JUGEMENT SUR ALEXANDRE
Il résista à ceux qui voulaient qu'il traitât les Grecs comme maîtres et les Perses comme esclaves; il ne songea qu'à unir les deux nations , et à faire perdre les distinctions du peuple conquérant et du peuple vaincu ; il abandonna après la conquête tous les préjugés qui lui avaient servi à la faire ; il prit les mœurs des Perses , pour ne pas désoler les Perses en leur faisant prendre les mœurs des Grecs ; c'est ce qui fit qu'il marqua tant de respect pour la femme et pour la mère de Darius ; c'est ce qui le fit tant regretter des Perses. Qu'est-ce que ce conquérant qui est pleuré de tous les peuples qu'il a soumis ? Qu'est-ce que cet usurpateur sur la mort duquel la famille qu'il a renversée du trône verse des larmes? C'est un trait de cette vie dont les historiens ne nous disent pas que quelque autre conquérant se puisse vanter.
Rien n'affermit plus une conquête que l'union qui se fait des deux peuples par les mariages. Alexandre prit des femmes de la nation qu'il avait vaincue : il voulut que ceux de sa cour en prissent aussi; le reste des Macédoniens suivit cet exemple.
Alexandi'e, qui cherchait à unir les deux peuples, songea à faire dans la Perse un grand nombre de colonies grecques : il bâtit une infinité de villes , et il cimenta si bien toutes les parties de ce nouvel empire , qu'après sa mort, dans le trouble et la confusion des plus aiïreuses guerres civiles , après que les Grecs se furent , pour ainsi dire, anéantis eux-mêmes, aucune province de Perse ne se révolta.
Pour ne point épuiser la Grèce et la Macédoine, il en* voya à Alexandrie une colonie de Juifs : il ne lui importait quelles mœurs eussent ces peuples, pourvu qu'ils lui fussent fidèles.
Il ne laissa pas seulement aux peuples vaincus leurs mœurs ; il leur laissa encore leurs lois civiles, et souvent même les rois et les gouverneurs qu'il avait trouvés. Il mettait les Macédoniens à la tête des troupes et les gens du pays à la tête du gouvernement , aimant mieux
directions différentes : Cyrus, corame tous les barbares, n'avait fait qu'un empire. L'expédition d'Alexandre mit en contact, mêla et jeta dans un même système toutes les nations de l'Orient. Par elle, les idées de toutes ces nations firent connaissance ; elles se comprirent, se contrôlèrent, se rallièrent au flambeau de l'esprit grec , et de cette union intellectuelle résulta le premier monde civilisé, le monde grec ou oriental... » (Jouffroy, Mélanges).
878 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
courir le risque de quelque infidélité particulière (ce qui lui arriva quelquefois), que d'une révolte générale. Il respecta les traditions anciennes et tous les monuments de la gloire ou de la vanité des peuples. Les rois de Perse avaient détruit les temples des Grecs, des Babyloniens et des Egyptiens , il les rétablit ; peu de nations se soumirent à lui sur les autels desquelles il ne fit des sacrifices. Il semblait qu'il n'eût conquis que pour être le monarque particulier de chaque nation , et le premier citoyen de chaque ville. Les Romains conquirent tout pour tout détruire; il voulut tout conquérir pour tout conserver ; et, quelque pays qu'il parcourût , ses premières idées , ses premiers desseins furent toujours de faire quelque chose qui pût en augmenter la prospérité et la puissance. Il en trouva les premiers moyens dans la grandeur de son génie ; les seconds , dans sa frugalité et son économie particulière ; les troisièmes , dans son immense prodigalité pour les grandes choses. Sa main se fermait pour les dépenses privées ; elle s'ouvrait pour les dépenses publiques. Fallait-il régler sa maison , c'était un Macédonien ; fallait-il payer les dettes des soldats , faire part de sa conquête aux Grecs, faire la fortune de chaque homme de son armée , il était Alexandre.
Il fit deux mauvaises actions : il brûla Persépolis, et tua Glitus. Il les rendit célèbres par son repentir : de sorte qu'on oublia ses actions criminelles , pour se souvenir de son respect pour la vertu ; de sorte qu'elles furent considérées plutôt comme des malheurs que comme des choses qui lui fussent propres; de sorte que la postérité trouve la beauté de son âme presque à côté de ses emportements et de ses faiblesses; de sorte qu'il fallut le plaindre , et qu'il n'était plus possible de le haïr.
Je vais le comparer à César. Quand César voulut imiter les rois d'Asie , il désespéra les Romains pour une chose de pure ostentation ; quand Alexandre voulut imiter les rois d'Asie , il fit une chose qui entrait dans le plan de sa conquête.
Montesquieu (1). — Esprit des lois, 1. 10, ch. 14.
(1) Montesquieu (1689-1755) appartient à l'histoire par VEsprit des lois et Ba belle étude sur Rome, ainsi appréciée par M. Villemain :
tt Montesquieu a adopté , dans les Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains , le plan tracé par Bossuet , et se charge de le remplir sans y jeter d'autre intérêt que celui des événements et desca-
OD£RR£S DES SUCCESSEURS d' ALEXANDRE.