JUGEMENT SUR ALEXANDRE
patrie avec de riches présents. Il donna ordre aussi qu'aux spectacles des jeux publics on leur assignât les premières places du théâtre , où ils seraient assis couronnés ; et il voulut que les enfants de ceux qui étaient morts à son service reçussent la paie de leurs pères pendant leur bas âge. Combien de tels secours et de tels honneurs, accordés aux anciens et aux vétérans , sont-ils capables d'ennoblir la profession militaire ! Un Etat ne peut pas enrichir chaque soldat, mais il peut l'animer et le consoler par des marques de distinction , qui inspirent plus d'ardeur pour les armes , plus de constance dans le service^ plus de noblesse dans les sentiments et dans les motifs.
RoLLiN. — Histoire ancienne, 1. 15, s. 17.
LITTÉRATURE ET ARTS. — Poésie : Poème sur Alexandre^ par nos trouvères des 12» et 14* s. — Peinture : Entrée à Bahylone, de Lebrun.
Jugement sur Alexandre,
Il ne partit qu'après avoir assuré la Macédoine contre les peuples barbares qui en étaient voisins , et achevé d'accabler les Grecs ; il ne se servit de cet accablement que pour l'exécution de son entreprise ; il rendit impuissante la jalousie des Lacédémoniens ; il attaqua les provinces maritimes ; il fit suivre à son armée de terre les côtes de la mer pour n'être point séparé de sa flotte ; il se servit admirablement bien de la discipline contre le nombre ; il ne manqua point de subsistances ; et , s'il est vrai que la victoire lui donna tout , il fit aussi tout pour se procurer la victoire.
Dans le commencement de son entreprise, c'est-à-dire dans un temps où un échec pouvait le renverser , il mit peu de chose au hasard ; quand la fortune le mit au-dessus des événements, la témérité fut quelquefois un de ses moyens. Lorsque, avant son départ, il marche contre les Triballiens et les lUyriens, vous voyez une guerre comme celle que César fit depuis dans les Gaules. Lorsqu'il est de retour dans la Grèce, c'est comme malgré lui qu'il prend et détruit Thèbes : campé auprès de leur ville, il attend que les Thébains veuillent faire la paix ; ils précipitent eux-mêmes leur ruine. Lorsqu'il s'agit de combattre les forces maritimes des Perses, c'est plutôt Parménion quia
S76 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE,
de l'audace , c'est plutôt Alexandre qui a de la sagesse. Son industrie fut de séparer les Perses des côtes de la mer, et de les réduire à abandonner eux-mêmes leur marine, dans laquelle ils étaient supérieurs. Tyr était par principe attachée aux Perses, qui ne pouvaient se passer de son commerce et de sa marine ; Alexandre la détruisit. Il prit l'Kgypte, que Darius avait laissée dégarnie de troupes pendant qu'il assemblait des armées innombrables dans un autre univers.
Le passage du Granique fit qu'Alexandre se rendit maître des colonies grecques ; la bataille d'Issus lui donna Tyr et l'Egypte; la bataille d'Arbelles lui donna toute la terre.
Après la bataille d'Issus, il laisse fuir Darius, et ne s'occupe qu'à affermir et à régler ses conquêtes; après la bataille d'Arbelles, il le suit de si près, qu'il ne lui laiss î aucune retraite dans son empire. Darius n'entre dans ses villes et dans ses provinces que pour en sortir : les marches d'Alexandre sont si rapides que vous croyez voir l'empire de l'univers plutôt le prix de la course , comme dans les jeux de la Grèce , que le prix de la victoire.
C'est ainsi qu'il fit ses conquêtes : voyons comment il les conserva (1).
(1) « Après la guerre médique, l'expédition d'Alexandre est le plus grand événement dont l'histoire ait gardé le souvenir. La guerre médique avait sauvé la civilisation au berceau; l'expédition d'Alexandre fut le premier acte de sa jeunesse. Elle fut le début de cette longue lutte de la civilisation contre la barbarie qui est le fond de l'histoire de rhumanité, parce qu'elle est le fond de sa destinée. Auparavant, la civilisation n'avait point osé entrer en lice ; trop heureuse d'avoir la vie sauve et de croître indépendante dans un coin caché du monde , elle laissait l'empire à sa rivale. Elle sortit enfin de sa retraite sous l'enseigne d'Alexandre; elle mit le pied dans l'arène qu'elle n'a plus abandonnée, et dès lors la possession de la terre fut disputée. Aussi cette expédition fut quelque chose de nouveau dans le monde. Elle n'eut point les caractères des invasions barbares qui l'avaient précédée. Au lieu de vaincre par la force, Alexandre vainquit par 1 art; au lieu de détruire , il fonda; au lieu d'abrutir, il éclaira. Excepté quelques collèges de prêtres qui cachaient comme un mystère le peu de science qu'ils avaient , Alexandre ne rencontra sur son chemin qu'une fastueuse barbarie : de l'or , point de vertu ; des satrapes et des esclaves , pomt d'hommes. Partout la supériorité de la race grecque éclata dans tout ce qui est du domaine de l'âme et de la pensée ; partout aussi les peuples s'élevèrent en subissant son joug. Ce fut moins une conquête qu'une mission : le général avait le génie d'un apôtre , et ses victoires avaient des lendemains où le disciple d'Aristote éclipsait le roi de Macédoine. Jusqu'alors il n'y avait point de monde; il n'y avait que des nations isolées, ennemies ou inconnues les unes aux autres, avec des génies, des habitudes, des