TABLEAU DE LA GRÈCE PRIMITIVE
cette dénomination, qui ne prévalut que lentement pour tous les Hellènes à la fois ; c'est ce que prouve surtout Homère. Quoique né longtemps après !a guerre de Troie, il n'a pas compris dans une dénomination générique tous les Hellènes ensemble, pas môme ceux partis delà Phthiotide avec Achille, qui cependant étaient les premiers Hellènes; mais il nomme distinctement dans ses vers les Danaéns, les Argiens, les Achéens. Il n'emploie nulle part le mot barbare, parce qu'alors, selon moi, une seule dénomination, opposée à celle des autres peuples, ne distinguait pas encore les Hellènes. Tous ceux donc qui, considérés isolément, étaient Hellènes, et ceux qui, répandus en dilTérontes villes, entendaient respectivement leur langage, et ceux qui, dans la snifc, furent compris sous la dénomination générale d'Hellènes, ne firent rien d'un commun ollort avant la guerre de Troie ; et môme l'on ne se réunit pour cette expédition que parce qu'on commençait à pratiquer bien plus la mer.
En effort. Mi nos est le plus ancien des souverains que la renommée publie avoir possédé une maiine. La plus grande partie de la mer qu'on appelle maintenant Hellénique recevait ses lois. Il dominait aussi sur les Gyclades : après en avoir chassé les Garions, il fut le premier qui y fonda la pluix;rt des colonies, dont il constitua ses fils chefs suprêmes ; et pour mieux assurer les communications, il purgea probablement, autant qu'il le put, la mer de pirates.
Anciennement ceux des Hellènes ou des Barbares qui étaient sur les côtes, ou qui habitaient les îles , surent à peine communiquer par mer, qu'ils se livrèrent à la piraterie, sous le commandement d'hommes puissants, autant pour leur pi'Opre intérêt que pour procurer de la nourriture aux faibles. Ils attaquaient les petites républiques non fortifiées de murs et dont les citoyens étaient dispersés par bourgades ; ils les saccageaient, et de là tiraient presque tout ce qui était nécessaire à la vie. Cette profession, ioin d'avilir, conduisait plutôt à la gloire. C'est ce dont nous offrent encore aujourd'hui la preuve et des peuples continentaux chez qui c'est un honneur de l'exercer en se conformant à certaines lois, et les anciens poètes, qui, dans leurs poèmes, font demander aux navigateurs qui se rencontrent s'ils ne sont pas des pirates ; ce qui suppose que ceux qu'on interroge ne désavouent
20 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
pas leur profession , et que ceux qui interrogent ne prétendent pas insulter. Même par terre , on se pillait les uns les autres : mœurs anciennes qui subsistent encore dans une grande partie de THellade, chez les Locriens Ozoles, chez les Etoliens, chez les Acarnaniens, et autres peuplades du même continent. De cette antique piraterie est resté chez ces peuples continentaux l'nsage d'être toujours armés.
En effet, sans défense dans leurs habitations, sans sûreté dans les voyages, tous les Hellènes portaient des armes : ainsi que les Barbares, ils s'acquittaient armés des fonctions de la vie commune. Or, cette partie de l'Hellade (qu'habitent les Locriens , les Etoliens et les Acarnaniens) où cet usage est encore en vigueur, nous avertit qu'autrefois il fut commun à tous les Hellènes indistinctement.
Les cités fondées plus récemment à l'époque d'une navigation plus libre, se voyant plus riches, s'établirent sur les rivages mêmes, s'environnèrent de murs, et interceptèrent les isthmes, autant pour l'avantage du commerce, que pour se fortifier contre les voisins. Mais comme la piraterie fut longtemps en vigueur , les anciennes cités , tant dans les îles que sur le continent, furent bâties loin de la mer; car les pirates se pillaient entre eux, n'épargnant pas ceux qui, sans être ou marins ou pirates, habitaient les côtes. Jusqu'à ce jour, ces anciennes cités ont conservé , reculées dans les terres , i^ur habitation primitive.
Les insulaires surtout se livraient à la piraterie : tels les Gariens, qui étaient aussi d'origine phénicienne, et qui occupaient la plupart des îles. En voici la preuve : quand les Athéniens, dans la guerre actuelle (du Péloponèse), purifièrent Délos, et qu'on enleva tous les tombeaux, on remarqua que la plupart des morts étaient des Gariens. On les reconnaissait à la forme de leurs armes ensevelies avec eux, et à la manière dont ils enterrent encore aujourd'hui les morts. Mais quand Minos eut affermi sa marine, la navigation devint pins libre, parce qu'il déporta les malfaiteurs qui occupaient les îles, et que dans la plupart il fonda des colonies. Les habitants des côtes, dès lors plus à portée de s'enrichir, se fixèrent plus volontiers dans leurs demeures, et quelques-uns même, devenus opulents, s'environnèrent de murs.
Xffl' s. aT. J.-C. TEMPS HÉROÏQUES. 21
Epris de l'amour du gain, les faibles supportèrent l'empire des plus forts ; les plus puissants, jouissant d'une grande fortune, se soumirent des cités inférieures. Telles étaient les mœurs publiques, lorsque enfin on partit pour l'expédition de Troie.
THUCYDIDE (1). — Guerre du Féloponèse, 1. 1, ch. 2-8. Traduction de Gail.
§ III. — Temps bérofques.
Caractère général des temps héroïques.
L'ancienne barbarie reparaissait au mépris des lois et des mœurs ; il s'élevait par intervalles des hommes robustes qui se tenaient sur les chemins pour attaquer les passants, ou des princes dont la cruauté froide infligeait à des innocents des supplices lents et douloureux. Mais la nature , qui balance sans cesse le mal par le bien , fit naître, pour les détruire, des hommes plus robustes que les premiers, aussi puissants que les seconds, plus justes que les uns et les autres. Ils parcouraient la Grèce; ils la purgeaient du brigandage des rois et des particuliers ; ils paraissaient au milieu des Grecs comme des mortels d'un ordre supérieur ; et ce peuple enfant, aussi extrême dans sa reconnaissance que dans ses alarmes, répandait tant de gloire sur leurs moindres exploits, que l'honneur
(1) Thucydide naquit dans l'Attique, au bourg d'Halimonte, 471 ans av. J.-C, d'une famille illustre. Il reçut de bonne heure les leçons d'Anaxagore, à qui il dut d'échapper aux funestes influences de son temps. Lorsque la guerre du Péloponèse éclata, il y figura comme général ; mais, n'ayant pas pu empêcher Brasidas de prendre Amphipolis, il fut condamné à un exil qui dura vingt ans (423-403). Il passa tout ce temps dans la Thrace, k Scapté-Hylé, où il possé^ dait des mines considérables , ayant toujours l'œil sur les événements de la grande guerre dont il nous a laissé l'histoire. Il n'avait pas encore commencé son travail à l'âge de quarante ans, et il mourut k soixante et seize, sans l'avoir achevé. Nous ignorons ce qu'il devint après la fin de son exil ; nous ne connaissons pas davantage le lieu de sa mort (395). — L'ouvrago de Thucydide s'arrête au milieu de la vingt et unième année de la guerre du Péloponèse et à son huitième livre. Les événements y sont racontés dans l'ordre chronologique le plus rigoureux, par étés et par hivers. Le récit, jrdinairemeut simple, devient à l'occasion vif, animé, pathétique : il est sobrt- de réflexions, mais il en provoque d'innombrables par le rapprochement constant des effets et des causes, des principes et des faits. Des harangues jetée? çà et là révèlent d'une manière plus spéciale la personnalité de l'auteur , ;élui de l'antiquité peut-être qui (Jonne le plus à apprendre , parce qu'il oblige le plus k réfléchir.
St LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
de le protéger était devenu Tambition des âmes fortes. Cette espèce d'héroïsme, inconnu aux siècles suivants, ignoré des autres nations , le plus propre néanmoins à concilier les intérêts de l'orgueil avec ceux de l'humanité, germait de toutes parts, et s'exerçait sur toutes sortes d'objets. Si un animal féroce, sorti du fond des bois, semait la terreur dans les campagnes, le héros de la contrée se faisait un devoir d'en triompher aux yeux d'un peuple qui regardait encore la force comme la première des qualités, et le courage comme la première des vertus. Les souverains eux-mêmes, flattés de joindre à leurs titres la prééminence du mérite le plus estimé dans leur siècle, s'engageaient dans des combats qui, en manifestant leur bravoure , semblaient légitimer encore leur puissance. Mais bientôt ils aimèrent des dangers qu'ils se contentaient auparavant de ne pas craindre. Ils allèrent les mendier au loin, ou les firent naître autour d'eux ; et comme les vertus exposées aux louanges se flétrissent aisément, leur bravoure, dégénérée en témérité, ne changea pas moins d'objet que de caractère. Le salut des peuples ne dirigeait plus leurs entreprises; tout était sacrifié à des liassions violentes, dont l'impunité redoublait la licence. La main qui venait de renverser un tyran de son trône, dépouillait un prince juste des richesses qu'il avait î'eçues de ses pères, ou lui ravissait une épouse distinguée par sa beauté. La vie des anciens héros est souillée de ces taches honteuses.
Barthélémy (1). — Voyage d'Anacharsis, introduction, 1''^ partie.
(1) Barthélémy (l'abbé) naqnit en 1716, près d'Aubagne, dans la Provence. Il passa trente ans environ ii recueillir et à mettre en ordre les innombrables matériaux de l'ouvrage qui a fait sa gloire : Voyage du jeune Anacharsis en Grèce (1788). Les détails cuiLsacrés dans cette composition importante aux œuvres Hltéraires ont une valeur incontestable. Il n'en est pas de même de la partie artistique, qui est (rtmlant plus faible que le sujet renfermait plus de richesses de toute nature à iMctire en lumière. Malgré ce défaut regrettable, et sans doute aussi malgré le,- v ce.^ d'un plan bâti sur une fiction qui n'eut jamais dû remporter sur une hunne exposition historique, le livre de l'abbé Barthélémy réussit « niervei le ->» fut bientôt traduit dans toutes les langues de l'Europe. Il valut même -i -on auteur d'être admis à l'Académie française (,1789), et dètre nommé, .-v iits Tprès, garde du cabinet des médailles à la bibliothèque. « Le ûtyle 'lil M. Yillemain, paraît brillant; les descriptions, les images y sont répaïahie.- -.ec une profusion qu'on prend pour la vérité grecque. » L'Inlrod action ii l'^L ouvrage est assez développée pour former un excellent. résumé de riiistoin île la Grèce avant Périclès. La date à laquelle se rapporte le voyage supp -se est l'année 363, c'est-à-dire au temps de Philippe, roi de Macédoine.
xm* s. av. J.-C. les argonautes. 23
LITTÉRATURE ET ARTS. — Nous rapportons à ces idées générales, parce que nous n'avons pas étudié à part l'histoire de Persée : 1*» ScDLPTURE : Andromède, de Puget, et statue de Persée au moment où il vient de trancher la tête de Méduse, par Benvenuto Cellini ; 2«» Mdsiqub : Persée, opéra de LuUy (paroles de Quinault) et de Sacchini.
Expédition des Argonautes.
Fils d'Eson , et neveu de Pélias , roi de Thessalie , Jason , qui se faisait distinguer de ceux de son âge par la force du corps et la vivacité de son esprit , ambitionnait d'accomplir quelque entreprise digne de mémoire. Il voyait Persée et d'autres qui, avant lui, en réussissant, contre toute probabilité, dans des expéditions lointaines, avaient acquis, pour prix de leurs travaux éclatants, une gloire immortelle , et il était jaloux de les imiter. Il fit donc part au roi des desseins qu'il avait conçus, et obtint promptement son assentiment, non que Pélias eût le désir de procurer à son neveu l'occasion de s'illustrer, mais il espérait que le jeune guerrier néchapperait pas aux dangers de ces expéditions hasardeuses ; car Pélias, qui n'avait pas d'enfant mâle , craignait que son frère Eson, aidé du secours d'un fils, ne voulût quoique jour tenter de s'emparer de la royauté. Il cacha néanmoins soigneusement ce soupçon, et s'empressant d'offrir à Jason tout ce qui pouvait lui être utile dans une grande ex[)édition, il le confirma dans l'idée d'équiper une flotte pour aller en Colchide à la conquête de la célèbre toison d'or, entreprise véritablement digne de lui. Dans ce temps, la mer eonnue sous le nom de Pont-Euxin ^ environnée de nations barbares et tout à fait sauvages, était ainsi appelée (mer inhospitalière), pour exprimer les moeurs inhospitalières des habitants de ses rivages, qui égorgeaient tous les étrangers que les flots y amenaient. Animé de l'amour de la gloire, Jason connaissait toutes les difficultés de l'entreprise; mais comme il ne la jugeait pas impossible, et qu'il pensait que le succès, étant moins vraisemblable, en deviendrait d'autant plus brillant, il eml)rassa avec ardeur ce projet, et prépara tout pour son exécution.
Jason s'occupa d'abord de faire construii'C, au pied du mont Pélion,un navire qui surpassait par s;i grandeur et par les soins apportés à son équipement, toutes les emiarcations en usage : les hommes alors ne naviguaient
24 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
que sur des barques et de petits bâtiments de transport Ce grand navire excita donc beaucou^p d'étonnement parmi ceux qui furent à portée de le contempler ; et la renommée ayant fait connaître à la Grèce le but de l'entreprise, ainsi que la hardiesse de la construction du bâtiment, tout ce qu'il y avait alors de jeunes gens distingués s'enflamma du désir de prendre part à l'expédition. Jason ayant mis son vaisseau à la mer, 'après l'avoir équipé magnifiquement et pourvu de tout ce qui pouvait être nécessaire dans la traversée, fit choix, parmi ceux qui désiraient s'associer à son dessein, des hommes déjà célèbres par leur valeur , et en reçut sur son bord cinquante-quatre en tout. Les plus remarquables de ces illustres aventuriers sont Castor et Pollux , Hercule , Télamon , Orphée , Atalante fille de Schénée , les fils de Thespius, enfin Jason, auteur du projet, et qui avait pris •la Colchide pour but de sa navigation. On donna au navire le nom d'irgo, tiré, si l'on en croit quelques mythographes, de celui du constructeur Argus, qui s'embarqua sur le bâtiment pour veiller à ses réparations pendant le trajet; mais d'autres prétendent que ce nom d'Argo vient de l'extrême célérité de la marche du navire , les anciens Grecs employant le mot Argos pour signifier la vitesse du mouvement d'un corps. Les Argonautes réunis nommèrent pour leur chef Hercule, qu'ils élurent comme le plus digne, par sa vaillance, de leur commander.
Ils mirent ensuite à la voile, et, après avoir quitté le port d'Iolcos, dépassèrent l'Athos et l'île de Samothrace; mais ils furent surpris dans ces parages par une tempête, qui les jeta sur le cap Sigée en Troade. A peine ils s'étaient remis en mer qu'une nouvelle tempête les assaillit; et comme les principaux d'entre eux désespéraient déjà de leur salut, Orphée, le seul de tous ces navigateurs qui fût initié, fit, pour conjurer Torage, un vœu solennel aux dieux de Samothrace. A l'instant les vents cessèrent de souffler, deux étoiles tombant du ciel vinrent se placer sur la tête des Dioscures (Castor et Pollux) , au grand étonnement des voyageurs , et tous reconnurent qu'ils devaient à une providence particulière des dieux d'échapper au danger qui les menaçait. Aussi depuis, la tradition de cette heureuse délivrance s'étant transmise d'âge en âge, les navigateurs surpris par la tempête sont dans l'usage d'adresser leurs prières aux dieux do
xm* s. av. J.-C. les argonautes. 25
Samothrace, et d'attribuer à rapparition des Dioscures la présence des étoiles que l'on voit quelquefois reposer sur les vaisseaux. Cependant les flots s'étant calmés, les principaux des Argonautes descendirent dans une contrée de la Thrace, dont le roi se nommait Phinée. En quittant la Thrace , ils entrèrent dans le Pont-Euxin , et vinrent aborder on Tauride, n'ayant aucune connaissance des mœurs sauvages de ses barbares babitants , qui étaient dans l'usage de sacrifier à Diane Taurique tous les étrangers arrivant chez eux par mer. C'est dans cette contrée que, plus récemment, Iphigénie, établie prêtresse de la déesse , immolait elle-même les prisonniers qu'on lui amenait. En débarquant dans la Colchide , ils trouvèrent Médée (fille du roi Etes) errant sur le rivage, et elle s'empressa de les instruire de la coutume barbare qui, dans ces lieux, condamnait les étrangers à la mort. Touchés de la générosité de la jeune fille, ils lui découvrirent le dessein qui les amenait , et , de son côté , elle leur apprit tous les dangers que sa piété envers les étrangers lui faisait redouter de la part de son père. Leur situation devenant ainsi également périlleuse pour eux et pour elle, Médée promit de prêter son secours aux Argonautes , jusqu'à ce qu'ils eussent accompli l'entreprise commencée ; et en même temps Jason s'engagea, sous la foi du serment , à épouser Médée et à la tenir pour sa compagne tant qu'il vivrait. Ces engagements pris de part et d'autre, les Argonautes, ayant laissé quelques-uns des leurs à la garde du navire, se mirent en marche sous la conduite de Médée , pour s'emparer de la toison d'or ; mais avant d'aller plus loin, il est à propos de donner ici quelques éclaircissements sur l'histoire de cette toison , afin de ne rien laisser en arrière de ce qu'il est convenable de connaître pour llntelligence de tout le récit.
Si l'on en croit d'anciennes mythologies, Phrixus, fils d'Athamas, pour échapper aux embûches de sa bellemère , s'enfuit de la Grèce avec sa sœur Hellé. L'un et l'autre , protégés sans doute par la bonté des dieux , se rendirent d'Europe en Asie, portés sur un bélier dont la toison était d'or ; mais pendant le trajet , la jeune fille tomba dans la mer, qui depuis fut appelée VHellespont (mer d'Hellé) . Phrixus continua seul sa route, entra dans le Pont-Euxin et fut porté en Colchide , où , après avoir
abordé, il sacrifia, conformément aux ordres de l'oracle, le bélier qui l'avait sauvé , et consacra sa dépouille dans le temple de Mars. Plus tard, Etes, roi de Golchide, apprit par la réponse d'un autre oracle qu'il perdrait la vie lorsque des étrangers , amenés par mer dans le pays , s'empareraient de la toison d'or du bélier. La crainte de ce danger et la cruauté naturelle de son caractère lui firent donc établir en loi que tous les étrangers qui aborderaient dans ses Etats seraient sacrifiés aux dieux, afin que le bruit des usages colchidiens universellement répandu empêchât tout voyageur d'oser mettre le pied dans la contrée. Il fit en même temps enceindre le temple d'un mur, et en confia la garde à des soldats qu'il avait tirés de la Tauride. Ces diverses circonstances ont servi de fondement aux mythes merveilleux que les Grecs ont forgés sur ce sujet. Ils ont dit que des taureaux, qui soufflaient les flammes par les narines , veillaient à la défense du temple , et qu'un dragon était chrargé de la garde de la toison : transformant ainsi, d'après la ressemblance des mots, les soldats Taures en taureaux d'une force extraordinaire , et exprimant la cruauté avec laquelle ces soldats égorgeaient les étrangers par le feu que ces fabuleux taureaux soufflaient de leurs narines. Enfin, ils ont de la même manière converti le gardien de la toison, qui se nommait Dragon^ en un monstre prodigieux appelé du même nom , et semant au loin l'épouvante. C'est à des allégories semblables inventées également chez les Grecs , qu'il faut aussi rapporter tout le merveilleux de l'histoire de Phrixus. En effet, plusieurs écrivains se bornent à dire que Phrixus s'était embarqué sur un vaisseau qui portait à la proue une tête de bélier, et qu'Hellé , souffrant du mal de mer et s'étant penchée sur un des côtés du navire, était tombée dans les flots.
Revenons aux Argonautes. Médée leur servit de guide, et les conduisit au temple de Mars , distant de 70 stades (13 kilomètres environ) de la ville de Sybaris , où le roi des Colchidiens faisait sa résidence. Arrivée aux portes du temple, qui étaient fermées pendant la nuit, elle parla en langue taurique aux gardes ; et au moment où les soldats , reconnaissant la fille du roi , s'empressaient de lui ouvrir , les Argonautes s'élancèrent dans le temple , répée à la main, égorgèrent un grand nombre de barba-
XQI* S. av. J.-C. HERCULE. 27
res , chassèrent de l'enceinte le reste des soldats frappés 'd'étonnement d'une invasion si imprévue, et s'étant emparés de la toison, retournèrent en toute hâte vers leurs vaisseaux. Durant l'action , Médée n'était pas restée oisive ; elle avait fait expirer par ses poisons le dragon qui, toujours éveillé, si l'on en croit la tradition mythologique, embrassait de ses nombreux replis la toison qu'il , était chargé de défendre ; et après cet exploit elle avait suivi Jason sur les bords de la mer. Cependant les soldats taures mis en fuite avaient couru annoncer au roi ce qui venait de se passer. A cette nouvelle, Etes, accompagné de quelques guerriers qui se trouvaient près de lui , se mit à la poursuite des Grecs et les atteignit sur le rivage. Le combat s'engagea immédiatement , et dès le premier choc le roi tua l'un des Argonautes , Iphis , frère de cet Eurysthée qui ordonna les travaux qu'Hercule dut accomplir ; mais ensuite , enveloppé par les ennemis , dont le nombre l'accablait ainsi que les siens , Etes périt luimême de la main de Méléagre. Après la mort du roi, les Grecs encouragés par cet avantage tombèrent avec plus d'ardeur sur les Golchidiens , les mirent complètement en fuite, et en tuèrent le plus grand nombre. Parmi les chefs des Argonautes il y eut plusieurs blessés , Jason , Laërte, Atalante et les Thespiades; mais tous furent guéris en peu de jours par Médée, avec le secours de quelques herbes ou racines qu'elle employa pour les panser. Enfin les Argonautes , après avoir pourvu leur vaisseau de vivres, se remirent en mer.
DiODORE DE Sicile (1). — Bibliothèque historique » 1. 4, s. 40-48, -passim. Traduction de Miot.
LITTÉRATURE ET ARTS. — Poésie : Médée, tragédie d'Euripide, Sénèque, iCorneille, Legouvé ; la Conquête de la toison d'or , tragédie lyrique de Corneille ; les Argonautiques, poëme grec d'Apollonius de Rhodes, ayant inspiré le poëme latin du même titre par Valérius Flaccus. — Peinture : Médée, de Delacroix. — Sculpture : Jason, statue de Thorwaldsen. — Musique : Médée, opéra de Chérubini.
Hercule,
Alcmène, redoutant la jalousie de Junon , exposa son .fils dans un lieu qui porte le nom de champ d'Hercule.
(1) Pour Diodore de Sicile, voir les Lectures historiques, 1. 1, Orient.
Î8 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
Peu de temps après, Minerve, se pT'omenant avec Junon, rencontra l'enfant, et frappée de sa beauté, engagea cette déesse à lui donner le sein ; mais Hercule ayant saisi la mamelle avec une violence bien au-dessus de son âge , Junon, dans la douleur qu'elle éprouva, jeta l'enfant par terre. Minerve le releva , et l'ayant porté à Alcmène , sa mère , lui ordonna de le nourrir. Peu de temps après , Junon envoya deux dragons pour dévorer Hercule au berceau ; mais l'enfant, loin de s'effrayer, saisit avec ses mains le cou des deux reptiles, et les étouffa l'un et l'autre. Les Argiens , ayant eu connaissance de cet acte de force, donnèrent au fils d' Alcmène , qui jusque-là s'était appelé Alcée, le nom d'Héraclès qui signifie gloire de Ju^ non..,
Eurysthée, roi d'Argos, à qui la gloire toujours croissante d'Hercule donnait de l'ombrage , l'appela et lui prescrivit d'exécuter divers travaux. Hercule refusa d'obéir; mais Jupiter l'engagea à partir, et à se soumettre aux ordres d'Eurysthée. Hercule se rendit d'abord à Delphes, et, ayant consulté le dieu sur ce qu'il avait à faire, en reçut pour réponse que la volonté des dieux était qu'il entreprît douze travaux qu'Eurysthée lui commanderait, et qu'après les avoir accomplis, il jouirait de l'immortalité.
En recevant ces ordres rigoureux, Hercule tomba dans un profond abattement ; car d'un côté , il croyait tout à fait indigne de sa valeur de servir en esclave celui qu'il jugeait bien au-dessous de lui, et de l'autre, il regardait comme dangereux, et même comme impossible de désobéir à la fois au plus grand des dieux et à un père. Il était dans cette pénible anxiété, lorsque Junon, soufflant le trouble et la rage dans son âme, le jeta dans un accès de manie furieuse ; et le mal s'aggravant chaque jour, il perdit la raison , à tel point qu'il voulut attenter même aux' jours d'Iolaûs (son neveu). Celui-ci ayant échappé par la fuite , Hercule tourna sa fureur contre les enfants qu'il avait eus de Mégara, et qui se trouvaient alors près de lui : il les tua tous à coups de flèches comme des ennemis ; mais à peine fut-il délivré de sa démence qu'il reconnut sa funeste erreur, et déplora amèrement l'excès de son infortune. Devenu même pour tous un objet de pitié, il resta longtemps renfermé dans sa maison, fuyant l'entretien et la rencontre de tous les hommes. Enfin ,
xm* s. av. J.-C. hercule. 29
avec le temps , sa douleur s'étant calmée , il se décida à s'exposer aux diA^ers périls dont il était menacé, et se rendit près d'Eurysthée, qui, pour le premier de ses travaux, lui donna l'ordre de tuer le lion de Némée.
Cet animal , d'une grandeur énorme , était invulnérable ; ni le fer, ni l'airain , ni les pierres ne pouvaient le blesser, et l'on n'avait à employer pour le vaincre que la force des bras. Il fréquentait , le plus souvent , le territoire situé entre Mycènes et Némée , dans les environs d'une montagne qui a pris le nom de Trétus , ou montagne trouée, parce que vers sa base il se trouvait un souterrain percé des deux côtés, qui servait babituellement de retraite au monstre. Hercule, arrivé sur le lieu, attaqua le lion qui s'enfuit dans sa retraite : le héros l'y suivit, et ayant fermé l'une des bouches de la caverne, se prit avec l'animal corps à corps, et, lui serrant le cou de ses bras nerveux , l'étouffa ; il s'enveloppa ensuite de la peau du lion, qui, étant assez grande pour lui couvrir tout le corps, devint une arme protectrice dans les autres dangers où il se trouva engagé plus tard.
Le second de ses travaux fut de tuer l'hydre de Lerne, qui, sur un seul corps, portait cent cous, terminés chacun par une tête de serpent. Si l'une de ces têtes lui était enlevée , soudain il en renaissait deux autres de la partie coupée. Une telle faculté faisait regarder ce monstre comme invincible, et c'était avec raison, puisque la perte qu'il faisait , loin de l'affaiblir, lui procurait un double accroissement de forces. Hercule imagina cependant un moyen de triompher d'une si grande difficulté, en ordonnant à lolaûs de brûler immédiatement avec un flambeau la partie coupée, afin d'arrêter le cours du sang. Cet artifice réussit ; et Hercule étant ainsi venu à bout de l'hydre, trempa dans la bile du monstre la pointe de ses flèches, pour en rendre les blessures incurables.
Le troisième ordre que reçut Hercule , fut de prendre et d'apporter vivant le sai:glier d'Erymanthe, qui habitait le mont Lampéa en Arcadie : un pareil ordre était extrêmement difficile à exécuter. Il fallait que celui qui combattrait ce sanglier eût assez de présence d'esprit pour saisir le moment favorable , car s'il laissait à l'animal toute sa force , il avait à redouter ses coups de dents ; et s'il le chargeait plus vigoureusement qu'il ne devait le
faire, il pouvait le tuer, et échouer ainsi dans son entreprise. Mais Hercule, ayant ménagé avec une mesure parfaite l'emploi de ses forces pendant le combat , réussit à prendre et à porter le sanglier vivant à Eurysthée , qui , lorsqu'il vit ce monstre sur les épaules d'Hercule , fut saisi d'une telle frayeur qu'il alla se cacher dans un tonneau d'airain. Vers le temps où ces choses se passaient, Hercule eut à combattre contre les Centaures.
Après son combat contre les Centaures, Hercule reçut Tordre d'amener à Eurysthée une biche aux cornes d'or, célèbre par la rapidité de sa course. Dans l'exécution de cette entreprise, l'esprit ne fut pas moins utile à Hercule que la force du corps. Les uns disent qu'il parvint à s'emparer de la biche en la faisant tomber dans un filet ; d'autres , qu'ayant suivi ses traces à la piste , il l'avait surprise pendant son sommeil : enfin , on prétend aussi qu'il l'avait forcée à la course en la poursuivant sans relâche. Quoi qu'il en soit, il mit cette entreprise à fin par son intelligente adresse , sans employer la force et sans courir de dangers.
On lui prescrivit ensuite de chasser les oiseaux du lac Stymphale , et ce fut encore par son habileté et les ressources de son imagination qu'il y réussit. Ces oiseaux, qui s'étaient considérablement multipliés , ravageaient toutes les récoltes des champs voisins; et comme leur nombre était si grand qu'il était impossible de les détruire par la force , il fallait nécessairement recourir à l'adresse et à quelque invention de l'esprit. Hercule imagina donc de faire construire une crécelle d'airain qui produisait un bruit si extraordinaire, qu'elle jeta Tépouvante parmi ces animaux, et la continuité de ce bruit les ayant mis en fuite, le lac en fut entièrement purgé.
Lorsque Hercule eut mis fin à cette entreprise, Eurysthée lui donna l'ordre de nettoyer, sans employer le secours de personne, les étables d'Augéas (ou Augias). Ces étables renfermaient une énorme quantité de fumier, qui s'y était accumulé depuis une longue suite d'années , et Eurysthée n'ordonnait ce travail que pour humilier le héros ; mais celui-ci sut échapper à cette ignominie, et, dédaignant de charger ses épaules d'un si vil fardeau, il fit entrer dans les étables d'Augéas le fleuve Alphée, dont les eaux en leur rapide cours les eurent bientôt purifiées.
Tl avait à peine achevé, qu'il fut obligé d'aller chercher
XIII® s. av. J.-C. HERCULE. 81
en Crète le taureau dont Pasiphaé , suivant ce que l'on rapporte , avait été éprise. Hercule s'embarqua donc et passa dans cette île : secondé par Minos , qui en était le roi, il s'empara du taureau et le conduisit dans le Péloponèse , traversant entre la Crète et le continent un espace de mer considérable, sur le dos de l'animal môme, qui lui servit de vaisseau. A la suite de ce dernier de ses travaux, Hercule institua les jeux Olympiques.
Bientôt après , Eurysthée lui commanda d'enlever les juments de Diomède le Thrace. On avait été contraint , par l'extrême férocité de ces animaux , de leur construire des mangeoires d'airain, et leur force était si grande qu'on ne pouvait les retenir qu'avec des chaînes de fer. On ne leur donnait point pour nourriture les grains ou l'herbe que produit la terre, mais les membres des étrangers qu'un sort malheureux amenait sur ces rivages, et qui leur servaient de pâture. Hercule pour les dompter leur jeta à manger Diomède lui-même ; et les juments, rassasiées de la chair de leur maître , qui les avait accoutumées à cette horrible manière de se nourrir , devinrent traitables. Elles furent conduites à Eurysthée, qui les consacra à Junon.
Hercule, ayant depuis reçu l'ordre de rapporter la ceinture d'Hippolyte, l'une de"s Amazones, entreprit son expédition contre ces femmes (1). Il dirigea la naviga-
(1) « Sur les bords du Thermodon habitait jadis un peuple gouverné par des reines, et chez lequel les femmes partageaient avec les hommes l'autorité et le service militaire. L'une d'elles, qui, revêtue du pouvoir souverain, se distinguait de toutes par sa force et son courage, imagina de former une armée composée entièrement de femmes, et après l'avoir exercée aux travaux de la guerre, s'en servit pour soumettre quelques peuplades limitrophes. Ayant ainsi accru la renommée de ses talents et de sa gloire, elle entreprit de nouvelles expéditions contre d'autres nations voisines ; et le succès couronnant ses entreprises, la vanité s'empara de son esprit -, elle se prétendit la fille du dieu Mars, contraignit les hommes à filer la laine, elles assujétit aux travaux domestiques qui partout ailleurs sont l'occupation des femmes. Elle fit des lois qui attribuaient a son sexe exclusivement toutes les fonctions militaires, et ne laissaient en partage aux hommes que les emplois les plus vils et l'esclavage. Les enfants étaient mutilés au moment de leur naissance : on leur cassait un bras ou une jambe pour les rendre inhabiles à faire la guerre. Quant aux filles . on leur brûlait la mamelle droite , afin que la protubérance du sein ne les gênât pas dans les combats ; et c'est de cet usage que la nation a pris le nom d'Aînazones (qui n'a pas de mamelles). Enfin, cette même reine, si célèbre par les qualités de son esprit et de ses talents militaires , bâtit à l'embouchure du Thermodon , dans le Pont-Euxin , une grande ville nommée Thémiscyre , et y fit élever un inagnique palais. La fille de cette reine lui succéda ; elle se mon-
32 LECTURES D'HISTOraE ANCIENNE. — GRÈCE.
tion de ses vaisseaux sur la mer à laquelle il donna le nom de Pont-Euxin , débarqua à l'embouchure du Thermodon et vint camper dans les environs de la ville de Thémiscyre, où se trouvait le palais de la reine. Il commença par faire la demande de la ceinture qu'il était chargé de rapporter, et cette demande ayant été rejetée, il en vint aux mains avec les Amazones. Parmi celles-ci, les guerrières d'un rang inférieur chargèrent la troupe des soldats qu'Hercule avait amenés à sa suite ; mais les plus illustres des Amazones l'attaquèrent lui-même , et un combat acharné eut lieu. Hercule ayant fait tomber sous ses coups les plus illustres Amazones, et mis en fuite la foule des autres , dont le grand nombre fut égorgé , anéantit entièrement la nation. H choisit seulement parmi les prisonnières Antiope pour en faire présent à Thésée, et rendit la liberté à Mélanippe, en acceptant d'elle, pour rançon , la ceinture qu'il avait demandée.
Eurysthée, pour le dixième des travaux d'Hercule, lui donna l'ordre de s'emparer des vaches de Géryon , qui paissaient dans les champs de l'Ibérie , vers les régions que baigne l'Océan. Hercule considérant qu'une telle entreprise lui coûterait beaucoup de fatigues et demandait de grands préparatifs , équipa une flotte considérable , et réunit une troupe de guerriers dignes de concourir au succès de l'expédition. Il arriva aux bords de l'océan Gaditanique (1), et éleva une colonne sur chacun des deux continents. Il traversa ensuite le détroit avec sa flotte, et débarquant en Ibérie, il attaqua les fils de Chrysaor, qui se trouvaient à la tête de corps d'armée très nombreux , campés à une certaine distance l'un de l'autre. Il défia successivement ces trois chefs , les tua en combat singulier, et après avoir rangé l'Ibérie sous ses lois, il s'empara
tra jalouse d'imiter les grands talents de sa mère et la surpassa en beaucoup de choses. Elle voulut que, dès leur plus tendre enfance, les jeunes filles se livrassent à la chasse, et que chaque jour, pendant un certain temps , elles fussent occupées d'exercices militaires ; elle institua des sacrilices solennels à Mars et à Diane surnommée Tauropole ; elle porta ses armes au delà du Tanaïs, et soumit les peuples de ces contrées jusqu'à la Thrace. Après sa mort, celle qui lui tenait de plus près par la naissance occupa le trône, et sa postérité continua à régner suivant le même ordre de succession. A la suite d'un grand nombre de générations, la renommée de la valeur des Amazones s'étant répandue dans toute la terre habitable , on dit qu'Eurysthée, au nombre de& travaux qu'il prescrivit à Hercule, lui imposa la tâche de s'emparer de l'Amalone Hippolyte » (Diodore de Sicile, 1. 2, s. 45-46). (1) La presqu'île de Gadès, où est actuellement situé Cadix (MiotU
xm' s. av. J.-C. hercule. 33
des fameux troupeaux de vaches qu'il emmena avec lui. — Mais avant d'aller plus loin , puisque nous avons déjà fait mention des colonnes d'Hercule , c'est ici le lieu d'en parler plus en détail. Hercule ayant atteint les extrémités des deux continents de la Libye et de l'Europe, au point où ils touchent à l'Océan , résolut d'y élever ces colonnes comme un monument de son expédition ; et voulant en outre laisser sur ces bords un ouvrage digne d'une éternelle mémoire, on dit qu'il entreprit de prolonger par une immense terrasse les promontoires qui terminaient ces continents, séparés dans l'origine, Tun de l'autre, par un intervalle très considérable. H parvint ainsi à les rapprocher de manière à, rétrécir tellement lo détroit, que les eaux n'étant plus assez profondes , ni le passage assez large, les gros cétacés ne purent depuis pénétrer de rOcéan dans la mer intérieure (Méditerranée) ; et cette entreprise gigantesque assure une gloire immortelle à celui qui l'a exécutée. D'autres, au contraire, prétendent qu'avant l'arrivée d'Hercule les deux continents étaient réunis , que ce fut lui qui, en les séparant, ouvrit le détroit , et permit aux eaux de l'Océan de venir se mêler à celles de notre mer. Chacun peut à cet égard adopter l'opinion qui lui conviendra le mieux.
Hercule ayant terminé le dixième de ses travaux, reçut d'Eurysthée l'ordre de tirer des enfers le chien Cerbère , et de l'amener à la lumière du jour. A l'exemple de ceux qui l'avaient précédé , ce héros descendit aux enfers , et fut accueilli par Proserpine , qui le reconnut pour son frère. Aidé de la faveur de la déesse , il brisa les fers de Thésée et de Pirithotis , enleva le chien Cerbère , après être parvenu miraculeusement à l'enchaîner, et l'exposa aux regards des mortels.
Enfin , obligé , pour le dernier de ses travaux , de rapporter les pommes d'or des Hespérides , Hercule mit à la voile et repassa en Libye. Les mythographes ont, au sujet de ces pommes , des opinions diverses. Les uns disent que, dans des jardins situés ep Libye, il existait autrefois des pommes d'or gardées assidûment par un épouvantable dragon. D'autres affirment que les Hespérides possédaient des troupeaux dont les moutons étaient d'une beauté merveilleuse , et qu'on les avait nommés des moutons d'or, pour exprimer poétiquement cette singulière beauté , comme on a donné à Vénus , à cause de
' 34 LECTURES î)'HT?'iOîn£ AN'CIENNE. — GniiCE.
la grâce infinie de sa figure , le surnom de Dorée. Quelques-uns jjrétendent aussi que ces moutons n'ont été ainsi appelés que de la couleur particulière de leur laine , absolument semblable à celle de l'or, et que le dragon n'était autre que le gardien chargé du soin des troupeaux, homme d'une force de corps extraordinaire, et prêt à massacrer tous ceux qui osaient tenter de lui dérober quelques animaux. Au surplus, chacun est maître d'adopter l'opinion qui lui conviendra le mieux. Quoi qu'il en soit. Hercule tua le gardien, enleva les pommes ou les moutons, les remit à Eurysthée , et ayant ainsi accompli tous les travaux qui lui avaient été imposés, reçut enfin l'immortalité, comme l'avait prédit Apollon...
Arrivé au cap Ceîiée (dans l'Eubée) , Hercule ayant formé le dessein d'offrir un sacrifice, envoya Lichas à Trachis, et le chargea de demander à Déjanire sa tunique et le manteau dont il avait coutume de se revêtir lorsqu'il sacrifiait aux dieux. Déjanire, instruite par Lichas de l'amour que son mari avait conçu pour lole , et désirant le rappeler à elle, eut soin de frotter la tunique qu'elle remit à Lichas avec le philtre que le Centaure lui avait donné en mourant. Lichas, ignorant ce qu'elle avait fait, apporta les vêtements préparés pour le sacrifice ; mais à peine Hercule eut-il revêtu la tunique, que la force du poison mortel dont elle était enduite le fit tomber dans l'état le plus déplorable. Le venin de l'hydre où ses flèches avaient été trempées , et dont sa tunique était imbibée , échauffé par la chaleur du corps, attaqua bientôt les chairs, et excita de si cruelles douleurs que dans le désespoir où elles le jetèrent, Hercule tua son malheureux serviteur Lichas , et après avoir congédié sa troupe , abandonna TEubée pour retourner à Trachis. Là , plus que jamais tourmenté par la violence de la maladie, il se décida à envoyer à Delphes Licymnius et lolaûs consulter Apollon sur ce qu'il avait à faire pour s'en délivrer : cependant Déjanire , frappée die l'excès des maux dont Hercule était atteint , et sa conscience lui reprochant qu'elle seule en était coupable, se donna la mort en s'étranglant. Le dieu consulté répondit à ceux qui l'interrogeaient, qu'ils devaient, au milieu d'une pompe guerrière, porter Hercule sur le mont OEta, et lui dresser dans ce lieu un immense bûcher : pour le reste, ajouta le dieu, il en fallait laisser
ua" B. av. J.-C. thiésiSb. 35
le soin à Jupiter. lolatis et ses compagnons exécutèrent les ordres de l'oracle, et se retirèrent ensuite à l'écart pour observer l'événement. Hercule, ayant perdu toute espérance de guérison , monta sur le bûcher, et pria un de ceux qui étaient à la portée de sa voix, de s'avancer et d'y mettre le feu ; mais aucun n'osait lui obéir. Snfin, Philoctète seul se rendit à ses désirs , alluma le bûcher, et Hercule lui donna en reconnaissance d'un tel service son arc et ses flèches. A l'instant même la foudre tomba du haut des airs , et soudain tout le bûcher devint la proie des flammes. Lorsqu'il fut consumé, lolaûs revint pour chercher et rassembler les os ; mais n'en ayant trouvé aucun, on demeura persuadé qu'Hercule, comme les oracles l'avaient prédit, était passé du séjour des mortels dans celui des dieux.
DiODORE DE Sicile. — Bibliothèque Maiorique, 1. 4, s. 9-38, pussim. Traduction Miot.
LITTÉRATURE ET ARTS. — Poésie : Alceste et Hercule furieux, tragédies d'Euripide : les Trachiniennes , id de Sophocle; Hercule furieuXy Hercule sur l'Œta, id. de Sénèque. — Pi^nture : Hercule enfant, a'Annibal Carraclie; Hercule tuant l'hydre de VErne, combat d'Hercule et d'Acheloûs, le Centaure JSessus enlevant Déjanire, Hercule stir le bûcher par Guido Reni; Combat d'Hercule et d'AcitéloUs, Hercule et Cacus, par le Dominiquin (Zampieri); Hercule combat les Centaures, par Boulogne ; Hercule et Omphale, par Lemoine ; Enlèvement de Déjanire, par Lagrenee ; Hercule et Diomède, do Gros. — Sculpture : Hercule au repos, de Puget; Hercule Farnèse, auteur inconnu; la mort d'Hercule, statuette en marbre par Guillaume Coustou ; Hercule couronné par la gloire ^ bas-relief en marbre de Desjardins. — Musique : Alcestef opéra de Lully (paroles de Quinault) et de Gluck.
Thésée.
Ce prince était fils d'Egée, roi d'Athènes, etd'Ethra, fille du sage Pithée, qui gouvernait Trézène. Il était élevé dans cette ville , où le bruit des actions d'Hercule l'agitait sans cesse ; il en écoutait le récit avec une ardeur d'autant plus inquiète, que les liens du sang l'unissaient à ce héros ; et son âme impatiente frémissait autour des barrières qui la tenaient renfermée , car il s'ouvrait un vaste champ à ses espérances : les brigands commençaient à reparaître ; les monstres sortaient de leurs forêts ; fiercule était en Lydie.
Pour contenter ce courage bouillant, Ethra découvre à son fils le secret de sa naissance ; elle le conduit vers un
IS LECTURES D'Hi-STOIRE ANCIENNE. •— GRÈCE.
rocher énorme et lui ordonne de le soulever : il y trouve une épée et d'autres signes auxquels son père devait le reconnaître un jour. Muni de ce dépôt, il prend la route d'Athènes. En vain , sa mère et son aïeul le pressent de monter sur un vaisseau ; les conseils prudents l'offensent, ainsi que les conseils timides : il préfère le chemin du péril et de la gloire, et bientôt il se trouve en présence de Sinnis. Cet homme cruel attachait les vaincus à des branches d'arbres qu'il courbait avec effort, et qui se relevaient chargées des membres sanglants de ces malheureux. Plus loin , Sciron occupait un sentier étroit sur une montagne, d'où il précipitait les passants dans la mer. Plus loin encore , Procuste les étendait sur un lit , dont la longueur devait être la juste mesure de leur corps, qu'il réduisait ou allongeait par d'affreux tourments. Thésée attaque ces brigands, et les fait périr par les supplices qu'ils avaient inventés.
Après des combats et des succès multipliés, il arrive à la cour de son père , violemment agitée par des dissensions qui menaçaient le souverain. Les Pallantides , famille puissante "d'Athènes, voyaient à regret le sceptre entre les mains d'un vieillard qui, suivant eux, n'avait ni le droit ni la force de le porter : ils laissaient éclater avec leur mépris l'espoir de sa mort prochaine et le désir de partager sa dépouille. La présence de Thésée déconcerte leurs projets ; et dans la crainte qu'Egée, en adoptant cet étranger, ne trouve un vengeur et un héritier légitime , ils le remplissent de toutes les défiances dont une âme faible est susceptible ; mais sur le point d'immoler son fils , Egée le reconnaît et le fait reconnaître à son peuple. Les Pallantides se révoltent : Thésée les dissipe, et vole soudain aux champs de Marathon , qu'un taureau furieux ravageait depuis quelques années ; il l'attaque, le saisit et l'expose, chargé de chaînes, aux yeux des Athéniens , non moins étonnés de la victoire qu'effrayés du combat.
Un autre trait épuisa bientôt leur admiration. Minos, roi de Crète, les accusait d'avoir fait périr son fils Androgée, et les avait contraints, par la force des armes, à lui livrer, à des intervalles marqués, un certain nombre de jeunes garçons et de jeunes filles. Le sort devait les choisir ; l'esclaVage ou la mort, devenir leur partage. C'était pour la troisième fois qu'on venait arracher à de mal-
sm* B. av. J.-C. THÉsÉB. 87
heureux parents les gages de leur tendresse. Athènes était en pleurs ; mais Thésée la rassure. Il se propose de Fafifranchir de ce tribut odieux ; et, pour remplir un si noble projet, il se met lui-même au nombre des victimes, et s'embarque pour la Crète.
Les Athéniens disent qu'en arrivant dans cette île, les enfants étaient renfermés dans un labyrinthe, et bientôt après dévorés par le Minotaure, monstre moitié homme, moitié taureau , issu de Pasiphaé , reine de Crète : ils ajoutent que Thésée, ayant tué le Minotaure, ramena les jeunes Athéniens , et fut accompagné , à son retour, par Ariadne, fille de Minos, qui l'avait aidé h sortir du labyrinthe, et qu'il abandonna sur les rives de Naxos. Les Cretois disent, au contraire, que les otages athéniens étaient destinés aux vainqueurs dans les jeux célébrés en Thonneur d'Androgée ; que Thésée, ayant obtenu la permission d'entrer en lice, vainquit Taurus, général des troupes de Minos , et que ce prince fut assez généreux pour rendre justice, à sa valeur et pardonner aux Athéniens.
Le témoignage des Cretois est plus conforme au caractère d'un prince renommé pour sa justice et sa sagesse : celui des Athéniens n'est peut-être que Tefifet de leur haine éternelle pour les vainqueurs qui les ont humiliés ; mais de ces deux opinions il résulte également que Thésée délivra sa nation d'une servitude honteuse , et qu'en exposant ses jours , il acheva de mériter le trône qui restait vacant par la mort d'Egée.
A peine y fut-il assis, qu*il voulut mettre des bornes à gon autorité, et donner au gouvernement une forme plus stable et plus régulière. Les douze villes de l'Attique, fondées par Cécrops étaient devenues autant de républiques, qui toutes avaient des magistrats particuliers et des chefs presque indépendants : leurs intérêts se croisaient sans cesse, et produisaient entre elles des guerres fréquentes. Si des périls pressants les obligeaient quelquefois de recourir à la protection du souverain, le calme qui succédait à l'orage réveillait bientôt les anciennes jalousies : l'autorité royale, flottant entre le despotisme et l'avilissement, inspirait la terreur ou le mépris ; et le peuple, par le vice d'une constitution dont la nature n'était exactement connue ni du prince ni des sujets, n'avait aucun
38 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
moyen pour se défendre contre l'extrême servitude oit contre l'extrême liberté.
Thésée forma son plan ; et, supérieur même aux petits obstacles, il se chargea des détails de l'exécution, parcourut les divers cantons de l'Attique , et chercha partout à s'insinuer dans les esprits. Le peuple reçut avec ardeur un projet qui semblait le ramener à sa liberté primitive ; mais les plus riches, consternés de perdre la portion d'autorité qu'ils avaient usurpée , et de voir s'établir une espèce d'égalité entre tous les citoyens, murmuraient d'une innovation qui diminuait la prérogative royale : cependant ils n'osèrent s'opposer ouvertement aux volontés d'un prince qui tâchait d'obtenir par la persuasion ce qu'il pouvait exiger par la force , et donnèrent un consentement contre lequel ils se promirent de protester dans des circonstances plus favorables.
Alors il fut réglé qu'Athènes deviendrait la métropole et le centre de l'empire ; que les sénats des villes seraient abolis ; que la puissance législative résiderait dans l'assemblée générale de la nation, distribuée en trois classes, celle des notables , celle des agriculteurs , et celle des artisans; que les principaux magistrats, choisis dans la première, seraient chargés du dépôt des choses saintes et de l'interprétation des lois ; que les différents ordres de citoyens se balanceraient mutuellement, parce que le premier aurait pour lui l'éclat des dignités ; le second, l'importance des services; le troisième, la supériorité du nombre; il fut réglé enfin que Thésée, placé à la tête de la république , serait le défenseur des lois qu'elle promulguerait, et le général des troupes destinées à la défendre.
Par ces dispositions , le gouvernement d'Athènes devint essentiellement démocratique ; et comme il se trouvait assorti au génie des Athéniens, il s'est soutenu dans cet état malgré les altérations qu'il éprouva du temps de Pisistrate. Thésée institua une fête solennelle , dont les cérémonies rappellent encore aujourd'hui la réunion des différents peuples de l'Attique : il fit construire des tribunaux pour les magistrats ; il agrandit la capitale , et l'embellit autant que l'imperfection des arts pouvait le permettre. Les étrangers, invités à s'y rendre, y accoururent de toutes parts , et furent confondus avec les anciens habitants ; il ajouta le territoire de Mégare à l'empire ; il nlaca sur Pisthme de Corinthe une colonne oui
xra* s. av. J.-C. guerre des sept-chefs. 39
séparait l'Attique du Péloponèse, et renouvela près de ce monument les jeux Isthmiques , à l'imitation de ceux d'Olympie, qu'Hercule venait d'établir.
Barthélémy — Voyage d'Anacharsis, introduction, l^" partie.
LITTÉRATURE ET ARTS. — Poésie : Hippolyte porte-couronne, tragédie d'Euripide; Hippolyte , id. de Sénèque: Phèdre, id. de Racine. — Peinture ; le jeune Thésée retrouvant lei armes d'Egée ^ par Brenet; Phèdre et Hippolyte, de Guérin, gravé par Boucher-Desnoyers et Filhol. — ScDLPTdRE : la mort d' Hippolyte, statuette en marbre de Lemoyne; Ariane, de Millet ; Ariadne endormie (au Louvre^ sculpture antique, n»» 238 à 243).
Guerre de Thèbes ou des Sept-chefs,
Laïus, flls et successeur de Labdacus, après avoir perdu et recouvré deux fois la couronne, épousa Epicaste ou Jocaste, fille de Ménécée ; c'est à cet hymen qu'étaient réservées les plus affreuses calamités. L'enfant qui en naîtra, disait un oracle, sera le meurtrier de son père et l'époux de sa mère. Ce fils naquit, et les auteurs de ses jours le condamnèrent à devenir la proie cleG bêtes féroces. Ses cris, ou le hasard, le firent découvrir dans un endroit solitaire. Il fut présenté à la reine de Gorinthe, qui l'éleva dans sa cour sous le nom d'OEdipe , et comme son fils adoptif.
Au sortir de l'enfance, instruit des dangers qu'il avait courus , il consulta les dieux : et leurs ministres ayant confirmé, par leur réponse, l'oracle qui avait précédé sa naissance, il fut entraîné dans le malheur qu'il voulait éviter. Résolu de ne plus retourner à Gorinthe, qu'iJ regardait comme sa patrie, il prit le chemin de la Phocide, et rencontra dans un sentier un vieillard qui lui prescrivit avec hauteur de laisser le passage libre, et voulut l'y contraindre par la force. C'était Laïus : Œdipe se précipita sur lui et le fit périr sous ses coups.
Après ce funeste accident, le royaume de Thèbes et la main de Jocaste furent promis à celui qui délivrerait les Thébains des maux dont ils étaient affligés. Sphinge , fille naturelle de Laïus, s'étant associée à des brigands, ravageait la plaine , arrêtait les voyageurs par des questions captieuses, et les égarait dans les détours du mont Phicée, pour les livrer à ses perfides compagnons (1). Œdipe
(1) On voit par là ce qu'il faut penser du sphinx qui désolait Thèbes, et dont
40 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE,
démêla ses pièges , dissipa les complices de ses crimes , et, en recueillant le fruit de sa victoire, il remplit Fora- Ole dans toute son étendue.
L'inceste triomphait sur la terre ; mais le ciel se hâta d'en arrêter le cours. Des lumières odieuses vinrent effrayer les deux époux. Jocaste termina ses infortunes par une mort violente. Œdipe, à ce que rapportent quelques auteurs , s'arracha les yeux , et mourut dans TAttique , où Thésée lui avait accordé un asile. Mais, suivant d'autres traditions , il fut condamné à supporter la lumière du jour pour voir encore des lieux témoins de ses forfaits ; et la vie, pour la donner à des enfants plus coupables et aussi malheureux que lui. C'étaient Etéocle, Polynice, Antigène et Ismène, qu'il eut d'Euriganée, sa seconde femme.
Les deux princes ne furent pas plus tôt en âge de régner, qu'ils reléguèrent OEdipe au fond de son palais, et convinrent ensemble de tenir, chacun à son tour, les rênes du gouvernement pendant une année entière. Etéocle monta le premier sur ce trône sous lequel l'abîme restait toujours ouvert , et refusa d'en descendre. Polynice se rendit auprès d'Adraste, roi d'Argos, qui lui donna sa fiUd en mariage, et lui promit de puissants secours.
Telle fut l'occasion de la première expédition où le3 Grecs montrèrent quelques connaissances de l'art mili» taire. Jusqu'alors on avait vu des troupes sans soldats inonder tout à coup un pays voisin , et se retirer après des hostilités et des cruautés passagères. Dans la guerre de Thèbes , on vit des projets concertés avec prudence et suivis avec fermeté ; des peuples différents , renfermés dans un même camp , et soumis à la même autorité, opposant un courage égal aux rigueurs des saisons, aux lenteurs d'un siège, et aux dangers des combats journailiers.
Adraste partagea le commandement de l'armée avec Polynice , qu'il voulait établir sur le trône de Thèbes; le brave Tydée, fils d'OEnée, roi d'Etolie; l'impétueux Capanée ; le devin Amphiaraùs ; Hippomédon et Parthénopée. A la suite de ces guerriers, tous distingués par
Œdipe devina l'énigme célèbre de l'homme aux trois âges de la vie. — Snr tout ceci, et en général sur tous les événements des temps héroïques, consulter les traités soéciaux de MvtholoQie.
Xra* 8. av. J.-C. GUERRE DBS SEPT-CHEFS. 41
leur naissance et par leur valeur, parurent, dans un ordre inférieur de mérite et de dignités , les principaux habitants de la Messénie, de l'Arcadie et de l'Argolide.
L'armée , s'étant mise en marche , entra dans la forêt de Némée, où ses généraux instituèrent des jeux qu'on célèbre encore aujourd'hui avec la plus grande solennité. Après avoir passé l'isthme de Corinthe, elJe se rendit en Béotie, et força les troupes d'Etéocle à se renfermer dans les murs de Thèbes.
Les Grecs ne connaissaient pas encore l'art de s'emparer d'une place défendue par une forte garnison .Tous les efforts des assiégeants se dirigeaient vers les portes ; toute l'espérance des assiégés consistait dans leurs fréquentes sorties. Les actions qu'elles occasionnaient avaient déjà fait périr beaucoup de monde de part et d'autre; déjà le vaillant Gapanée venait d'être prépicité du haut d'une échelle qu'il avait appliquée contre le mur, lorsque Etéocle et Polynice résolurent de terminer entre eux leurs différends. Le jour pris , le lieu fixé , les peuples en pleurs, les armées en silence, les deux princes fondirent l'un sur l'autre ; et, après s'être percés de coups, ils rendirent les derniers soupirs sans pouvoir assouvir leur rase. On les porta sur le même bûcher ; et , dans la vue d'exprimer par une image effrayante les sentiments qui les avaient animés pendant leur vie, on supposa que la flamme, pénétrée de leur haine , s'était divisée pour ne pas confondre leurs cendres.
Gréon, frère de Jocaste, fut chargé, pendant la mino» rite de Laodamas, fils d'Etéocle, de continuer une guerre qui devenait de jour en jour plus funeste aux assiégeants et qui finit par une vigoureuse sortie que firent les Thébains. Le combat fut très meurtrier ; Tydée et la plupart des généraux argiens y périrent. Adraste , contraint de lever le siège , ne put honorer par les funérailles ceux qui étaient restés sur le champ de bataille ; il fallut que Thésée interposât son autorité pour obliger Gréon à se soumettre au droit des gens qui commençait à s'introduire.
La victoire des Thébains ne fit que suspendre leur perte. Les chefs des Argiens avaient laissé des fils dignes de les venger. Dès que les temps furent arrivés, ces jeunes princes, connus sous le nom D'Epigones, c'est-àdire SUCCESSEURS, et parmi lesquels on voyait Diomède,
42 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — • GRÈCE.
fils de Tydée, et Sthénélus, fils de Gapanée, entrèrent, à la tête d'une armée formidable , sur les terres de leurs ennemis.
On en vint bientôt aux mains ; et les Thébains, ayant perdu la bataille , abandonnèrent la ville, qui fut livrée au pillage. Thersander, fils et successeur de Polynice, fut tué , quelques années après , en allant au siège de Troie. Après sa mort , deux princes de la même famille régnèrent à Thèbes ; mais le second fut tout à coup saisi d'une noire frénésie, et les Thébains, persuadés que les Furies s'attacheraient au sang d'OEdipe tant qu'il en resterait une goutte sur la terre, mirent une autre famille sur le trône. Ils choisirent , trois générations après, le gouvernement républicain qui subsiste encore parmi eux. Barthélémy. — Voyage d'Anacharsis , introduction, 1'^ partis»
LITTÉRATURE ET ARTS. — Poésie : Œdipe roi, Œddipe à CO' lonne, Antigone, trilogie de Sophocle ; Œdipe, tragédie de Sénèque, de Corneille, de Voltaire; les Sept devant Thèhes, id. d'Eschyle; les Suppliantes, id. d'Euripide; les Frères ennemis, id. de Racine; les Phéniciennes, id. d'Euripide et de Sénèque; Antigone, id. d'Alfieri ; la Thdbaïde, poëme latin de Slace. — Peinture : Œdipe, d'Ingres et de Moreau. — Sculpture : Œdipe enfant rappelé à la vie par le berger qui L'a détaché de l'arbre, groupe en marbre de Chaudet. — Musique : Œdipe à Colonne, opéra de Sacchini.
Guerre de Troie,
Paris vint en Grèce, et se rendit à la cour de Ménélas, où la beauté d'Hélène fixait tous les regards. Aux avantages de la figure le prince troyen réunissait le désir de plaire et l'heureux concours de talents agréables. Ces qualités, animées par l'espoir du succès, firent une telle impression sur la reine de Sparte, qu'elle abandonna tout pour le suivre. Les Atrides voulurent en vain obtenir par la douceur une satisfaction proportionnée à l'offense; Priam ne vit dans son fils que le réparateur des torts que sa maison et l'Asie entière avaient éprouvés de la part des Grecs , et rejeta les voies de conciliation qu'on lui proposait.
A cette étrange nouvelle , des cris tumultueux et sanguinaires, des bruits avant-coureurs des combats et de la mort, éclatent et se répandent de toutes parts. Les nations de la Grèce s'agitent comme nue forêt battue par la tempête. Les rois dont le pouvoir est renfermé dans une seule
1193-1183 av. J.-C. GUERRE DE TROIE. 43
ville , ceux dont l'autorité s'étend sur plusieurs peuples, T possédés également de l'esprit d'héroïsme, s'assemblent à • Mycènes. Ils jurent de reconnaître Agamemnonpour chef de l'entreprise, de venger Ménélas , de réduire Ilium en cendres. Si des princes refusent d'abord d'entrer dans la confédération , ils sont bientôt entraînés par l'éloquence , persuasive du vieux Nestor, roi de Pylos ; par les discours insidieux d'Ulysse, roi d'Ithaque; par l'exemple d'Ajax, de Salamine; de Diomède, d'Argos; d'Idoménée , de Crète; d'Achille, fils de Pelée, qui régnait dans un canton de la Thessalie, et d'une foule déjeunes guerriers, ivres d'avance des succès qu'ils se promettent.
Après de longs préparatifs , l'armée , forte d'environ ^ cent mille hommes, se rassembla au port d'Auiis; et près de douze cents voiles la transportèrent sur les rives de la Troade.
La ville de Troie, défendue par des remparts et des tours, était encore protégée par une armée nombreuse que commandait Hector, fils de Priam : il avait sous lui quantité de princes alliés, qui avaient joint leurs troupes à celles des Troyens. Assemblées sur le rivage, elles présentaient un front redoutable à l'armée des Grecs , qui , après les avoir repoussées, se renfermèrent dans un camp, avec la plus grande partie de leurs vaisseaux.
Les deux armées essayèrent de nouveau leurs forces , et le succès douteux de plusieurs combats fit entrevoir que le siège traînerait en longueur.
Avec de frêles bâtiments et de faibles lumières sur l'art de la navigation, les Grecs n'avaient pu établir une communication suivie entre la Grèce et l'Asie. Les subsistances commencèrent à manquer. Une partie de la flotte fut chargée de ravager et d'ensemencer les îles et les côtes voisines, tandis que divers partis, dispersés dans la campagne, enlevaient les récoltes et les troupeaux Un autre motif rendait ces détachements indispensables. La ville n'était point investie ; et, comme les troupes de Priam la mettaient à l'abri d'un coup de main, on résolut d'attaquer les alliés de ce prince, soit pour profiter de leurs dépouilles, soit pour le priver de leurs secours. Achille portait de tous côtés le fer et la flamme : après s'être débordé comme un torrent destructeur, il revenait avec un butin immense qu'on distribuait à l'armée, avec des esclaves sans nombre que les généraux partageaient entre eux.
44 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
Troie était située au pied du mont Ida, à quelque distance de la mer; les tentes et les vaisseaux des Grecs occupaient le rivage ; l'espace du milieu était le théâtre de la bravoure et de la férocité. Les Troyens et les Grecs , armés de piques, de massues , d'épées , de flèches et de javelots ; couverts de casques, de cuirasses, de cuissards et de boucliers; les rangs pressés, les généraux à leur tête, s^vançaient les uns contre les autres, les premiers avec de grands cris, les seconds dans un silence plus effrayant. Aussitôt les chefs, devenus soldats, plus jaloux de donner de grands exemples que de sages conseils, se précipitaient dans le danger , et laissaient presque toujours au hasard le soin d'un succès qu'ils ne savaient ni préparer ni suivre ; les troupes se heurtaient et se brisaient avec confusion, comme les flots que le vent pousse et repousse dans le détroit de l'Eubée. La nuit séparait les combattants ; la ville ou les retranchements servaient d'asile aux vaincus; la victoire coûtait du sang et ne produisait rien.
Les jours suivants, la flamme du bûcher dévorait ceux gue la mort avait moissonnés; on honoraitleur mémoire par des larmes et par des jeux funèbres. La trêve expirait et l'on en venait encore aux mains.
Souvent, au plus fort de la mêlée, un guerrier élevait sa voix et défiait au combat un guerrier du parti contraire. Les troupes, en silence, les voyaient tantôt se lancer des traits ou d'énormes quartiers de pierre; tantôt se joindre l'épée à la main , et presque toujours s'insulter mutuellement pour aigrir leur fureur. La haine du vainqueur survivait à son triomphe : s'il ne pouvait outrager Te corps de son ennemi et le priver de la sépulture, il tâchait du moins de le dépouiller de ses armes. Mais, dans rinstant, les troupes s'avançaient de part et d'autre , soit pour lui ravir sa proie, soit pour la lui assurer ; et l'action devenait générale.
Elle le devenait aussi lorsqu'une des armées avait trop à craindre pour les jours de son guerrier, ou lorsque luimême cherchait à les prolonger par la fuite. Les circonstances pouvaientjustifier ce dernier parti : l'insulte et le mépris flétrissaient à jamais celui qui fuyait sans combattre, parce qu'il faut dans tous les temps savoir affronter la mort pour mériter de vivre. On réservait l'indulgence T)oui' celui qui ne se dérobait à la supériorité de son ad-
1193-1183 av. J.-C. GUERRE DE TROIE. 45
versaire qu'après l'avoir éprouvé : car, la valeur de ces temps-là consistant moins dans le courage d'esprit que dans le sentiment de ses forces, ce n'était pas une honte de fuir lorsqu'on ne cédait qu'à la nécessité ; mais c'était une gloire d'atteindre l'ennemi dans sa retraite , et de joindre à la force qui préparait la victoire la légèreté qui servait à la décider.
Les association^ d'armes et de sentiments entre deux guerriers ne furent jamais si communes que pendant la guerre de Troie. Achille et Patrocle, Ajax et Teucer , Diomèdeet Sthénélus, Idoménéeet Mérion, tant d'autres héros dignes de suivre leurs traces, combattaient souvent Tun près de l'autre ; et, se jetant dans la mêlée, ils partageaient entre eux les périls et la gloire ; d'autres fois , montés sur un même char, l'un guidait les coursiers, tandis que l'autre écartait la mort et la renvoyait à l'ennemi. La perte d'un guerrier exigeait une prompte satisfaction de la part de son compagnon d'armes : le sang versé demandait du sang.
Cette idée fortement imprimée dans les esprits, endurcissait les Grecs et les Troyens contre les maux sans nombre qu'ils éprouvaient. Les premiers avaient été plus d'une fois sur le point de prendre la ville ; plus d'une fois les seconds avaient forcé le camp malgré les palissades , les fossés, les murs qui le défendaient. On voyait les armées se détruire et les guerriers disparaître : Hector, Sarpédon, Ajax, Achille lui-même avaient mordu la poussière. A l'aspect de ces revers , les Troyens soupiraient après le renvoi d'Hélène, les Grecs après leur patrie : mais les uns et les autres étaient bientôt retenus par la honte et par la malheureuse facilité qu'ont les hommes de s'accoutumer à tout, excepté au repos et au bonheur.
Toute la terre avait les yeux jBxés sur les campagnes de Troie, sur ces lieux où la gloire appelait à grands cris les princes qui n'avaient pas été du commencement de l'expédition. Impatients de se signaler dans cette carrière ouverte aux nations, ils venaient successivement joindre leurs troupes à celles de leurs alliés, et périssaient quelquefois dans un premier combat.
Enfin , après dix ans de résistance et de travaux , après avoir perdu l'élite de sa jeunesse et de ses héros, la ville tomba sous les efforts des Grecs ; et sa chute fit un si
46 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.
grand bruit dans la Grèce, qu'elle sert encore de principale époque aux annales des nations. Ses murs, ses maisons, ses temples réduits en poudre ; Priam expirant au pied des autels, ses fils égorgés autour de lui; Hécube son épouse, Gassandre sa fille, Andromaque veuve d'Hector, plusieurs autres princesses chargées de fers, et traînées comme des esclaves à travers le sang qui ruisselait dans les rues, au milieu d'un peuple entier dévoré par la flamme ou détruit par le fer vengeur ; tel fut le dénouement de cette fatale guerre. Les Grecs assouvirent leur fureur; mais ce plaisir cruel fut le terme de leur prospérité et le commencement de leurs désastres.
Leur retour fut marqué par les plus sinistres revers. Mnesthée, roi d'Athènes, finit ses jours dans l'île de Mélos; Ajax, roi des Locriens, périt avec sa flotte; Ulysse, plus malheureux, eut souvent à craindre le même sort pendant les dix ans entiers qu'il erra sur les flots; d'autres, encore plus à plaindre, furent reçus dans leur famille comme des étrangers revêtus de titres qu'une longue absence avait fait oublier, qu'un retour imprévu rendait odieux. Trahis parleurs parents et leurs amis, la plupart allèrent, sous la conduite d'Idoménée, de Philoctète, de Diomède et de Teucer, en chercher de nouveaux en des pays inconnus.
La maison d'Argos se couvrit de forfaits, et déchira ses entrailles de ses propres mains : Agamemnon mourut assassiné par Glytemnestre son épouse, qui, quelque temps après , fut massacrée par Oreste son fils.
Ces horreurs, multipliées alors dans presque tous les cantons de la Grèce, retracées encore aujourd'hui sur le théâtre d'Athènes, devraient instruire les rois et les peuples et leur faire redouter jusqu'à la victoire même. Celle des Grecs leur fut aussi funeste qu'aux Troyens ; aff'aiblis par leurs efforts et par leurs succès, ils ne purent plus résister à leurs divisions, et s'accoutumèrent à cette funeste idée , que la guerre était aussi nécessaire aux Etats que la paix. Dans l'espace de quelques générations, on vit tomber et s'éteindre la plupart des maisons souveraines qui avaient détruit celle de Priam; et, quatrevingts ans après la ruine de Troie, une partie du Péloponèse passa entre les mains des Héiaclides, ou descendants d'Hercule.
Barthélémy. — Yovaoe d'Anackarsis . introduction. !»■« oartie.