‹ Lectures en famille, ou Les soirées d'hiverChapitre 5 sur 12 · LES PLAISIRS UTILES · texte numérisé non relu

LES PLAISIRS UTILES

Rien de plus doux que les premières émotions de notre enfance, rien de plus pur que les premiers plaisirs de cet âge heureux dont le souvenir nous accompagne dans la vie et nous apparaît parfois au milieu des peines et des chagrins de ce long voyage ,

comme un songe riant qui caîme et rafraîchit l'imagination.

On aime toujours à se rappelée son enfance, et si, comme on le dit, cette première époque de notre existence est la plus fortunée de toutes, il faut convenir au moins que rarement elle s'efface de notre mémoire, qui ne se montre pas plus ingrate envers elle que notre cœur.

Surlesrivesfleuries de laSeine, à quelques lieues de la grande ville de Rouen , vivaient , il y a quelques années, deux familles liées depuis long-temps de la plus étroite amitié, et qui passaient une partie de l'été et de l'automne dans deux superbes maisons de

campagne très-rapprochées l'une de l'autre. La petite distance qui séparait les deux familles était plusieurs fois par jour parcourue. De part et d'autre , on se voyait comme de bons parens, comme de vrais amis, et la liaison des pères avait, ainsi qu'il arrive toujours, fait naître et alimenté celle de leurs enfans.

Madame Réneville , épouse d'un riche capitaliste et banquier de Rouen, habitait une de ces charmantes retraites dont nous venons de parler. Madame Mervieux passait les plus beaux mois de l'année avec sa fille Eugénie dans un vieux château que son mari , M. Mervieux, avocat distingué du

barreau de Rouen, avait acheté depuis peu de temps , afin de se rapprocher de la famille Réneville. Tous les soirs , l'avocat et le banquier, regagnant ensemble leurs agréables habitations, causaient, chemin faisant, de leurs projets, et trouvaient, au bout d'une longue avenue, leurs femmes qui, accompagnées de leurs enfants pendant le temps des vacances, venaient à la rencontre des deux voyageurs. La famille de M. Réneville se composait de trois garçons qui , tous les trois , étaient au collège de Rouen; ils se nommaient Antonin , Auguste et Louis. L'aîné avait douze ans, le second dix, et le troisième

huit. La famille de M. Mervieux , moins nombreuse , se composait d'un garçon et d'une fille , Eugénie et Gustave. Ce dernier était à peu près de l'âge d'^«io«m, qui, ainsi que ses frères , se trouvait avec lui au collège de Rouen.

Le jeudi , pendant la belle saison, on conduisait quelquefois nos écoliers à la campagne; mais assez rarement, à cause de la distance éloignée et de la nécessité dans laquelle ils étaient de rentrer le soir au collège. En revanche , une fois l'époque des vacances venue , on disait adieu à la ville pour deux grands mois , et on mettait bien à profit les jours trop courts que l'on passait

à la campagne avec ses parens et ses amis.

C'était la seconde année que l'automne si désiiée réunissait les deux familles, et deux jours s'étaient à peine écoulés depuis la sortie de nos jeunes élèves du collège. Gustave Me rv feux en était sorti chargé de couronnes et de prix, et, malgré son jeune âge, il avait l'espoir d'entrer en quatrième à sa rentrée au collège. Il était bien plus avancé que ses trois camarades ; mais, il faut l'avouer, une intelligence extraordinaire , tous les dons de l'esprit joints à une application et à une aptitude rares à son âge , lui donnaient en partie cette supériorité

sur eux. Antoniny Auguste et Louis avaient bien , eux , obtenu quelques petits succès , mais dans des classes moins élevées , et ces succès, d'ailleurs, ne pouvaient pas être comparés à ceux de leur ami Gustave. « Qu' allons -nous n faire cette année f à quoi eiU" « ploierons-nous notre temps/' » se dirent un matin les quatre amis réunis dans le parc de M. ^lervieux . (( 11 faut bien nous amuser, » s'écrièrent les plus jeunes : a II « faut que nous ne perdions pas « une minute de ces vacances (( qui se font tant attendre, pour- (( suivit un autre. — Mais il faut « avant tout , mes amis , dit en e( les interrompant Gustave , il

« faut tirer quelque profit de nos « plaisirs ; il faut qu'ils nous <( soient agréables et utiles. — « Que fei'ons-nous donc ? s'écrie - « rent encore Antoniii et Louis j « il faut que nous prenions un (( parti. )) La discussion allait s'échauffer, quand Gustave, prenant de nouveau la parole , leur dit : u Mes amis , retrouvons-nous « tous demain ici ; que chacun de « nous mûrisse bien d'ici là ses « projets pour ce qui concerne t( nos amusemens ; qu'il les court fie même au papier, s'il craint « de les oublier, et demain, au (( même lieu , à la même heure , M nousdiscuteronsensembleavec « calme les divers plans d'amu-

7^' (( sèment que chacun de nous « soumettra à la censure généu raie. — Bien dit , lien ditl n s'écrièrent tous les petits écoliers; et ils se séparèrent en répétant :

« ^ demain ! à demain -. . »

Le lendemain matin, le château de M. Mervieiix reçut tous nos jeunes amis, auxquels £*«génie s'était même réunie; et le parc ayant paru un endroit plus convenable que tout autre pour délibérer, l'assemblée enfantine s'y installa.

Par égard pour son sexe, et pour cette politesse qu'ils savaient déjà qu'on doit avoir pour les dames, les quatre jeunes garçons donnèrent la parole à Eugénie,

J'oubliais de vous dire qu'ils avaient nommé, à l'unanimité, Gustave leur président, et que ce dernier, muni d'un encrier et d'un cahier de papier, prenait des notes sur tout ce qui était agité dans le sein du petit cercle d'amis; mais cette scène intéressante se passa avec un calme et un ordre qu'on ne voit pas toujours régner dans les assemblées délibérantes.

Eugénie f avons-nous dit, obtint la parole, et, quoique peu accoutumée à parler devant un auditoire aussi nombreux , elle s'en tira assez bien , malgré un peu de trouble et d'hésitation.

Les propositions à! Eugénie pou-

valent se résumer ainsi : elle désirait que , parmi les divers objets que ses jeunes amis et elle avaient reçus pour étrennes dans leur première enfance, un choix fût fait pour en former uîie loterie à laquelle les petits villageois seraient invités; elle voulait aussi que cette loterie fût tirée en leur faveur : « La joie, la H surprise de ces enfans, ajouta u Eugénie, nousamuserontbeau- « coup , et pour moi je suis prête « à faire avec plaisir le sacrifice « de mes jouets et de mes plus (f belles poupées pour eux ! — « Bravo ! bravo ! » s'écrièrent les petits garçons. Et Gustave, élevant la voix, leur dit, du ton doc-

toral d'un président d'académie :

(( N'avez -vous rien à objecter, « messieurs? » Et ceux-ci s'étant écriés de nouveau , « Non ! non ! »

il poursuivit, en écrivant sur son carnet, « La proposition d'Eii- « génie est adoptée à Vunani- (( mité. » Auguste, preiiant la parole, dit: « A mon tour, mes « amis! j'approuve entièrement (( la proposition d' Eugénie j mais (( je suis d'avis que nous ne né- (( gligions aucun des exercices « qui peuvent être salutaires au (( corps, et surtout aucun des t( jeux d'adresse. Si donc vous « m'en croyez, nous établirons « un tir à l'arc, et chacun de (( nous, à son tour, exercera son

« habileté, son coup d'œil et son « adresse; nous jouerons ce que « notre père et M. Mervieux, « quand ils jouent au billard, « appellent w«e;?oM/ey chacun de « nous mettra un sou à la masse , « et, à la fin de la partie, cette « petite somme devra êti^e portée « par le gagnant à quelque pau- « vre du village ; quant à moi , « je vous le jure, je voudrais « être toujours le gagnant, et il u ne dépendra pas de moi, si vous « adoptez mon projet, que cela « ne soit. A ce jeu-là, et toujours « pour atteindre le même but, « nous pourrons joindre celui « du tonneau, dont il faut savoir « attraper les nombreuses cases

« avec de larges jetons en cui- « vre, ce qui n'est pas sans diffî- (« culte; puis les jeux de paume, « de boule, de quilles, de bil- « lard, et une foule dautres dont « je ne me rappelle pas les noms.

« Que dites-vous de mon pro- « jet? w ajouta en finissant Auguste. — « Qu'il est très-bon (( aussi ! » s'écrièrent les petits amis consultés. Et le projet d\4uguste fut également adopté à l'unanimité. Antonin prit la parole à son tour; mais il fallut le prier long-temps avant qu'il s'y décidât. Après une longue hésitation, il s'exprima enfin en ces termes : « Pour moi, messieurs, « je suis d'avis que nous nous

« amusions, et peu m'importe « de quelle manière , pourvu que « nous atteignions réellement (( notre but, qui, pendant les (( vacances, est le plaisir seul.

« J la question y à la question,

« dit Gustave, interrompant Jn-

« toninj nous sommes tous d'ac-

u cord de chercher de l'amuse-

« ment; mais si nous pouvons le

« trouver et le rendre utile, nous

« aurons atteint un double but :

« celui de nous récréer sagement

« et d'une manière profitable

« pour nous ou pour les autres j

« nous sommes d'ailleurs réunis

« pour cela. Ainsi donc, Jnto^

«< nin, bon ou mauvais, il faut

(( que tu nous donnes aussi ton

a avis. — Eh bien ! puisque vous « le voulez, dit d'un air insou- M ciânt y^ ntomn j voilà aussi mon « opinion; mais, je l'avoue, je « ne la crois pas très - bonne.

« Jouons la comédie, tous les « jeudis, dans la serre du châ- « teau ; rassemblons-nous : le « jardinier nous aidera k con- « struire un petit théâtre qui se (( composera de quelques plan- (i ches et de deux paravents ; les M costumes dont maman et ses « amiesseserventpour jouer des « charades serontà notre disposi- « tion, et notre répertoire sera (( le théâtre de Berquin; d'ail- M leurs Gustave , qui est le savant <( de la compagnie; nous fera bien

« un proverbe ou deux ; nous in- « viterons, poursuivit-il, les ente fans du village à chacune de nos « représentations ; nos parens y K assisteront , et ils trouveront M du plaisir à être témoins d'un « amusement qui, tout en exer- « çant notre mémoire , pourra « former notre cœur et celui de « nos jeunes spectateurs , qui sert ront enchantés d'une si bonne « fortune. Eh bien! qu'en ditesw vous? — Fwat, vivat j « répondit la jeune assemblée. « Il faisait (( le modeste , et son projet vaut « bien les nôtres, » ajouta Eugénie. Et chacun s'empressa à l'envi de féliciter Antonin de son heureuse idée, tout en se

réjouissant d'avance de choisir et d'étudier son rôle.

(( Mon projet à moi, dit Louis y (( car j'ai aussi le mien, se borne « à un projet assez simple. // « faut faire les jardiniers. Nos H parens nous céderont sans nul « doute quelque coin de terre , « nous y sèmerons des fleurs, « de l'herbage, que nous ferons « vendre à la ville; avec le pro- « duit de ces ventes, nous paie- (f rons quelques petits villageois <■( pour nous aider, et les arra- « cherons ainsi à l'oisiveté qui (( finirait par leur être nuisible ; u tandis que, en partageant notre i( plaisir ( car je pense que cela « en sera un pour nous), ils ga-

f( Pneront un modique salaire « qui leur donnera de bonne (( heure le goût du travail. Voilà « mon projet , il est simple , « comme vous voyez. —Jdopté, « adopté ! » s'écrie tout l'auditoire, et Louis est nommé jardinier en chef. Un instant de silence succéda aux bruyantes acclamations, et chacun des jeunes écoliers, les yeux fixés sur Gustave , semblait attendre avec anxiété que ce dernier prit la parole, ce qu'il fit de la manière suivante : « Vous ne m'avez pas (c laissé de nombreux divertisse- « mens utiles et amusans à (( choisir , et si je n'étais pas « heureux de partager toutes

« ces opinions, je serais pres- « que jaloux d'avoir à émettre (( la mienne après vous. Puissent u enfin les propositions que j'ai « à vous faire être aussi de « votre goût; mais je vous de- « mande surtout de me donner « franchement votre avis. Si (c vous m'en croyez, continua- « t-il, nous ferons quelques cour- « ses dans les alentours et nous « donnerons à nos petites incur- « sions un but d'utilité. Un jour ({ nous herboriserons f nous cueil- « lerons des fleurs et des plantes « rares , dont nous formerons « un magnifique kerhier j pour « cela nous aurons le soin de « consulter les meilleni ô auteurs

« qui ont écrit sur l'agriculture (( et sur la botanique, qui est la (( science des fleurs, et cet amu- « sèment deviendra pour nous « une instruction agréable. Un (( autre jour , nous ferons la (( chasse aux papillons, aux in- « sectes , et formerons de nos « divers butins des collections « qui , placées dans des cadres et « sous verre, orneront une chamu bre que nos parens nous cède- « ront pour cet amusement et que « nous appellerons pompeuse- (( ment notre MuséLwi d'Histoire (( naturelle... Nous pourrons « aussi faire une petite collec- (( tion des minéraux du pays, et, (( aidés des avis de mon père ,

(( nous les classerons avec ordre.

« Enfin je me charge moi-même

« d'empailler quelques oiseaux

(( qui achèveront d'embeUir

(( notre petit musée. Voilà mon

{( premier projet , car j'en ai

« deux. Mon second, que je crois

(( surtout utile, exigerait de votre

« part une complaisance toute

« particulière. Pendant une

« heure, les jeudi et lundi de

« chaque semaine, je voudrais

« que nous nous réunissions dans

« un des pavillons du parc, pour

(( apprendre à lire à quelques

« pauvres enfans du village aux-

(( quels nous ferions donner avis

(( de ce projet. Nous avons assez

« de livres pour cela : Eugénie

« se chargera des petites filles, « et nous des garçons; moi, je (( leur apprendrai même à écrire.

« Si nous mettons un tel projet «à exécution, jugez combien « nous serons heureux d'avoir a contribué pour quelque chose (c au bonheur de ces pauvres pe- ({ tits ; ils nous chériront tant , (( leurs parens seront si recon- ({ naissans de ce que nous aurons (( fait pour eux , qu'il est impos- (( sible que nous ne trouvions « pas du plaisir à mettre à exé- « cution ce nouveau plan. Qu'en « pensez-vous, mes chers amis ?

(( — Qu'il est le meilleur de tous , « répondirent les écoliers. De- « main nous donnerons nos pre-

(( mières leçons, et tu seras le w proviseur de ce nouveau col- « lége, » ajouta en riant Louis. — (f Je le veux bien , répondit Gus- « tave, et comptez sur mon zèle!

« — yive notre président ! » s'écrièrent encore les écoliers, et la joyeuse assemblée se sépara.

Tous les projets d'amusemens de nos petits amis furent mis à exécution, et ils employèrent si bien leur temps, ils se divertirent tant, que cette fois, plus encore que de coutume (l'époque de la rentrée au collège étant venue ), ils disaient tous d'un air triste :

(( Quoi ! nos vacances déjà finies!

« quel dommage qu'elles soient u si courtes! » ils s'étaient arau-

ses sagement; tous leurs plaisirs avaient eu un but de bienfaisance ou d'utilité , ils ne pouvaient donc leur laisser que de rians souvenirs.

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