‹ Lectures en famille, ou Les soirées d'hiverChapitre 4 sur 12 · LA JEUNE FLEURISTE · texte numérisé non relu

LA JEUNE FLEURISTE

Sur les bords rians du lac de Genève , à quelques lieues de cette jolie ville, existait, il y a plusieurs années, une jeune fille âgée à peine de douze ans, dont on admirait dans tout le voisinage la piété filiale! Elle succomba avant son quatorzième printemps, sous le poids d'une

douleur aussi vraie qu'énergique, douleur dont l'adolescence, l'âge viril même, offrent rarement un exemple aussi frappant. Je vais vous raconter l'histoire de cette petite héroïne de la piété filiale et fraternelle, dont j'appris en même temps et la vie si vertueuse et la fin prématurée et si touchante. Je vous dirai ses chagrins violens, qu'elle supporta jusqu'au bout avec tant de résignation, chagrins qu'elle nourrissait dans son âme comme un souvenir pieux de ce qu'elle avait eu de plus cher ici-bas, et qu'elle cultivait pour ainsi dire comme les fleurs de son jardin, symboles de sa tendresse et de sa douleur !

LajeuneF/or//ze(c'ëtaitson nom) avai t eu deux sœurs e t un frère qui , orphelins commeelle,lui avaient tous les Iroisété enlevés par la volonté du Ciel. L'infortunée avait à peine douze ans , et elle s'était déjà vue privée de ces êtres chéris, derniers débris d'une famille adorée ; déjà pour elle la vie était dépouillée de tous ses charmes.

Pour elle, les jours étaient aussi sombres que les nuits; ou plutôt son existence lui paraissait une nuit continuelle. En vain les soins empressés de l'amitié la plus vraie, les prévenances, les caresses, les témoignages d'afTection d'un tuteur et ceux de la pitié même, lentourèrent-ils; la

pauvre infortunée resta insensible à tant de démonstrations bienveillantes. Un seul sentiment avait su aller jusqu'au fond de ce cœur si ulcéré : ce sentiment, c'était le respect dû à la mémoire des morts. « Oh maintenant qu'ils i< m'ont tous quittée ceux que j'ai- (fmais, disait à chaque instant H Florine , combien je serais in- H grate, si je ne les faisais pas re- (( vivre sans cesse dans mes souveu nirs!» Puis, elle ne savaitparler à tous ceux qui voulaient l'entendre que de son père, de sa mère chérie, et tour à tour de ses deux sœurs, de son jeune frère Adolphe , l'espoir de la famille , ce jeune enfant qu'elle avait vu

mourir dans ses bras. Pour sa jeune âme pleine de mélancolie et de regrets , il n'était point de j ouissances qui ne se rattachassent à la mémoire d'un de ces êtres si regrettés , dont un crayon fidèle lui avait retracé les traits et qu'elle se plaisait à chaque instant à contempler. Si un parent éloigné venait parfois rendre visite à la jeune Florine ^ lui apportant quelques paroles de consolation, essayant par de tendres procédés, par des caresses empressées, d'adoucir l'amertume d'une douleur si profonde, il trouvait la pauvre orpheline en contemplation devant un de ces portraits chéris, dont elle dessi-

nait elle-même à tout instant une nouvelle copie. Puis elle entourait ces dessins d'allégories et de fleurs symboliques qui , mouillées de ses larmes, faisaient couler celles de l'amitié.

Le plus souvent aussi on la trouvait dans un jardin, seul et dernier objet de son affection, qui lui rappelait toutes celles qui avaient fait battre son jeune cœur. Dans ce jardin, qu'elle se plaisait à cultiver elle-même et dont elle ne voulait partager le soin avec personne , comme si elle eût craint qu'une main étrangère ne profanât ce lieu sacré ; dans ce jardin étaient plusieurs arbustes précieux qu'a-

valent plantés ses sœnrs et son frère, plusieurs fleurs rares qu'ils avaient baptisées euxmêmes et qu'ils préféraient à toutes les autres. Oh ! pour ces arbustes, pour ces plantes, pour ces fleurs, ils étaient de la part de la jeune fleuriste , les objets d'une surveillance toute particulière, elle seule les arrosait soir et matin, elle seule veillait à leur entretien , à leur conservation , mieux que le meilleur jardinier du monde; car, dans chacune de ces fleurs elle voyait encore les êtres chéris qu'elle avait perdus. Aussi sa tendresse pour son jardin devint-elle bientôt une sorte de culte; il y avait tel

rosier , telle allée qui disait plus au cœur de la jeune Florme que les pages les plus éloquentes. En visitant à chaque instant du jour ces lieux témoins de tant de doux épanchemens , de tant de causeries amicales; en revoyant ces lieux où naguère, accompagnée de sesenfans, une mère adorée venait le soir respirer l'air pur et embaumé du lac, Florme eût souvent voulu y finir sa vie. Là cette mère chérie racontait à sa jeune famille attentive les merveilles de l'histoire, ou se transportait par la pensée, avec elle , dans les nombreuses régions qu'elle avait parcourues.

' 11 y avait dans tous ces sites

tant de souvenirs , tant de charmes pour Floriney qu'elle s'y oubliait quelquefois bien avant dans la nuit; et quand un serviteur fidèle venait, tout inquiet et tout effrayé, l'arracher à son nocturne isolement, la jeune orpheline lui répondait , les yeux encore humides de larmes : « Que voulez-vous? j'étais si « bien ici, que je m'y suis ou- (( bliée; car j'étais avec mes a sœurs, je causais avec elles, « et nous nous entendions. » Et le lendemain elle volait de nouveau à son jardin, à ses occupations champêtres, préférant les cyprès, les immortelles, les saules pleureurs, les roses blanches,

les bluets et les marguerites à toutes les autres fleurs, car celleslà du moins lui rappelaient des noms pleins de tendres souvenirs, des symboles mystérieux qui remplissaient sans cesse son âme d'une douce mélancolie.

i( Au moins, redisait souvent la « petite jardinière, ils revivent te tous dans mes fleurs. » Aussi avec quelle ardeur, dès la première aube du jour jusqu'au soir, elle cultivait soigneusement, arrosait, taillait, greflait tous ces arbres, objets de ses pieuses affections, sa seule et dernière famille. Puis, chaque jour, à l'heure de midi, elle courait, bravant l'ardeur du soleil, dé-

poser de nouvelles couronnes sur des tombes bien chères à sa douleur, et qu'elle embellissait aussi sans cesse par de nouveaux tributs de sa piété filiale et fraternelle î Là encore, dans cet asile de tristesse et de paix, fleurissaient sous sa main des plantes préférées, des arbustes qu'aimait sa douleur, et la pauvre orpheline avait pour ces fleurs, pour ces arbres, pour ce gazon si humide et si frais les mêmes soins que pour son jardin : u car, disait-elle (( souvent, comme inspirée par « un triste pressentiment , il faut « bien que j'aie pour la demeure <( de mes meilleurs amis un peu « d'affection , surtout quand je

« pense et espère les y rejoindre (( bien vite.» Et tous les jours revoyaient la jeune Florine , semblable à l'ange des tombeaux, venir s'agenouiller tour à tour devant chacune des pierres tumulaires sur lesquelles elle gravait elle-même des mots bien doux!

Aussi cet espace de terre qui avait appartenu à la famille de Florine f dont elle était, hélas! le dernier rejeton, cet espace était si ombragé , si émaillé de mille fleurs répandant au loin leurs suaves parfums; il régnait sous les cyprès, sous les saules pleureurs qui le protégeaient une fraîcheur si salutaire , que tout y invitait à la mélancolie et à la

méditation- Les dernières paroles de Flor'me avaient été, hélas!

un funeste présage qui ne se réalisa que trop promptement. Un jour, couverte de sueur, après avoir travaillé toute la matinée à son jardin, la jeune fille court comme de coutume au cimetière, ne voulant pas manquer une seule fois de rendre sa visite journalière à ses sœurs chéries, à son père et à sa bonne mère, qui y dormaient dans le sein de la mort. Elle précipite sa marche , arrive haletante dans l'asile du repos, et dépose sur chaque tombe des guirlandes de fleurs, des couronnes de roses et d'immortelles j puis elle se met à ge-

noux sur chaque marbre, dont le froid glace ses membres et pénètre tout son être; et, loin de fuir, îa jeune infortunée reste dans ce triste séjour qui a tant de charmes pour elle et qu'elle voudrait ne jamais quitter. Elle s'y oublie plus long-temps que de coutume, et, aussi imprudente que pieuse, elle s'y endort. Hélas! quand elle se réveilla, le froid de la mort avait paralysé tous ses membres ! Elle voulut en vain faire quelques pas, les forces lui manquaient. Alors Florine sentit que sa dernière heure était venue. Sans crainte, sans effroi, elle se prépara avec résignation, avec calme, même

avec plaisir, à aller rejoindre sa famille. Elle se mit de nouveau à prier, causant encore avec ses sœurs chéries, les appelant et leur répondant tour à tour, effeuillant sur chaque tombe les fleurs les plus belles; elle passa ainsi la nuit entière, ne sentant plus son mal , à mesure qu'il augmentait. Par intervalles, rappelant les dernières lueurs de sa raison, elle se surprenait à délirer, mais c'était le délire d'un ange. Avec le jour, la fraîcheur devenant plus intense ( c'était dans l'automne et aux premiers rayons du soleil), à l'heure où les fleurs s'épanouissent, Florine , atfaibUe par la douleur, expira

au milieu de ces fleurs , ses compagnes chéries, qu'elle avait si bien cultivées, et qui devaient, hélas! lui survivre. Les domestiques de la maison, qui étaient très-attachés à Florine, à cause de ses douces vertus, la cherchèrent en vain pendant toute la nuit et toute la matinée qui la suivit j en vain ils parcoururent tous les lieux qu'elle avait l'habitude de visiter, ils ne la trouvèrent point; enfin, sous une espèce de bosquet touffu , ils l'aperçurent près d'un saule pleureur, immobile sur une des tombes ! et comme ils la crurent endormie, ils approchèrent d'abord avec précaution, parlant

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tout bas : les bonnes gens craignaient de l'éveiller. Hélas! elle dormait du sommeil qui n'a point de réveil. Les larmes, les cris du désespoir et de la douleur, firent place au silence et à l'inquiétude. Il ne fut bruit dans tout le pays que de la mort extraordinaire et de la vie si surprenante de la jeune et infortunée Florine. Toutes les jeunes filles des environs assistèrent, vêtues de blanc, à ses funérailles, qui furent solennelles et attendrissantes. Les pauvres , dont la petite orpheline avait été la bienfaitrice, s'y trouvèrent en grand nombre, et l'éloge d'une vie toute remplie d'actes de résigna-

tion, de piété, de saintes vertus, parmi lesquelles dominait le respect dû aux morts, l'éloge de Florin e volait de bouche en bouche, et chacun disait, en achevant de parler d'elle : (( Pauvre t( ange, elle est montée au ciel u pour j porter ses fleurs et sa « tendresse l » Sur la pierre de son mausolée, aussi simple que celui de ses sœurs, on plaça une statue en marbre blanc, dont la pose et le costume, dont les traits même, la rappellent encore à tous ceux qui l'ont connue. Cette statue représente une jeune fille à demi penchée sur une pierre de marbre, tenant d'une main un crayon, de l'autre une couronne

de fleurs,' sous sa main droite, on lit ces mots, gravés en lettres d'or ; « Je pense à vous, pensez a « moll y) Et chacun croirait voir, dans cette jeune fille agenouillée sur une tombe, un bon génie ou un ange gardien, si plus bas, sur le socle de la statue, on ne pouvait lire, en petits caractères incrustés dans le marbre, ces mots, qui apprennent toute l'histoire de Florine : « Ci-gît Florine , « morte à quatorze ans au milieu « de ses fleurs; jeune victime c< d'une douleur surhumaine, « modèle de vertus et de piété « filiale. » Et plus bas, on peut lire aussi ces vers bien connus , mais qui appartiennent

surtout à la jeune fleuriste ;

Elle était de ce monde où les plus belles choses

Ont un pire destin , Et, rose , elle a vécu ce que vivent les roses.

L'espace d'un matin.

Aujourd'hui encore on montre aux voyageurs la tombe et le jardin de Florine. Les jeunes filles du village qu'elle habitait ont pris ces deux jardins de notre héroïne sous leur protection , et dans chacun de ces lieux , qui furent consacrés à la tristesse et à la plus touchante mélancolie, les fleurs de toute espèce abondent; mais toujours, comme du temps de Florine la petite jardinière, les roses, les marguerites, les cyprès, les immortelles et les

fleurs symboliques y sont préférées. Quant à vous, mes jeunes amies, si jamais vous rencontrez une rose blanche et noire, pensez à Florine la petite fleuriste j c'était sa fleur de prédilection.

Songez surtout que si rien n'est aussi triste que le souvenir de ceux qui ne sont plus , rien n'est aussi sacré que le respect dû à leur mémoire.

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