LA MACÉDOINE ET LA GRÈCE APRÈS ALEXANDRE
(Macédoine : Trois souverains, Antipater, Cassandre, Démétrius Situation { Poliorcète, mêlés aux discordes civiles de 323 à 281. générale après JGrêce : Formation de la ligue Achéenne à Sieyone (Aratus), et Alexandre '] de la ligne Etolienne à Thermus.
(323-281). ^Efforts des rois de Macédoine et des Romains pour s'emparer ^ de tout le pays.
iFtolémée Céraunus (280) : invasion des Gaulois ; Sosthènes , pillage de Delphes.
Antigone P" Gonaîas : anarchie, mort de Pyrrhus; alliance avec les Etoliens contre Aratus, chef des Achéens. Démétrius II : union des deux ligues.
Antigone II Doson : organisation définitive de la ligue Achéenne. — Réformes à' Agis et de Clèomène à Sparte , intervention macédonienne, bataille de Sellasie (221). jFhilippe III (220-178) termine la guerre des deux ligues et asservit la Grèce. — Apparition des Romains : victoires de Valérius Lévinus à l'Âoùs et de Flamininus aux collines ou roches Cynoscéphales , hberté grecque proclamée (197); désorganisation des Etoliens par la défaite, aux Thermopy- Conquête I les, d'Antiochus III, leur allié; hostilités sourdes contre Miromaine < lopœmen.
(220-146). ]?ersée (178) : rupture avec les Romains , désastre de Pydna, division de la Macédoine en quatre districts (168). — Polybe et Callicrate.
^ Andriscus (148) : usurpation punie par Métellus, et réduction de la Grèce en province romaine ; Mummius ruine Corinthe (146). — Achaie.
g I. — MjO. Macédoine et la Grèce apnè» Alexandre.
« Après la génération d'Alexandre, dit l'historien anglais Grote, l'action politique de la Grèce se resserre et s'avilit, n'ayant plus d'intérêt pour le lecteur Di d'influence sur les destinées du monde à venir. Nous pouvons, en effet, citer un ou deux incidents, en particulier les révolutions d'Agis et de Kléoménês, à Sparte, qui sont à la fois instructives et touchantes; mais dans son ensemble, la période qui s'étend entre l'an 300 avant J.-C. et l'absorption de la Grèce par les Romains ne présente en elle-même aucun intérêt, et n'a de prix qu'en ce qu'elle nous aide à comprendre les siècles précédents. Désormais les Grecs n'ont de valeur et de dignité qu'à titre individuel , comme philosophes , maîtres, astronomes et mathématiciens , littérateurs et critiques', médecins praticiens, etc. Dans toutes ces facultés respectives, particulièrement dans les grandes écoles de spéculation philosophique , ils sont encore le flambeau du monde romain. Toutefois, comme communauté, ils ont perdu leur propre orbite, et sont devenus les satellites de voisins plus puissants. »
Dans la première partie de cette période , c'est-à-dire immédiatement après la mort d'Alexandre , la Grèce , un moment hostile à ses successeurs dans la guerre lamiaque (V. p. 380), fut placée sous la dommation des rois de Macédoine : Antipater, Cassandre et Démétrius Foliorcète, qui se trouvèrent mêlés
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aux discordes civiles de 323 à 281. Sous Ftolémée Céraunus et SostkéneSf successeurs de Démétrius , eut lieu une terrible invasion des Gaulois daos 00. pays. — Nous les prenons devant Delphes (279).
Les Gaulois à Delphes.
Le brenn ne voyait plus un seul ennemi devant lui dans toute la Phocide. 11 s'avança à la tête de soixantecinq mille hommes jusqu'à la ville d'Elatia , sur les bords du fleuve Céphise, tandis que son lieutenant, rentré dans le camp d'Héraclée, faisait des préparatifs pour le suivre avec une partie de ses forces. Une petite journée de marche séparait Elatia de la ville et du temple de Delphes ; la route en était facile , quoiqu'elle traversât une des branches du Parnasse, et entretenue avec soin, à cause du concours immense de Grecs et d'étrangers qui , de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie , venaient chaque année consulter l'oracle d'Apollon Delphien. Le chef gaulois se dirigea de ce côté immédiatement , afia de mettre à profit réloignement des troupes confédérées et la stupeur que sa victoire inattendue avait jetée dans le pays. L'idée que des étrangers , des Barbares allaient profaner et dépouiller le lieu le plus révéré de toute la Grèce, épouvantait et affligeait les Hellènes ; un tel événement, à leurs yeux, n'était pas une des moindres calamités de cette guerre funeste. Plusieurs fois ils tentèrent de détourner le brenn de ce qu'ils appelaient un acte sacrilège , en s'elTorçant de lui inspirer quelques craintes superstitieuses ; mais le brenn répondait en raillant « que » les dieux riches devaient faire des largesses aux hom- » mes. Les immortels, disait-il encore, n'ont pas besoin » que vous leur amassiez des biens , quand leur occupa- » tion journalière est de les répartir parmi les humains. » Dès la seconde moitié de la journée , les Gaulois aperçurent la ville et le temple, dont les avenues ornées d'une multitude de statues , de vases , de chars tout brillants d'or, réverbéraient au loin l'éclat du soleil.
La ville de Delphes , bâtie sur le penchant d'un des pics du Parnasse, au milieu d'une vaste excavation naturelle , et environnée de précipices dans presque toute sa circonférence , n'était protégée ni par des murailles , ni par des ouvrages fortifiés ; sa situation paraissait suffire à sa sauvegarde. L'espèce d'amphithéâtre sur lequel elle
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posait possédait, dit-on, la propriété de répercuter le moindre son ; grossis par cet écho et multipliés par les nombreuses cavernes dont les environs du Parnasse étaient remplis, le roulement du tonnerre, ou le bruit de la trompette, ou le cri de la voix humaine retentissaient et se prolongeaient longtemps avec une intensité prodigieuse. Ce phénomène, que le vulgaire ne pouvait s'expliquer, joint à l'aspect sauvage du lieu , le pénétrait d'une mystérieuse frayeur, et, suivant l'expression d'un ancien, concourait à faire sentir plus puissamment la présence de la divinité.
Au-dessus de la ville, vers le nord, paraissait le temple d'Apollon , magnifiquement construit et orné d'un frontispice en marbre blanc de Paros. L'intérieur de l'édiûce communiquait par des soupiraux à un gouffre souterrain , d'où s'exhalaient des mofettes qui jetaient quiconque les respirait dans un état d'extase et de délire; c'était près d'une de ces bouches, d'autres disent même au-dessus , que la grande prêtresse d'Apollon , assise sur le siège à trois pieds , dictait les réponses de son dieu , au milieu des plus effroyables convulsions. Rien n'était plus révéré et réputé infaillible que les paroles prophétiques descendues du trépied ; les colonies grecques en avaient porté la célébrité dans toutes les parties du monde connu, et jusquechez les nations les plus sauvages. Aussi voyait-on en Grèce , comme hors de la Grèce, les peuples, les rois , les simples citoyens faire assaut de générosité envers Apollon Delphien , dont le trésor devint tellement considérable , qu'il passa en proverbe pour signifier une immense fortune. Il est vrai, que, soixante et treize ans avant l'arrivée des Gaulois , le temple avait été dépouillé par les Phocidiens de ses objets les plus précieux ; mais, depuis lors, de nouveaux dons avaient afflué à Delphes ; et le dieu avait déjà recouvré une partie de son ancienne opulence, quand les Gaulois vinrent dresser leurs tentes au pied du Parnasse.
Du plus loin que le brenn aperçut les milliers de monuments votifs qui garnissaient les alentours du temple, il se fit amener quelques pâtres que les soldats avaient pris, et leur demanda en particulier si ces objets étaient d'or et sans alliage. Les captifs le détrompèrent. « Ce » n'est , lui répondirent-ils , que de l'airain légèrement » couvert d'or à la superficie. » Mais le Gaulois les me-
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naça des plus grands supplices s'ils dévoilaient uu tel s^ cret à qui que ce fût dans son armée ; il voulut même qu'ils affirmassent publiquement le contraire ; et convoquant sous sa tente ses principaux chefs , il interrogea à haute voix les prisonniers , qui déclarèrent , suivant ses instructions , que les monuments dont la colline était couverte ne contenaient que de l'or, de l'or pur et massif. Cette bonne nouvelle se répandit aussitôt parmi les soldats , et tous en conçurent un redoublement de courage. Le brenn avait fait halte au pied de la montagne ; il y délibéra avec les chefs de son conseil s'il fallait laisser aux soldats la nuit pour se reposer des fatigues de la marche , ou entreprendre immédiatement l'escalade dô Delphes. La forte situation de la place, qui n'était accessible que par un rocher étroit , et qu'il était si aisé de défendre avec une poignée d'hommes , l'intimidait ; il demandait la nuit pour reconnaître les lieux , pour disposer ses mesures , pour rafraîchir ses troupes. Mais les autres chefs émirent un avis contraire; deux surtout, le Gall Eman et ïhessaloros , qui était vraisemblablement comme Orestioros un aventurier d'origine grecque , insistèrent pour que l'assaut fût tenté à l'instant même. « Point de délai, dirent-ils; profitons du trouble de l'en- » nemi : demain les Delphiens auront eu le temps de se » rassurer, sans doute aussi de recevoir des secours et de » fermer les passages que la surprise et la confusion nous » laissent actuellement ouverts. » Les soldats mirent fin à ces hésitations en se débandant pour courir la campagne et piller.
Depuis quelque temps , ils souffraient de la disette de subsistances ; car eux-mêmes avaient épuisé le pays au nord de l'OEta, et le long séjour de l'armée grecque avait eu le même résultat dans les campagnes situées au midi. Se trouvant tout à coup dans un pays abondamment jourvu de vins et de vivres de toute espèce , parce que 'immense concours de monde qui visitait annuellement ;,e temple de Delphes mettait les habitants de la ville et des bourgs environnants dans la nécessité de faire de grandes provisions, les Gaulois ne songèrent plus qu'à se dédommager des privations passées, avec autant de joie et de confiance que s'ils avaient déjà vaincu. On prétend qu'à ce sujet l'oracle d'Apollon avait donné un avis plein de sagesse ; dès la première rumeur de l'ap-
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proche de Tennemi, il défendit aux gens de la campagne d'enlever et de cacher leurs magasins de vivres ; les Delphiens , à qui cette défense parut d'abord bizarre et incompréhensible , sentirent plus tard combien elle leur avait été salutaire. On dit aussi que les habitants ayant consulté le dieu sur le sort que l'avenir leur réservait, il leur répondit par ces vers : « J'y saurai bien pourvoir avec les vierges blanches. » Cette promesse leur rendit la confiance , et ils firent avec activité leurs préparatifs. Durant cette nuit , Delphes reçut de tous côtés , par les sentiers des montagnes, de nombreux renforts des peuples voisins ; il s'y réunit successivement douze cents Etoliens bien armés, quatre cents hoplites d'Amphysse, un détachement dePhocidiens, ce qui, avec les citoyens de Delphes, forma un corps de quatre mille hommes. On apprit en même temps que la vaillante armée étolienne , après avoir chassé Combutis , s'était reportée sur le chemin d'Elatia, et, grossie de bandes phocidiennes et béotiennes, travaillait à empêcher la jonction de l'armée gauloise d'Héraclée avec la division qui assiégeait Delphes.
Pendant cette même nuit, le camp des Gaulois fut le théâtre de la plus grossière débauche , et lorsque le jour
Sarut, la plupart d'entre eux étaient encore ivres ; cepenant il fallait livrer l'assaut sans plus de délai , car le brenn sentait déjà tout ce que lui coûtait le retard de quelques heures. Il rangea donc ses troupes en bataille, leur énumérant de nouveau tous les trésors qu'elles avaient sous les yeux et ceux qui les attendaient dans le temple , puis il donna le signal de l'escalade. L'attaque fut vive et soutenue par les Grecs avec fermeté. Du haut de la pente étroite et raide que les assaillants avaient à gravir pour approcher de la ville , les assiégés faisaient pleuvoir une multitude de traits et de pierres dont aucun ne tombait à faux. Les Gaulois jonchèrent plusieurs fois la montée de leurs morts ; mais chaque fois ils revinrent à la charge avec audace , et forcèrent enfin le passage. Les assiégés, contraints de battre en retraite, se retirèrent dans les premières rues de la ville , laissant libre l'avenue qui conduisait au temple ; le flot des Gaulois s'y précipita : bientôt toute cette multitude fut occupée à dépouiller les oratoires qui avoisinaient l'édifice, et enfin le temple lui-même.
On était alors en automne, et durant le combat il s'était
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formé un de ces orages soudains si fréquents dans les hautes chaînes de l'Hellade ; il éclata tout à coup , versant sur la montagne des torrents de pluie et de grêle. Les prêtres et les devins attachés au temple d'Apollon se saisirent d'un incident si propre à frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'œil hagard, la chevelure hérissée, l'esprit comme aliéné, ils se répandirent dans la viHe et dans les rangs de l'armée, criant que le dieu était arrivé. « Il est ici , disaient-ils ; nous l'avons vu s'élancer à tra- » vers la voûte du temple, qui s'est fendue sous ses pieds ; » deux vierges armées , Minerve et Diane , l'accompa- » gnent. Nous avons entendu le sifflement de leurs arcs » et le cliquetis de leurs lances. Accourez, ô Grecs , sur » les pas de vos dieux , si vous voulez partager leur vic- » toire. » Ce spectacle , ces discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs , remplissent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel : ils se reforment en bataille , et se précipitent , l'épée haute , vers l'ennemi. Les mêmes circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens contraire, sur les bandes victorieuses; les Gaulois crurent reconnaître le pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée. La foudre, à plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses détonations, répétées par les échos , produisaient autour d'eux un tel retentissement qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs. Ceux qui pénétrèrent dans Tintérieur du temple avaient senti le pavé trembler sous leurs pas; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse et méphitique qui les consumait et les faisait tomber dans un délire violent. Les historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit apparaître trois guerriers, d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de vieilles armures, et qui frappèrent les Gaulois de leurs lances. Les Delphi eus reconnurent, dit-on , les ombres de trois héros, Hypérochus et Laodocus , dont les tombeaux étaient voisins du temple, et Pyrrhus, fils d'Achille. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entraîna en désordre jusqu'à leur camp , où ils ne parvinrent qu'à grand'peine , accablés par les traits des Grecs et par la chute d'énormes rocs qui roulaient sur eux du haut du Parnasse. Dans les rangs des assiégés , la perte ne laissa pas non plus que d'être considérable.
A cette désastreuse journée succéda, pour les Kimro-
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Galls, une nuit non moins terrible; le froid était très vif et la neige tombait en abondance : outre cela , des fragments de roc arrivaient sans interruption dans le camp situé trop près de la montagne, écrasaient les soldats non par un ou deux à la fois, mais par masses de trente et quarante, lorsqu'ils se rassemblaient ou pour faire la garde, ou pour prendre du repos. Le soleil ne fut pas plus tôt levé que les Grecs , qui se trouvaient dans la ville, firent une vigoureuse sortie, tandis que ceux de la campagne attaquaient l'ennemi par derrière. En même temps les Phocidiens, descendus à travers les neiges par des sentiers qui n'étaient connus que d'eux, le prirent en flanc , et Tassaillirent de flèches et de pierres sans courir eux-mêmes le moindre danger. Cernés de toutes parts , découragés , et d'ailleurs fortement incommodés par le froid qui leur avait enlevé beaucoup de monde durant la nuit, les Gaulois commençaient à plier : ils furent soutenus quelque temps par l'intrépidité des guerriers d'élite qui combattaient auprès du brenn et lui servaient de garde. La force, la haute taille, le courage de cette garde frappèrent d'étonnement les Hellènes ; à la fin , le brenn ayant été blessé dangereusement, ces vaillants hommes ne songèrent plus qu'à lui faire un rempart de leurs corps et à l'emporter. Les chefs alors donnèrent le signal de la retraite; et, pour ne pas laisser leurs blessés entre les mains de l'ennemi, ils firent égorger tous ceux qui n'étaient pas en état de suivre; l'armée s'arrêta où la nuit la surprit.
La première veille de cette seconde nuit était à peine commencée, lorsque des soldats, qui faisaient la garde, s'imaginèrent entendre le mouvement d'une marche nocturne et le pas lointain des chevaux. L'obscurité déjà profonde ne leur permettant pas de reconnaître leur méprise, ils jetèrent l'alarme , et crièrent qu'ils étaient surpris , que l'ennemi arrivait. La faim , les dangers et les événements extraordinaires qui s'étaient succédé depuis deux jours avaient ébranlé fortement toutes les imaginations. A ce cri : « L'ennemi arrive I » les Gaulois, réveillés en sursaut, saisirent leurs armes, et croyant le camp déjà envahi, ils se jetaient les uns contre les autres, et s'entretuaient. Leur trouble était si grand qu'à chaque mot qui frappait leurs oreilles, ils s'imaginaient entendre parler grec, comme s'ils eussent oublié leur propre lan-
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gue. D'ailleurs l'obscurité ne leur permettait ni de se reconnaître, ni de distinguer la forme de leurs boucliers. Le jour mit fin à cette mêlée affreuse; mais , pendant la nuit, les pâtres phocidiens , qui étaient restés dans la campagne à la garde des troupeaux, coururent informer les Hellènes du désordre qui se faisait remarquer dans le camp gaulois. Ceux-ci attribuèrent un événement aussi inattendu à Tintervention du dieu Pan, de qui provenaient, dans la croyance religieuse des Grecs, les terreurs sans fondement réel. Pleins d'ardeur et de confiance, ils se portèrent sur l'arrière-garde ennemie. Les Gaulois avaient déjà repris leur marche, mais avec langueur, comme des hommes découragés, épuisés par les maladies, la faim et les fatigues. Sur leur passage, la population faisait disparaître le bétail et les vivres , de sorte qu'ils ne pouvaient se procurer quelque subsistance qu'après des peines infinies et à la pointe de Tépée. Les historiens évaluent à dix mille le nombre de ceux qui succombèrent à ces souffrances; le froid et le combat de la nuit en avaient enlevé tout autant, et six mille avaient péri à l'assaut de Delphes ; il ne restait donc plus au brenn que trente-neuf mille hommes lorsqu'il rejoignit le gros de son armée dans les plaines que traverse le Céphise , le quatrième jour depuis son départ des Thermopyles...
Les blessures du brenn n'étaient pas désespérées; cependant, soit crainte du ressentiment de ses compatriotes , soit douleur causée par le mauvais succès de l'entreprise, aussitôt qu'il vit son armée hors de danger, il résolut de quitter la vie. Ayant convoqué autour de lui les principaux chefs, il remit son titre et son autorité entre les mains de son lieutenant, et s'adressant à ses compagnons: « Débarrassez-vous , leur dit-il , de tous vos blessés sans » exception, et brûlez vos chariots; c'est le seul moyen » de salut qui vous reste. » Il demanda alors du vin, en but jusqu'à l'ivresse , et s'enfonça un poignard dans la poitrine. Ses derniers avis furent suivis pour ce qui regardait les blessés , car le nouveau brenn fit égorger dix mille hommes qui ne pouvaient soutenir la marche; mais il conserva la plus grande partie des bagages.
Comme il approchait des Thermopyles , les Grecs , sortant d'une embuscade, se jetèrent sur son arrièregarde, qu'ils taillèrent en pièces. Ce fut dans ce pitoyable
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état que les Gaulois gagnèrent le camp d'Héraclée. Ils s*y reposèrent quelques jours avant de reprendre leur route vers le nord. Tous les ponts du Sperchius avaient été rompus , et la rive gauche du fleuve était occupée par les Thessaliens accourus en masse ; néanmoins l'armée gauloise efTectua le passage. Ce fut au milieu d'une population tout entière, armée et altérée de vengeance qu'elle traversa d'une extrémité à l'autre la Thessalie et la Macédoine , exposée à des périls , à des souffrances , à des privations toujours croissantes, combattant sans relâche le jour, et la nuit n'ayant d'autre abri qu'un ciel froid et pluvieux- Elle atteignit enfin la frontière septentrionale de la Macédoine. Là se fit la distribution du butin; puis les Kimro-Galls se séparèrent en plusieurs bandes , les uns retournant dans leur pays, les autres cherchant ailleurs de nouveaux aliments à leur turbulente activité.
ÂMÉDÉE Thierry (1). — Histoire des Gaulois, 1. 2 , ch. i.
Après l'éloignement des Gaulois, les Antigonides ressaisirent le pouvoir avec Antigone 7*' de Goni ou Gonatas. tils de Démétrius Poliorcète. Mais ce prince ne tarda pas à être inquiété par Pyrrhus, roi d'Epire. En effet, à peine de retour de son expédition désastreuse d'Italie, en faveur de Tarante (V. les Lectures historiques, t. III, Rome ^ ch. IV, § IV), l'illustre aventurier se jeta sur la Macédoine et dépouilla Antigone ; puis il indisposa les Macédoniens par la manière dont il les régit, et tenta imprudemment d'aller reconquérir le Péloponèse. Repoussé devant Sparte , Pyrrhus profita des désordres qui régnaient a Argos pour pénétrer dans cette place. Il y trouva la mort (272). — Voici dans quelles circonstances.
Mort de Pyrrhus à Argos.
En arrivant, Pyrrhus apprit qu'Antigonus occupait les hauteurs qui bordent la plaine. Il planta son camp près de la ville de Nauplia, et le lendemain matin, il envoya un héraut à Antigonus, avec ordre de l'appeler méchant et perfide, et de le défier de descendre dans la plaine, et de venir disputer le royaume , et vider leur querelle par un combat. Antigonus lui fit réponse « qu'il faisait la guerre moins avec les armes qu'avec le temps ; et que si Pyrrhus était las de vivre, il trouverait bien des chemins
(1) Né en 1797, mort en 1873, membre de l'Institut et du Sénat, auteur de travaux dont se fût honoré son illustre frère Augustin : Histoire des Gaulois, Histoire de la Gaule sous la domination romaine. Tableau de l'Empire romain, Histoire d'Attila et de ses successeurs , Récits de l'Histoire romaine au cinquième siècle, Trois ministres de l'Empire romain sous les fils de Théodose, etc.
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pour courir à la mort. » En même temps il leur vint à tous deux des ambassadeurs d' Argos , pour les prier de se retirer et de permettre que leur ville ne fût assujettie à aucun d'eux , mais qu'elle demeurât amie de l'un et de l'autre. Antigonus reçut volontiers cette proposition, et donna aux Argiens son fils en otage. Pyrrhus promit aussi de se retirer; mais comme il ne donnait aucun gage de sa parole, il fut soupçonné de mauvaise foi.
Sur ces entrefaites, il arriva à Pyrrhus et aux Argiens des signes et des présages très effrayants. Pyrrhus venait de faire un grand sacrifice ; les têtes des bœufs qui avaient été immolés étant coupées et séparées, on vit tout d'un coup ces têtes tirer la langue et lécher leur propre sang. Et dans Argos, la prophétesse d'Apollon Lycien, appelée Apollonide, sortit comme forcenée, criant qu'elle voyait la ville pleine de sang et de morts, et un aigle qui venait fondre sur la mêlée , et qui disparaissait dans le moment.
La nuit venue , Pyrrhus s'approcha des murailles ; et ayant trouvé la porte appelée Diampérès ouverte par Aristéas, il eut le temps de faire entrer ses Gaulois et de se saisir de la place avant que d'être aperçu. Mais quand il voulut faire entrer ses éléphants, la porte se trouva trop basse ; de sorte qu'il fallut leur ôter les tours qu'ils avaient sur le dos, et quand ils furent entrés, les remettre ; ce qui dans l'obscurité ne put se faire sans beaucoup d'embarras, de désordre et de bruit, et sans une perte de temps considérable, ce qui les fit découvrir. Les Argiens, voyant les ennemis dans leur ville, courent à la forteresse appelé Aspis , se retirent dans les lieux les plus avantageux pour s'y défendre , et envoient à Antigonus le prier de venir les secourir. Antigonus s'approche des murailles , mais il n'entre point , et demeure en dehors aux aguets pour observer ce qui se passera et pour profiter de l'occasion , et se contente d'envoyer son fils avec ses ofiiciers et ses meilleures troupes.
En même temps arrive aussi dans Argos le roi Aréus avec mille Cretois et les plus dispos des Spartiates. Toutes ces troupes s' étant jointes, chargent avec furie les Gaulois et les mettent en désordre. Pyrrhus, qui venait le long du gymnase appelé Cyllarabis, accourt avec des cris pleins de fierté et des clameurs de victoire. Ses Gaulois lui répondent ; mais voyant que leurs cris n'étaient pas
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des cris de fierté , d'audace et de confiance , mais des cris de frayeur , comme des gens qui ne font plus bonne contenance et qui sont fort pressés, il poussa à eux avec sa cavalerie, qui ne marchait qu'avec beaucoup de peine et de danger, à cause des trous, des canaux et des égouts dont la ville est pleine. D'ailleurs, on ne pouvait ni voir ce qui se passait à cause de l'obscurité , ni entendre les ordres, à cause de la confusion et du tumulte qui régnaient partout. Les troupes se séparaient et s'égaraient çà et là dans ces rues étroites; et les officiers ne pouvaieiû remédier à ce désordre ni apporter aucune discipline dans ces ténèbres au milieu de ces cris confus et dans ces détours étroits, où il était difficile d'entendre et impossible d'obéir. Ainsi les uns et les autres attendaient le jour sans rien entreprendre.
Dès que le jour eut paru , Pyrrhus fut fort troublé de voir la citadelle Aspis remplie d'ennemis ; mais ce qui augmenta infiniment son trouble , c'est qu'étant arrivé sur la place, parmi les ouvrages excellents dont elle est embellie, il vit un loup et un taureau de bronze qui vont se charger et combattre. A cette vue il rappela dans son esprit un ancien oracle qu'il avait reçu, qui lui prédisait « que sa destinée était de mourir lorsqu'il verrait un loup combattre contre un taureau. » Les Argiens racontent que ces deux figures de bronze furent faites et mises dans leur place publique en mémoire d'un ancien accident qui était arrivé dans leur pays. Ils disent que lorsque Danaùs entra pour la première fois sur leurs terres , comme il passait dans la contrée Thyréatide , par le chemin de Paramia qui mène à Argos , il vit un loup qui attaquait un taureau. Frappé de cette vue , il supposa d'abord en lui-même que le loup était pour lui , et que c'était son image ; car lui, étranger , venait attaquer les naturels habitants du pays , de même que le loup attaquait ce taureau. II s'arrêta donc à voir ce combat, et le loup ayant été le plus fort , il fit ses prières à Apollon Lycien , et continua son entreprise, où il réussit ; car son parti ayant pris le dessus , il fit chasser Gélanor, qui régnait alors sur les Argiens. Voilà quelle fut l'origine de ces deux figures.
Pyrrhus les voyant, et s'apercevant d'ailleurs que rien de tout ce qu'il avait espéré n'avançait , abattu et désespéré, ne pensait plus qu'à se retirer. Mais comme il crai-
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gnait les portes de la ville qui étaient trop étroites , il manda à son fils Hélénus, qu'il avait laissé dehors avec la meilleure partie de son armée, de démolir un pan de la muraille , et de recueillir ses gens qui sortiraient par là, en cas que les ennemis voulussenî, leur faire obstacle. Celui qu'il envoyait n'ayant pas bien entendu cet ordre, à cause de la hâte qu'il avait et du bruit qu'on faisait autour de lui, fit un rapport tout contraire. Le jeune prince, prenant ce qui lui restait d'éléphants et sa meilleure infanterie, entra dans la ville pour aller secourir son père.
Gomme il entrait, Pyrrhus commençait à se retirer; et pendant que la place lui pût donner du terrain, il battait en retraite, et tournant souvent visage, il devenait assaillant et repoussait avec courage ceux qui le poursuivaient. Mais après qu'il eut été poussé hors de la place, et qu'il se fut engagé dans la rue étroite qui menait à la porte, il se trouva embarrassé dans les troupes que son lils Hélénus menait à son secours. 11 avait beau leur crier qu'ils reculassent pour dégager la rue, ils ne l'entendaient point dans le tumulte; et quand les plus avancés et les plus disposés à exécuter ses ordres l'auraient entendu, ils auraient é|é empêchés de lui obéir par ceux qui les suivaient en foule et qui venaient incessamment les uns sur les autres. D'ailleurs, un des plus grands éléphants était tombé tout de travers au milieu de la porte, oii il bramait effroyablement, sans qu'on pût le relever; de sorte qu'il aurait seul fermé le chemin à ceux qui auraient voulu reculer.
Parmi les éléphants qui étaient entrés, il y en avait un appelé Nicon ; cet éléphant, cherchant à relever son maître qui avait été abattu par les blessures qu'il avait reçues , donna de front contre ceux qui reculaient sur lui , et renversa pêle-mêle amis et ennemis , jusqu'à ce qu'il eût trouvé le corps de son maître. 11 le releva avec sa trompe; et le portant sur ses deux dents, il retourna en arrière vers la porte, comme forcené , culbutant et foulant aux pieds tous ceux qui se rencontraient devant lui. Etant donc tous ainsi pressés et serrés les uns contre les autres, aucun ne pouvait s'aider lui-même; mais toute Cette multitude, étant comme une seule masse et un seul corps bien uni et bien emboîté, ne pouvait ni reculer, ni avancer, ni faire aucun mouvement que toute ensemble. Ils rendaient peu de combats contre ceux qui les harce-
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laient et qui les suivaient en queue; et ils se faisaient eux-mêmes plus de maux qu'ils n'en recevaient de leurs ennemis; car s'il y en avait quelqu'un qui, trouvant un moment favorable, tirât l'épée ou baissât la pique, il ne pouvait plus ni la retirer ni la relever ; mais l'une et l'autre allaient nécessairement donner dans le corps des premiers qui se rencontraient; de sorte qu'ils périssaient misérablement les uns par les mains des autres.
Pyrrhus voyant cette tempête et cette tourmente de ses gens poussés et repoussés comme par des flots, ôta Téclatante aigrette qui distinguait son casque, et qui le faisait reconnaître, la donna à un de ses amis, et, se confiant en la bonté de son cheval , il se jeta au milieu des ennemis qui le poursuivaient. Gomme il combattait en désespéré , un des ennemis l'approcha , et lui donna un grand coup de javeline au travers de la cuirasse ; la blessure ne fut ni grande ni dangereuse. Pyrrhus tourne aussitôt contre celui qui l'avait frappé, et qui n'était qu'un simple soldat, fils d'une pauvre femme d'Argos même. Cette mère regardait le combat de dessus le toit d'une maison , comme toutes les autres femmes. Voyant donc son fils s'attacher à Pyrrhus, hors d'elle-mlême, et saisie de frayeur pour le grand péril auquel il s'exposait , elle prit à deux mains une grosse tuile, et la jeta contre Pyrrhus. Cette tuile lui tomba justement sur la tête, qui n'avait que le simple armet tout dégarni , et coulant sur le chignon du cou , elle lui rompit les vertèbres. Sur le moment d'épaisses ténèbres lui couvrent les yeux , ses mains lâchent les rênes, et il tombe de son cheval près du tombeau de Lycinnius sans être reconnu de personne.
Par hasard , un certain Zopyre , qui servait dans les troupes d'Antigonus, et deux ou trois autres soldats étant accourus en cet endroit, le reconnurent ; et l'ayant traîné sous une porte, comme il commençait à revenir de sa défaillance, Zopyre tira son cimeterre d'Illyrie , et allait lui couper la tête. Dans ce moment, il ouvrit les yeux, et le regarda d'un air si menaçant et si terrible, que Zopyre efi'rayé, les mains tremblantes, et voulant pourtant exécuter son dessein, ne put bien assurer son coup, tant il était éperdu de trouble et d'eflroi , mais le frappa au-dessous de la bouche , lui fendit le menton , et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'il lui sépara enfin la tête du corps-
Le bruit de cet accident fut bientôt répandu. Alcyonée,
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fils d'Antigonus , vint aussitôt demander la tête pour la reconnaître; et l'ayant prise, il poussa à toute bride vers son père , qu'il trouva assis avec quelques-uns de ses amis, et la jeta à ses pieds. Antigonus l'ayant regardée et reconnue , chassa son fils à grands coups de bâlon , l'appelant impie et barbare ; et mettant son manteau devant ses yeux , il se mit à pleurer en se souvenant de la mort de son aïeul Antigonus et de celle de son père Démétrius, deux exemples qu'il avait dans sa maison des changements de la fortune. Et après avoir magnifiquement orné le corps et la tête de Pyrrhus , il les mit sur le bûcher, et les fit brûler honorablement. Bientôt après, Alcyonée ayant rencontré Hélénus , fils de Pyrrhus, en pauvre état, et couvert d'un méchant manteau, il le traita très humainement et le mena à son père. Antigonus, ravi , lui dit : a Mon fils, cette dernière action vaut mieux que la pre- » mière; mais elle n'est pas encore telle qu'elle devrait être; » car tu ne lui as pas ôté ces méchants habits qui font plus » de honte aux vainqueurs qu'au vaincu. » Ayant ainsi parlé , il embrassa Hélénus , lui fit toutes sortes d'honneurs , le remit en équipage, et le renvoya en Epire. Et après s'être rendu maître du camp et de toute l'armée de Pyrrhus, il traita ses amis et ses serviteurs avec beaucoup d'humanité , de générosité et de courtoisie.
Plutarqde. — Tyrrhus, 42-46. Trad. de Dacier.
§ II. — Lies denx^ ligues acbéenne et étolienne*
Sons les premiers rois de Macédoine , et à la faveur des discordes civiles, les Achéens resserrèrent leur ancienne union, les Etoliens organisèrent à Thermus une confédération analogue , et les villes grecques tendirent de plus en plus à se proclamer libres. La ligue Achéenne , en particulier , dut alors sa constitution définitive à Aralus . dont nous allons faire connaître les heureux débuts (251). Nous donnerons à la suite un extrait sur les Etoliens.
Commencements d'Aratus.
Portrait d'Aratus. — Sicyone, qui gémissait depuis longtemps sous le joug des tyrans, venait de faire un effort pour le secouer, en mettant en place Glinias , l'un de ses premiers et de ses plus braves citoyens ; et déjà le gouvernement paraissait se rétablir et prendre une meil- Jeure forme. Mais Abantidas, pour se saisir de la tyranr
nie, trouva le moyen de s'en défaire ; et de tous ses parents ou amis, il chassa les uns et tua les autres. 11 cherchait aussi Aratus , fils de Clinias, qui n'avait que sept ans , pour le faire mourir. Mais, parmi le trouble et le désordre dont la maison était pleine lorsque le père fut tué, cet enfant se déroba avec ceux qui prirent la fuite ; et , errant par la ville , saisi de frayeur , et sans aucun secours , il entra par hasard sans être vu dans la maison de la sœur du tyran. Cette femme, naturellement généreuse, et d'ailleurs persuadée que c'était sous la conduite de quelque dieu que cet enfant s'était réfugié chez elle, le cacha avec grand soin; et, la nuit venue , elle l'envoya secrètement à Argos.
Aratus, sauvé ainsi d'un si grand danger, sentit dès ce moment s'allumer en lui la haine la plus violente et la plus vive contre les tyrans , et elle s'augmenta toujours avec l'âge. Il fut élevé avec grand soin chez les hôtes et les amis que son père avait à Argos. La tyrannie, en assez peu de temps, avait déjà passé par plusieurs mains à Sicyone, lorsque Aratus, qui commençait à entrer dans l'âge viril, songea à en délivrer entièrement sa patrie. Il était en grande considération , tant à cause de sa naissance que de sou courage, qui était accompagné d'une gravité au-dessus de son âge , et d'un sens ferme et rassis. Ces qualités, qui étaient connues, faisaient que les bannis de Sicyone avaient particulièrement les yeu.x sur lui, le regardant comme leur ressource et comme leur futur libérateur. Ils ne se trompaient pas.
Aratus, âgé de vingt ans, forma une conspiration contre le tyran : c'était alors Nicoclès ; et, quoique les espions envoyés par celui-ci à Argos l'observassent de près, il sut si bien couvrir son dessein et le conduisit avec tant de prudence et de secret , qu'il vint à bout d'entrer de nuit dans Sicyone par escalade. Le tyran fut trop heureux de se sauver de la ville par des conduits souterrains. Gomme le peuple s'assemblait en tumulte, ne sachant rien de tout ce qui se passait, un héraut cria, à haute voix, qu'tf Aratus, fils de Clinias, appelait les citoyens à la liberté. » Aussitôt ils courent en foule au palais du tyran, et y mettent le feu. En un moment le palais fut embrasé : il n'y eut pas un seul homme de tué ou de blessé de part ni d'autre, le bonheur d'Aratus ayant conservé cette action pure et nette du sang des citoyens , ce qui faisait sa
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joie et son triomphe. Il rappela les bannis, qui n'étaien^ pas moins de cinq cents.
Sicyone commençait à jouir de quelque repos ; mais Aratus n'était point sans inquiétude et sans embarras. Au dehors, il s'apercevait qu'Antigone jetait un coup d'œil d'envie sur sa ville, et cherchait les moyens de s'en emparer depuis qu'elle avait recouvré sa liberté : au dedans, il voyait, à l'occasion des bannis, des semences de division et de discorde, dont il craignait extrêmement les suites. Il crut que, dans la conjoncture délicate où il se trouvait, le parti le plus sage et le plus sûr était d'unir Sicyone à la ligue des Achéens. Il n'eut pas de peine à y réussir, et ce fut un des plus grands services qu'il rendit à sa patrie.
Ce n'est pas que la puissance des Achéens fût grande : ils n'avaient, comme je l'ai déjà observé, que de très petites villes; leur pays n'était ni bon ni riche, et ils habitaient le long d'une côte qui n'avait ni ports ni abris : mais, avec cette médiocrité et cette faiblesse apparente, ils furent ceux qui firent le mieux comprendre que les forces des Grecs étaient invincibles toutes les fois qu'ils avaient de Tordre et de la discipline, qu'ils demeuraient bien unis, et qu'ils étaient conduits par un général sage et expérimenté. Aussi ces mêmes Achéens , qui étaient si peu de chose en comparaison de l'ancienne puissance de la Grèce, en prenant toujours de bons conseils, en demeurant étroitement unis ensemble, en n'étouffant point le mérite de leurs concitoyens par l'envie , mais aimant à s'y soumettre avec docilité, non seulement se maintinrent libres au milieu de tant de villes puissantes, de tant d'Etats plus forts qu'ils n'étaient, de tant de tyrans, mais encore ils aflranchireut et sauvèrent la plupart des Etats de la Grèce.
Aratus, après s'être engagé et avoir engagé sa ville dans la ligue des Achéens , alla servir dans leur cavalerie, et il se fit extrêmement aimer de ses généraux par sa promptitude et sa vivacité à exécuter leurs ordres. Car, quoiqu'il eût infiniment contribué au pouvoir et au crédit de la ligue , en y apportant sa propre réputation et toutes les forces de sa patrie, cependant il se montrait en tout aussi soumis que le moindre soldat à celui qui était élu général des Achéens, quelque petite et obscure que lût la ville d'où on l'avait tiré. Grand et salutaire exemple pour les
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jeunes seigneurs et les jeunes princes, lorsqu'ils servent ! dans les troupes , qui leur apprend à oublier leur nais- ; sance et à ne la faire respecter que par une plus exacte soumission aux ordres des commandants !
On ne se lassait point d'admirer et de louer la conduite ■ et le caractère d'Aratus. Il était naturellement honnête et i poli, grand et noble dans ses sentiments, uniquement occupé de Fintérêt commun sans songer au sien, implacable ennemi des tyrans, et n'ayant pour sa haine et pour son amitié d'autre règle que l'utilité publique. C'était, en beaucoup de choses , un homme accompli pour être à la. tête des alîaires : parlant bien, pensant juste, se taisant à propos. Il supportait avec douceur les différends qui s'élèvent souvent dans les délibérations. Il ne cédait à personne dans l'art de faire des amis et des alliances. II était fort propre à imaginer des entreprises contre les ennemis, à couvrir ses desseins par un secret impénétrable , et à les conduire à une heureuse fin par sa patience et par son audace. Mais ce même Aratus , à la tête d'une armée, n'était pas reconnaissable. Lent, irrésolu, timide, il ne pouvait soutenir la vue du danger. Ce n'est pas que réellement il manquât de courage et de hardiesse ; mais ces qualités étaient comme engourdies par la grandeur de l'exécution , et il n'était timide que par occasion et par intervalle. De là vient que tout le Péloponèse a été rempli des trophées de ses vainqueurs , et des monuments de ses défaites. C'est ainsi , dit Polybe , que la nature a mis des qualités différentes et contraires, non seulement dans les corps des hommes , mais encore plus dans les esprits , et , ce qui est le plus étonnant , souvent par rapport à une même personne , de sorte que le même homme n'est plus le même : dans une occasion, vif, courageux, hardi; dans une autre, sans vigueur, sana vivacité, sans résolution.
Prise de la citadelle de Corinthe. — Aratus ayant été élu pour la première fois général des Achéens , alla ravager la Locride et tout le territoire de Galydon. Mais étant parti avec dix mille hommes pour aller au secours des Béotiens , il n'arriva malheureusement qu'après la bataille qu'ils perdirent à Chéronée , où ils furent battus par les Etoliens.
Huit ans après , ayant été élu pour la seconde fois gé-
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néral des Achéens , il rendit un grand service à toute la Grèce par une action que Plutarque égale aux entreprises les plus fameuses des généraux grecs.
L'isthme de Corinthe, qui sépare les deux mers, unit et joint le continent de la Grèce avec celui du Péloponèse ; et la citadelle de Corinthe . appelée Acro-Corinthus , qui est située sur une haute montagne, se trouvant justement au milieu de ces deux continents et les séparant dans un passage d'ailleurs assez étroit, quand elle est pourvue d'une bonne garnison , rompt et empêche toute communication au dedans de l'isthme par terre et par mer , et rend maître absolu de la Grèce celui qui en est saisi et qui y entretient des troupes. Philippe appelait cette citadelle les entraves de la Grèce. Aussi était-elle l'objet du désir et de la jalousie de tous les voisins , et surtout des rois et des princes.
Antigone, après avoir longtemps cherché avec une inquiétude et un empressement extraordinaires les moyens de se rendre maître de cette place, était enfin venu à bout de l'enlever par surprise , et il se félicitait de ce succès inopiné comme d'un vrai triomphe. Aratus ne perdit pas l'espérance de la lui enlever à son tour ; et pendant qu'il était tout occupé de cette pensée , une espèce de hasard lui fournit une occasion favorable de la mettre à exécution.
Ergine, habitant de Corinthe, était venu à Sicyone pour quelque affaire, et avait fait une liaison particulière avec un banquier fort connu et ami d'Aratus. Dans la conversation , comme ils parlaient de la ciladelle de Corinthe , Ergine dit qu'en allant voir Dioclès son frère , qui étai* soldat de la garnison , ce qu'il faisait assez souvent , il avait remarqué dans le côté le plus escarpé un petit sen tier taillé en travers dans le roc , qui conduisait à un endroit où la muraille de la citadelle était très basse. Le banquier ne laissa pas tomber cette parole , et lui demanda en riant si lui et son frère seraient d'humeur à gagner une grosse somme d'argent et à faire fortune. Ergine entendit bien ce qu'on lui voulait dire, et promit de sonder sur cela son frère Dioclès. Peu de jours après il revint, et se chargea de conduire Aratus à l'endroit où la muraille n'avait pas plus de quinze pieds de hauteur, et de lui aider avec son frère à exécuter le reste de son entreprise. Aratus, de son côté, promit de leur donner
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soixante talents si l'affaire réussissait. Mais comme ilfallait que ces soixante talents fussent déposés chez le banquier pour la sûreté des deux frères , et qu' Aratus ne les avait pas et ne voulait pas les emprunter, de peur de donner du soupçon et d'éventer son entreprise , il prit la plus grande partie de sa vaisselle d'or et d'argent et le» joyaux de sa femme, et les mit en gage chez le banquier pour toute la somme.
Les préparatifs de l'entreprise furent traversés de plusieurs contre-temps fâcheux, dont un seul semblait devoir tout déconcerter. Enfin tout étant prêt, Aratus ordonna à toutes ses troupes de passer la nuit sous les armes, et prenant avec lui quatre cents soldats choisis, dont la plupart ignoraient ce qu'on allait exécuter , et qui portaient avec eux des échelles, il les mena droit aux portes de la ville, le long des murs du temple de Junon. 11 faisait un beau clair d3 lune, qui leur fit craindre avec raison d'être découverts. Heureusement pour eux il se leva , du côté de la mer, un brouillard épais qui couvrit tous les environs de la ville, et y répandit une grande obscurité. Là toutes les troupes s'assirent pour ôter leurs souliers, tant parce qu'on fait moins de bruit les pieds nus , que parce qu'on monte mieux sur des échelles, et qu'on n'est pas si sujet à glisser. Mais Ergine, et avec lui sept jeunes hommes déterminés, tous équipés en voyageui-s, se glissèrent dans la porte sans être aperçus et tuèrent d'abord la sentinelle et les gardes qui faisaient le guet. En même temps on applique les échelles aux murailles , et Aratus fait monter promptement avec lui cent des plus résolus, ordonne aux autres de suivre comme ils pourraient, et ayant aussitôt retiré les échelles, il descend dans la ville, et, à la tête de ses cent hommes, il marche vers la citadelle plein de joie, comme ayant déjà réussi parce qu'il n'avait pas été découvert.
En avançant, ils rencontrèrent une garde de quatre hommes qui portaient de la lumière, et dont ils ne furent point aperçus parce qu'ils étaient enfoncés dans l'ombre; mais eux ils les aperçurent de fort loin à la clarté de leur lumière. Aratus et ses gens se tapirent d'abord contre quelques murailles et quelques vi*eilles masures comme dans une embuscade : d'où, quand ces quatre hommes vinrent à passer, ils se jetèrent sur eux, et en tuèrent trois. Le quatrième, blessé d'un grand coup d'épée à la
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tête, s'enfuit, criant que les ennemis étaient dans la ville. Un moment après les trompettes sonnèrent l'alarme, et toute la ville accourut au bruit. Déjà toutes les rues étaient pleines de gens qui couraient çà et là, et éclairées d'une infinité de lumières que l'on allumait partout, en bas dans la ville, et en haut sur les remparts de la citadelle; et de toutes parts on entendait un bruit confus qu'on ne pouvait démêler.
Cependant Aratus continuait son chemin, et s'efforçait de gravir sur ces rochers escarpés, d'abord fort lentement et avec beaucoup de travail et de peine, parce qu'il avait manqué le sentier qui n'aboutissait à la muraille que par une infinité de tours, de détours , et de circuits très difficiles. Mais bientôt, comme par une espèce de miracle , la lune dissipant les nuages , et venant à éclairer tout à coup, lui dévoila tout le labyrinthe de ce sentier jusqu'à ce qu'il fût au pied de la muraille à l'endroit qu'oa lui avait marqué. Et alors, par un efietdu même bonheur, les nuages se rassemblèrent, et la lune s'étant cachée, replongea encore tout dans l'obscurité.
Les trois cents soldats qu'Aralus avait laissés au dehors près du temple de Junon, étant entrés dans la ville qu'ils trouvèrent pleine de tumulte et de confusion, et tout éclairée d'une infinité de lumières, et ne pouvant trouver le sentier qu'avait pris Aratus, ni le suivre à la trace, se serrèrent tous ensemble au bas du précipice à l'ombre d'une grande roche qui les cachait, et attendirent là dans une grande inquiétude et dans une grande détresse. Déjà Aratus était attaché au combat sur les remparts de la citadelle. On entendait bien du bas le bruit des combattants et leurs cris : mais, comme ils étaient répétés par les échos des montagnes voisines, on ne pouvait discerner d'où ils venaient. Ces trois cents soldats ne sachant donc de quel côté ils devaient tourner, Archélaûs, qui commandait les troupes du roi Antigone, ayanl pris bon nombre de soldats avec lui, monta avec de grands cris et grand bruit de trompettes pour aller charger Aratus en queue; et en marchant il passa devant ces trois cents sans les apercevoir. Il ne fut pas plus tôt passé, que ceux-ci se levèrent comme d'une embuscade où ils auraient été placés exprès, tombèrent sur lui, tuèrent les premiers qu'ils renr-ontrèrent , et donnant l'épouvante à tous les autres ttà Archéiaùs même, ils les écartèrent, les mirent
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en fuite, et les menèrent battant jusqu'à ce qu'ils se dispersèrent dans la ville chacun de leur côté.
Comme ils achevaient cette défaite, Ergine arrive, envoyé par ceux qui combattaient au haut de la citadelle, pour leur apprendre qu'Aratus était aux mains avec les ennemis qui se défendaient avec beaucoup de vigueur ; que le combat était fort vif sur la muraille, et qu'il avait besoin d'être promptement secouru. Dans le moment ils lui ordonnent de les conduire, et en montant ils annoncent leur approche par leurs cris pour rassurer leurs amis, et pour redoubler leur courage. La lune , qui était dans son plein, donnant sur leurs armes, les faisait paraître en plus grand nombre qu'ils n'étaient à cause de la longueur du chemin par où ils montaient, et le silence de la nuit rendant les échos plus forts et plus sensibles, faisait paraître leurs cris comme des cris d'une troupe beaucoup plus grosse que la leur. Enfin s'étant tous joints ils firent une charge si violente, qu'ils chassèrent les ennemis , prirent poste sur la muraille , et se virent entièrement maîtres de la citadelle au point du jour : de sorte que les premiers rayons du soleil éclairèrent leur victoire. En même temps le reste de leurs troupes arrive de Sicyone. Les Corinthiens leur ouvrent leurs portestrès volontiers, et leur aident à prendre les gens d'Antigone.
Dès qu'Aratus eut bien assuré sa victoire, il descendit de la citadelle dans le théâtre, où se rendit une foule innombrable de peuple attiré par la curiosité de le voir et de l'entendre. Après qu'il eut disposé ses Achéens sur les avenues du théâtre de côté et d'autre, il sortit tout armé du fond de la scène, et s'avança au milieu, le visage extrêmement changé et défait par la fatigue et par le besoin de sommeil. La joie et la fierté que ce grand succès lui inspirait, étaient effacées par son grand abattement et par son extrême faiblesse. Dès qu'il parut, tout le peuple à l'envi , par des battements de mains et des acclamations réitérées , lui témoignait son profond respect et sa vive reconnaissance. Lui cependant, changeant sa pique de main , et la prenant de la main droite , il inclina un peu le genou et tout le corps, et s'appuyant sur sa pique, il se tint quelque temps dans cette posture.
Quand tout le théâtre fut calme, alors ramassant le peu qui lui restait de forces, il fit à ceux de Corinthe un assez
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long discours sur la ligue des Achéens, leur persuada d'y entrer eux-mêmes , et leur rendit en même temps les clés de leur ville , qui depuis le temps de Philippe n'avaient point été en leur pouvoir. Pour ce qui regarde les capitaines d'Antigone, il donna la liberté à Archélaûs qu'il avait fait prisonnier, et fît mourir Théophraste qui refusait de sortir de la ville.
Aratus se saisit d'abord du temple de Junon, et du port de Léchée, où il prit vingt-cinq vaisseaux du roi. Il prit aussi cinq cents chevaux pour la guerre , et quatre cents Syriens qu'il vendit. Les Achéens gardèrent la citadelle et y mirent une garnison de quatre cents hommes.
Cette action de hardiesse, suivie d'un si heureux succès, ne pouvait pas manquer d'avoir des suites très favorables. Les Mégariens, quittant le parti d'Antigone, se joignirent à Aratus. Les Trézéniens et les Epidauriens suivirent leur exemple, et entrèrent dans la hgue des Achéens.
Il y attira aussi le roi Ptolémée, en lui laissant l'intendance de la guerre , et en le nommant généralissime de leurs troupes sur terre et sur mer. Gela acquit à Aratus une si grande réputation et un tel crédit parmi les Achéens, que, comme il était défendu par la loi d'élire le même homme capitaine général plusieurs années de suite, au moins on l'élisait de deux années l'une ; et que de fait, ou par ses cons-eils, il commandait toujours sans aucune discontinuation. Car on voyait clairement qu'il n'y avait ni richesses, ni amitié des rois, ni avantage particulier de Sicyone même sa patrie, ni aucun autre bien de quelque nature qu'il pût être, qu'il préférât à l'avantage et à l'accroissement des Achéens.
RoLLiN. — Histoire ancienney 1. 16, art. 3, s. 2.
Les Eto liens.
On a dit que le caractère, les moeurs, la religion, les institutions des Etoliens contenaient le secret de leur grandeur et de leur ruine. Il suffît, pour le prouver, de réunir les traits de leur physionomie épars dans Thucydide, dans Polybe et dans Tite-Live.
Thucydide nous apprend que, de son temps encore, le brigandage était l'occupation favorite des Acarnaniens, des Etoliens, des Locriens Ozoles. Piien ne leur semblait plus naturel que de piller autrui : c'était à charge de re-
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Tanche. Et il n'y avait pas seulement du butin, il y avait aussi de Thonneur à y gagner. Quand on ne conçoit d'autre force que la force physique ou que la ruse, qui en dispense, le brigand vigoureux ou habile qui ramène des bœufs volés sur un territoire voisin parait le premier des hommes.
Dans les deux siècles qui suivent, l'histoire se tait sur les déprédations des Acarnaniens et des Locriens Ozoles ; il est à croire qu'elles avaient cessé. Les Etoliens seuls demeuraient les représentants endurcis du brigandage, et Maxime de Tyr, en énuméranl les goûts des différents peuples, a pu dire ; Ta AÎTwXtxà, Xyiaxeiat : « le brigandage, voilà la passion des Etoliens. »
C'est que l'audace et une humeur remuante formaient le fond du caractère étolien. A cette énergie peu réglée il fallait un aliment continuel, et les Etoliens se jetaient dans les aventures. S'ils ne pouvaient emporter les difficultés de haute lutte, ils avaient cet esprit d'invention (iTuivota) qui suggère des expédients pour les tourner. Dans l'histoire, les exemples ne sont pas rares de ces chefs entreprenants et habiles qui savent entraîner les peuples et venir à bout de périlleuses entreprises. En Elolie, l'ardeur inquiète et la volonté persévérante n'étaient pas le privilège des chefs, mais le lot de tout le monde. Timarque , un aventurier inconnu, était allé piller les côtes d'Asie. Il débarque un jour près d'un village bien peuplé. D'un coup d'œil il a mesuré le péril, et, sans attendre, il met le feu à ses vaisseaux. Réduits à n'espérer plus que dans leur valeur, ses hommes et lui triomphent de cette multitude. Si nous avions encore les AÎTwXtxa de Dioclès de Rhodes, de Dercyllus, de Dosithée, nous y lirions assurément les exploits de plus d'un Timarque.
Isolés dans leurs montagnes, les Etoliens n'avaient appris ni à régler leur caractère ni à juger plus sainement leurs entreprises. A défaut d'attrait naturel, le brigandage eût eu chez eux la force d'une longue tradition. Ils faisaient ce que leurs pères avaient fait. Même dans Fart de la guérie, quoiqu'ils eussent pu expérimenter les effets de la discipline et de l'ordre, ils étaient demeurés les Etoliens d'autrefois. Dans une plaine, en bataille rangée, ils n'eussent pas tenu ; mais, sur un terrain accidenté^ ils excellaient à profiter des positions et