sur le mérite réel de son talent, lour à tour exalté et décrié avec un acharnement égal. Nous souscrivons cependant volontiers aux lignes suivantes de l'auteur de la Notice sur Quinte-Curce insérée dans l'importante collection Nisard : « On peut sans doute reprocher à Quinle-Curce ses erreurs géographiques, son ignorance delà tactique militaire, son dédain pour la chronologie, son goût pour le merveilleux, son peu de discernement dans le choix des faits, et jusqu'à la pompe de son style et l'appareil de ses harangues, dont quelques-unes sont moins d'un historien formé sur Tite- Live que d'un habile disciple des écoles de déclamation du premier siècle. Mais, comme l'a fait observer Bayle , une partie de ces reproches peut s'adresser a toutes les compositions historiques de l'antiquité ; et l'on doit être moins surpris de trouver des faits incroyables que de n'en pas rencontrer un plus grand nombre dans l'histoire de cet homme extraordinaire, dont le portrait, longtemps après sa mort, faisait, dit Plutarque, trembler les rois de tous leurs membres. Qu'on songe en outre à la précision de ses récits, à l'énergie de bon nombre de ses harangues, à cette impartialité surtout qui a préservé l'historien de toutes les superstitions du panégyriste , et l'on reconnaîtra qu'il mérite la part qu'une juste admiration lui a faite depuis longtemps dans l'histoh-e et dans l'enseignement de la littérature latine.

Quant à la traduction que nous avons citée, c'est celle de Vaugelas, « l'un des meilleurs ouvrages, a-t-on dit , qui aient été écrits dans notre langue , et peut-être le premier dont la pureté ait fait loi. » Nous craignons bien que nos lecteurs n'adhèrent pas à cette manière de voir, et qu'ils "trouvent dans les pages « inimitables » de Vaugelas bien des choses qui ont vieilli. Nous les avons conservées cependant, ne fût-ce que pour fournir aux m?îtres une occasion de plus de montrer les progrès qu'ont fait en deux siècles y. notre idiome et l'art hi diiiicile de la tracaction. — Vau;;elas a vécu de ISSo à Î650.

344 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

mier choc, la gauche de l'ennemi cède et laisse aux Macédoniens une victoire aussi éclatante qu'assurée.

Dans le mouvement précipité et décisif d'Alexandre y la pointe de la phalange avait suivi l'aile droite , tandis que le centre n'avait pu marcher avec la même promptitude ni maintenir son front et ses rangs, arrêté par la barrière que présentaient les bords escarpés du fleuve; les Grecs , à la solde de Darius , saisissent ce moment et tombent avec impétuosité sur la phalange macédonienne ouverte. Le combat devient opiniâtre ; les Perses s'efïorcent de rejeter les Macédoniens dans le fleuve, et de reprendre l'avantage pour ceux qui fuyaient; les Macédoniens s*obstinent à maintenir celui d'Alexandre, et l'honneur de la phalange jusque-là réputée invincible. La rivalité des Grecs et des Macédoniens redouble l'acharnement. Ptolémée (1) , après des prodiges de valeur, et cent vingt Macédoniens de distinction sont tués.

Cependant Faile droite d'Alexandre , après avoir renversé tout ce qui était devant elle, tourne sur les Grecs à la solde de Darius , les écarte du bord , et , enveloppant leurs rangs découverts et ébranlés, les attaque en flanc et en fait un horrible carnage. Les chevaux perses en regard des Thessaliens, sans les attendre au delà du fleuve, le passent bride abattue, et tombent sur la cavalerie opposée : ils combattirent avec acharnement, et ne cédèrent que lorsqu'ils virent les Perses mis en fuite, et les Grecs taillés en pièces. Alors la déroute fut complète. La cavalerie des Perses souffrit beaucoup dans cette fuite, et de rembarras de son armure pesante, et du désordre qui se mit dans ses rangs; tous, dans leur épouvante, se pressaient en foule les uns sur les autres dans les délilés, de manière que les leurs en éciasèrent davantage que l'ennemi n'en détruisit. Les Thessaliens pressent vivement les fuyards ; le carnage de la cavalerie égale celui de l'infanterie.

Dès qu'Alexandre eut enfoncé l'aile gauche des Perses, Darius se sauva avec les premiers sur un char qu'il ne quitta point tant qu'il courut à travers la plaine; mais arrivé dans des gorges difficiles, il abandonne son char, son bouclier, sa pourpre , son arc même, et fuit à cheval. La nuit , qui survint bientôt , le dérobe aux poursuites

(1) Fils de Séleucus.

333 av. J.-C. BATAILLE DESSUS. ^'t^.

d'Alexandre, qui ne cessent qu'avec le jour. Le vainqueur retourne vers son armée, et s'empare du char et des dépouilles de Darius. Alexandre Teût pris lui-même, si, pour le poursuivre, il n'eût attendu le rétablissement de sa phalange ébranlée, la défaite des Grecs et la déroate de la cavalerie des Perses. On évalue à cent mille le nombre général des morts, dont dix mille chevaux.; de sorte que. au rapport de Ptolémée (Lagus) qui accompagnait Alexandre dans cette poursuite , on traversa des ravins comblés de cadavres.

Au premier abord on se rendit maître du camp de Darius ; on y trouva la mère, la femme, la sœur et un fils jeune encore du monarque de l'Asie, avec deux de ses. filles et quelques femmes des principaux de son armée. Le lendemain, Alexandre, quoique soufî'rant encore d'une blessure qu'il avait reçue à la cuisse, visite les blessés , fait inhumer les morts avec pompe, en présence de son armée rangée en bataille, dans le plus grand appareil. Il fait l'éloge des actions héroïques dont il avait été témoin, ou que la voix générale de l'armée publiait, et honore chacun d'entre eux de largesses selon leur mérite et leur rang.

Quelques historiens rapportent qu'après la poursuite, étant entré dans la tente de Darius, qu'on lui avait réservée, Alexandre fut frappé de la désolation et des cris des femmes. 11 demande pourquoi ces cris qu'il entend près de lui, et quelles sont ces femmes. On lui répond que la mère de Darius, sa femme et ses enfants , apprenant que son arc, son bouclier et son manteau sont au pouvoir du vainqueur, ne doutent plus de sa mort et le pleurent. Alexandre leur envoie aussitôt Léonnatus, l'un des hétaïres (1), pour leur annoncer que Darius est vivant, qu'Alexandre ne possède que les dépouilles laissées sur son char. Léonnatus s'acquitte de sa commission , et ajoute qu'Alexandreleur conserve les honneurs, l'état et le nom de reines ; que ce prince n'avait point entrepris la guerre contre Darius par haine personnelle, mais pour lui disputer l'empire de l'Asie. Le lendemain, Alexandre entra dans Fappartement des femmes , accompagné du seul Ephestion. La mère de Darius, ne sachant quel était le roi , car nulle marque ne le distinguait , frappée du

(1) Soldats d'un corps d'élite de l'armée macédonienne.

346 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GBÈCK.

port majestueux d'Ephestion , se prosterna devant lui. Avertie de sa méprise par ceux qui Tentouraient, elle reculait confuse, lorsque le roi lui dit : « Vous ne vous êtes » point trompée, celui-là est aussi Alexandre. »

Akrien. — Expéditions d'Alexandre, 1. 2 ch. 5 et 6. Trad. de Chaussard.

LITTÉRATURE ET ARTS. — Peinture : la Tente de Darius, par Lebrun ; la Familles de Darius, par Paul Véronèse.

Siège de Tyr.

Quand Alexandre approcha, les Ty riens lui envoyèrent une ambassade avec des présents pour lui , et des rafraîchissements pour son armée. Ils voulaient bien l'avoir pour ami, mais non pour maître : de sorte que, quand il témoigna vouloir entrer dans leur ville pour y offrir un sacrifice à Hercule, qui en était le dieu tutélaire, on lui en refusa l'entrée. Ce conquérant, après tant de victoires, avait le cœur trop haut pour souffrir un pareil affront. Il résolut de les forcer par un siège , et eux de leur côté se disposèrent à se bien défendre. Le printemps approchait. Tyr était alors dans une île de la mer, à un quart de lieue à peu près du continent. Elle avait une forte muraille de cent cinquante pieds de haut, que les flots de la mer baignaient ; et les Carthaginois, colonie de Tyr, fort puissants et maîtres de la mer, dont les ambassadeurs se trouvèrent alors dans cette ville pour y offrir à Hercule, selon la coutume ancienne, un sacrifice annuel, s'étaient engagés à leur envoyer du secours. C'est ce qui les rendait si fiers. Déterminés à ne point se rendre, ils rangent les machines sur les remparts et sur les tours, arment la jeunesse , dressent des ateliers pour employer des ouvriers qui étaient en grand nombre dans la ville, de sorte que tout retentissait du bruit et des préparatifs de la guerre. Ils faisaient aussi forger des mains de fer pour jeter sur les ouvrages des ennemis et les arracher, des crampons et autres semblables instruments inventés pour la défense des villes.

Il était impossible d'approcher de la ville pour donner assaut, à moins de faire une chaussée qui allât du continent à l'île ; et cette entreprise avait des difficultés qui paraissaient insurmontables. Le petit bras de mer qui séparait l'île de la terre ferme était exposé au vent du

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couchant, lequel y excitait de fréquentes et horribles tempêtes , de sorte que la violence des vagues entraînait en un moment tous les ouvrages, et ruinait tous les travaux. D'ailleurs, la ville étant battue des flots" de tous côtés, on ne pouvait ni y planter des échelles, ni y dresser des batteries que de loin sur des navires, et le mur qui avançait dans la mer par la partie inférieure empêchait qu'on ne pût y aborder ; outre que les machines qu'on eût pu mettre sur les galères n'eussent pas fait grand eflet, à cause de l'agitation des vagues.

Rien ne fut capable de rebuter ni de vaincre la fermeté et le courage d'Alexandre, qui était résolu d'emporter cette place à quelque prix que ce fût. Mais, comme le peu qu'il avait de vaisseaux était éloigné, et que le siège d'une si forte ville pouvait traîner en longueur et différer pour longtemps ses autres entreprises, il crut devoir tenter d'abord les voies d'accommodement. Il envoya donc d'aboi'd des hérauts , pour convier les habitants à la paix. Les Tyriens les tuèrent tous, contre le droit des gens, et les jetèrent du haut des murs dans la mer. Alexandre, outré d'un si sanglant affront, ne délibéra plus, et donna toute son application à construire une digue. Il trouva dans les ruines de la vieille Tyr, qui était sur le continent, et qu'on appelait Palx-Tyros ^ des matériaux qui lui servirent à faire ses jetées : car il en prit toutes les pierres et tous les décombres. Le mont Liban, qui n'était pas éloigné, si fameux dans l'Ecriture sainte par ses cèdres , lui fournit le bois pour la charpente et pour le pilotage.

Les soldats se portaient avec ardeur à l'ouvrage, animés par la présence du prince qui donnait ordre à tout luimême , et qui, habile dans l'art de manier et de gagner l'esprit des soldats, excitait les uns par des louanges, les autres par de légères réprimandes qu'il assaisonnait de bonté et qu'il accompagnait de promesses. On avança assez vite d'abord , parce qu'il n'était pas difficile d'enfoncer les pieux dans la vase, qui servait aux pierres de mortier et de ciment, et que, l'endroit où l'on travaillait étant encore éloigné de la ville, le travail se continuait sans interruption. Mais à mesure qu'on s'éloignait du rivage, la difficulté augmentait, parce que la mer se trouvait plus profonde, et que les ouvriers étaient fort incommodés des traits qu'on leur tirait du haut des murs. Les

ennemis, qui étaient maîtres de la mer, s' avançant sur des chaloupes, et rasant de côté et d'autre la dig-ue, empêchaient qu'on ne pût la continuer commodément. Ajoutant l'insulte à leurs attaques, ils criaient aux Macédoniens « qu'il faisait beau voir ces conquérants , si » renommés par tout le monde, porter des fardeaux sur » leur dos comme des bêtes de charge ; » et ils leur demandaient d'un ton railleur « si Alexandre était plus » grand que Neptune, et s'il prétendait l'emporter sur lui.»

Ces traits piquants ne faisaient qu'enflammer le courage des soldats. La chaussée parut enlîn hors de Teau, et commença à s'aplanir sur une largeur assez considérable et à s'approcher de la ville. Alors les assiégés , voyant avec etîroi la grandeur du travail, dont la mer leur avait dérobé la connaissance, venaient avec des esquifs reconnaître la digue, qui n'était pas encore bien liée. Ces esquifs étaient chargés de frondeurs, d'archers et des gens qui lançaient des javelots, et même du feu ; et, répandus à droite et à gauche autour de la digue, ils tiraient de tous côtés sur les travailleurs. Plusieurs y furent blessés sans se pouvoir garantir des coups, parce qu'il était facile d'avancer et de retirer ces esquifs comme on le voulait : tellement qu'ils furent contraints de quitter l'ouvrage pour songer à se défendre. On s'avisa donc de tendre des peaux et des toiles pour couvrir les ouvriers , et de faire deux tours de bois à la tête du travail pour empêcher les approches des ennemis.

D'un autre côté, les Tyriens firent une descente sur le rivage hors la vue du camp , où ils mirent à terre quelques soldats qui taillèrent en pièces ceux qui portaient la pierre ; et, sur le mont Liban, il y eut aussi des paysans arabes, qui, trouvant les Macédoniens écartés, en tuèrent plus de trente, et n'en firent guère moins de prisonniers. Ces petites pertes obligèrent Alexandre de séparer ses troupes en différents corps.

Cependant il n'y eut point d'inventions et de stratagèmes dont les assiégés ne s'avisassent pour ruiner les travaux des ennemis. Ils prirent un vaisseau de charge, et, l'ayant rempli de sarments et d'autres matières sèches et légères, ils firent une large enceinte vers la proue, où ils enfermèrent toutes ces choses avec du soufre et de la poix et d'autres matières qui prennent aisément feu. Au milieu de cette enceinte , ils plantèrent deux mâts , à

882 av. J.-C. SIÈGE DE TYR. 34&

chacun desquels ils attachèrent deux antennes où pendaient des chaudrons pleins d'huile et d'autres choses semblables. Ils chargèrent ensuite le derrière du navire de pierres et de sable pour faire lever la proue, et, ayant choisi un vent propice , le traînèrent en mer avec leurs galères. Quand ils furent près des tours , ils mirent le feu au brûlot , et le tirèrent vers la pointe de la digue. Cependant les matelots qui étaient dedans se sauvent à la nage. La flamme prend aux tours avec grande violence, aussi bien qu'aux autres ouvrages qui étaient à la tète de la chaussée ; et les antennes , poussées avec violence de côté et d'autre, versent l'huile dans le feu et accroissent Tembrasement. Et de peur que les Macédoniens n'accourussent pour l'éteindre, les galères tyriennes tiraient continuellement vers les tours des dards enflammés et des torches ardentes, de sorte qu'on n'osait en approcher. Plusieurs des Macédoniens périrent misérablement sur la digue, percés de traits ou brûlés par le feu; les autres, quittant leurs armes, se précipitèrent dans la mer. Mais, comme ils nageaient, les Tyriens, qui aimaient mieux les prendre vifs que de les tuer, leur estropiaient les mains à grands coups de pierres et de gros bâtons, et les enlevaient après les avoir mis hors de défense. Les assiégés, en même temps, sortant de la ville avec de petits bateaux, rasaient les bords de la digue et en arrachèrent les pieux ; ils brûlèrent aussi le reste des machines.

Alexandre, qui voyait tous ses desseins presque entièrement renversés, ne se laissa point décourager ni abattre par tous ces contre-temps et par toutes ses pertes. On travailla avec une nouvelle ardeur à réparer les ruines de la digue ; et il fit construire et placer de nouvelles machines avec une promptitude incroyable qui étonna les ennemis. 11 se trouvait partout et conduisait les différents travaux. Sa présence et sa capacité les avançaient encore plus que ne laisaient tant de mains qii y étaient employées. L'ouvrage approchait beaucoup de sa fin et touchait presque au mur de la ville, lorsqu'il s'éleva tout à coup un vent impétueux qui poussa les vagues contre la digue avec tant de violence , que tout ce qui liait se lâcha, et le flot, passant à travers les pierres, la rompit par le milieu. Quand cet amas de pierres qui soutenaient la terre fut renversé , le reste fondit comme dans un abîme.

Tout autre qu'Alexandre eût alors renoncé à l'entreprise ; et il délibéra, en effet, s'il ne lèverait point le siège : mais un maître supérieur, qui avait prédit et juré la ruine de Tyr, et dont ce prince ne faisait qu'exécuter les ordres sans les connaître, le retint à ce siège, et, dissipant ses inquiétudes et ses craintes, le remplit de courage et de confiance , et inspira les mêmes sentiments à toute l'armée. Les soldats, comme s'ils n'eussent fait que d'arriver devant la ville, oubliant toutes les fatigues qu'ils avaient déjà essuyées , se mirent à recommencer une nouvelle digue , et y travaillèrent sans relâche.

Alexandre sentait bien qu'il ne pourrait ni achever la digue ni prendre la ville , tant que les Tyriens seraient maîtres de la mer. Il songea donc à rassembler à Sidon le peu de galères qui lui étaient restées.

L'armée navale étant prête, il prit quelques soldats des gardes , qu'il fit embarquer avec lui pour s'en servir en un combat de main, et fît voile vers Tyr en bataille rangée. Il était à la pointe de l'aile droite qui s'étendait en pleine mer, et avec lui les rois de Chypre et de Phénicie ; Cratère commandait la gauche. Les Tyriens d'abord avaient résolu de livrer bataille ; mais lorsqu'ils eurent appris la jonction de ces troupes, et qu'ils virent apparaître l'armée en un superbe appareil, car il avait fait halte pour attendre son aile gauche , ils renfermèrent toutes leurs galères dans leurs ports pour en empêcher l'abord. Le prince, ne voyant paraître personne, s'avança plus près de la ville ; et comme il vit qu'il ne pouvait forcer le port qui était du côté de Sidon, parce que l'entrée eia était trop étroite et défendue par un grand nombre de galères qui avaient toutes la proue tournée en haute mer, il se contenta d'en couler à fond trois qui étaient dehors, et vint après mouiller l'ancre avec toute sa flotte assez près de la digue , le long du rivage où il y avait un abri pour ses navires.

Pendant tous ces mouvements la nouvelle digue avançait beaucoup ; les travailleurs jetaient des arbres entiers dans la mer avec toutes leurs branches, et les chargeaient, après , de grosses pierres , sur lesquelles ils mettaient d'autres arbres qu'ils couvraient d'une terre grasse qui leur servait de mortier : puis, là-dessus entassant encore des arbres et des pierres , le tout venait à se lier en corps.

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On donna à cette digue plus de largeur qu'aux premières, afin que les tours qui étaient Mties au milieu fussent hors de la portée des traits lancés de dessus les vaisseaux qui viendraient raser les bords de la digue. D'un autre côté, les assiégés faisaient des efforts extraordinaires, et mettaient tout en usage pour empêcher le travail ; mais ce qui leur servait le plus, c'étaient leurs plongeurs, qui, nageant entre deux eaux, venaient, sans être aperçus, jusqu'à la digue , et avec des crocs amenaient à eux les branches qui sortaient en dehors , et les tirant de force , elles entraînaient avec elles tout ce qu'il y avait dessus. Par là Touvrage fut encore retardé ; mais, après bien des délais , la patience des ouvriers ayant surmonté tous les obstacles , il fut enfin achevé et conduit à sa dernière pei'fection. On plaça sur la digue des machines de toutes sortes , pour battre les murs à coups de bélier, et lancer sur les assiégés des traits , des pierres et des torches enflammées.

En même temps, Alexandre envoya la flotte de Chypre, commandée par Andromaque, se camper devant le port qui regarde Sidon, et celle de Phénicie devant le port qui était au delà de la digue du côté de l'Egypte, vers l'endroit où sa tente était dressée, et il se mit en état d'attaquer la ville de toutes parts. Les Ty riens se préparaient à une vigoureuse défense. Du côté de la digue ils avaient dressé des tours sur le mur, qui était d'une hauteur extraordinaire, et large en proportion, tout bâti de grandes pierres liées ensemble avec du plâtre.

L'approche n'était guère plus facile aux autres endroits, parce qu'ils avaient remparé le pied de la muraille de grosses pierres pour en empêcher l'abord. Il fut donc question de les tirer auparavant , ce qu'on ne put faire qu'à grand'peine , parce qu'on ne travaillait pas de pied ferme dans un vaisseau. D'ailleurs les Ty riens venaient avec des galères couvertes couper les câbles des ancres qui tenaient attachés les navires ; de sorte qu'Alexandre fut contraint de couvrir de même plusieurs vaisseaux à trente rames, et de les mettre en travers pour servir de rempart aux ancres contre l'abord des galères tyriennes. Ils ne laissaient pas encore de les venir couper subtilement par le moyen de leurs plongeurs, ce qui obligea, à la fin , de les attacher avec des chaînes de fer. Après on tira ces pierres avec des câbles j et, les ayant enlevées

88f tECniRES d'histoire ancienne. — 6RÈCB.

avec des machines , on les jetait au fond de la mer , où elles ne pouvaient plus nuire. Le bas du mur étant ainsi nettoyé, il fut aisé d'en approcher les navires. Les Tyriens furent donc investis de tous côtés, et on les attaquait tput à la fois par mer et par terre.

Les Macédoniens avaient joint deux à deux des galères à quatre rangs, en telle sorte que les proues tenaient ensemble, et que les poupes étaient éloignées l'une de l'autre autant qu'il fallait pour que les pièces de bois qui seraient entre deux n'eussent pas trop de portée. Après, on jetait d'une poupe à l'autre des antennes qui s'attachaient ensemble avec des ais en travers pour placer les soldats dans cet espace. Puis , avec des galères ainsi équipées , ils voguaient à force de rames vers la ville, et tiraient à couvert contre ceux qui défendaient la muraille, parce que les proues leur servaient de parapet. Le roi les fit avancer sur le minuit pour environner les murs et donner un assaut général. Les Tyriens , désespérés , ne savaient plus que faire, quand tout à coup le ciel se couvrit de nuées si épaisses, qu'elles dérobèrent le peu de clarté qui restait au milieu des ténèbres. La mer émue s'enfle peu à peu , et les vagues , agitées par la violence des vents, excitent une horrible tempête. Les vaisseaux s'entrechoquent si rudement, que les câbles qui les tenaient attachés ensemble se lâchent ou se brisent , les planches viennent à fondre, et, avec un fracas épouvantable, entraînent les hommes avec elles ; car il n'était pas possible , dans une si furieuse tourmente , de gouverner des galères ainsi liées l'une à l'autre. Le soldat empêchait le matelot, et le matelot le soldat; et, comme il arrive dans ces sortes d'accidents , tel commandait qui devait obéir , la crainte et le trouble causant un désordre général. Cependant la mer céda aux efforts opiniâtres des rameurs , qui semblaient lui arracher de vive force leurs vaisseaux, et ils les ramenèrent enfin sur le bord, mais la plupart fracassés.

En ce même temps arrivèrent à Tyr trente ambassadeurs de Carthage; mais ils n'amenèrent rien moins aux assiégés que ce grand secours qu'on leur avait fait espérer ; car ils n'apportaient que des excuses, alléguant que les Carthaginois se voyaient avec douleur hors d'état de les secourir , ayant à combattre eux-mêmes , non plus pour l'empire, mais pour leur propre pays. En effet, ceux

832 av. J.-C. SIÈGE DE TYR. 353

de Syracuse ravageaient alors toute l'Afrique avec une puissante armée, ei s'étaient campés assez près des murs de Garthage. Les Tyriens, quoiqu'ils se vissent frustrés de leur grande espérance, ne perdirent point courage. Ils prirent seulement la sage précaution de faire passer la plupart de leurs femmes et de leurs enfants à Garthage , pour se mettre en état de se défendre en désespérés, et de souffrir plus courageusement tout ce qui pourrait arriver, quand ils auraient mis en sûreté ce qu'ils avaient au monde de plus cher.

il y avait dans la ville une statue de bronze d'Apollon, qui était d'une grandeur énorme. Ge colosse avait été autrefois dans la ville de Gèle en Sicile. Les Carthaginois , l'ayant prise environ l'an 412 avant Jésus-Christ, en avaient fait présent à la ville de Tyr , qu'ils regardaient comme la mère de Garthage. Les Tyriens l'avaient placée dans cette ville , et elle y était adorée. Pendant le siège , sur un songe qu'eut un des habitants , ils s'imaginèrent qu'Apollon les voulait quitter , et allait trouver Alexandre. Aussitôt on fait enchaîner sa statue avec une chaîne d'or à l'autel d'Hercule, pour empêcher ce dieu de s'enfuir ; car ces bonnes gens croyaient que, sa statue étant ainsi enchaînée, il ne lui serait pas possible de se sauver, et qu'Hercule, dieu tutélaire de la ville, l'empêcherait de s'enfuir. Quelle idée les païens avaient de leurs dieux I

Quelques-uns proposèrent aussi de rétablir un sacrifice discontinué depuis plusieurs siècles, qui était d'immoler un enfant de condition libre à Saturne. Garthage, qui avait reçu de ses fondateurs cette sacrilège coutume , l'a gardée jusqu'à sa destruction; et si les anciens, qui avaient la principale autorité dans Tyr, ne s'y fussent opposés , cette cruelle superstition allait l'emporter sur l'humanité,

Les Tyriens, qui se voyaient toujours à la veille d'être forcés, résolurent d'attnqner la flotte de Chypre qui était à l'ancre du côté de Sidon. Ils prirent le temps que les matelots des ennemis étaient ( cartes çà etlà, et qu'Alexandre était retiré dans sa tente sur le bord de la mer. Ils sortirent sur le midi avec treize galères remplies de soldats choisis et exercés aux combats de mer, et vinrent, à force de rames , fondre sur les vaisseaux ennemis. Ils en trouvèrent une partie vide, et l'autre qu'on avait rem-

354 LECTURES d'histoire ANCIENNE, — GRÈCE.

plie à la hâte. Ils en coulèrent quelques-uns à fond et en tirent échouer plusieurs contre le rivage. La perte aurait été plus considérable, si Alexandre, au premier bruit qu'il eut de la sortie des Tyriens , n'était promptement accouru avec sa flotte. Ils ne l'attendirent pas, et se retirèrent dans le port, après avoir aussi perdu quelques-uns de leurs vaisseaux.

Les machines ayant été mises en mouvement, la ville était vivement attaquée de toutes parts, et non moins vivement défendue. Les assiégés, instruits et animés par le danger pressant et l'extrême nécessité, inventaient tous les jours de nouveaux moyens de se défendre et de repousser l'ennemi. Ils rendaient inutiles les traits que les balistes lançaient contre eux, par des roues tournantes qui les brisaient ou les détournaient ailleurs. Ils amortissaient la \lolence des pierres, en leur opposant des espèces de voiles et de rideaux d'une matière mollasse, et qui cédait aisément. Pour incommoder de leur côté les navires qui approchaient de leurs murailles, ils attachaient des corbeaux, des grappins, des faux, des mains de fer, à des solives ou à des poutres; puis, ayant bandé leurs machines faites comme des arbalètes, et ajusté dessus, au lieu de flèches, ces grosses pièces de bois , ils les décochaient tout à coup contre les ennemis. Elles écrasaient les uns par leur poids; et les crocs ou les faux pendantes dont elles étaient garnies déchiraient les autres, et endommageaient même considérablement les vaisseaux. Ils avaient aussi des boucliers d'airain , qu'ils tiraient toat rouges du feu , les remplissaient de sable embrasé et les jetaient promptement de dessus la muraille sur les ennemis. Les Macédoniens ne craignaient rien tant que cette dernière invention ; car dès que ce sable ardent avait atteint la chair par le défaut de la cuirasse, il pénétrait jusqu'aux os et s'y attachait tellement qu'on ne le pouvait tirer ; de sorte que les soldats , jetant leurs armes et déchirant leurs habits , demeuraient sans défense exposés aux coups des ennemis.

Ce fut alors qu'Alexandre, rebuté d'une si vigoureuse défense , délibéra sérieusement s'il ne devait point lever le siège et passer en Egypte. Car , après avoir couru toute l'Asie avec une rapidité incroyable , il se voyait là malheureusement arrêté, etperdait autour d'une villeseule

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l'occasion d'exécuter tant d'autres projets de plus grande importance. D'un autre côté, il considérait que ce serait une grande brèche à sa réputation , qui lui avait servi plus que ses armes, de laisser Tyr derrière lui comme une marque qu'on pouvait lui résister. Il résolut donc de faire un dernier effort avec un plus grand nombre de navires, qu'il chargea de la fleur de ses troupes. Il se donna un second combat naval, où les Tyriens, après s'être battus en gens de cœur, furent enfin obligés de se retirer vers la ville avec toute leur flotte. Le roi les suivit en queue, sans pouvoir néanmoins entrer dans le port, étant repoussé à coups de traits qu'on lui tirait du haut des murs; mais il prit ou coula à fond un grand nombre de leurs vaisseaux.

Alexandre, après avoir donné deux jours à ses troupes pour se reposer, fit avancer sa flotte et ses machines pour l'assaut général. L'attaque et la défense furent encore plus vives qu'elles ne l'avaient été jusque-là. Le courage croissait en proportion du danger. Animés de part et d'autre par les motifs les plus puissants, ils se battaient comme des lions. Quand les béliers eurent abattu quelques pans de murailles, et qu'on eut jeté les ponts, les argyraspides (1) montèrent courageusement à la brèche, ayant à leur tête Admète, l'un des plus braves officiers de l'armée , qui fut tué d'un coup de pertuisane (2) pendant qu'il encourageait les siens. La présence du prince, et encore plus son exemple, animaient les troupes. 11 monta lui-même sur une des tours qui était fort haute, et s'exposa au plus grand péril où jamais son courage l'eût emporté : car , étant d'abord reconnu aux marques royales et à la richesse de ses armes , il servit de but à tous les traits des ennemis. Là il fit des prodiges de bravoure. 11 tua à coups de javelots plusieurs de ceux qui défendaient la muraille; puis les joignant de plus près , il renversa dans la ville ou dans la mer les uns à coups d'épée , les autres avec son bouclier, parce que la tour d'où il combattait touchait presque au mur. 11 y passa bientôt par le moyen des pontons, et, suivi de sa noblesse, il se

(1) Excellents soldats, ainsi nommés de leurs boucliers d'argent ou argentés (àpYupoç, argent, et àcTiiç, bouclier).

(2) La pertuisane est une espèce de hallebarde légère , inconnue en France avant le quinzième siècle, et qui lut à peu près abandonnée vers la fin du dixseptième.

398 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

rendit maître de deux tours et de l'espace qui était entre deux. Déjà les béliers avaient fait brèche en plusieurs endroits, l'armée navale avait forcé le port, et quelques-uns des Macédoniens s'étaient saisis des tours qu'ils trouvèrent abandonnées. Les Tyriens, voyant les ennemis maîtres de leur rempart, se retirèrent vers la place d'Agénor, où ils firent ferme : mais Alexandre, survenant avec son régiment des gardes, en tua une partie et chassa l'autre. En même temps, la ville étant prise du côté du port, les Macédoniens couraient partout, et n'épargnaient personne, irrités de la longue résistance des assiégés, et du mauvais traitement qu'on avait fait à quelques-uns de leurs compagnons, qui avaient été pris au retour de Sidon , et jetés en bas du mur après avoir été égorgés à la vue de toute l'armée.

Les Tyriens se voyant accablés de tous côtés , les uns s*enfuient aux temples , implorant le secours des dieux ; les autres, s'enfermant dans leurs maisons, préviennent le vainqueur par une mort volontaire; d'autres enfin se lancent sur l'enjiemi, résolus de vendre chèrement leur vie. La plupart étaient montés sur les toits, et jetaient des pierres et tout ce qui leur venait à la main sur ceux qui avançaient dans la ville. Le roi commanda qu'on fît main basse sur tous les habitants, à la réserve de ceux qui s^élaient réfugiés dans les temples, et qu'on mît le feu partout. Quoique cet ordre eût été publié à son de trompe, aucun de ceux qui portaient les armes n'eut recours aux asiles; les temples n'étaient pleins que des filles et des enfants qui étaient restés dans la ville. Les vieillards se tenaient à l'entrée de leurs maisons, n'attendant que l'heure d'être immolés à la fureur du soldat. 11 est vrai que les Sidoniens qui se trouvèrent dans le camp d'Alexandre en sauvèrent beaucoup; car, étant entrés dans la ville ijêle-môle avec les victorieux, et se ressouvenant de l'affinité qu'ils avaient avec les Tyriens , parce qu'on tenait qu'Agénor avait fondé les villes de Sidon et de Tyr, ils en menèrent plusieurs secrètement dans leurs vaisseaux, et les transportèrent à Sidon. Il y en eut jusqu'à quinze mille qui furent, par cette officieuse tromperie, dérobés à la rage du vainqueur; et Ton peut juger combien le carnage fut grand , puisqu'il fut trouvé jusqu'à six mille soldats taillés en pièces sur le rempart de la ville. Mais , la colère du roi n'étant pas encore assouvie»

836 av. J.-C. ALEXANDRE A AMJUOIf. 357

il fit voir un spectacle horrible aux yeux mêmes des vainqueurs; car, deux mille hommes étant restés du massacre après qu'on fut las de tuer, il les fit attacher en croix le long du rivage de la mer. 11 pardonna aux ambassadeurs de Carthage, qui étaient venus dans leur métropole, selon l'ancienne coutume, pour offrir à Hercule un sacrifice annuel. Le nombre des prisonniers, tant habitants qu'étrangers, monta à trente mille. personnes : ils furent tous vendus. Le perte du côté des Macédoniens fut très médiocre.

Alexandre sacrifia à Hercule, et conduisit la cérémonie avec toutes ses troupes sous les armes; et la flot;te en fit autant de son côté. 11 célébra aussi des jeux Gymniques en Thonneiir du même dieu, et dans son temple. Pour ce qui regarde la statue d'Apollon dont on a parlé, il lui fit ôter ses chaînes, lui rendit sa première liberté, et ordonna que ce dieu serait honoré désormais sous le nom de Phi' lalexander ^ c'est-à-dire « ami d'Alexandre. » Si Ton en croit Tmiée, les Grecs commencèrent à lui rendre ce culte solennel comme à l'an te ui* de la pi-ise de Tyr, arrivée le jour et l'heure mênie que les Carthaginois avaient enlevé cette statue à ceux de Gèle. La ville de Tyr lut prise après sepL mois de siège, vers la fin de septembre.

C'est ainsi qu'achevèrent de s'accomplir les menaces que Dieu avait prononcées contre la ville de Tyr par la bouche de ses prophètes. Nabuchodonosor en avait commencé l'exécution par le siège et la prise de cette ville. Alexandre y mit le comble par la désolation qui vient d'être décrite (1).

ftOLLiN. — niatoire ancienne, 1. 15, s. 6.

Alexandre à V oasis d'Ammon.

Alexandre résolut d'aller à l'oracle de Jupiter Ammon. C'était un voyage qu'une petite troupe et sans attirail eût eu assez de peine à iaire : car il y a une grande disette d'eau par toute cette contiée, et le ciel ne lui en est pas plus libéi-al qiu^ hiteiie. Ce ne sont que sablons infertiles qui, étant une lois échaullcs par le soleil, rendent une

(1) Pour le passé de Tyr, \oir les Lectures Mstoriqves, t. I, Orient. — On trouvera dans cc iiicimer vohice , un frainnont sur Aliravâ.re à Jérusalem, ainsi que divers i'x!r;!i!s se rapportant aux' Lagides et aux Séleucides (lesSepiank, ifeitodort, Eléazar^ ele.J.

858 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRèCB.

chaleur si cuisante qu'on y chemine comme sur du feu : et Ton n'a pas seulement à combattre l'ardeur et la sécheresse du pays , mais le sable même , qui, comme il est profond et mouvant, fond à chaque pas sous les pieds, de sorte qu'on a grand peine à s'en tirer.

Les Egyptiens faisaient encore les choses plus grandes qu'elles n'étaient ; mais il brûlait du désir de visiter le temple de Jupiter, qu'il croyait ou qu'il voulait qu'on crût auteur de sa naissance, ne se contentantpas de la grandeur humaine , au faite de laquelle il se voyait élevé. Il s'embarqua donc avec ceux qui avaient ordre de le suivre et descendit au lac Maréotis , où il rencontra les ambassadeurs des Gyrénéens, qui lui apportaient des présents, lui demandant la paix et le suppliant de vouloir entrer dans leur ville. Il reçut leurs présents, et, après avoir fait alliance avec eux , poursuivit son chemin. Pour la première et la seconde journée, il n'y eut pas de quoi se plaindre, ni de quoi se décourager, parce que l'on n'était point encore entré dans ces grandes et affreuses solitudes, quoique la terre y fût déjà stérile , et la nature comme toute languissante. Mais quand ils commencèrent à découvrir ces campagnes infinies toutes couvertes de sables d'une hauteur effroyable, et qu'ils se trouvèrent engagés là dedans comme dans une vaste mer , ils regardaient de toutes parts s'ils ne verraient point la terre. Il n'y paraissait pas un seul arbreii, ni la moindre marque de terre cultivée ; l'eau même portée par les chameaux dans des peaux de bouc était finie, et il n'y en avait pas une goutte en ce terroir aride et parmi ces bouillants sablons. Avec cela, les corps étaient si brûlés par l'ardeur du soleil, et l'air tellement enflammé , qu'on ne respirait qu'à peine, lorsque tout à coup , soit par une faveur particulière des dieux, ou par une heureuse rencontre , les nuées venant à s'épandre et à s'épaissir de tous côtés, couvrirent le soleil, ce qui fut déjà un grand soulagement à ces pauvres langoureux, bien qu'ils manquassent encore d'eau. Mais l'orage s'étant incontinent déchargé par une grosse pluie, chacun se mit à en faire sa provision, et il y en eut de si pressés de la soif, qu'ils recevaient l'eau abouche béante, comme elle tombait. On fut quatre jours à traverser ces déserts.

Enfin ils arrivèrent au temple. C'est une chose incroyable qu'étant situé au milieu d'une vaste solitude ,

331 aT. J.-C. BATAILLE d'ARBELLES. 359

il soit environné d'une forêt si épaisse et d'arbres si touffus, qu'à peine le soleil les peut-il percer avec ses payons. Il est aussi abreuvé d'un grand nombre de fontaines d'eau douce qui, coulant çà et là, nourrissent le bois et en conservent la verdure. Au reste , l'air y est si àoux et si tempéré , que toute l'année n'est qu'un continuel printemps.

QuiNTE-CuRCE. — Vie d'Alexandre, 1. 4, 8. 7. — Trad. de Vaugelai.

De retour en Asie , Alexandre repoussa , malgré les conseils de Parménion, les offres de Darius, qu'il battit à Arbelles (331), et dont les capitales, Babylone, Suse, Persépolis, furent successivement soumises. Ecbatane le reçut Wentôt après, mais il s'en éloigna aassitôt pour poursuivre le vaincu, que deux jfficierâ de l'armée persane ne tardèrent pas à assassiner. Dès lors le conquérant put traverser en courant : la Parthie, où un des meurtriers se soumit; l'Arie, où l'on adopta les coutumes des Perses; la Drangiane, où périrent, pour crime de conspiration , Dymnus et Philotas , la mort de ce dei-nier entraînant celle ie son père Parménion , laissé à Ectabane. On entra ensuite en Bactriane , où Bessus fut fait piisonnier. et en Sogdiane , où l'année grecque parvint aux extrêmes conquêtes de Bacchus et de Sémiramis. En revenant sur ses pas, Alexandre épousa Roxane, immola Clitus et Callisthène, et envahit l'Inde. — Nous insistons sur trois de ces événements : bataille d'Arbelles, mort de D*» rius, meurtre de Clitus et de Callisthène.

Bataille d'Arbelles.

La grande bataille d'Alexandre contre Darius ne fut point donnée à ArDelles , comme la plupart des historiens l'ont décrit , mais près du bourg de Gaugamèles , ainsi appelé dans la langue des Perses , comme nous dirions la maison du chameau , en mémoire de ce qu'un ancien roi de Perse (1), s'étant sauvé des mains de ses ennemis, par le secours d'un chameau fort vite , voulut qu'il fût nourri dans ce bourg, et lui assigna quelques villages et quelques revenus pour son entretien.

Au mois d'octobre, lorsque la fête des grands mystères commence à Athènes , il y eut une grande éclipse de lune ; et la onzième nuit après l'éclipsé , les deux armées étant en présence , Darius tint toutes ses troupes sous les armes, et visita tous les rangs à la clarté des flambeaux. Mais Alexandre, laissant reposer ses Macédoniens, était devant sa tente avec le devin Aristandre, et faisait quel- (jues sacrifices secrets, immolant des victimes à la Peur.

(t) Darius I", fils d'iiyslaspe, revenant de Scythie. — Voir t. L

360 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

Les plus âgés des amis du roi, et entre autres Parménion, voyant la plaine qui est entre le mont Niphate et les montagnes Gordyeiines tout éclairée par les flambeaux des barbares, et entendant en même temps un mélange confus de voix inarticulées, un tumulte horrible, et un bruit capable d'inspijer la terreur , partir de leur camp, comme le mugissement d'une mer immense, étonnés de cette multitude innombrable d'hommes , ils commencèrent à parler ensemble.

Ils convinrent que c'était une affaire très grande et très difficile que d'attaquer cette formidable armée en plein jour, et qu'il était impossible de la repousser et de la vaincre. C'est pourquoi allant trouver Alexandre dès qu'il eut achevé ses sacrifices, ils tâchaient de lui persuader d'attaquer les ennemis pendant la nuit, et de cacher dans robscurilé des ténèbres ce que le combat qu'il allait donner avait de plus terrible. Mais Alexandre leur répondit ce mot, qui a été si célèbre depuis : « Je ne dérobe pas la victoire. »

Il est vrai qu'il y a eu des gens qui ont trouvé cette réponse vaine et puérile, de s'être ainsi joué et moqué d'un si grand danger ; mais il y en a eu d'autres, au «'ontraire, qui l'ont trouvée pleine, non seulement de magnanimité et de confiance sur le présent , mais encore d'un jugement très sain sur l'avenir, de n'avoir pas vouhj donner à Darius , s'il eût été vaincu pendant la nuit, le prétexte de reprendre courage , et de tenter une autre fois la fortune du combat, en accusant de sa dernière défaite la nuit et les ténèbres, comme il avait déjà accusé de la première les montagnes, les détroits, et le voisinage de la mer. Car il savait bien que Darius, avec une si grande puissance, ne serait jamais réduit, faute d'armes et d'hommes, à renoncer à la guerre, et qu'il n'en viendrait là que lorsque l'on aurait rabattu sa fierté et ruiné ses espérances , en gagnant contie lui une bataille en plein jour.

Quand ils furent retirés, Alexandre se coucha dans sa tente, et Ton dit que, contre sa coutume, il dormit le reste de la nuit d'un sommeil très profond ; de sorte que ses capitaines s'étant assemblés à la pointedu jour devant son camp , pour prendre ses ordies , furent fort surpris de ce qu'il n'était pas encore éveillé, et que d'eux-mêmes, ils donnèrent aux ti-oupes, l'ordre de prendre leur repas. Après quoi, comme le temps pressait, Parménion étant

831 av. J.-C. BATAILLE D'ARBELLES. 3G1

entré, et s'étant approché de son lit, l'appela deux ou trois fois par son nom. Et l'ayant éveillé de cette manière, il lui demanda : « Seigneur, comment se peut-il que vous dormiez si tard , comme si vous aviez déjà vaincu, et que vous ne fussiez pas sur le point de donner la plus grande bataille dont on ait peut-être jamais ouï parler? i> « Hé quoi ! lui répondit Alexandre en souriant, ne trouves-tu pas que nous avons déjà vaincu, puisque [nous sommes délivrés de la fatigue d'aller errants çà et là, et de poursuivre Darius fuyant dans de vastes campagnes toutes ruinées, et qu'il brûle lui-même devant nous? » Et non seulement avant le combat, mais au plus fort de la mêlée, et dans le plus grand danger, il se fit voir véritablement grand, par la ferme assurance qu'il fît paraître, et par le jugement qu'il conserva jusqu'à la fin. Car la victoire fut longtemps douteuse , et l'aile gaiiche que commandait Parménion fut enfoncée et plia enfin, la cavalerie bactrienne étant venue fondre avec impétuosité sur les Macédoniens , et Mazée ayant détaché en même temps quelque trois mille chevaux , pour aller par les derrières tomber sur le corps qui gardait les bagages et le camp.

Parménion, étonné et troublé, envoie promptement à Alexandre lui dire que tout son camp est perdu , et ses bagages enlevés, s'il n'y envoie un puissant secours du front de la bataille. Alexandre, qui, dans ce moment, venait de donner le signal de la charge à son aile droite qu'il commandait, ayant ouï ces nouvelles, dit à l'envoyé de Parménion : « Va dire à Parménion qu'il n'est pas sage, qu'il raisonne très mal, et que le trouble où il est lui a fait oublier que si nous remportons la victoire, nous serons maîtres de tout ce qui est à l'ennemi ; et que si nous la perdons , nous ne devons nous mettre en peine ni de bagages ni de prisonniers , mais seulement à bien vendre notre vie et à mourir glorieusement. »

Le roi, en envoyant cette réponse et cet ordre à Parménion, mit son casque; car il avait déjà mis dans sa tente le reste de son armure , qui était un sayon de Bicile, qu'on mettait avec une ceinture, et par-dessus une double cuirasse de lin bien piquée, qu'il avait gagnée à la bataille d'Issus. Son casque était de fer, mais plus brillant que l'argent le plus pur. C'était l'ouvrage de Tarmurier Théophile. Le hausse-col était aussi de fer,

362 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

mais tout semé de pierreries ; il avait une épée très légère à la main, et d'une trempe merveilleuse, que le roi des Gitiens lui avait donnée, et qu'il portait dans les combats; car il aimait particulièrement à se servir de l'épée. Il portait une cotte d'armes , qui s'attachait avec uae agrafe d'un travail exquis et d'une magnificence fort au-dessus de celle du reste de son armure. C'était l'ouvrage de l'ancien Hélicon, et un présent que la ville de Rhodes lui avait fait, pour donner une marque publique de l'admiration qu'elle avait pour lui , et il s'en servait les jours de combat.

Pendant qu'il rangeait ses troupes en bataille, et qu'il parcourait tous les rangs pour faire ses dispositions et donner ses ordres, il montait un autre cheval que Bucépliale, qu'il épargnait, parce qu'il était déjà vieux ; mais dès qu'il n'était plus question que de combattre, on lui amenait Bucéphale, et il n'était pas plus tôt dessus, qu'il faisait donner le signal de la charge.

En cette occasion , il s'arrêta plus longtemps à haranguer ses bandes thessaliennes et les autres Grecs. Toutes ces troupes augmentèrent encore sa confiance, en lui criant avec une allégresse extrême , < qu'il les menât à l'ennemi. » Et Alexandre, voyant cette ardeur, change de main sa javeline qu'il prend de la gauche, et tendant la droite vers le ciel , comme l'écrit Gallisthène , il fit aux dieux cette prière , « que s'il était véritablement » fils de Jupiter, ils daignassent défendre et fortifier les > Grecs. »

Le devin Aristandre, vêtu d'une robe blanche avec une couronne d'or sur sa tête, marchant à cheval près de lui, fit voir aux troupes un aigle qui volait au-dessus de la tête d'Alexandre, et qui, par son vol, le menait droit à l'ennemi. Ce prodige remplit d'ardeur et d'espérance tous ceux qui le voient ; de sorte que s'encourageant et s'exhortant les uns les autres , la cavalerie se met au galop pour aller charger l'ennemi. La phalange macédonienne s'ébranîe en même temps, déploie ses bataillons dans la plaine comme des flots agités ; mais avant que les premiers rangs fassent à portée d'en venir aux mains, les barbares prirent la fuite. La poursuite fut vive et ardente , Alexandre poussant les fuyards jusqu'au milieu de leur corps de bataille , où était Darius. Car il le voyait de loin par-dessus toutes ses bandes, au fond de

331 av. J.-C. BATAILLE d'arbelles. 363

soa escadron royal , où il se faisait remarquer par sa beauté, sa bonne mine, et par le magnifique char qu'il montait, et qui, de tous côiés, était environné et défendu par l'élite de la cavalerie couverte d'armes éclatantes, et qui paraissait très bien disposée à recevoir l'ennemi. Mais quand ils aperçurent de près Alexandre si terrible , qui renversait les fuyards sur ceux qui faisaient encore ferme, et qu'il passait sur le ventre à ces derniers, alors, saisis d'épouvante, ils se débandent pour la plupart et fuient. Il n'y a que les plus gens de bien et les plus braves qui, se faisant tuer devant le char de leur roi, et tombant les uns sur les autres, arrêtent l'ennemi, et l'empêchent de les poursuivre ; car, dans leur chute, ils saisissent les Macédoniens au corps, et à terre même ils embrassent les jambes des chevaux, et les empêtrent de manière qu'ils demeurent comme immobiles.

Darius voit alors devant ses yeux tout ce que la guerre a de plus terrible, et se trouve dans le plus grand de tous les dangers, car sa cavalerie, qui est rangée devant son char pour le défendre, se renverse sur lui, et tombe à ses pieds. Comme il n'est donc plus possible de faire tourner son char pour se retirer, les roues étant embarrassées par tous ces cadavres, et ses chevaux enveloppés et cachés par ces monceaux de morts, et se cabrant et n'obéissant plus à la main du cocher, il abandonne son char et ses armes, et prend la fuite. Il ne se serait pourtant pas sauvé, si Parménion n'eût envoyé encore quelques cavaliers prier Alexandre de le venir secourir, parce qu'il y avait encore là une grande partie de l'armée ennemie qui faisait ferme, et qui ne paraissait pas sitôt plier. En général , on accuse Parménion de n'avoir pas bien fait son devoir dans cette journée, et d'avoir marqué ou beaucoup de lâcheté, ou beaucoup de lenteur, soit que la vieillesse eût éteint son courage et son audace , soit, comme l'écrit Gallisthène, qu'il regardât comme un fardeau insupportable, la grande puissance et l'orgueil d'Alexandre, et qu'il portât envie à son élévation, qui, à son gré, devenait trop grande.

Alexandre , affligé de ce second message de Parménion, qui l'appelait à son secours, n'en dit pourtant rien à ses troupes, mais comme s'il était las de poursuivre et de tuer, et que la nuit vint l'avertir de cesser le combat, il fit battre la retraite. Comme il marchait à son aile

364 LRCTURBS d'histoire ANCIENNE. — GRÈGE.

gauche , qu'il croyait eu péril , il apprit en chemin que les ennemis étaient entièrement défaits, et qu'ils avaient pris la fuite.

Cette bataille ayant eu une telle issue , personne ne douta que l'empire des Perses ne fût entièrement ruiné et détruit, et Alexandre fut généralement reconnu roi de toute l'Asie. Son premier soin fut d'en rendre grâces aux dieux par des sacrifices magnifiques ; ensuite il récompensa ses amis , les combla de richesses , et leur donna à tous des maisons, des charges, des gouvernements. Mais se piquant surtout de reconnaissance envers les Grecs, il ordonna que toutes les tyrannies qui s'étaient élevées en Grèce seraient abolies, et les villes remises en liberté, et rétablies dans leurs droits et privilèges.

Plutauque. — Alexandre. Trad. de Dacier.

LITTÉRATURE ET ARTS. — Peinture : bataille d'Arbelles, par 'jébrun ; id., par Breughel.

Mort de Darius Codoman.

Cependant, pressés de plaire au vainqueur, les parents de Darius le lient aux mains et aux pieds avec des chaînes d'or, et le retiennent à Thara , village des Parthes. Les dieux voulurent sans doute que l'empire des Perses finît sur les terres d'une nation qui devait succéder un jour à leur puissance. Alexandre , qui avait précipité sa marche, arriva le lendemain à Thara , où il apprit que , la nuit précédente , on avait fait partir Darius dans un chariot couvert. Aussitôt il donne l'ordre à l'armée de le suivre , et se met à la poursuite de Darius avec six mille cavaliers. Il eut alors à repousser plus d'une attaque périlleuse. Enfin, après une course de quelques milles sans avoir pu découvrir la trace de Darius, il faisait reprendre haleine à sa cavalerie, lorsqu'un soldat trouva, au bord d'un ruisseau voisin, Darius étendu sur un chariot, criblé de blessures, mais respirant encore. On fit approcher un prisonnier perse ; Darius, reconnaissant à son langage qu'il était un de ses sujets, lui dit que, « s'il éprouvait quelque consolation dans son malheur, c'était de parler à un homme qui l'entendait, et de penser que ses dernières paroles ne seraient pas perdues. » Il le charge ensuite de dire à Alexandre « qu'il meurt sans l'avoir

3Î8-327 av. J.-C. CLITUS ET CALLISTHÈNE. 365

jamais obligé, quoiqu'il ait été comblé de ses bienfaits, car sa mère et ses enfants ont trouvé en lui la générosité d'un roi et non le ressentiment d'un vainqueur. Il a été plus heureux par ses ennemis que par ses parents, puisque Alexandre sauva sa mère et ses enfants, et que lui meurt assassiné par ses proches , qui lui devaient leur vie et leurs Etats ; que c'était au vainqueur à leur en demander le compte qu'il voudrait; que pour lui, Is^ seule manière dont il pût témoigner sa reconnaissance en mourant , c'était de prier les dieux du ciel et des enfers et les dieux protecteurs des rois, d'accorder à Alexandre la puissance de vaincre et de gouverner le monde; qu'il ne réclamait pour lui-mêfne que la faveur légitime et peu coûteuse d'une sépulture; qu'il lui importait peu que sa mort fût vengée, mais qu'il s'agissait de la cause commune de tous les rois, et qu'Alexandre devait un exemple à l'univers ; que négliger ce devoir serait un acte à la fois dangereux et déshonorant; que l'intérêt d'Alexandre l'y obligeait autant que sa justice ; qu'enfin, comme unique gage de sa foi royale , il tendait sa main pour qu'on touchât, en son nom, celle d'Alexandre. » Après quoi, il expira. A cette nouvelle, Alexandre alla voir le corps de Darius ; il pleura cette mort, indigne d'une si haute fortune, fit ensevelir le corps à la manière des rois, et transporter les restes de ce prince dans le tombeau de ses ancêtres.

Justin. — Histoires philippiques, 1. 12, s. 15. Trad. d6 M. Cil. Nisard, coll. Nisard.

Alexandre^ Clitus et Callisthène,

Quand Alexandre eut accompli toutes ces choses , i\ invita ses amis à les célébrer par un festin. Là, les esprits étant échaulTés par le vin, la conversation tomba sur les exploits de Philippe. Alexandre se met au-dessus de son père, élève sa gloire jusqu'au ciel , et reçoit les applaudissements de la plus grande partie des convives. Clitus, l'un de ses vieux officiers, confiant dans l'amitié du roi, où il avait le premier rang, défend la mémoire de Philippe, et exalte ses hauts faits à tel point qu'Alexandre, offensé, arrache un javelot de la main d'un de ses gardes, perce Clitus au milieu du festin ; puis, tout fier de cet assassinat, il insulte au cadavre de son ami, lui reprp-

866 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

chant son plaidoyer pour Philippe et les éloges qu'il avait donnés aux talents militaires de ce prince.

Mais bientôt , rassasié de sang, son cœur se calme, et la réflexion succède à la fureur. Il considère quel personnage il a tué , et pourquoi il Ta tué ; déjà il sent les atteintes du remords. Il s'accuse d'avoir été plus irrité des louanges décernées à son père, qu'il n'eût dû l'être même d'outrages faits à sa mémoire , et d'avoir souillé un festin du sang d'un ami, d'un vieillard innocent. Aussi furieux dans son repentir qu'il l'avait été dans sa. colère, il veut mourir. Il verse des larmes abondantes, il embrasse le cadavre, il en touche les plaies, et lui avoue sa démence, comme s'il eût été entendu ; puis, arrachant le trait et le tournant contre lui-même , il se fût donné la mort, si ses amis ne l'en eussent empêché. Il persista encore les jours suivants dans sa résolution de mourir. Le souvenir de sa nourrice , sœur de Glitus , aggravait aussi ses remords ; quoique absente , c'était elle qui le faisait rougir le plus de lui-même , elle dont les mains avaient soigné son enfance, et dont lui, jeune et vainqueur, assassinait le frère, en reconnaissance de ce bienfait. Il réfléchissait ensuite qu'il était devenu un objet de haine pour son armée , pour les peuples qu'il avait vaincus , de terreur pour le reste de ses amis. Il pensait à la tristesse , à l'amertume qui allait désormais régner dans ses festins, où il s'était montré plus terrible que dans les combats. Alors le meurtre de Parménion et de Philotas, de son parent Am^yntas, de sa belle-mère et de ses frères; la mort d'Attalus, d'Eurylochus, de Pausanias et d'autres chefs macédoniens tués par ses ordres , se présentait à sa mémoire. Pendant quatre jours, il refusa toute nourriture, jusqu'à ce qu'enfin il se rendît aux supplications de son armée entière , laquelle le conjurait c de ne pas s'afiQiger de la mort d'un seul homme au point

• de compromettre le salut de tous les autres, et de ne

• pas les abandonner dans ces pays barbares et dans ces » climats lointains, au milieu des nations irritées par ses » agressions. »

Les prières du philosophe Gallisthène, son ami, jadis son condisciple sous Aristote , et qu'il avait attiré près de lui pour écrire son histoire , contribuèrent beaucoup à le fléchir; il sentit renaître son goût pour la guerre, et •oumit à son obéissance les Ghorasmes et les Dahes. Il

8Î6 av. J.-C. PORUS ET ALEXANDRE. 367

voulut ensuite qu'au lieu de le saluer on l'adorât, suivant un usage emprunté à l'orgueil des rois de Perse, et qu'iJ n'avait pas encore osé appliquer à sa personne , de peur de se rendre odieux par trop de nouveautés à la fois. Callisthène fut celui qui se refusa le plus énergiquement à cette adoration , et sa résistance le perdit , ainsi qu'un grand nombre des principaux Macédoniens , qu'Alexandre fit périr sous le vain prétexte de conspiration contre sa personne. Cependant les Macédoniens conservèrent l'ancienne coutume, et se raillèrent de l'adoration. Il marcha ensuite vers l'Inde, dans le but de fixer à l'Océan et aux extrémités de l'Orient les bornes de son empire. Justin. — Histoires philippiques, 1. 12, s. 6. ïrad. de M. Ch. Nisard.

Nous avons déjà fait connaître l'Inde dans le t. 1 des Lectures historiques par plusieurs extraits : la société indienne , Stabrobatès et Sémiramis , Bouddha Sakya Mouni et le bouddhisme, le sanscrit. Nous y renvoyons, nousboinant à signaler ici les deux victoires successives d'Alexan'dre surTaxile qui conserva ses Etats, et sur Porus qui fut traité « en roi. »

Porus et Alexandre.

Porus , se voyant abandonné de la plupart de ses gens, se mit à lancer les dards dont il avait fait bonne provision, et en blessa plusieurs qui l'environnaient, pendant que lui-même était en butte aux traits des ennemis. 11 avait déjà reçu neuf blessures par devant et par derrière; si bien qu'ayant perdu quantité de sang, il n'avait plus de force , et les dards lui tombaient des mains quand il les pensait tirer. Mais son éléphant, qui n'était pas encore blessé , par un instinct de vengeance , fit un grand carnage des ennemis, jusqu'à ce que celui qui le gouvernait s'aperçut que le roi chancelait et laissait aller ses armes , de faiblesse ; car alors il fit prendre la fuite à la bête, qu'Alexandre suivait de près ; mais son cheval, tout percé de coups, lui manqua au besoin, et se coucha doucement sous lui, comme s'il eût craint de le blesser ; et tandis qu'il en changeait un autre, Porus eut gagné le devant. Sur cet intervalle , il lui envoya le frère de Taxile, roi des Indes, qui l'exhorta de se soumettre au vainqueur et de ne pas attendre l'extrémité ; mais Porus, quoique ses forces fussent épuisées et qu'il perdit tout son sang , revint néanmoins à cette voix qu'il reconnut , et

S68 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — OR&CB.

dit : « N'entends-je pas le frère de Taxile , de ce traître^ » à sa patrie et à son royaume? » Et prenant un dard qui lui était resté, le lança contre lui d'une telle violence qu'il le perça d'outre en outre, et, après ce dernier exploit de valeur, se mit à fuir plus fort qu'auparavant. Mais l'éléphant, qui avait reçu depuis plusieurs coups, ne pouvait plus marcher; de sorte que Porus fut contraint de s'arrêter, laissant quelques gens de pied pour faire tête aux ennemis qui le poursuivaient; et comme Alexandre l'eut atteint, voyant son opiniâtreté, il ordonna de tailler en pièces tous ceux qui se mettraient en défense. Oa commença donc à tirer de tous côtés sur les fantassins, et sur Porus même, qui, étant enfin accablé de traits, se laissait aller le long de la bête , quand l'Indien qui la conduisait crut qu'il voulait descendre, et la fit mettre à genoux , comme c'était la coutume ; elle ne fut pas plus tôt baissée, que les autres, qu'on avait dressés à cela , en firent de même, ce qui livra Porus et toute sa suite au vainqueur. Le roi, croyant qu'il fût mort, commanda qu'on le dépouillât; mais comme on accourait pour lui ôter sa cuirasse et ses habits, l'éléphant se mit à défendre son maître , et à se jeter sur ceux qui en approchaient ; et l'ayant relevé avec sa trompe, le remit sur son dos. En un moment, la bête fut toute couverte de dards, dont ayant rendu les abois , Porus fut pris et mis sur un chariot.

Gomme le roi vit qu'il levait encore les yeux, il fut ému de compassion , et lui dit : « Malheureux que tu es , » quelle manie t'a saisi de vouloir tenter contre moi le » hasard d'une bataille, sachant bien la renommée de mes » armes? L'exemple de Taxile, ton voisin, ne t'avait-il pas » assez fait connaître ma clémence envers ceux qui me cè- » dent? » A quoi il répondit : « Puisque tu le veux savoir, » je te le dirai aussi librement que tu me le demandes. Je » ne croyais pas qu'il y eût au monde un plus vaillant » homme que moi ; car je connaissais mes forces, n'ayant » pas encore éprouvé les tiennes. Aujourd'hui l'issue du » combat m'a appris que je te dois céder, mais je ne m'es- » time pas peu heureux de tenir le second rang après toi.» Et Alexandre lui ayant demandé : « quel traitement il » croyait que le vainqueur lui dût faire : » — « Celui, ^ répondit-il, que te conseillera cette journée, qui t'a fait » voir combien la félicité des hommes est chose cadu-

825 av. J.-C. ALEXANDRE ET NÉARQUE. 365

» que » (1). Cet avertissement lui servit plus qu'une prière; car ce grand courage, qui ne paraissait point abattu de son infortune toucha tellement le roi , que non seulement il lui pardonna , mais le combla d'honneurs. Il le fit panser de ses blessures, tout ainsi que s'il eût combattu pour lui ; et étant guéri , contre l'opinion de tout le monde , il le reçut au nombre de ses amis , et lui donna bientôt un royaume plus grand que celui qu'il avait auparavant.

QuiNTE-CuRCE. — Vie d'Alexandre , 1. 8, s. 14. Trad. de Vaugelas.

LITTÉRATURE ET ARTS. — Poésie : Alexandre , tragédie de Racine. — Peinture : Alexandre et Porus, de Lebrun.

Parvenu sur les bords de l'Hyphase , Alexandre dut s'arrêter devant le refus de ses soldats d'aller plus avant, et il éleva en cet endroit les autels prodigieux qui portent son nom. Alors, il descendit l'Hydaspe et l'Indus, entra a:i f»éril de sa vie dans la ville des Oxydraques, contempla pour la première fois 'Océan, confia sa flotte à Néarque, et se dirigea lui-même vers l'occident par la Gédrosie, la Carmanie. la Perse et Ecbatane , où mourut son ami Héphestion. Il succomba bientôt après à Babylone ; à peine âgé de trente-deux ans , à la suite d'un excès de table, préoccupé de fondre chaque jour un peu plus les Grecs et les Asiatiques. — Voici, sur cette dernière partie de la marche d'Alexandre, deux épisodes à signaler.

Alexandre et Nèarque.

Mettant à la voile et naviguant près de terre , on parcourut 700 stades, et l'on arriva à un port nommé Néoptana ( Bender-lbrahim ) , à'où partant avec l'aurore on parvint au bout de 100 stades au fleuve Anamis (Ibrahim), en un lieu nommé Harmozia (Mina). Là on trouva enfin un pays ami et fertile en toutes choses, sauf en oliviers. Les matelots quittent leurs vaisseaux et se reposent avec bonheur de tant et de si longs travaux , se plaisant à se rappeler ce qu'ils avaient soulfert sur mer et dans le pays des Ichthyophages , ces régions désertes, ces habitants sauvages , cette pénurie complète. Quelques-uns s'éloignent davantage de la mer, et chacun de son côté va loin, de l'armée dans l'intérieur. Ils rencontrent un homme vêtu de la chlamyde et du reste du costume grec, parlant la langue grecque, et à son aspect ils répandent des lar-

(1) Porus fut pris, et Alexandre lui demanda comment il voulait être traité : « En roi , répondit Porus. — Ne veux-tu rien de plus? lui dit Alexandre. — Tout est compris dans ce mot » (Plutarque).

370 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

mes, tant il leur semblait nouveau de voir, après tant de maux, un Grec, et d'entendre la langue grecque. Ils lui demandent d'où il est , quel il est. Il répond qu'il s'est éloigné de l'armée d'Alexandre , et que le camp du roi n'est pas loin. Transportés de joie, ils ramènentcet homme à Néarque; là, l'étranger raconte la même chose, et dit que le camp du roi est à cinq jours de marche de la mer. Il offre à Néarque ^de lui amener le gouverneur de la province, ce qu'il fait en effet, et Néarque s'entend avec lui sur les moyens d'aller jusqu'au roi. Tous retournent sur les navires, et le lendemain, dès l'aurore, Néarque donne l'ordre de tirer les vaisseaux à sec, en partie pour réparer ceux qui avaient eu à souffrir du voyage , en partie parce qu'il avait résolu de laisser en ce lieu une grande partie de son armée. Il fait donc entourer la flotte d'un double retranchement et d'un mur de terre, puis il fait creuser un canal profond de la rive du fleuve jusqu'à l'endroit du rivage où étaient embossés ses vaisseaux.

Tandis que Néarque fait ces préparatifs, le gouverneur de la province , sachant l'inquiétude où était Alexandre sur le sort de sa flotte , et espérant recevoir du roi un grand présent s'il était le premier à lui annoncer le salut de ses vaisseaux, pensant d'ailleurs que Néarque allait partir de suite vers Alexandre , se met aussitôt en chemin , et va annoncer au roi l'arrivée prochaine de son amiral. Alexandre , quoique osant à peine ajouter foi à ses paroles, eut, comme il était naturel, une grande joie de cette nouvelle. Mais les jours se passèrent , et déjà le temps qui s'était écoulé depuis l'arrivée du gouverneur ne permettait plus de croire à la vérité de ses paroles ; d'un autre côté, les messagers envoyés par le roi à la rencontre de Néarque , ou bien étaient revenus sans avoir rien vu, parce qu'ils n'étaient pas allés assez loin, ou bien n'étaient pas revenus, parce qu'ils avaient été plus avant sans pour cela rencontrer la flotte. Alors Alexandre , persuadé que cet homme était un imposteur , et voulant le punir d'avoir redoublé son chagrin par cette vaine espérance , le fait jeter dans les fers, et ne cache plus la douleur qui remplissait son esprit. Cependant quelquesuns de ceux qui étaient partis avec des chevaux et des chariots pour chercher et ramener Néarque rencontrèrent en route Néarque* et Arciiias qui se rendaient au

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camp avec cinq ou six des leurs ; mais ils ne reconnaissent ni l'un ni l'autre , tant ils étaient changés et différents d'eux-mêmes par la longueur de leurs cheveux incultes imprégnés de l'eau de la mer , par la maigreur de leurs corps , par la pâleur de leurs visages après tant de veilles et de fatigues. Néarque , cependant , demande à ces étrangers où est Alexandre , et lorsqu'ils le lui ont indiqué, chaque troupe poursuit son chemin. Archias s' adressant à Néarque : « Néarque , dit-il , ces hommes » suivent le même chemin que nous dans ces lieux dé- » serts, et ce ne peut être , à mon sens , que parce qu'ils > vont nous chercher ; s'ils ne nous ont pas reconnus, je » ne m'en étonne pas, nous sommes si mal accoutrés que » nous devons être méconnaissables. Disons-leur donc » qui nous sommes, et demandons-leur pourquoi ils sui- » vent cette route. » Néarque approuve cet avis, et on leur demande où ils vont : ceux-ci disent qu'ils cherchent Néarque et sa flotte. « C'est moi, s'écrie l'amiral, » qui suis Néarque , et voici Archias ; servez-nous donc » de guides, afin que nous portions à Alexandre des nou- » velles de sa flotte. »

On fait monter sur les chariots les marins , et on se hâte vers le roi. Quelques-uns des soldats , désirant être les premiers à apporter cette heureuse nouvelle , partent en avant pour prévenir Alexandre que Néarque arrive avec Archias et cinq autres ; mais ils ne peuvent rien dire du reste de l'armée. Alexandre conjecture alors que Néarque et Archias se sont sauvés par hasard et que toute l'armée a péri; et sa joie de voir ses deux généraux sains et saufs n'est pas si grande que la douleur d'avoir perdu toute sa flotte. A peine le roi a-t-il appris cette nouvelle que Néarque et Archias arrivent : Alexandre pouvait à peine les reconnaître tant ils étaient défigurés par leur chevelure en désordre et leurs vêtements en lambeaux ; il n'en demeurait que plus attaché à son erreur que toute son armée navale était perdue. Tendant néanmoins la main à Néarque , et l'attirant loin de ses amis et de ses gardes , il verse un torrent de larmes ; puis reprenant un air plus serein : « Vous êtes revenus, » dit-il, toi et Archias, sains et saufs, c'est ce qui me fait » supporter plus patiemment la perte de ma flotte ; mais » dis-moi comment ont péri mes vaisseaux et mon armée? » — Seigneiir , répond Néarque , votre flotte est sauvée

87t LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

» ainsi que votre armée , et nous venons pour vous Tan- 9 noncer. » A ces mois, Alexandre verse de nouveau des larmes en plus grande abondance, apprenant ainsi le salut de son armée au moment où il la croyait perdue; il s'informe dans quel port elle est resiée. Néarque lui dit qu'elle est à l'embouchure de l'Anamis , embossée dans le port. Alors Alexandre jura, par le Jupiter de la Grèce et le Jupiter Ammon de la Libye, qu'il avait plus de joie de cette nouvelle que de la conquête de toute l'Asie , car la douleur qu'il avait ressentie de la perte de son armée avait égalé toute sa félicité passée.

Le gouverneur de la province (qu'Alexandre avait fait mettre aux fers pour son prétendu mensonge) , à la vue de Néarque, se jette à ses genoux : « C'est moi, dit-il, qui » ai annoncé votre arrivée au roi. Vois comment on m'a » reçu.» Alors, à la prière de Néarque, Alexandre ordonne de le rendre à la liberté. Puis, pour célébrer le salut de sa flotte , Alexandre fait faire des sacrifices à Jupiter Sauveur, à Hercule, à Apollon Protecteur, à Neptune et aux autres dieux marins ; il fait célébrer des jeux gymniques et musicaux, et ordonne une procession magnifique; à la tête marchait Néarque couronné de guirlandes et de fleurs par toute l'armée. Lorsque la fête fut achevée, Alexandre s'adresse ainsi à Néarque : « Je ne veux plus , ô Néarque, B que tu t'exposes désormais à tant de périls et de fatigues. » Un autre chef conduira ma flotte jusqu'à Suse. » — « 0 B mon roi, reprit Néarque, je veux et je dois vous obéir en B tout. Mais si vous voulez me récompenser en quelque B chose, ne faites pas cela : souffrez plutôt que je garde le B commandement de la flotte jusqu'au jour où je vous la B conduirai saine et sauve à Suse ; ne permettez pas qu'a- B près avoir mené à bonne fin ce qu'il y avait de difficile » dans ma tâche, je me voie enlever par autrui l'honneur » déterminer sans efforts ce que j'ai commencé.» Il n'avait pas achevé de parler qu'Alexandre lui avoue qu'il lui doit encore plus de reconnaissance pour un tel dévouement; puis il le congédie sous une faible escorte, pensant qu'il n'avait que des pays amis à parcourir. Mais le retour jusqu'à la mer ne fut pas exempt de périls pour Néarque : les barbares rassemblés de toutes parts s'étaient emparés des lieux fortifiés; car leur ancien satrape venait de quitter sa charge par ordre d'Alexandre , et Tlépolème, qui lui avait succédé récemment, n'était pas encore

324 av. J.-C. RÉVOLTE des macédoniens. 378

affermi dans son gouvernement. Il fallut donc que Néarque combattît deux ou trois fois le même jour contre les barbares qui l'attaquaient; mais enfin , à travers mille périls et mille difficultés, il parvint sans encombre à son camp, et là il fît un sacrifice à Jupiter Sauveur, et célébra

des jeux gymniques.

Arrien. — Les Indiques (1),

Révolte des soldats macédoniens contre Alexandre,

En arrivant à Opis, Alexandre fit déclarer dans le camp que tous les Macédoniens , qui, à cause de leur âge, de leurs blessures , ou de quelque autre infirmité , se trouveraient hors d'état de supporter plus longtemps la fatigue du service, pourraient s'en retourner en Grèce : déclaran tque son inten tion étai t de leur accorder leur congé, de leur faire du bien , et de les renvoyer honorablem.ent et sûrement chez eux. Il avait prétendu par cette déclaration les obliger et leur marquer sa bonne volonté. Tout le contraire arriva. Comme ils étaient mécontents d'ailleurs, surtout à cause de la préférence visible qu'Alexandre donnait aux étrangers, ils s'imaginèrent qu'il voulait établir le siège de son empire dans l'Asie , et se passer des Macédoniens, et qu'il ne les congédiait que pour faire place aux nouvelles troupes qu'il avait levées dans le pays conquis. Il n'en fallut pas davantage pour les mettre en fureur. Sans garder aucune mesure ni aucune discipline, et sans vouloir écouter les remontrances de leurs officiers, ils abordent le roi avec insolence, ce qu'ils n'avaient jamais fait, et demandent avec des cris séditieux qu'il les licenciât tous ; que puisqu'il méprisait ses soldats qui lui avaient fait remporter toutes ses victoires , lui et son père Ammon n'avaient qu'à faire la guerre comme ils l'entendraient; que pour eux, ils ne voulaient plus absolument le servir.

Le roi, sans s'étonner et sans délibérer , saute en bas de son tribunal , fait prendre sur l'heure les principaux

(1) Les Indiques sont le complément de YHistoire de VExpêdition d'Alexar^ dre, dont nous avons cité quelques extraits. Le fiagment le plus important est, sans aucun doute , la relation de l'itinéraire de Néarque , dont une traduction française a été donnée, pour la première fois, dans le beau livre des Voyageurs anciens et modernes , par M. Charton. C'est à cette traduction que sont prises les pages qui précèdent. — Voir nos Lectures géographiques, t. I et IV.

874 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

mutins qu'il désigna lui-même à ses gardes, et en envoie treize au supplice. On peut dire que cette action de vigueur et d'autorité , dont ils furent frappés comme d'un coup de tonnerre , les atterra et les accabla. Tout hors d'eux-mêmes, et n'osant presque se regarder les uns les autres , ils tenaient les yeux baissés , et étaient dans une saisissement et dans un tremblement qui ne leur laissait l'usage ni de la réflexion ni de la parole. Quand il les vit eu cet état, il remonta sur son tribunal; et là, après leur avoir représenté avec un visage sévère , et d'un ton de voix menaçant , tous les bienfaits dont Philippe son père les avait comblés, toutes les marques de bonté et d'amitié que lui-même leur avait données, il finit en leur disant : « Vous me demandez tous votre congé ; je vous le donne. » Allez publier par toute la terre que vous avez aban- » donné votre prince à la merci des nations qu'il avait » vaincues , qui lui ont témoigné plus d'affection que » vous. » Après leur avoir ainsi parlé, il rentre brusquement dans sa tente, casse son ancienne garde, en nomme une autre à sa place toute tirée des troupes persanes , et se tient renfermé quelques jours sans vouloir écouter personne.

Quand on aurait prononcé un arrêt de mort contre chacun des Macédoniens, ils n'auraient pas été plus consternés qu'ils le furent par cette affligeante nouvelle, que le roi avait confié la garde de sa personne aux Perses. Ils ne purent plus contenir leur douleur. Ce ne furent que cris , que gémissements, que plaintes. Ils accourent tous ensemble à la tente du roi, jettent leurs armes par terre, se reconnaissant par là coupables, avouent leur faute avec larmes et soupirs, marquent que la perte de la vie leur sera moins sensible que celle de l'honneur, et protestent qu'ils ne sortiront point de là que le roi ne leur ait pardonné. Alexandre ne put résister plus longtemps à des témoignages si touchants de douleur et de repentir. Quand. au sortir de sa tente, il les vit dans cet état, il ne put luimême retenir ses larmes ; et après quelques légers reproches tempérés par un air de bonté et de tendresse , il dit d*un ton fort haut pour se faire entendre de tous, qu'il leur rendait son amitié. C'était leur rendre la vie ; et leurs cris de joie le témoignaient assez.

Il congédia ensuite ceux des Macédoniens qui n'étaient plus propres à porter les armes, et les renvoya dans leur

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