‹ Lectures d'histoire ancienneChapitre 9 sur 70 · ANTIQUITÉS TROYENNES · texte numérisé non relu

ANTIQUITÉS TROYENNES

vingt mille , dont M. Schliemann présente au public les principaux types dans son bel atlas, auquel nous repro-» chons seulement de reproduire, par la photographie, les objets d'après des dessins au lieu des originaux : au point de vue archéologique et scientifique , il y a là une la-« cune fâcheuse et qui permettra aux critiques de formu-* 1er plus sérieusement leurs réserves.

La pierre domine parmi les instruments , et la terre cuite parmi les produits. On a trouvé h Hissarlick tous les instruments de pierre que nous connaissons dans nos musées, mais peut-être plus soignés, plus confortables, si j'ose dire. Les haches et les ciseaux en cuivre ne sont pas rares : on doit noter un très beau bouclier circulaire de ce métal. D'après la quantité des outils destinés au travail des métaux , nous devons croire que les habitants de cette localité se livraient particulièrement à cette industrie. Les outils en os sont très grossiers ; aucun objet de fer n'a été recueilli. On a trouvé quelques lingots d'argent , plusieurs vases en électron , mélange d'or et d'argent, notamment un gobelet travaillé au marteau, représentant des facettes disposées en spirales. Le trésor contenait entre autres pièces principales un grand vase à boire en or, à deux becs , plusieurs autres vases , des colliers, des parures de femme, des bagues, en or ou en argent massif.

Les vases fournis par les quatre couches d'Hissarlick sont au nombre de plusieurs milliers et n'offrent pas , si on ne les observe pas très attentivement, de grandes différences entre eux : ils sont presque tous fabriqués avec la terre argileuse du pays , grossièrement pétrie et de couleur rouge ou jaunâtre ; ceux qui sont faits au tour sont moins soignés que ceux faits à la main. L'ornementation est très simple : les formes sont variées à l'inflni, comme on peut en juger par les deux cents planches de l'atlas de M. Schliemann, depuis les vases capables d^ contenir plusieurs hectolitres jusqucs aux plus petits que l'on puisse imaginer : il y a des bouilloires, des tasses, des godets, des marmites à pieds, des gobelets, des assiettes, des soupières, des terrines, des gourdes, des biberons, des cruches à long bec.

Quelques-unes affectent la forme de la poitrine d'une femme avec les seins et la saillie du gosier : on retrouve •ce modèle dans les noteries anciennes de l'Amérique du

Sud. D'autres sont d'une excessive originalité, et, représentant une figure moitié femme et moitié chouette, semblent évoquer le souvenir d'une divinité, de Minerve, par exemple , si souvent surnommée Glaucopis par Homère. Les vases sont nombreux et très variés, et il faut les rapprocher d'une quantité énorme de petites pierres de diverses grandeurs sur lesquelles les artistes ont tracé plus ou moins habilement des traits rappelant également la chouette. M. Schliemann a recueilli des centaines de petits pesons coniques appelés fusdioles par les Italiens, dont l'usage n'est pas encore connu, et sur lesquels sont figurés les dessins les plus divers empruntés aux règnes végétal, animal, et même au monde sidéral.

Les objets de fantaisie ou de parure sont rares , parce qu'ils offraient moins de résistance à l'action du feu , ce qui explique également le peu de corps humains retrouvés ; les crânes accusent la forme dite dolychocéphale avec l'angle facial droit.

Tel est en peu de mots le sommaire des découvertes de M. Schliemann ; elles révèlent l'existence d'un ville et nous procurent les renseignements les plus abondants et les plus précieux sur les mœurs d'une société bien éloignée de nous. Maintenant nous n'oserions ni combattre ni admettre absolument les conclusions de M. Schliemann, qui voit incontestablement dans l'une des villes superposées sur le mont Hissarlick l'antique cité troyenne.

Nous savons aujourd'hui que ces ruines sont antérieures à l'époque du fer, contemporaine du temps des fusaïoles, en usage bien avant l'âge étrusque primitif, du temps de la poterie lissée. Ces découvertes sont d'une importance extrême au point de vue de l'histoire de l'antiquité. Elles révèlent dans de minutieux détails une civilisation inconnue et d'autant plus curieuse. Voilà le côté positif des fouilles d'Hissarlick. Nous n'oserions aller plus loin , et nous ne croyons pas qu'on puisse se former une certitude plus absolue jusqu'à ce que de nouvelles découvertes viennent corroborer l'opinion qui propose de voir dans les ruines d'Hissarlick les débris de la cité dont le siège a été chanté par Homère.

EDOUARD DE BARTHÉLÉMY. — JournoX Officiel du 12 juin 1874,

:XUI*-IX» B. av. J.-C. MIGRATIONS DES HELLÈNES. 51

g IV. — Migrations des Hellènes, colonie».

La mention du retour des Héraclides qui termine l'extrait sur la guerre de Troie, nous met en plein dans les déplacements multipliés des Hellènes dont nous avons déjà fait connaître l'origine et les mœurs primitives (V. p. 11). — Voici maintenant ce que la tradition rapporte de ces peuples et des colonies •qui se formèrent sous l'influence de leurs migrations en Asie Mineure et dans fa Grande-Grèce.

Hellènes,

Deucalion , qui régna en Thessalie et sous qui arriva le déluge qui porte son nom, eut de Pyrrha, sa femme, deux fils, qui furent Hellen et Amphictyon. Celui-ci ayant chassé d'Athènes Granatis, y régna à sa place. Hellen, si l'on en croit les historiens de sa nation, donna son nom aux Grecs , qui furent depuis appelés Hellènes. Il eut trois fils : Eolus, Dorus et Xuthus.

Eolus, qui était l'aîné, succéda à son père ; et, outre la Thessalie, il eut en partage la Locride et la Béotie. Plusieurs de ses descendants entrèrent dans le Péloponèse avec Pélops, fils de Tantale, roi de Phrygie, qui donna son nom au Péloponèse, et s'établirent dans la Laconie.

La contrée voisine du Parnasse échut à Dorus, et fut appelée de son nom la Doride.

Xuthus, contraint par ses frères, pour quelque mécontentement particulier, de quitter son pays, se retira dans l'Attique, où il épousa la fiile d'Erechthée, roi des Athéniens, dont il eut deux fi] s, Achéus et Ion.

Un meurtre involontaire commis par Achéus l'obligea de se retirer dans le Péloponèse, qui était nommé pour lors Egialée, et dont une partie fut appelée de son nom Achaïe. Ses descendants s'établirent à Lacédémone.

Ion, s'étant signalé par ses victoires, fut appelé par les Athéniens au gouvernement de leur ville , et donna son nom au pays : car les habitants de l'Attique sont aussi appelés Ioniens. Le nombre des citoyens s'accrut à tel point, que les Athéniens se trouvèrent obligés d'envoyer dans le Péloponèse une colonie d'Ioniens, qui communiquèrent aussi leur nom à la contrée qu'ils occupèrent.

Ainsi tous les habitants du Péloponèse, quoique composés de différents peuples , furent tous réunis sous les noms d'Achéens et d'Ioniens.

Les Héraclides , quatre-vingts ans après la prise de Troie, songèrent sérieusement à se remettre en possession

62 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — GRÈCE.

du Péloponèse, qu'ils croyaient leur appartenir de droit. Ils avaient trois chefs principaux , fils d'Aristomaque , savoir: Téinène, Cresphonte et Aristodëme. Celui-ci étant mort, ses deux fils Eurysthène et Proclès prirent sa place. Le succès de leur expédition fut aussi heureux que le motif en paraissait juste, et ils entrèrent en possession de l leur ancien domaine. Argos échut à Témène, la Messénie à Cresphonte , et la Laconie aux deux fils d' Aristodëme.

Ceux des Achéens qui descendaient d'Eolus, et qui jusque-là avaient habité dans la Laconie, en ayant été chassés par les Doriens, qui étaient rentrés dans le Péloponèse avec les Héraclides, s'établirent, après quelques courses, dans le canton de l'Asie Mineure qui depuis fut appelé TEolide , où ils fondèrent Smyrne et onze autres villes. Mais la ville de Smyrne passa dans la suite aux Ioniens. Les Eoliens occupèrent aussi plusieurs villes de Lesbos.

Quant aux Achéens de Mycènes et d' Argos, comme ils se virent contraints d'abandonner leurs pays aux Héraclides, ils s'emparèrent de celui des Ioniens, qui habitaient comme eux dans le Péloponèse. Ceux-ci se réfugièrent d'abord à Athènes , qui était leur patrie originaire , d'où ils partirent quelque temps après sous la conduite de Nilée et d'Androcle, tous deux fils de Codrus, et s'emparèrent de cette côte de l'Asie Mineure qui est entre la Carie et la Lydie , et qui de leur nom fut appelée lonie ; et ils y bâtirent douze villes , Ephèse, Clazomène, Samos, etc.

La puissance des Athéniens, qui avaient alors pour roi Codrus , s'étant fort augmentée par le grand nombre de ceux qui se réfugiaient dans leur pays , les Héraclides crurent devoir s'opposer à leurs progrès , et les attaquèrent. Ceux-ci furent vaincus dans un combat ; mais ils ne laissèrent pas de demeurer maîtres de la Mégaride , où ils bâtirent Mégare , et établirent dans ce pays les Doriens à la place des Ioniens.

Une partie de ces Doriens demeura dans le pays après , la mort de Codrus ; quelques-uns passèrent en Crète : le , plus grand nombre s'établit dans cette partie de l'Asie ' Mineure qui de leur nom a été appelée Doride. Ils y battirent Halicarnasse , Cnide et d'autres villes, et s'établitent dans les îles de Rhodes, de Cos, etc.

RoLLiPi (1). — Histoire ancienne, 1. 5, art. 5. !

(1) Pour RoUin, voir les Lectures historiQues, t. I. Orient. -- On trouvera

xni'-ii* s. av. J.-C. COLONIES de l'asie .mineure. 53

Colonies grecques de l'Asie Mineure.

Environ deux siècles après la guerre de Troie, une colonie d'Ioniens fît un établissement sur les côtes de l'Asie, dont elle avait chassé les anciens habitants. Peu de temps auparavant, des Eoliens s'étaient emparés du pays qui est au nord de l'Ionie, et celui qui est au midi tomba ensuite entre les mains des Doriens. Ces trois cantons forment, sur les bords de la mer, une lisière qui, en droite ligne, peut avoir de longueur mille sept cents stades (64 lieues), et environ quatre cent soixante dans sa plus grande largeur. Je ne comprends pas dans ce calcul les îles de Rhodes, de Gos, de Samos, de Ghio et de Lesbos, quoiqu'elles fassent partie des trois colonies.

Le pays qu'elles occupèrent dans le continent est renommé pour sa richesse et sa beauté. Partout la côte se trouve heureusement diversifiée par des caps et des golfes, autour desquels s'élèvent quantité de bourgs et de villes : plusieurs rivières, dont quelques-unes semblent se multiplier par de fréquents détours, portent l'abondance dans les campagnes. Quoique le sol de l'Ionie n'égale pas en fertilité celui del'Eolide, on y jouit d'un ciel plus serein, et d'une température plus douce.

Les Eoliens possèdent dans le continent onze villes dont les députés s'assemblent en certaines occasions dans celle de Gumes. La confédération des Ioniens s'est formée entre douze principales villes. Leurs députés se réunissent tous les ans auprès d'un temple de Neptune, situé dans un bois sacré, au-dessous du mont Mycale, à une légère distance d'Ephèse (1). Après un sacrifice interdit aux autres Ioniens, et présidé par un jeu' ■ homme de Priène , on délibère sur les affaires de la pi ^ mce. Les états des Doriens s'assemblent au promontoire Triopium. La ville

à la planche V de notre Atlas des Lectures, non seulement la généalogie des Hellènes, mais encore celle de toutes les grandes familles dé ces temps reculés, connaissance si nécessaire pour l'intelligence de l'histoire , de la mythologie et de la littéralure proprement dite.

(1) « Le Pamonium ed un lieu sacré du mont Mycale, que les Ioniens ont dédié en commun à Neptune Héliconien. Il regarde le septentrion. Mycale est on promontoire du continent, lequel s'étend à l'ouest vers Samos. Les Ioniens s'y assemblaient de toutes leurs villes, pour célébrer une fête qu'ils appelaient Panionies » (Uérodote). — V. Lectures historiçiues, 1. 1 ^Orient}.

54 LECTURES d'HISTOIRB ANQENNE. — GRÈCE.

de Gnide, l'île de Gos et trois villes de Rhodes ont seules le droit d'y envoyer des députés.

G'est à peu près de cette manière que furent réglées , dès les plus anciens temps , les diètes des Grecs asiatiques. Tranquilles dans leurs nouvelles demeures, ils cultivèrent en paix de riches campagnes , et furent invités , par la position des lieux , à transporter leurs denrées de côte à côte. Bientôt leur commerce s'accrut avec leur industrie. On les vit dans la suite s'établir en Egypte , affronter la mer Adriatique et celle de Tyrrhénie , se construire une ville en Gorse, et naviguer à l'île de Tartessus, au delà des colonnes d'Hercule.

La ville de Gumes est une des plus grandes et des plus anciennes de l'Eolide. On nous avait peint les habitants comme des hommes presque stupides : nous vîmes bientôt qu'ils ne devaient cette réputation qu'à leurs vertus.

Après avoir passé r iielques jours à Phocée , dont les murailles sont construites en grosses pierres parfaitement jointes ensemble, nous entrâmes dans ces vastes et riches campagnes que THermus fertilise de ses eaux , et qui s'étendent depuis les rivages de la mer jusqu'au delà de Sardes. Le plaisir de les admirer était accompagné d'une réflexion douloureuse. Gombien de fois ont-elles été arrosées du sang des mortels! combien le seront-elles encore de fois! A l'aspect d'une grande plaine, on me disait en Grèce : « G'est ici que, dans une telle occasion, périrent tant de milliers de Grecs ; » en Scythie : « Ges champs , séjour éternel de la paix, peuvent nourrir tant de milliers de moutons. »

Notre route, presque partout ombragée de beaux andrachnés , nous conduisit à l'embouchure de l'Hermus ; et de là nos regards s'étendirent sur cette superbe rade , formée par une presqu'île où sont les villes d'Erythres et de Théos. Au fond de la baie se trouvent quelques petites bourgades , restes infortunés de l'ancienne ville de Smyrne, autrefois détruite par les Lydiens. Elles portent encore le même nom; et si des circonstances favorables permettent un jour d'en réunir les habitants dans une enceinte qui les protège, leur position attirera sans^ doute chez eux un commerce immense. Ils nous firent voir, à une légère distance de leurs demeures, une grotte;

xin'-ix* s. av. J.-C. colonies de l'asie mineure. 55

d'où s'échappe un petit ruisseau qu'ils nomment Mélès. Elle est sacrée pour eux; ils prétendent qu'Homère y composa ses ouvrages.

Dans la rade, presque en face de Smyrne, est l'île de Clazomènes, qui tire un grand profit de ses huiles. Ses habitants tiennent un des premiers rangs parmi ceux de rionie.

Nous dirigeâmes notre route vers le midi. Outre les villes qui sont dans l'intérieur des terres, nous vîmes sur les hords de la mer, ou aux environs , Lébédos , Colophon, Ephèse, Priène, Myus, Milet, lasus, Myndus, Halicarnasse et Gnide.

Les habitants d'Ephèse nous montraient avec regret les débris àa temple de Diane, aussi célèbre par son antiquité que par sa grandeur. Quatorze ans auparavant , il avait été brûlé , non par le feu du ciel , ni par les fureurs de l'ennemi, mais par les caprices d'un particulier nommé Hérostrate, qui, au milieu des tourments, avoua qu'il n'avait eu d'autre dessein que d'éterniser son nom. La diète générale des peuples d'Ionie fit un décret pour condamner ce nom fatal à l'oubli ; mais la défense doit en perpétuer le souvenir ; et l'historien Théopompe me dit un jour qu'en racontant le fait, il nommerait le coupable.

Il ne reste de ce superbe édifice que les quatre murs, et des colonnes qui s'élèvent au milieu des décombres. La flamme a consumé le toit et les ornements qui décoraient la nef. On commence à le rétablir. Tous les citoyens ont contribué; les femmes ont sacrifié leurs bijoux. Les parties dégradées par le feu seront restaurées ; celles qu'il a détruites reparaîtront avec plus de magnificence, du moins avec plus de goût. La beauté de l'intérieur était rehaussée par l'éclat de l'or et les ouvrages de quelques célèbres artistes ; elle le sera beaucoup plus par les tributs de la peinture et de la sculpture , perfectionnées en ces derniers temps. On ne changera point la forme de la statue, forme anciennement empruntée des Egyptiens, et qu'on retrouve dans les temples de plusieurs villes grecques. La tête de la déesse est surmontée d'une tour; deux tringles de fer soutiennent ses mains; le corps se termine en une gaîne enrichie de figures d'animaux et d'autres symboles.

Les Ephésiens ont, sur la construction des édifices pu-

56 LECTURES d'histoire ANCIENNE. — 6RÈCB.

blics, une loi très sage. L'architecte dont le plan est choisi fait ses soumissions et engage tous ses biens. S'il a rempli exactement les conditions du marché , on lui décerne des honneurs. La dépense excède-t-elle d'un quart? le trésor de l'Etat fournit ce surplus. Va-t-elle par delà le quart ? tout l'excédent est prélevé sur les biens de l'artiste.

Nous voici àMilet. Nous admirons ses murs, ses temples, ses fêtes, ses manufactures, ses ports, cet assemblage confus de vaisseaux, de matelots et d'ouvriers qu'agit'e un mouvement rapide. C'est le séjour de l'opulence, des lumières et des plaisirs; c'est l'Athènes de rionie. Doris , fille de l'Océan, eut de Nérée cinquante filles , nommées Néréides, toutes distinguées par des agréments divers ; Milet a vu sortir de son sein un plus grand nombre de colonies qui perpétuent sa gloire sur les côtes de THellespont, de la Propontide et du Pont- Euxin. Leur métropole donna le jour aux premiers historiens, aux premiers philosophes ; elle se félicite d'avoir produit Aspasie. En certaines circonstances, les intérêts de son commerce l'ont forcée de préférer la paix à la guerre : en d'autres, elle a déposé les armes sans les avoir flétries; et de là ce proverbe : « Les Milésiens furent vaillants autrefois. »

Les monuments des arts décorent l'intérieur de la ville ; les richesses de la nature éclatent aux environs. Combien de fois nous avons porté nos pas vers les bords du Méandre , qui , après avoir reçu plusieurs rivières et baigné les murs de ; Jusieurs villes, se répand en replis tortueux au milieu de cette plaine qui s'honore de porter son nom , et se pare avec orgueil de ses bienfaits ! Combien de fois , assis sur le gazon qui borde ses rives fleuries, de toutes parts entourés de tableaux ravissants, ne pouvant nous rassasier ni de cet air, ni de cette lumière dont la douceur égale la pureté, nous sentions une langueur délicieuse se glisser dans nos âmes, et les jeter, pour ainsi dire, dans l'ivresse du bonheur ! Telle est l'influence du climat de l'Ionie; et comme, loin de la corriger, les causes morales n'ont servi qu'à l'augmenter, les Ioniens sont devenus le peuple le plus efféminé et l'un des plus aimables de la Grèce.

Il règne dans leurs idées, leurs sentiments et leurs mœurs, une certaine mollesse qui fait le charme delà

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société; dans leur musique et leurs danses, une liberté qui commence par révolter et finit par séduire. Ils ont ajouté de nouveaux attraits à la volupté, et leur luxe s'est enrichi de leurs découvertes : des fêtes nombreuses les occupent chez eux, ou les attirent chez leurs voisins ; les hommes s'y montrent avec des habits magnifiques , les femmes avec l'élégance de la parure , tous avec le désir de plaire. Et de là ce respect qu'ils conservent pour les traditions anciennes qui justifient leurs faiblesses.

Quand on remonte le Nil depuis Memphis jusqu'à Thèbes, on aperçoit, aux côtes du fleuve, une longue suite de superbes" monuments , parmi lesquels s'élèvent par intervalles des pyramides et des obélisques. Un spectacle plus intéressant frappe le voyageur attentif, qui , du port d'Halicarnasse en Doride , remonte vers le nord pour se rendre à la presqu'île d'Erythres. Dans cette route qui, en droite ligne, n'a que neuf cents stades environ, s'offrent à ses yeux quantité de villes dispersées sur les côtes du continent et des îles voisines. Jamais , dans un si court espace , la nature n'a produit un si grand nombre de talents distingués et de génies sublimes. Hérodote naquit à Halicarnasse , Hippocrate à Gos, Thaïes à Milet, Pythagore à Samos , Parrhasius à Ephèse (1), Xénophanes à Golophon , Anacréon à Téos , Anaxagore à Glazomènes , Homère partout : j'ai déjà dit que l'honneur de lui avoir donné le jour excite de grandes rivalités dans ces contrées. Je n'ai pas fait mention de tous les écrivains célèbres de l'Ionie, par la même raison qu'en parlant des habitants de l'Olympe , on ne cite communément que les plus grands dieux.

De rionie proprement dite, nous passâmes dans la Doride, qui fait partie de l'ancienne Garie. Guide, située près du promontoire Triopium, donna lejour à l'historien Gtésias, ainsi qu'à l'astronome Eudoxe qui a vécu de notre temps. On nous montrait, en passant, la maison où ce dernier faisait ses observations. Un moment après, nous nous trouvâmes en présence de la célèbre Vénus de Praxitèle. Elle est placée au milieu d'un petit temple qui reçoit le jour de deux .portes opposées, afin qu'une lumière douce l'éclairé de toutes parts. Gomment peindre

(1) « Açelles naquit aussi dans cette contrée; à Cos, suivant les uns; à Ephèse, suivant les autres » (Barthélémy).

68 LECTURES D'HISTOffiE ANCIENNE. — GRÈCE.

la surprise du premier coup d'oeil , les illusions qui la suivirent bientôt? Nous prêtions nos sentiments au marbre , nous l'entendions soupirer.

Barteuêlemt. — Voyage d'Anacharsis^ ch. 72.

Les colonies grecques de la Grande-Grèce et de la Sicile , doriennes en majeure partie, furent : Tarente, Sybaris, Crotone, Rhégium, Syracuse, etc. Comme leurs sœurs ioniennes de l'Asie Mineure, elles eurent de bonne heure une grande célébrité due à leur commerce, à leurs richesses, à leurs écoles, — Nous insistons sur Sybaris et Crotone, dont l'histoire nous fournira l'occasion de faire connaître le philosophe Pythagore, le législateur Charondas et rathlète Milon.

Colonies grecques de la Grande-Grèce.

Sybaris était située à dix lieues de Crotone (200 stades), et avait été fondée par les Achéens. Cette ville , dans la suite, devint fort puissante. Elle avait sous sa dépendance quatre peuples voisins et vingt-cinq villes, de sorte qu'elle seule pouvait mettre sur pied trois cent mille hommes. Cette richesse et cette opulence furent bientôt suivies d'un luxe et d'un dérèglement de mœurs qu'on a peine à croire. Les citoyens n'étaient occupés que de festins , d& jeux , de spectacles, de parties de plaisirs et de débauches. Il y avait des récompenses publiques et des marques de distinction pour ceux qui donnaient de plus magnifiques repas, et même pour les cuisiniers qui réussissaient le mieux dans l'art important de faire de nouvelles découvertes pour la bonne chère, et d'inventer de nouveaux raffinements pour satisfaire le goût. La délicatesse et la mollesse étaient portées si loin, qu'on écartait sévèrement de la ville tous les ouvriers qui faisaient trop de bruit en travaillant, et qu'on n'y souffrait point de coqs, de peur que leur chant aigu et perçant ne troublât la douceur du sommeil.

A tous ces maux se joignirent la dissension et la discorde, ce qui causa leur ruine. Cinq cents des plus riches de la ville en ayant été chassés par la faction d'un particulier nommé Télys, se réfugièrent à Crotone. Télys les fit redemander , et sur le refus que firent les Crotoniates de les livrer, déterminés à cette généreuse résolution par ravis de Pythagore (1) qui était alors chez eux, la guerre

(1) « Pythagore était de Samos. Après avoir pai'couru beaucoup de pays et

XI*-VI* 8. av. J.-G. COLONIES DE LA GRANDE-GRÈCE. 59

fut déclarée. Les Sybarites se mirent en campagne avec trois cent mille hommes, les Grotoniates avec cent mille seulement, mais ils avaient à leur tête Milon, ce fameux athlète dont il sera bientôt parlé, qui était couvert d'une peau de lion , et armé d'une massue , comme un autre Hercule. Ceux-ci remportèrent une victoire complète , et firent main basse sur tous les fuyards , de sorte qu'il ne s'en sauva qu'un petit nombre, et leur ville demeura déserte. Environ soixante ans après, les Thessaliens vinrent s'y établir : mais ils n'y demeurèrent pas longtemps en repos et en furent chassés par les Grotoniates. Réduits à cette fâcheuse extrémité , ils implorèrent le secours de Sparte et d'Athènes. Les Athéniens touchés de compassion pour le pitoyable état où ils étaient réduits , après avoir fait proclamer dans le Péloponèse que ceux qui voudraient se joindre à cette colonie pouvaient le faire librement, envoyèrent aux Sybarites une flotte de dix vaisseaux, sous la conduite de Lampon et de Xénocrate. Ils bâtirent une ville près de l'ancienne Sybaris qu'ils appelèrent Thurium. Deux savants illustres, l'un orateur, l'autre historien, se joignirent à cette colonie. Le premier

s'être enrichi l'esprit d'un grand nombre de rares connaissances, il revint dans sa patrie, où il ne fit pas un long séjour, à cause du gouvernement tyrannique qu'il y trouva établi par Polycrate, qui avait néanmoins pour lui tous les égards possibles , et qui faisait de son mérite le cas qu'il devait. Mais l'étude des sciences» et surtout de la philosophie, ne peut guère s'accorder avec la servitude, même la plus douce et la plus honorable. Il passa donc en Italie, et fit sa demeure ordinaire à Crotone, à Métaponte, à Héraclée, à Tarente.

» Tout le pays se ressentit bientôt de la présence de ce grave philosophe. Le goût de l'étude et l'amour de la sagesse s'y répandirent presque généralement en fort peu de temps. On accourait de toutes les villes voisines pour voir Pythagore, pour l'entendre, et pour profiter de ses salutaires avis. Tous les princes du pays se faisaient un plaisir et un honneur de l'avoir chez eux, de s'entretenir avec lui, et de prendre de ses leçons sur la manière de gouverner sagement les peuples. Son école devint la plus célèbre qui eût encore été. Il n'avait pas moins de quatre à cinq cents disciples. Avant que de les admettre dans ce rang, il les éprouvait dans une espèce de noviciat qui durait cinq ans, et pendant tout ce temps-là il les condamnait à un rigoureux silence , parce qu'il voulait qu'ils fussent instruits avant que de parler... Ses disciples avaient un grand respect pour tout ce qui sortait de sa bouche, et, sans autre examen, il suffisait qu'il eût parlé pour se faire croire; et pour assurer que quelque chose était vrai, ils avaient coutume de s'exprimer ainsi : Le maître Va dit : AOtoç ëça. C'était porter trop loin la déférence et la docilité, que de renoncer ainsi à tout examen, et de faire le sacrifice absolu de sa raison et de ses lumières ; sacrifice qui n'est dû qu'à la seule autorité divine, infiniment supérieure à toute notre raison et à toutes nos lumières, et qui a droit, par conséquent, de leur imposer la loi et de leur parler en souveraine » (RoUiu). — On place vers 520 av. J.-C. la fondation de l'Institut de Pythagore.

60 LECTURES d': : ;OIRE ANdENNE. — ORÈCB.

était Lysias , âgé pour lors seulement de quinze ans. Il demeura, à Thurium jusqu'au malheur arrivé aux A.théniens dans la Sicile, et passa pour lors à Athènes. Le second était Hérodote. Quoiqu'il fût natif d'Halicarnasse , ville de Carie, il fut pourtant censé être de Thurium ^ parce qu'il s'y établit avec cette colonie.

La division se mit bientôt dans la ville à l'occasion des nouveaux habitants , que les autres voulaient priver de toutes les charges et de tous les privilèges. Mais comme ils étaient en bien plus grand nombre, ils chassèrent tous les anciens Sybarites et demeurèrent seuls maîtres de la ville. Soutenus par l'alliance qu'ils firent avec les Crotoniates, ils devinrent en peu de temps fort puissants;, et ayant établi dans leur ville le gouvernement populaire, ils en distribuèrent les citoyens en dix tribus, auxquelles ils donnèrent les noms des différents peuples d'où ils étaient sortis.

Alors ils ne songèrent plus qu'à affermir leur gouveiv nement par de sages lois , et pour cet effet ils choisirent entre eux Gharondas, élevé dans l'école de Pythagore, qu'ils chargèrent du soin de les dresser. J'en rapporterai ici quelques-unes.

Il condamna les calomniateurs à être conduits par toute la ville couronnés de bruyère, comme les plus méchants de tous les hommes : ignominie à laquelle le plus souvent ils ne pouvaient survivre. La ville, délivrée de cette peste, recouvra le repos et la tranquillité. Les calomniateurs sont en effet la source la plus ordinaire des troubles publics et particuliers , et , selon la remarque de Tacite , trop épargnés dans la plupart des Etats.

Il établit une loi toute nouvelle contre une autre sorte de peste et de contagion , qui est , dans une république , la cause ordinaire de la corruption des mœurs : en donnant action contre ceux qui se lieraient d'amitié et de commerce avec les méchants, et les condamnant à une amende considérable.

Il voulut que tous les enfants des citoyens fussent instruits dans les belles-lettres, dont l'effet propre est de polir et de civiliser les esprits, d'inspirer des mœurs douces, et de porter à la vertu : ce qui fait le bonheur d'un Etat, et est également nécessaire à tous les citoyens. Dans cette vue, il stipendia des maîtres publics, afin que l'in-

X1*-VI* 8. av. J.-C. COLONIES DE LA GRANDE-GRÈCB. 6i

struction étant gratuite, pût devenir générale. Il regardait l'ignoranco comme le plus grand des maux , et la source de tous les maux.

Au lieu de punir de mort les déserteurs, et ceux qui quittaient leur rang et fuyaient dans le combat, il se contenta de les condamner à paraître pendant trois jours dans la ville revêtus d'un habit de femme ; espérant que la ' crainte d'une telle honte ne produirait pas moins d'effet que celle de la mort ; et d'ailleurs , voulant donner lieu à ces lâches citoyens de réparer et de couvrir leur faute dans la première occasion.

Pour empêcher que ses lois ne fussent abrogées avec trop de facilité et de témérité , il imposa une condition bien dure et bien hasardeuse à ceux qui proposeraient d'y faire quelque changement. Ils devaient paraître dans l'assemblée publique avec une corde au cou ; et si le changement proposé ne passait point, être étranglés surle-champ. Dans toute la suite du temps il n'arriva que trois fois de proposer de tels changements, et ils furent acceptés.

Gharondas ne survécut pas longtemps à ses lois. Rêvenant un jour de poursuivre des voleurs, et trouvant la ville en tumulte, il entra tout armé dans l'assemblée, ce qu'il avait défendu par une loi expresse. Un particulier lui reprocha qu'il violait lui-même ses lois : « Non, dit-il, je ne les viole point, mais je les scellerai de mon sang; » et snr-le-champ il se tua de son épée.

Nous avons vu l'athlète Milon à la tête d'une armée remporter une fort grande victoire. Mais il était encore plus célèbre par sa force athlétique que par son courage guerrier. On le surnommait le Crotoniate^ du nom de Grotone, sa patrie.

Pausanias dit que Milon fut sept fois victorieux aux jeux Pythiens, une fois étant enfant; qu'il remporta six victoires aux jeux Olympiques, toutes à la lutte, l'une desquelles lui fnt adjugée aussi pendant son enfance, et que s'étant présenté une septième fois à Olympie pour la lutte, il ne put y combattre faute d'antagoniste. Il empoignait une grenade, de manière que, sans l'écraser, il la serrait suffisamment pour la tenir malgré les efforts de ceux qui tâchaient de la lui arracher. Il se tenait si ferme sur un disque qu'on avait huilé pour le rendre plus

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glissant, qu'il était impossible de l'y ébranler. H ceignait sa tête d'une corde, comme d'un diadème; après quoi, retenant fortement son haleine , les veines de sa tête s'enflaient jusqu'au point de rompre la corde. Lorsque , apppuyant son coude sur son côté , il présentait la main droite ouverte, les doigts serrés l'un contre Tautre, à l'exception du pouce qu'il élevait, il n'y avait force d'homme qui pût lui écarter le petit doigt des trois autres.

Tout cela n'était dans Milon qu'une vaine et puérile ostentation de ses forces : le hasard lui fournit une occasion d'en faire un usage bien plus louable. Un jour qu'il écoutait les leçons de Pythagore (car il était l'un de ses disciples les plus assidus), la colonne qui soutenait le plafond de la salle où l'auditoire était assemblé , ayant été tout d'un coup ébranlée par je ne sais quel accident, il la soutint lui seul, donna le temps aux auditeurs de se retirer, et après avoir mis les autres en [sûreté , il se sauva luimême.

Ce qu'on raconte de la voracité des athlètes est presque incroyable. Celle de Milon était à peine rassasiée de vingt mines (ou livres) de viande, d'autant de pain, et de trois congés de vin en un jour (trente livres ou quinze pintes). Athénée rapporte qu'une fois ayant parcouru toute la longueur du stade 'portant sur ses épaules un taureau de quatre ans, il l'assomma d'un coup de poing, et le mangea tout entier dans la journée. Je passe volontiers le reste à Milon : mais y a-t-il la moindre vraisemblance qu'un homme puisse manger seul un bœuf entier en un jour?

On dit que Milon, dans son extrême vieillesse, voyant les autres athlètes s'exercer à la lutte, et considérant ses bras autrefois si robustes, mais que l'âge avait extrêmement affaiblis , s'écria en pleurant : c Ah ! maintenant ces bras sont morts. »

Cependant il oublia ou se dissimula à lui-même son affaiblissement ; et la confiance en ses forces , qu'il conserva jusqu'à la fin , lui devint fatale. Ayant trouvé en son chemin un vieux chêne entr'ouvert par quelques coins qu'on y avait enfoncés à force, il entreprit d'achever de le fendre avec ses mains. Mais comme l'effort qu'il fit pour cela eut dégagé les coins, ses mains se trouvèrent prises et serrées par le ressort des deux parties de l'arbre

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qui se rejoignirent : de manière que, ne pouvant se débarrasser, il fut dévoré par les loups.

RoLLiN. — Eistoire ancienne, 1. 7, ch. 2, s. 2.

LITTÉRATURE ET ARTS. — Sculpture : Milon dévoré par un lion, de Puget; Milon de Crotone voulant séparer Les deux moittés d'un tronc d'arhre entrouvert^ statuette en marbre par Ednae Dumont. — Numismatique i^Magnifiques médailles grecques de l'Italie méridionale et de la Sicile : didracbmes, statères d'or, etc.

I V. •» Instltatlon» commune* aux peuple* de Ui fibPdoSb

Religion,

Alors se forma cette philosophie, ou plutôt cette religion qui subsiste encore parmi le peuple : mélange confus de vérités et de mensonges, de traditions respectables et de fictions riantes : système qui flatte les sens et révolte l'esprit ; qui respire le plaisir en préconisant la vertu, et dont il faut tracer une légère esquisse , parce qu'il porte l'empreinte du siècle qui l'a vu naître.

Quelle puissance a tiré l'univers. du chaos? L'être infini, la lumière pure, la source de la vie ; donnons-lui le plus beau de ses titres , c'est l'amour même , cet amour dont la présence rétablit partout l'harmonie, et à qui les hommes et les dieux rapportent leur origine.

Ces êtres intelligents se disputèrent l'empire du monde ; mais, terrassés dans ces combats terribles, les hommes furent pour toujours soumis à leurs vainqueurs.

La race des immortels s'est multipliée ainsi que celle des hommes. Saturne, issu du Ciel et de la Terre, eut trois fils qui se sont partagé le royaume de l'univers : Jupiter règne dans le ciel, Neptune sur la mer, Pluton dans les enfers, et tous trois sur la terre : tous trois sont environnés d'une foule de divinités chargées d'exécuter leurs ordres.

Jupiter est le plus puissant des dieux , car il lance la foudre : sa cour est la plus brillante de toutes ; c'est le séjour de la lumière éternelle; et ce doit être celui du bonheur, puisque tous les biens de la terre viennent du ciel.

On implore les divinités des mers et des enfers en certains lieux et en certaines circonstances ; les dieux célestes, partout et dans tous les moments de la vie : ils sur-

64 LECTURES D'fflSTOraE ANCIENNE. — GRECE.

Sâssent les autres en pouvoirs, puisqu'ils sont au-dessus e nos têtes , tandis que les autres sont à nos côtés ou sous nos pieds.

Les dieux distribuent aux hommes la vie, la santé, les richesses, la sagesse et la valeur. Nous les accusons d'être les auteurs de nos maux : ils nous reprochent d'être malheureux par notre faute. Pluton est odieux aux mortels, parce qu'il est inflexible. Les autres dieux se laissent toucher par nos prières, et surtout par nos sacrifices, dont l'odeur est pour eux un parfum délicieux.

S'ils ont des sens comme nous , ils doivent avoir les mêmes passions. La beauté fait sur leur cœur l'impression qu'elle fait sur le nôtre. On les a vus souvent chercher sur la terre des plaisirs devenus plus vifs par l'oubli de la grandeur et l'ombre du mystère.

Les Grecs, par ce bizarre assortiment d'idées, n'avaient pas voulu dégrader la divinité. Accoutumés à juger d'après eux-mêmes tous les êtres vivants, ils prêtaient leurs faiblesses aux dieux , et leurs sentiments aux animaux sans prétendre abaisser les premiers ni élever les seconds.

Quand ils voulurent se former une idée du bonheur du ciel , et des soins qu'on y prenait du gouvernement de l'univers, ils jetèrent leurs regards autour d'eux et dirent :

Sur la terre , un peuple est heureux lorsqu'il passe ses jours dans les fêtes ; un souverain, lorsqu'il rassemble à sa table les princes et les princesses qui régnent dans les contrées voisines; lorsque de jeunes esclaves, parfumées d'essences, y versent le vin à pleines coupes , et que des chantres habiles y marient leurs voix au son de la lyre : ainsi, dans les repas fréquents qui réunissent les habitants du ciel, la jeunesse et la beauté, sous les traits d'Hébé, distribuent le nectar et l'ambroisie , les chants d'Apollon et des Muses font retentir les voûtes de l'Olympe et la joie brille dans tous les yeux.

Quelquefois Jupiter assemble les immortels auprès de son trône : il agite avec eux les intérêts de la terre de la même manière qu'un souverain discute avec les grands de son royaume les intérêts de ses Etats. Les dieux proposent des avis différents, et pendant qu'ils les soutiennent avec chaleur, Jupiter prononce, et tout rentre dans le silence.

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