LES ÉTOLIENS
tîons qu'ils avaient condamnées. On les vit piller le temple de Minerve Itonia , en Béotie ; de Diane à Lusi , eu Arcadie ; de Neptune, au cap Ténare ; de Junon , à Argos; de Neptune, à Mantinée; celui de Dium, en Macédoine, où ils brûlent les portiques , détruisent les offrandes , renversent les statues des rois ; celui de Dodone , où ils vont jusqu'à brûler le sanctuaire. Aveuglés par leurs convoitises, ils n'avaient plus rien de sacré. Leurs âmes s'endurcissaient comme leurs corps, et l'accusation d'impiété les touchait peu. Ce mépris de l'opinion et des dieux, un d'entre eux, Dicéarque, le porta jusqu'à son comble. Passé au service de Philippe , il avait reçu le commandement de la flotte macédonienne dans une guerre injuste contre les Gyclades. « Envoyé, dit Polybe, » pour commettre une impiété manifeste, non seulement » il ne croyait rien faire d'énorme , mais il espérait , par » l'excès de son délire, consterner les dieux et les hom- » mes. Partout où il abordait, il élevait deux autels : » l'un à l'impiété , l'autre à l'injustice; il leur offrait des » sacrifices et les adorait comme des dieux. »
Tant de desseins, accomplis impunément contre les hommes et contre les dieux, avaient rempli les Etoliens d'orgueil. Cet orgueil faisait une partie de leur force. Les difQcultés imprévues ne les déconcertaient qu'un instant; ils avaient en eux-mêmes une confiance si démesurée qu'ils reprenaient aussitôt courage. Ils se sont peints dans leurs monnaies : témoin le statère étolien qui, d'un côté, porte la tête de la déesse de la guerre, Minerve, et, sur le revers , l'Etolie assise sur un amas de boucliers et tenant d'une main la lance, de l'autre une Victoire, symbole réservé de la toute puissance des dieux.
Cet orgueil dégénérait en jactance. Dans leurs discours , ils prenaient volontiers le ton emphatique et théâtral. Dans une assemblée générale où s'était rendu Fiamininus, les Etoliens décidèrent qu'ils appelleraient Antiochus. Fiamininus demanda copie du décret : « Bien- » tôt, répondit le stratège Damocrite , j'irai porter le dé- » cretet la réponse en Italie, et je camperai sur le Tibre. ^ Les malheurs mêmes qui humilièrent plus tard leur orgueil ne les pouvaient réduire à un langage plus modeste et plus prudent. Quand leurs députés allaient demander la paix au sénat , ils l'irritaient en lui rappelant que sana eux les Romains n'auraient pas vaincu Philippe.
45t LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
Cependant il serait injnste de s'exagérer la grossièreté et l'ignorariCe des Etolièns. Une partie de leurs enfants allaient faire leur éducation dans les écoles d'Athènes. Il fallait même que la poésie ne les trouvât point insensibles, puisqu'il se rencontrait des poètes pour les chanter. Une poétesse de Smyrne, Amynta (?) , fille d'Apion, avait dignement parlé dans ses vers du peuple étolien et des ancêtres des Lamiens; elle obtint en retour de la reconnaissance de Lamia, réunie alors à l'Elolie, tous les privilèges qu'on décerne d'ordinaire aux bienfaiteurs des villes. Si les arts n'étaient pas cultivés en Etoile, les Etolièns les prisaient assez cependant pour faire appel au talent des artistes étrangers. Les statues des chefs étoliens qui avaient battu les Gaulois, celles de Diane, d'Apollon, de Minerve, de l'Etolie personnifiée, figuraient avec honneur au temple de Delphes. Mais ce qui est surtout digne de remarque, c'est le nombre des œuvres d'art qui embellissaient Thermus. Les Macédoniens y trouvèrent plus de deux cents statues , sans parler d'une quantité d'otfrandes dont plusieurs étaient aussi précieuses par le travail que par la matière. Il faut rappeler tous ces détails à l'honneur des Etolièns qu'autrement ou traiterait trop volontiers, avec Polybe, leur enneoii^ «:omme un peuple de brigands.
Bazin (1). — Mémoire sur l'Etolie, août 1861.
§ m. — I^es réformes» de imparte : A.giA et Cléomène*
Âratus combattit ainsi avec succès les souverains de la Macédoine ; mais rm autre danger lai vint de la part des Spartiates que le roi Agis avait essayé de ramener à la législation de Lyc\irgue , et par suite à leur ancien amour des conquêtes. Cette entreprise, d'abord bien accueillie, coûta ânalement la vie à son auteur (241).
Mort d'Agis.
Agis se tenait toujours dans le temple; mais comme il en sortait quelquefois pour aller aux étuves , Ampharès et les deux autres (2) résolurent de profiter d'un de ces
(1) Membre de l'Ecole française d'Athènes. Le Mémoire sur VEtolie a été publié dans les Archives des missions scientifiques et littéraires, t. 1 , 2« série^ 2* livraison , 1864.
(2) Damocharès et Arcésilas, tous trois amis particuliers d'Âgis; Ampbaiàt était éphore.
241 av. J.-C. MORT d'agis. 453
moments pour le surprendre. Un jour qu'il revenait du bain, ils vont au-devant de lui, le saluent, et marchent à ses côtés, s'entretenant et badinant avec lui , comme ils avaient coutume de faire avec un jeune homme qui était leur familier. Le chemin qu'ils tenaient avait un détour qui menait à la prison ; lorsqu'ils furent arrivés là, Ampharès, en vertu de sa charge , mit la main sur Agis , et lui dit : « Agis, je te mène aux éphores, pour leur rcn- » dre compte de ton administration politique. » Alors Damocharès, qui était grand et fort, lui jette son manteau autour du cou et l'entraîne , pendant que d'autres , qui avaient été apostés, le poussaient par derrière. Personne ne se trouvait dans ce lieu désert pour secourir Agis : ils le jetèrent dans la prison ; et Léonidas arriva sur-le-champ avec bon nombre de soldats mercenaires, qui environnèrent la prison au dehors.
Les éphores entrent auprès d'Agis , et font venir dans la prison ceux des sénateurs qui partageaient leurs desseins ; puis, comme s'il s'agissait d'instruire le procès d'Agis, ils le somment de justifier les mesures qu'il a décrétées. Le jeune homme s'étant mis à rire de leur dissimulation : « Tu pleureras bientôt, lui dit Ampharès, » et tu porteras la peine de ta témérité. » Un autre éphore faisant semblant de favoriser Agis, et de lui montrer un expédient pour échapper à la condamnation, lui demanda s'il n'avait pas été forcé d'agir comme il l'avait fait par Lysandre et par Agésilas : « Je n'ai été contraint par » personne, répondit Agis. J'ai pris Lycurgue pour mo- » dèle, et j'ai voulu rétablir ses institutions. » — « Mais, » reprit l'éphore, ne te repens-tu pas de ce que tu as » fait? » — tt Non, répondit le jeune homme ; je ne me » repens point d'avoir conçu la plus belle des entreprises, » quoique je voie le supplice qui se prépare. »
Ils le condamnèrent à mort , et ils ordonnèrent aux exécuteurs de l'emmener dans la Déchade , comme on appelle une chambre de la prison où l'on étranglait les condamnés à mort. Mais les exécuteurs n'osaient toucher Agis , et les soldats mercenaires refusaient aussi comme eux d'obéir : c'était, pensaient-ils, chose injuste et contraire aux lois de porter la main sur la personne du roi. Damocharès, à cette vue, les menaça, les accabla d'injures, et traîna lui-même Agis dans là" chambre des exécutions. Déjà le peuple, informé de l'arrestation
d'Agis , se portait en tumulte et avec des flambeaux aux portes de la prison ; et sa mère et son aïeule y étaient accourues , demandant à grands cris qu'on accordât au moins au roi de Sparte d'être entendu et jugé par ses concitoyens. Ils hâtèrent donc sa mort , de peur que , si la foule venait à s'augmenter , on ne leur enlevât Agis à la faveur de la nuit. Tandis qu'on le traînait au supplice, il vit un des exécuteurs à qui son infortune faisait verser des larmes. « Mon ami , lui dit-il , cesse de pleurer ; car » en périssant ainsi contre les lois et la justice, je suis » plus heureux que ceux qui m'ont condamné. » Et , après avoir dit ces mots, il présenta de lui-même son cou au cordon.
Ampharès sortit aussitôt à la porte de la prison , où Agésistrata vint se jeter à ses pieds , car il avait toujours vécu avec elle dans une étroite amitié. Il la releva , et lai dit qu'on n'userait d'aucune violence , qu'on ne se porterait à aucune extrémité contre Agis, ajoutant qu'elle était libre, si elle le voulait, d'entrer auprès de son flls. Et comme Agésistrata demanda qu'il fût permis à sa mère de l'y suivre : « Rien ne s'y oppose, » répondit Ampharès; et les ayant fait entrer toutes deux, il commanda qu'on fermât les portes. Il livra d'abord à l'exécuteur Archidamie, l'aïeule d'Agis, femme fort avancée en âge, et qui avait vieilli dans la considération et l'estime de ses concitoyens. Après cette exécution, il fit entrer Agésistrata dans la chambre , où elle trouva son fils gisant par terre, et sa mère encore suspendue au cordon. Elle aida elle-même les exécuteurs à détacher le corps d'Archidamie ; puis , après l'avoir étendu auprès de celui de son flls, elle l'enveloppa et le couvrit avec son sein. Ensuite elle se jeta sur le cadavre de son flls , et le baisant avec tendresse : « 0 mon flls ! dit-elle , c'est l'excès de ta » modestie, de ta douceur et de ton humanité qui a causé » ta perte et la nôtre. » Ampharès, qui, de la porte, entendait et voyait tout, entra en ce moment, et dit avec emportement à Agésistrata : « Puisque tu as partagé les » sentiments de ton fils, tu vas subir le même châti- » ment. » Alors Agésistrata, se levant pour aller au-devant du cordon : « Puisse du moins, dit-elle, cette injustice être » utile h Sparte ! »
. Quand le bruit de ces exécutions se fut répandu dans la ville et qu'on eut emportA de la prison les corps d'Agis,
225 av. J.-C. GLÉOMÈNB. 455
4e sa mère et de son aïeule , la crainte même ne fut pas assez puissante pour empêcher les citoyens de témoigner ouvertement la douleur que leur causaient de telles atrocités , et toute la haine qu'ils portaient à Léonidas et à Ampharès. « Jamais, disaient-ils, depuis que les Dorions » habitent le Péloponèse , il ne s'est commis à Sparte de rt forfait aussi cruel et aussi impie. »
Plutarque. — Agis. Trad. d'A. Pierron.
Après la mort d'Agis, son collègue Léonidas régna seul. Celui-ci transmit bientôt après la couronne à son fils Cléomène dont voici le portrait (V. sa mort, page 411). Nous le ferons suivre de quelques pages sur Pliilopcemen qui débuta dans la carrière des armes contre ce même Cléomène.
Portrait de Cléomène.
Cléomène était lui-même leur maître et leur percepteur à tous (vieillards et jeunes gens) : sa vie simple et frugale, exempte de toute recherche, et qui n'avait rien qui le distinguât du moindre des citoyens , était comme un. exemple public de tempérance. Il s'acquit par là un grand crédit et beaucoup de réputation chez les différents peuples de la Grèce ; car ceux des Grecs que leurs affaires appelaient à la cour des autres rois n'admiraient pas tant leurs richesses et leur faste qu'ils n'étaient révoltés de leur fierté, de leur orgueil, et de la dureté avec laquelle ils traitaient ceux qui avaient à leur parler : au contraire, quand ils allaient vers Cléomène, qui n'avait pas moins g»:.'eux et le titre et la dignité de roi , ils ne voyaient là ni robe de pourpre , ni ameublement somptueux , ni lits magnifiques , ni voitures superbes ; ils ne rencontraient point une foule d'ofûciers et de licteurs ; ils ne recevaient point , et souvent à grand'peine , les réponses du prince par des secrétaires ; mais Cléomène lui-même , vêtu d'une robe fort simple, venait au-devant d'eux, les saluait avec bonté, les écoutait, leur parlait toujours avec douceur et humanité, et aussi longtemps qu'ils le désiraient. Ces manières populaires les charmaient, et elles conciliaient tellement à Cléomène leur affection , qu'ils s'en retournaient d'auprès de lui disant qu'il était le seul véritable descendant d'Hercule.
■ Sa table ordinaire , qui était très fi'ugale et vcritaJiîement laconienne , n'était que d(3 trois lilr. : il on [;)•;; lit ajouter deux quand il recevait des ambassuJourô qa àes
456 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
étrangers , et alors ses domestiques la servaient un peu mieux, non en pâtisseries ni en gâteaux recherchés, mais seulement d'une plus grande quantité de viandes et de meilleur vin. Il reprit un jour un de ses amis , pour n'avoir offert à des étrangers , comme dans les repas publics, que du brouet noir et de la galette. « Quand on » traite des étrangers, lui dit-il, ou dans de semblables » occasions , il ne faut pas observer rigoureusement la » discipline de Sparte. » Lorsqu'on avait desservi , il faisait apporter une table à trois pieds , sur laquelle il y avait un cratère de bronze rempli de vin, deux coupes d'argent tenant chacune deux coLyles (1), et quelques tasses, également d'argent, pour ceux des convives qui voulaient boire ; car on n'y forçait personne. Il n'y avait point de musique à sa table, et il n'en était nul besoin : Cléomène égayait les convives , soit par les questions qu'il leur proposait, soit en leur faisant quelque agréable récit. La gravité de ses discours était tempérée par l'agrément ; et son badinage, toujours plein de grâce , n'était jamais souillé par d'indécentes plaisanteries. Il regardait comme injustes et grossiers ces moyens qu'employaient la plupart des rois pour attirer le^ hommes dans leurs filets , en les amorçant par de riches présents ; mais , qu'on gagnât les hommes par la douceur et les grâces de la conversation, rien, à ses yeux, n'était plus beau ni plus digne d'un roi : il pensait avec raison que la plus grande différence qui existe entre un ami et un mercenaire, c'est que l'appât de celui-ci est l'intérêt , tandis que l'attrait de l'autre est l'honnêteté des mœurs et la sagesse des discours.
Pldtarqde. — Cléomène. Trad. d'A Pierron.
§ IV. — Pbllopceinen.
Education et grandes qualités de Philopœmen»
Philopœmen était de Mégalopolis , ville de l'Arcadie , dans le Péloponèse. Il reçut une excellente éducation par les soins de Gassandre, dé Mantinée, qui, après la mort de son père , par reconnaissance pour les services impor-
(1) Deux cotyles font un peu plus d'un demi-litre (A. Pierron).
II* s. J.-C. PHILOPOEMEN. 457
tants qu'il en avait reçus , servit au jeune pupille de tuteur et de gouverneur.
Au sortir de l'enfance, il fut mis entre les mains d'Ecdémus et de Démophane , citoyens de M6galopv>lis , qui avaient été dans l'école d'Arcésilas , fondateur de la nouvelle Académie. Le but de la philosophie, dans ce temps-là, était de porter les hommes à servir leur patrie et de les former par ses préceptes au gouvernement de la république et au maniement des grandes affaires. C'est l'avantage inestimable que procurèrent à Philopœmen les deux I)hilosophes dont nous parlons , par où ils le rendirent le bonheur commun de la Grèce. Aussi , comme on dit que les mères aiment plus leurs derniers enfants qu'elles ont dans un âge avancé, la Grèce , comme ayant enfanté Philopœmen dans sa vieillesse, et après tous les grands personnages qu'elle avait portés , l'aima singulièrement, et se plut à augmenter sa puissance à mesure qu'elle voyait croître sa réputation. Il fut appelé le dernier des Grecs, comme Brutus.dans la suite, le dernier des Romains ; sans doute pour marquer que la Grèce , après Philopœmen , n'avait produit aucun grand homme qui fût digne d'elle.
Ayant pris Epaminondas pour son modèle, il imita admirablement sa prudence à délibérer et à résoudre, son activité et son audace à exécuter , et son parfait désintéressement ; mais pour sa douceur, sa patience, sa modération dans les différends qui naissent ordinairement dans le gouvernement d'un Etat , c'est ce qu'il ne put jamais imiter. Un certain esprit de contention, qui était la suite de son caractère violent et emporté , le rendait plus propre aux vertus guerrières qu'aux vertus politi- <[ues.
Aussi , dès son enfance , il n'aimait que les gens de guerre , et il ne s'appliquait volontiers qu'aux exercices qui pouvaient le rendre propre à cette profession : à combattre armé , à monter à cheval , à lancer le javelot. Et comme il paraissait très bien constitué et très bien formé pour la lutte , et que quelques amis particuliers l'exhortaient à s'y appliquer , il leur demanda si cet exercice des athlètes était propre à faire un bon soldat. Ils ne purent s'empêcher de lui répondre que la vie des athlètes, obligés de garder un régime fixe et réglé, •de prendre de certaines nourritures, et toujours aux mê-
^oS LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
mes heures , et de donner un certain temps au sommeil pour conserver leur embonpoint , qui faisait la plus grande partie de leur mérite; que cette vie, dis-je, était toute différente de celle des gens de guerre , qui sont souvent dans la nécessité de supporter la faim et la soif, le froid et le chaud, et qui n'ont point toujours des heures marquées ni pour la nourriture ni pour le repos. Depuis cette réponse , il eut un souverain mépris pour les exercices athlétiques, ne les jugeant d'aucune utilité pour le bien public et pour l'Etat, et les trouvant dès là peu dignes d'un homme qui a quelque élévation , quelques talents , et quoique amour pour sa patrie.
Dès qu'il fut sorti des mains de ses gouverneurs et de ses maîtres , il se mit dans les troupes que la ville de Mégalopolis envoyait faire des courses dans la Laconie, pour piller et pour en emmener des troupeaux et des esclaves. Et, dans toutes ces courses , il était toujours le premier quand on sortait, et le dernier quand on revenait.
Pendant qu'il n'y avait point de troupes en campagne, il occupait son loisir à se rendre robuste et léger par les exercices de la chasse; ou Lien il s'appliquait h cultiver la terre, car il avait un bel héritage à une lieue de la ville, où il allait tous les jours après son dîner ou après son souper. Le soir, il se jetait sur une méchante paillasse comme l'un de ses esclaves , et passait ainsi la nuit. Le lendemain , à la pointe du jour, il allait avec ses vignerons travailler à la vigne , ou mener la charrue avec ses laboureurs ; après quoi il s'en retournait à la ville , où il vaquait aux alTaires publiques avec ses amis et les ma*» gistrats.
Tout ce qu'il gagnait à la guerre , il le dépensait en chevaux et en armes , ou bien il l'employait à payer la rançon de ceux de ses concitoyens qui avaient été prisonniers. Il tâchait d'augmenter son revenu en mettant ses terres en valeur, qui est le plus juste de tous les gains ; et il ne se contentait pas de s'y arrêter en passant et pour son seul plaisir, mais il y donnait tous ses soins, persuadé qu'il n'y a rien qui convienne plus à un homme de probité et d'honneur que de faire profiter son bien en s'abstenant de celui des autres.
Philopœmen écoutait volontiers les discours des philosophes , et lisait avec plaisir leurs traités ; non pas tous indiff'éremment , mais seulement ceux qui nouvaient
221 av. J.-C. BATAILLE DE SELLASIE. 459
l'aider à faire du progrès dans la vertu. De toutes les grandes idées d'Homère , il ne cherchait et ne retenait que celles qui peuvent aiguiser le courage, et porter aux grandes actions ; et ce poète en est plein, jamais écrivain n'ayant peint la valeur avec des traits si vifs. Pour ce qui regarde les autres lectures , il aimait surtout à lire les traités d'Evangelus qu'on appelle les Tactiques , c'est-àdire l'art de ranger des troupes en bataille, et les histoires de la vie d'Alexandre; car il pensait qu'il fallait toujours rapporter les paroles aux actions , les préceptes à la pratique, estimant peu des lectures qui n'ont pour but que de satisfaire une vaine curiosité, ou de procurer un plaisir rapide et passager.
Quand il avait lu les préceptes et les règles des Tactiques^ il ne faisait nul cas d'en voir les démonstrations par des plans dressés sur des planches; mais il en faisait l'application sur les lieux mêmes en pleine campagne ; car, dans ses marches, il observait exactement la position des lieux hauts et des lieux bas ; toutes les coupures et les irrégularités du terrain ; toutes les différentes formes et figures que les bataillons et les escadrons sont obligés de prendre à cause des ruisseaux, des ravins, des défl.lés, qui les forcent de se resserrer ou de s'étendre ; et après y avoir fait de sérieuses réflexions en lui-même , il en raisonnait avec ceux qui l'accompagnaient.
RoLLiN. — Histoire ancienne^ 1. 17, s. 5.
Cléomène vainquit d'abord Aratus, qui s'était flatté de la jeunesse du roi de Sparte pour lui faire accepter la confédération Achéenne, puis il reprit l'œuvre d'Agis. Plus heureux que lui , il rétablit les lois de Lycurgue et rendit aux siens le caractère guerrier de leurs aïeux (225). Il revint à l'ancien système des conquêtes . et pressa si vivement les Achéens dont il aspirait à avoir le suprême commandement, qu'Aratus, par une basse jalousie, se jeta dans les bras d'Antigone Doson , roi de Macédoine. Ce dernier accourut en Grèce , et arrêta les Spartiates au brillant combat de Sellasie (221).
Bataille de Sellasie.
Enfin , Cléomène et Antigone Doson convinrent d'un commun accord de vider leur querelle dans une bataille: convention nécessaire entre deux capitaines aussi distingués et d'un mérite aussi égal que ceux que la fortune mettait alors en présence. Antigone opposa aux soldats qui occupaient Eva les Macédoniens, armés de boucliers, et les Illyriens , mêlés à eux par manipules , alternativement ,
460 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
SOUS la conduite d' Alexandre, fils d'Acmète, et de Démétrius de Pharos. Derrière les premières troupes, il plaça les Acarnaniens et les Cretois ; à l'arrière-garde se trouvaient deux mille Achéens , en corps de réserve ; enfin il envoya la cavalerie, commandée par Alexandre, prendre place sur les bords du fleuve, en face de l'ennemi, et jeta sur ses flancs mille fantassins achéens et autant de Mégalopolitains. Quant à lui , à la tête des mercenaires et des Macédoniens, il résolut de combattre Gléomène posté sur le mont Olympe. Il forma plusieurs lignes de mercenaires , et derrière eux rangea la phalange macédonienne , divisée en deux parties pressées Tune contre l'autre , le peu d'étendue du terrain lui prescrivant cette disposition. Ordre était donné aux Illyriens d'attaquer la colonne dont ils étaient voisins , lorsqu'ils verraient s'élever un linge du côté du mont Olympe (ils étaient pendant ]a nuit venus se placer, en s'aj^puyant sur le fleuve Gorgyle , au pied même d'Eva). Les Mégalopoli tains et la cavalerie devaient s'ébranler à leur tour dès qu'une robe de pourpre serait agitée dans les airs , près du roi.
Aussitôt que , le moment de l'action arrivé , le signal fut donné aux Illyriens , et que les officiers eurent renouvelé les instructions nécessaires, tous, d'un seul coup, se montrèrent à l'ennemi et commencèrent vigoureusement leur attaque contre la colline. Cependant les soldats armés à la légère , qui se trouvaient mêlés , comme nous l'avons dit, à la cavalerie de Cléomène, voyant les cohortes achéennes découvertes par derrière , les prirent en queue , et jetèrent dans un grand péril les troupes occupées à l'assaut; car elles avaient devant elles Euclide qui les dominait , et sur leurs derrières, les mercenaires qui en étaient venus bravement aux mains. Philopœmen le Mégalopolitain, qui s'aperçut de ce qui se passait, calculant aussitôt les conséquences d'une telle lutte , résolut d'abord d'informer les chefs du péril qui menaçait; puis, comme aucun d'eux ne daignait l'écouter, parce qu'il n'avait passé par aucun commandement, et qu'il était encore eune, il excita le courage de ses concitoyens et se jeta 'lardiment avec eux sur l'ennemi. Grâce à cette diversion, '..es mercenaires qui avaient pris en queue les assaillants eurent à peine entendu le cri de guerre et vu l'action où était engagée la cavalerie , que , laissant là les Illyriens ,
221 av. J.-C. BATAILLE DE SALLASIE. 461
ils reto a nièrent à leur poste prêter main forte aux cavaliers ; dès lors les Illyriens, les Macédoniens et tous ceux qui avaient marché avec eux, libres d'agir, marchèrent, attaquèrent avec un nouveau courage la colline. Ainsi fut dû à Philopœmen l'avantage remporté sur Euclide.
On dit qu'à ce propos Antigone , après la bataille , demanda au chef de la cavalerie , Alexandre , pourquoi il avait livré le combat avant d'avoir reçu le signal; et comme celui-ci protesta que ce n'était pas lui , mais un jeune Mégalopolitain qui avait, contre son gré, engagé la bataille, Antigone reprit que ce jeune homme, en saisissant d'un coup d'œil sûr l'occasion favorable, avait agi en bon général, et lui en jeune homme. Quant à Euclide, en présence des troupes qui s'avançaient contre lui, il négligea tous les avantages que pouvait lui fournir sa position. Il eût fallu que ses soldats, prévenant les Illyriens par une brusque attaque, jetassent le désordre dans leurs rangs, les rompissent, puis fissent une prompte retraite et se retirassent en toute sûreté sur Téminence. Pcir cette manœuvre , ils eussent déconcerté l'ennemi , détruit la supériorité que lui donnaient ses armes et son ordonnance générale, et, secondés par leur excellente position, ils l'eussent facilement mis en déroute. Mais Euclide n'en fit rien, et, comme si la victoire lui était assurée, il suivit un plan tout opposé. Il demeura obstinément sur la colline que tout d'abord il avait occupée , afin d'y attirer les Illyriens aussi loin qu'il était possible, et de les forcer ensuite à fuir au milieu des précipices , et sur un terrain rapide. Or, comme il était vraisemblable , tout le contraire arriva. Les soldats d'Euclide , qui ne s'étaient pas réservé d'espace pour faire un mouvement en arrière , eurent bientôt sur les bras les colonnes ennemies intactes et solides , et ils se virent réduits à combattre sur le sommet même de Téminence. Ecrasés presque aussitôt par la double force des armes et de l'heureuse disposition des Illyriens , qui bientôt les eurent chassés , ils se retirèrent sur le versant du plateau, faute de s'être ménagé assez de terrain pour reculer et changer de place ; et , culbutés de toutes parts , ils opérèrent une retraite qui , sur ces pentes escarpées et rapides , ne pouvait être que désastreuse.
En même temps s'achevait le combat de cavalerie où les Achéens , et surtout Philopœmen , montrèrent une
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indicible valeur : c'était de leur liberté qu'il s'agissait dans cette journée. Philopœmen , en cette occasion , eut son cheval mortellement blessé, et, jeté à pied au milieu de l'ennemi, il reçut une terrible blessure aux deux cuisses (1). Quant aux deux rois, ils engagèrent d'abord la bataille par leurs troupes légères et leurs mercenaires , qui s'élevaient ensemble à environ cinq mille hommes des deux côtés. Combattant soit par fractions , soit en masse , les soldats rivalisèrent de courage en cette affaire dont les princes et les deux armées étaient spectateurs. Mais Gléomène , à la vue des troupes de son frère , réduites à fuir, et de la cavalerie qui, rangée dans la plaine, commençait à plier, eut peur d'être assailli de toutes parts par les Macédoniens, et se crut obligé de renverser les retranchements pour faire sortir par un seul côté du camp toutes ses forces de front. Aussitôt les trompettes rappelèrent les soldats armés à la légère , de l'intervalle qui séparait les deux armées, et les phalanges, poussant un cri , se heurtèrent l'une contre l'autre, les sarisses en main. L'action fat très chaude. Tantôt les Macédoniens lâchaient prise et reculaient au loin devant la valeur des Lacédémoniens , tantôt ceux-ci étaient refoulés par la pesanteur de l'armée macédonienne. Enfin les soldats d' Antigène , les lances serrées les unes contre les autres , fondirent sur les Lacédémoniens, avec cette violence qui est propre à la double phalange, et par cette rude attaque,, chassèrent les Lacédémoniens de leurs retranchements. Tout le reste de Tarmée s'enfuit en désordre ou se fit tuer. Gléomène , suivi de quelques cavaliers , se retira dans Sparte sain et sauf. Dès que la nuit fut venue, il se rendit à Gythium, et comme depuis longtemps tout était préparé pour un prompt embarquement en cas de besoin ,
(1) « Dans ce moment, il fut atteint d'un javelot, qui lui perça en même temps les deux cuisses. La blessure n'était pas mortelle; mais le coup fut si fort que le fer traversa de part en part. Philopœmea fut d'abord arrêté, comuie s'il eut eu les jambes liées, sans pouvoir faire un mouvement; et il était fort difficile, à cause de la courroie du javelot, de le retirer en le faisant repasser par les deux blessures. Ceux qui se trouvaient là n'osaient y toucher : le combat était fort animé; aussi Philopœmen trépignait-il de colère et d'impatience d'agir. A force de remuer les jambes et de les secouer, il brisa le trait par le milieu, et il en fit retirer de la plaie séparément les deux tronçons. Débarrassé ainsi , il mit l'épée à la main ; puis traversant les premiers rangs, il marcha à l'ennemi, et il inspira aux combattants la plus grande ardeur et. l'émulation la plus vive » (Plularque).
183 av. J.-C. MORT DE PHILOPOEMEN. 463
il leva l'ancre et se dirigea, suivi de quelques amis, vers
Alexandrie.
PoLYBE (1). — Eistoire générale, 1. 2, s. 66-69. Trad. de M. F. Bouchot.
La victoire de Sellasie eut pour résultat principal rétablissement de la domination macédonienne en Grèce. Âralus en fut une des premières victimes : Philippe m, qu'il avait appelé à son aide contre les Etoliens, le fit empoisonner. Des lors Philopœmen dirigea toutes les affaires de la ligue achéenne. Il eut à la protéger à la fois contre les attaques des tyrans de Sparte, Machanidas et Nabis ; contre les sourdes menées des Romains encourageant partout les défaillances politiques, et préparant l'œuvre lente mais certaine de la conquête; contre la défection et les hostilités des Messéniens , commandés par Dinocratès, son ennemi personnel. 11 trouva la mort en combattant ces derniers (183).
Mort de Philopœmen.
On chevauchait dans la direction de Messëne, lorsque, près de la colline d'Evandre , on rencontra Dinocratès qui s'avançait. On en vint aux mains , et Dinocratès fut mis en fuite. Sur ces entrefaites, cinq cents hommes, qui gardaient la campagne de Messène , survinrent et chargèrent ; et ceux qui d'abord avaient été battus ne les eurent pas plus tôt aperçus, qu'ils se rallièrent sur les hauteurs. Philopœmen, qui craignait d'être enveloxjpé, et qui voulait épargner le sang de ses cavaliers, se mit en retraite à travers un terrain fort difficile. Il conduisit Tarrière-garde ; et souvent il tournait bride et faisait face aux ennemis , pour attirer sur lui seul tous les efforts. Mais les ennemis n'osaient l'attaquer : ils se contentaient de crier, et de voltiger autour de lui , mais de loin. A force de s'écarter ainsi, pour donner du temps à ses jeunes cavaliers , qu'il faisait défiler un à un , il se trouva , sans le savoir, coupé tout seul au milieu d'une multi-
(1) Polybe naquit k Mégalopolis , vers l'an 203 avant J.-C. Il suivit les leçons et les exemples de l'illustre Philopœmen jusqu'au moment où Paul- Êmilè, vainqueur de Persée, le conduisit prisonnier à Rome. Dans cette ville, il devint l'ami de plusieurs grandes familles qui adoucirent pon infortune , et précepteur de Scipion Emilien, le futur vainqueur de Carthage et de Numance. Nous n'avons que quelques livres de son Histoire universelle, écrite en grec, et consacrée aux événements compris entre le commencement des guerres puniques et la chute de Corinthe ; mais ce que nous en possédons fait vivement regretter la perte de ce qui manque. Polybe est, en effet, un écrivain judicieux, n'admettant que ce qui lui parait authentique , discutant les faits et en tirant toujours des leçons morales, excellant surtout dans les détails militaires. Roilin a dit de lui 'qu'il maniait la plume aussi habilement que l'épée, et qu'il n'était pas moins bon écrivain qu'excellent capiiaine.
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tude d'ennemis. Aucun d'eux pourtant n'osait encore l'assaillir corps à corps ; mais de loin ils Taccablèrent de traits , et ils renfermèrent dans un endroit tout rempli de rochers et de précipices. Là, Philopoemen ne pouvait qu'à grand'peine diriger son cheval, dont il déchirait les flancs à coups d'éperon. Grâce à un exercice continuel, sa vieillesse s'était conservée souple et agile, et elle ne l'eût nullement empêché de se sauver ; mais, ce jour-là, affaibli par la maladie , et brisé de fatigue par la longue route qu'il avait faite , il était appesanti et ne se remuait qu'avec effort ; d'ailleurs son cheval vint à broncher, et le jeta par terre. La chute fut si lourde qu'il en fut étourdi et demeura longtemps sans parler. Les ennemis, le croyant mort , se mirent à le retourner et à le dépouiller. Mais lorsqu'il leva la tête et les regarda, ils se jetèrent sur lui en foule, lui attachèrent les mains sur le dos , et l'emmenèrent enchaîné , en l'accablant d'injures et d'outrages , qu'un homme comme Philopœmen n'eût pu imaginer, même en songe, devoir jamais endurer de la part d'un Dinocratès.
A cette nouvelle, ceux de la ville, saisis d'un transport merveilleux, coururent en masse vers les portes. Cependant, lorsqu'ils virent Philopœmen ainsi traîné en dépit de sa gloire, de ses actions passées et de ses trophées, la plupart éprouvèrent un sentiment de compassion, et s'apitoyèrent sur son sort ; des larmes coulaient ; et l'on prenait en dédain cette puissance humaine à laquelle on ne peut se fier, et qui n'est que néant. Et peu à peu une parole d'humanité se répandit dans la foule : « On ne » doit pas oublier ce qu'il a fait de bien autrefois , et » cette liberté qu'il nous a rendue, en chassant de chez » nous le tyran Nabis. » Il y en avait pourtant quelques» uns qui, pour faire plaisir à Dinocratès, voulaient qu'oa torturât et qu'on fît périr cet homme, comme un ennemi cruel et irréconciliable , et qui serait en outre d'autant plus dangereux pour Dinocratès , s'il échappait après avoir été ainsi par lui outragé et traîné captif. A la fin , on le conduisit dans le souterrain appelé le Trésor, qui ne recevait du dehors ni air ni jour, et qui n'avait point de porte et ne se fermait qu'au moyen d'une grosse pierre. On l'y déposa; et, après avoir roulé la pierre à l'entrée , on plaça à l'entour des hommes armés.
Cependant les cavaliers achéens s'étaient arrêtés dans^
TRAHISON DE CALLICRATÈS. 465
leur luite. Ils s'étaient reconnus ; et, ne voyant Philopœmen paraître nulle part, ils le croyaient mort. Longtemps ils demeurèrent là à l'appeler à grands cris, puis à se reprocher la honte et l'injustice qu'il y avait à eux de se sauver en abandonnant leur général, qui n'avait pas épargné sa vie pour assurer la leur. Ensuite ils partirent tous ensemble ; et, en le cherchant de tous côtés, ils apprirent qu'il était prisonnier, et ils en répandirent la nouvelle par les villes de l'Achaïe. On regarda cet événement comme une grande calamité. On résolut d'envoyer une députation aux Messéniens, pour le redemander, et l'on se prépara à la guerre.
Voilà ce que faisaient les Achéens.
Dinocratës , de son côté , craignant tout délai , qui ne pouvait qu'être salutaire à Philopœmen, voulait prévenir les mesures que prendraient les Achéens. Quand la nuit fut venue, et que la multitude des Messéniens se fut retirée, il ouvrit la prison et il y fit entrer un officier public chargé de porter du poison à Philopœmen, avec ordre de rester auprès de lui , jusqu'à ce qu'il eût achevé de le boire. Philopœmen était couché dans son manteau, non pas endormi, mais en proie à la douleur et à la tristesse. En voyant une lumière , et debout près de lui l'homme qui tenait la coupe de poison , il se releva avec peine , à cause de sa faiblesse, et il se mit sur son séant. Il prit la coupe, et il demanda à l'exécuteur s'il savait quelque chose des cavaliers , et particulièrement de Lycortas. L'homme lui répondit qu'ils avaient échappé pour la plupart. Alors Philopœmen fît un signe de tête ; et regardant cet homme avec douceur : a A la bonne heure ! » dit-il ; du moins nous n'avons pas été malheureux en » tout. » Et, sans ajouter un mot, sans faire entendre un son, il vida la coupe, et il se recoucha. Il ne donna pas beaucoup à faire au poison : sa faiblesse était si grande, qu'il ne tarda pas à s'éteindre.
Plutarque. — Fhilopœmenf Trad. d'A. Pierron.
Trahison de Callicratès.
Peu de mois après la mort de Philopœm.en, les factions se réveillèrent plus ardentes, et la dissolution de la Grèce apparut imminente et inévitable.
Philopœmen seul avait pu , par le crédit de sa gloire
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acquise , et par l'autorité de son nom , contenir les exa-« gérés de toutes les nuances , et faire prévaloir , dans l'assemblée achéenne , une politique à la fois digne et prudente. Il avait réussi à tenir pendant dix ans les partis en équilibre et les Romains en respect. Lui mort , le parti démagogique , auquel il avait imposé silence , releva la tête, surtout dans la Grèce du Nord, et provoqua Persôe, fils de Philippe, à déclarer la guerre aux Romains ; colorant ainsi du prétexte de sa haine contre l'étranger, sa haine encore plus ardente contre tout l'ordre social. En môme temps le parti romain, contre lequel Philopœmen avait si énergiquement lutté , se développa au grand jour dans toutes les cités grecques et dans l'assemblée achéenne , appelant tout haut de ses vœux la domination romaine. A la tête de ce parti , Gallicratès remplaça Aristgenos ; celui-ci n'avait été que faible, et peut-être lâche. Gallicratès fut traître ouvertement, et vendit son pays pour obtenir d'y régner vingt ans.
Il ne faut pas confondre, bien qu'on l'ait fait souvent, la faction de Gallicratès avec le parti aristocratique. Rien ne serait plus injuste envers l'aristocratie grecque, dont le rôle, en ces temps désastreux , accusa parfois l'indécision , le manque d'énergie , mais non la trahison. Elle espérait peu de l'avenir ; cela fit sa faiblesse , et c'est le défaut des sages de manquer souvent de foi. Mais , tout en craignant qu'il ne fallût tôt ou tard subir la loi de l'étranger, elle combattait pourtant, comme Philopœmen lui avait montré à le faire , pour éloigner du moins le jour fatal. Elle connaissait la supériorité immense des forces romaines ; et n'ayant ni l'ignorance, ni l'infatuation du parti démocratique, auquel il était réservé de tuer la Grèce, elle se refusait à engager contre Rome une lutte insensée. Mais elle lui résistait cependant, parla raison , par les remontrances , par les protestations ; au besoin par les prières , tout en tâchant de rester digne. Impuissante à vaincre les légions sur le champ de bataille , oUe s'efforçait de désarmer le sénat par la fermeté de son attitude.
Tel fut le rôle de l'aristocratie , rôle ingrat et sans éclat, mais, après tout, patriotique et sensé. Les hommes de ce parti , qui représente vraiment la nation , que la nation adorait, au dire de Tite-Live, ce sont Philopœmen , Lycortas, et son fils I-^olybe. Ce sont tous ces an-
TRAHISON DE CALUCRATÈS. 467
ciens stratèges, élevés à cette puissance par le libre suffrage de leurs coucitoyeus , avant le jour où la main de Rome s'appesantit sur l'élection. Ce sont tous ces hommes modérés qui furent successivement les victimes du parti romain et du parti démagogique ; déportés sans jugement par l'un, et exilés en Italie ; massacrés plus tard par l'autre en Grèce. Ces hommes avaient exercé les plus hautes magistratures ; leurs familles étaient les plus illustres , leurs biens les plus considérables , leurs noms les plus réputés. S'ils ne forment pas la véritable aristocratie dans la confédération achéenne, à quels signes faut-il reconnaître une aristocratie?
Qu'importe que le parti romain et son chef Callicratès aient prétendu confisquer à leur profit les noms d'aristocrates et de conservateurs ? Les hommes qui venaient d'assassiner Philopœmen et qui allaient déporter Polybe ne pouvaient se qualifier de ce nom que pour faire illusion à leurs contemporains. Mais ceux-ci ne s'y trompèrent pas, et, dédaignant de leur donner aucun nom politique, ils les appelaient avec Polybe : les traîtres, les hommes vendus. Ils n'avaient rien de ce qui constitue une aristocratie véritable , avec ses qualités et ses défauts ; ni la naissance, ni la fortune, ni la grande considération, ni l'influence territoriale, ni l'indépendance du caractère, ni les traditions de famille et de race. Ils furent une oligarchie ; mais depuis quand les mots à^oligarchie et d'aristocratie sont-ils synonymes ? une oligarchie vénale d'ambitieux sans scrupules et sans foi, qui jugeant bien que l'étranger serait désormais le plus fort, se jetèrent dans ses bras, en lui abandonnant tout, patrie, honneur, liberté, à condition qu'il leur permît de faire fortune sur les ruines de la Grèce.
Après tout, telle est la loi fatale des divisions civiles. Elles ne peuvent indéfiniment se prolonger ; le pays le plus solide et le mieux assis n'y saurait résister toujours. Or, deux issues seulement sont possibles : ou l'énergie des gens de bien impose silence aux autres ; ou la domination étrangère impose silence à tout le monde. Il n'y avait plus assez de vertu en Grèce pour que la première solution prévalût.
La trahison de Callicratès éclata pour la première fois dans l'ambassade qui fut députée à Rome , trois ans après la mort de Philopœmen. Callicratès en faisait par-
tie. Il s'agissait de l'éternelle querelle entre Sparte et la ligue ; et le sénat, par lettres, avait enjoint aux Achéens de rétablir dans Lacédémone ceux qu'ils avaient bannis de cette ville. Lycortas avait soutenu devant l'assemblée achéenne qu'on ne pouvait obéir sans s'asservir. Les ambassadeurs furent chargés de porter au sénat les représentations de leurs alliés. Arrivé à Rome, Gallicratès, au lieu de défendre ses concitoyens , accusa violemment le parti qui ne voulait pas condescendre sans réplique aux ordres venus de Rome. A cette lâche flatterie, il donnait à dessein le ton d'une remontrance hardie : « Les Grecs » ne vous obéissent pas, sénateurs. Ils méprisent vos » lettres et vos ordres. Ne vous en prenez qu'à vous-mê- » mes. Dans toutes les cités, il y a deux partis : l'un qui » invoque les traités ; l'autre qui veut qu'on vous obéisse. » Celui-ci est sans influence; et l'autre est tout-puissant. » Mais que le sénat fasse un signe, et tous ceux qui gou- » vernent se tourneront vers les Romains : le peuple » intimidé suivra. S'il vous importe peu que les Grecs » vous désobéissent, continuez au contraire comme vous » avez commencé. »
Les sénateurs applaudirent ; et ce discours , qui leur révélait la vérité sur une situation qu'ils n'avaient osé jusque-là juger si favorable à leurs vues, devint le point de départ d'une politique nouvelle. « Les Romains, dit » Polybe , ne se soucièrent plus de favoriser dans cha- » que cité les plus honnêtes ; mais ceux qui couraient » avec le plus d'empressement au devant de la servi- » tude. »
Le sénat écrivit aux Achéens : « Qu'il serait à souhai- » que tous les magistrats ressemblassent à Gallicratès. » Armé de ce témoignage, Gallicratès revient en Grèce, où l'on ignore le langage qu'il a tenu à Rome ; et où l'on sait seulement qu'il est l'homme que le sénat veut mettre au pouvoir. Jouant un double jeu avec une habileté singulière , il trouble , il égare , il épouvante le peuple , par les éclats de son patriotisme, ému des menaces qu'il prétend avoir entendu proférer contre les Grecs à Rome. On y est vivement irrité contre la confédération achéenne : il faut désarmer la colère des Romains en confiant la direction des affaires à des hommes qui ne leur soient pas suspects ; à des hommes également dévoués à la Grèce et au maintien de l'alliance romaine. Ges menées réus-