‹ Lectures d'histoire ancienneChapitre 5 sur 70 · ÉGYPTIENS, PHÉNICIENS, PHRYGIENS EN GRÈCE · texte numérisé non relu

ÉGYPTIENS, PHÉNICIENS, PHRYGIENS EN GRÈCE

tions, leur origine septentrionale. C'était dans les régions voisines de la Thrace qu'ils plaçaient toutes leurs antiques institutions ; c'était au nord , à Dodçne, que se trouvait le plus ancien de leurs oracles. Là étaient des devins , les Selles , qu'au portrait qu'Homère en a tracé on prendrait pour des sorciers des parties les plus sauvages du nord de l'Asie , et pour des chamans des Toungouses ou des Samoyèdes ; ils ne se lavaient jamais, et couchaient sur la terre nue. Jupiter lui-même était appelé Dodonien, Pélasgique , habitant au loin ; Junon était appelée aussi Pélagisque. C'était, comme nous l'avons dit, au nord , sur le mont Olympe , que résidaient les dieux ; c'était au nord qu'Homère jDlaçait l'entrée des enfers; au nord, chez les Edoniens, que les mystères avaient été institués; au nord, dans le port d'Iolcos , que s'étaient embarqués les premiers navigateurs, et ils avaient eu pour compagnons les fils de Borée , c'est-à-dire des hommes sortis de contrées encore plus boréales : c'était au nord qu'était née la poésie , figurée parles Muses habitantes du Pinde, ou plutôt les Muses n'avaient fait que la perfectionner, et avaient été victorieuses des Piérides , qui étaient encore plus reculés vers le nord. Enfin , continuons d'interroger les Grecs. A qui devaient-ils la civilisation , la connaissance et le culte des dieux, le moyen de charmer les maux de l'esprit par la musique , de guérir les maladies de l'âme par les expiations, et celles du corps par la médecine ? Hs répondront que c'est d'un homme du nord , d'Orphée, qu'ils ont reçu tant de bienfaits : ils semblent n'avoir reçu des peuples du midi , à des époques bien plus récentes, que leurs erreurs philosophiques et leur théologie sophistique.

P. C, Levesque (1), — Etudes sur V Histoire ancienne» t. II.

Egyptiens , Phéniciens , Phrygiens , etc.

Quoique la race hellénique fût dominante en Grèce , elle ne resta pas cependant pure et sans mélange. Les

(1) Levesque (1736-1812), professeur au Collège de France, membre do rinstitut, s'est rendu célèbre par des traductions, dont la plus estimée est cell (^ de Thucydide. On lui doit encore plusieurs ouvrages historiques : Histoire de Russie, la France sous les cinq premiers Valois, Histoire critique de la république romaine, Etudes sur Vhistoire ancienne et l'histoire grecaue, etc.

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avantages qu'offrait le pays invitèrent les colonies à venir s'y établir, et sa situation leur en facilitait les moyens. Plusieurs peuplades , d'une origine thracienne, caricnne et illyrienne, venues du nord ou du côté du continent, y pénétrèrent; successivement elles se mêlèrent aux Hellènes, et se confondirent avec eux, mais sans avoir pu contribuer beaucoup , vu leur état de barbarie, à la civilisation de la nation , bien que !es poètes de Thrace , Orphée et son école, Linus et autres, aient exercé une certaine influence. Il en fut autrement des colonies arrivées de l'Orient ou de l'Egypte. Autour de la Grèce et à une petite distance étaient les peuples les plus civilisés du monde oriental, qui connaissaient la navigation et avaient déjà l'habitude d'établir des colonies : c'étaient les Phéniciens, les Egyptiens et les peuples de FAsie Mineure. Si nous n'avions aucun renseignement sur la colonisation de ces peuples en Grèce , il serait, naturel delà supposer. Mais nous en avons heureusement assez , et môme plus que nous ne pouvions en espérer pour une période aussi reculée : car, malgré la diversité ou l'exagération poétique qui existe dans les rapports qui nous sont parvenus relativement au souvenir d'un événement dont les conséquences existent, la critique ne saurait nier que le fond ne soit vrai. Elle doit même les concevoir et les expliquer, conformément au langage mythique de l'antiquité; c'est-à-dire, elle doit reconnaître que dans ces traditions anciennes les noms des chefs remplacent ceux des peuples, et qu'une série d'événements est représentée comme un seul fait.

La première de ces colonies fut celle de Cécrops ^ qui émigra de l'Egypte inférieure et débarqua en Attique ; vint ensuite celle de Danaûs, qui , cinquante ans après , quitta l'Egypte supérieure pour se rendre à Argos dans le Péloponèse. Toutes deux abandonnèrent l'Egypte à l'époque d'une grande révolution , l'expulsion des Hyksos,qui étaient des nomades arabiques, ou bédouins ; ces grands changements favorisaient naturellement les émigrations.

La colonie qui , selon Hérodote , amena Cadmus de la Phénicie en Grèce, n'a pas besoin d'être attestée par d'autres preuves, lorsqu'on sait dans quelles vastes proportions ce peuple s'est propagé au moyen de ses colonies : il est même au contraire très singulier que nous ayons aussi peu d'autres traditions sur l'établissement descolo-

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nies phéniciennes en Grèce; car les îles grecques furent presque toutes colonisées par ce peuple. Néanmoins, nous pouvons regarder Cadmus comme le représentant symbolique de la colonisation phénicienne dans la Grèce en général , et nous ne saurions abandonner sur Cadmus une opinion corroborée par des j-apports aussi anciens et aussi précis que ceux d'Hérodote.

La dernière de ces colonies fut celle de Pélops^ venu de la Phrygie dans le Péloponèse, qui reçut son nom de ce chef. Une révolution fut aussi la cause de cette colonie : Tantale , le père de Pélops , forcé par Ilus , roi de Troie, de quitter son royaume , vint chercher avec son fils et ses trésors un asile à Argos , où il fut accueilli , et ces colonies exercèrent une immense influence sur la civilisation des Grecs.

On a essayé de nier l'influence favorable que ces anciens établissements de peuples étrangers ont dû exercer en Grèce , et on s'est appuyé à cet effet de la différence essentielle qui existe entre la civilisation grecque et celle des nations orientales. Mais les Grecs eux-mêmes eurent sur ce point une autre opinion. Ilsnous disent que Gécrops institua le premier des mariages réglés par la loi en Attique , qu'il fonda l'acropolis d'Athènes comme Cadmus celle de Thèbes ; ils nous apprennent que Cadmus introduisit l'écriture en Grèce , et enfin que Pélops donna son nom à la presqu'île du Péloponèse. Pouvons-nous expliquer ces faits autrement que par la grande influence de ces colonies ? Il y a plus encore, non seulement les chefs des colons étrangers furent regardés comme des princes, mais leurs familles devinrent des familles souveraines en Grèce. De la famille de Cécrops sortit la série des anciens rois de l'Attique, Pandion , Egée , Thésée; de Dardanus sont issus Persée et les héros de sa race. Le nom de Cadmus nous rappelle en même temps ses descendants, Laïus, Œdipe, Etéocle etPolynice. Mais la famille des Atrides, génération de Pélops, surpassa toutes les autres par sa gloire et ses malheurs. L'histoire mythique de la nation s'est particulièrement rattachée aux familles des chefs de ces anciens établissements. Ces chefs ne furent donc pas seulement les princes les plus anciens , mais leur souvenir se maintint parmi le peuple même de génération en génération, jusqu'à ce que les poètes dramatiques leur donnassent rinunortalité. Une dommation aussi durable

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des familles étrangères pouvait-elle rester sans influence sur la nation? Ces établissements eurent pour cause, lés uns, des révolutions politiques; les autres, la religion ^ car, en effet, il y eut en Grèce des colonies religieuses, c'est-à-dire des établissements de temples par des étrangers, qui introduisirent leur culte etleur religion. Apollon Pythien, lisons-nous dans un hymne homérique , lorsqu'il établit son oracle de Delphes, ayant vu aborder un navire de la Crète , Tamena à Crissa , et fit de ces étrangers les serviteurs de son sanctuaire. Cette fable ne signifie-t-ellepas évidemment qu'une colonie de la Crète avait fondé le temple et l'oracle de Delphes?

C'est de la même manière mythique qu'Hérodote nous raconte l'origine de l'oracle de Dodone. Deux femmes noires, dit-il, vinrent l'une à Ammon en Afrique, l'autre à Dodone en Grèce, et établirent ces deux célèbres oracles. Si nous possédions plus de renseignements sur le peuple des Selles, qui, selon Homère, étaient les maîtres et les serviteurs de l'oracle, nous pourrions probablement mieux éclaircir l'histoire de cet établissement. Cependant , son origine égyptienne fut toujours reconnue et par les prêtres de Dodone et par ceux d'Egypte. Il est vrai que des établissements de cette nature ne pouvaient pas avoir pour la Grèce l'importance qu'ils eurent en Afrique ; mais ils devinrent néanmoins le point central des fédérations grecques, et ces oracles exerçaient une grande influence sur la vie privée et publique.

Des instituts pareils se trouvaient dans plusieurs des îles qui entourent la Grèce, et ils furent de là transplantés en Grèce. La Crète surtout occupe , sous ce rapport, une place importante dans l'histoire de la plus ancienne civilisation grecque, quoique dans la Crète elle-même cette civilisation ait plutôt produit des fleurs prématurées que des fruits pour l'avenir. Ce que nous savons sur la gloire de la Crète appartient aux temps homériques ou même antéhomériques : la mer purgée de pirates , la domination que la Crète acquiert sur les îles voisines et même sur une partie du continent de la Grèce , la législation de Minos, favori de Jupiter, tout cela remonte t^ la plus haute antiquité. Homère même nous décrit la Crète comme une île extrêmement prospère. Par sa situation, il est vrai, il lui fut possible de jouir de l'avantage de re-

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