‹ Lectures en famille, ou Les soirées d'hiverChapitre 6 sur 12 · LA FILLE DU PAUVRE · texte numérisé non relu

LA FILLE DU PAUVRE

M. de Beival, ancien colonel de cavalerie , considéré de tous ses concitoyensdeParis,n'avaitqu'un fils âgé de douze ans qu'il élevait près de lui, lorsque dans un hiver rigoureux , il y a six ou sept ans, les blessures nombreuses dont il avait été couvert dans

vingt combats s'étant tout-à-coup rouvertes, il mourut subitement.

Il laissait pour toute famille Edouard f son unique enfant, et Adolphe , jeune orphelin dont le père était mort au champ d'honneur, sous les yeux du colonel et en lui sauvant la vie. Aussi M. de Bejval, reconnaissant , comme il devait l'être, d'un semblable dévouement, s'était chargé de l'éducation du jeune Adolphe y et l'avait élevé avec autant de soin que s'il eût été son propre fils.

Sentant sa fm approcher, l'ancien officier fit appeler un de ses compagnons d'armes , en retraite comme lui , et lui recommanda ses deux en/ans ( comme il les

appelait)^ il dit en pleurant :

(( Mon vieux camarade , je te K nomme le tuteur d'/Ti^orir/rû?, et (( l'administrateur de tout le bien (( queje lui laisse, et que tu devras (( lui remettre dès qu'il aura at- (( teint sa majorité ; quant à « Adolphe t je te le recommande (( comme mon second fils : tu « soigneras ses études, tu veille- (( ras sur son éducation comme « sur celle à' Edouard , à qui je « lègue la reconnaissance que je (( dois au fils de celui qui me sau- H va la vie.» Telles furent les dernières paroles du vieux soldat ; il les prononça avec fermeté ; puis, ayant adressé d'éternels adieux à ce petit nombre d'amis, il les

quitta avec calme et résignation , leur redisant d'une voix entrecoupée : (( Adieu , mes amis, nous « nous reverrons un jour; nous « ferons ensemble une halte là « haut. »Etsesyeux qu'il levaitau ciel se fermèrent pour toujours.

A cet âge heureux où les mois s'écoulent comme des jours, et les ans comme des mois, où l'on vole avec une ardeur presque égale des jeux au travail et du travail aux jeux, les deux jeunes amis , Edouard et Adolphe , qu'une douleur commune semblait avoir plus étroitement unis , cessèrent pourtant bientôt de vivre dans un parfait accord. La sombre jalousie qui se glisse par-

tout, même dans les cœurs d'écoliers , ne tarda pas à diviser nos deux amis. La cause première de cette mésintelligence qui devait avoir tant et de si funestes conséquences , fut alors attribuée tout entière aux mouvemens d'orgueil, de basse jalousie et d'envie à' Edouard j fatal orgueil, déplorable jalousie dont le pauvre Adolphe, son frère adoptif, était l'objet et devait être la victime ! Disonsd'abordquelsétaient les motifs de cette j alousie si aveugle du jeune Edouard , et apprenons au lecteur que ce dernier, inférieur à son frère sous le rapport des facultés de l'esprit, était aussi beaucoup moins studieux

que lui. 11 sévit donc bientôt surpassé par lui dans leurs diflërens travaux : aussi , sentant sa paresse augmenter à mesure que son amitié diminuait (tant un mauvais sentiment est vite suivi d'un plus mauvaisencore!),lepetitj&Voz/âr/'^ devint si indifférent et si jaloux à^ Adolphe, qu'il lui reprocha bientôt à tout instant et les bienfaits de son père, et les charges que la continuation de ces bienfaits lui imposait pour l'avenir.

Les reproches et la jalousie d'ij*doiiard déchiraient cruellement le cœur à' Adolphe, qui , tout en concentrant son chagrin , s'efforça vainement de ramener à lui, par de bons procédés, par

les démonstrations les plus affectueuses, un cœur qui s'en éloignait. Ce fut en vain! la jalousie faisait des progrès rapides î Edouard , aveuglé de plus en plus , sentit s'éteindre la dernière étincelle de son amitié pour ^c?o/phe, et, oubliant, dans son égarement, jusqu'à la recommandation de son père au lit de mort (deux ans à peine s'étaient écoulés depuis cette séparation fatale), Edouard f disons-nous, oubliant tout, même la voix de la pitié, en vint jusqu'à employer les mauvais traitemens , les procédés les plus noirs, envers son excellent et malheureux camarade. Ne pouvant plus supporter les humilia-

lions continuelles auxquelles il était en butte , ni taire plus longtemps l'amertume de sa douleur, le jeune Adolphe se décida à prévenir, non sans verser un torrent de larmes , le tuteur de son ami de leur funeste désunion. Il lui dit que les mauvais traitemens de ce dernier le forçaient de renoncer à habiter plus longtemps le même toit que lui, que son amour-propre et son honneur même avaient été trop durement froissés pour qu'il hésitât un seul instant à prendre un parti aussi extrême et si douloureux pour lui. Les conseils , les réprimandes derhonnêtetuleurdesdeuxamis, qui espérait lesréconciher, ayant

Ô7 été inutiles , la funeste séparation d'JEdouard et d'Jdolphe eut lieu àParis, trois ans et quelques mois après la mort du brave colonel.

De cette ville, Jdolphe, alors âgé de treize ans, partit pour Turin, riche d'une instruction rare dans un âge aussi tendre, ayant pour toute fortune quel que argent qu'il avait réussi à mettre de côté en s'iraposant mainte et mainte privation , et de plus une somme très-modique que lui avait léguée le père de son ingrat ami. Avant de partir, il eut encore la douleur d'essuyer la froideur avec laquelle Edouard accueillit sesderniers etsi touchans adieux.

Le cœur oppressé , il regretta tout

bas de ne pouvoir se dépouiller de l'attachement qu'il portait au fils de son père adoptif. Quelques parens éloignés , et qui vivaient à Turin dans une situation voisine de l'indigence , accueillirent avec empressement le jeune et intéressant fugitif, qui sut s'attirer, par ses qualités et sa douceur, par ses connaissances si rares pour son âge , laffection de tous ceux qui le virent. Ces derniers s'efforcèrent, par leurs soins pleins de délicatesse et de bonté, de le dédommager de l'ingratitude dont il était victime.

Nous abandonnerons à regret, au sein de son obscurité, continuant ses études dont il faisait

son unique plaisir et sa seule espérance, le jeune et intéressant Adolphe , modèle de simplicité , de reconnaissance et d'amitié sincère; nous quitterons, du moins pour quelques instans, ce jeune martyr de la jalousie, la plus basse, la plus dégradante des passions ; et nous reviendrons à Edouard , à ce type d'indiiTérence et d egoïsme dont les mauvais penchans se développaient à mesure qu'il grandissait. Nous l'avons dit plus haut, une mauvaise action conduit presque toujours à une action plus criminelle encore , et il est bien difficile de s'arrêter dans une voie coupable ; aussi serez- vous moins étonnés,

mes jeunes amis, en apprenant iY-i Edouard continua envers son tuteur les mauvais procédés, les méchantes actions dont son caractère apathique et insensible semblait lui faire une loi désormais , et dont le pauvre Adolphe déplorait en silence, et à près de deux cents lieues de là, les funestes conséquences.

Edouard n'avait pas atteint sa quinzième année qu'il se mit en état de rébellion complète contre son tuteur j marchant d'insubordinations en insubordinations , il eut de si mauvais procédés à son égard , le mécontenta de tant de manières, employant à la fois l'insulte et k

menace, que le pauvre tuteur se vit forcé de faire à son pupille des concessions que la violence seule lui avait arrachées et qui achevèrent de perdre le jeune adolescent. Dès ce moment, Edouard se livra à la vie la plus déréglée, la plus turbulente que puisse mener un écolier qui s'est soustrait à la surveillance et à la tutelle de ses supérieurs et de ses parens; il était entré, à force de protections, dans une école de droit, et, au lieu de suivre les cours qui sont destinés à former les jeunes magistrats, espoir de la justice et des lois, il fréquentait du matin au soir les cafés, les estaminets , les prome-

nades publiques et les jeunes gens de Ihumeur la plus turbulente; il en vint enfin à un tel degré d'inconduite , plus tard même de dérèglement, que son tuteur qu'il avait menacé en différentes fois, se vit forcé de l'abandonner à ses propres inspirations. Alors il n'y eut plus d'espérances à fonder sur l'avenir du ]euneEdouar(^,' se livrant à tous les vices, à tous les excès, il eut bienlôtdissipé, dansde mauvaises compagnies et par des ])rodigalitës continuelles, l'héritage de son père. A peine sorti de l'adolescence , il se permettait d'avoir des pages, de s'entourer d'artistes de bas étage, d'être le Mécène des

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hommes de lettrés et avocats connus par leurs mauvaises mœurs, visant lui-même au bel esprit; on le vit donner des repas somptueux à tout ce que Paris renfermait d'hommes malfamés; puis il était aussi actionnaire de plusieurs journaux , dans lesquels il faisait insérer des articles qu'il n'avait pas écrits; il avait une loge à tous les théâtres, publiait sous son nom des ouvrages qu'il avait fait composer et payés au poids de l'or, enfin rien ne saurait égaler le désordre et l'extravagance de sa conduite. Aussi personne ne fut-il étonné en apprenant que le jeune Edouard était ruiné : il

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ne tut pas même plaint, tant son arrogance, son orgueil insolent, avaient choqué tous ceux qui le connaissaient, alors que dans le temps de sa prospérité, ses petites lunettes vertes sur les yeux (et cela par ton), on l'entendait dans maints salons médire de tout le monde, calomnier sans cesse, avec tout le sang-froid d'un esprit suffisant, tout l'aplomb d'un sot parvenu : sa catastrophe n'étonna personne, et elle ne fut pas même adoucie parla compassion de l'amitié. En vain il l'implora quand il se vit seul : tous les étourneaux qu'il avait tant de fois reçus, comblés de bienfaits, de caresses; tous

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ces fats à la mode, dont les beaux habits faisaient l'unique mérite, toute la foule des connaissances qu'il avait faites à table ou au bal, toute cette nuée avait disparu au premier souffle de l'infortune : il ne restait plus que le mal heureux, l'indifférent Edouard^ qui se rappela peut-être alors , mais trop tard, son ingratitude envers le fils adoptif de son père ! ! ! Il se rappela avec amertume cette parole d'une vieille domestique , qui , avec toute la franchise de la vieillesse et témoin de ses mauvais procédés envers Adolphe y lui avait dit un jour : (c Prenez-y garde , notre « jeune maître, prenez-y garde j

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H ne maltraitez pas ainsi mon- « sïeiir Adolphe... car, voyez- (( vous, l'ingratitude porte mal- (c heur ! » Edouard pleura amèrement en repassant dans sa mémoire sa conduite passée et ses cruels traitemens envers son ami, et il soupirait avec douleur redisant en lui-même : « Elle « avait bien raison , la vieille « Gertriidej l'ingratitude porte « malheur ! »

Quant à Jdolphe, que nous avons laissé à Turin , vivant dans l'oubli et la simplicité les plus complets, il poursuivait en silence ses études, son unique richesse à lui, le seul trésor qu'il eût l'espoir d'exploiter plus tard.

11 parvint, non sans de nombreuses protections, à obtenir les bons offices et l'amitié d'un notaire de cette ville ; et ce dernier, cédant aux instances dun de ses jeunes fils, à qui Adolphe avait plu , se décida à garder le jeune orphelin dans son étude.

Il y avait peu de temps qu'-^dolphe était chez le notaire lorsqu'une aventure bien singulière, dont il fut le principal héros, vint fixer sur lui l'attention de toute la ville de Turin et décider de son avenir. Adolphe demeurait, avec le seul parent qui lui restât, non loin de l'église de la Consolata, église en grande vénération chez le bon peuple pié-

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montais; or, tout près de la maison de Dieu, se plaçait chaque jour, dès Taube, un pauvre aveugle, qu'une jeune fille conduisait jusque sur la dalle humide d'où, du matin au soir, il implorait la pitié des passans. Le sort voulut que le pauvre aveugle se trouvât tout-à-coup sous le poids d'une accusation des plus graves, et les témoins comme les preuves, disait-on , ne manquaient pas. Les charges étaient si accablantes, que le pauvre vieillard allait être indubitablement condamné (car le crime dont on l'accusait était grand) sans l'appui que lui prêta le jeune Adolphe. Il faut bien l'avouer, tout concourait à éta-

blir la culpabilité du mendiant, qui, bien qu'innocent du crime affreux dont on l'accusait, était sur le point de succomber sous cette accusation. Voici quel était ce crime prétendu. L'église de la Consolata avait, disait-on, été volée, et les vases sacrés n'avaient pas même été épargnés. Or, un des voleurs, aussi habile qu'impudent , s'étant vu surpris en flagrant délit, et espérant éloigner les soupçons en commettant un crime de plus, avait, dans sa fuite, étourdi peut-être par les cris au voleur! au voleur! dont la menace retentissait à ses oreilles, jeté dans le chapeau du vieil aveugle quelques-uns des

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objets volés, et s'était enfui précipitamment. Le pauvre aveugle était resté auprès de l'église , continuant à implorer la pitié des passans, qui s'arrêtaient étonnés en voyant au fond du feutre usé du vieillard des vases sacrés entourés de quelques modestes pièces de menue monnaie. Il fût resté probablement jusqu'à la nuit dans la même posture et dans la même ignorance de son crime involontaire, si quelques carabiniers venant à passer ne l'eussent arrêté, comme doublement coupable de vol et de sacrilège; et, malgré ses pleurs et ses prières, malgré ses protestations et les gémissemens de sa

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jeune fille, qui était âccôûtue, on avait traîné impitoyablement le pauvre aveugle en prison , les pieds et les mains liés. Là , couché sur la paille, il s'apitoyait plus sur le sort de sa fille que sur le sien (celle-ci avait voulu partager sa captivité). Le pauvre vieillard souffrait surtout pour son unique soutien, pour sa chère enfant, qui, pour lui, s'était condamnée, si jeune, à tant de privations, et il disait ; « Je (( suis moins à plaindre que ma « pa.u\re Laureita, car ma prison, « à moi, n'était-elîe pas partout?

M et la nuit continuelle dont je « suis entouré n'était-elle pas « aussi une garantie de ma pro-

{( bité, un témoignage énergique (( de mon innocence? » Puis il ajoutait en pleurant : « Mais ma (( pauvre Laiiretta, ma pauvre « fille, si jeune, si délicate, la (c priver de la lumière , de la vue « si bienfaisante du soleil , de la « liberté... lui ôter tous ces « biens, son unique richesse...

« oh ! n'y a-t-il pas là de la bar- « barie?... » Et, couché sur la pierre dure, recouverte d'un peu de paille, le pauvre aveugle se désolait nuit et jour, appelant de ses vœux et de ses soupirs le jour de son jugement, lorsqu'un matin enfin , les portes de son cachot s'élant ouvertes, on lui annonça qu'il allait être jugé. Il

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comparut avec calme et dignité devant ses juges, et il entendit un réquisitoire terrible fulminé contre lui ; il entendit aussi de nombreuses dépositions et les témoignages accusateurs de la médisance et de la calomnie. Il baissait la tête comme accablé sous le poids des charges qui semblaient peser sur lui, lorsqu'il entendit aussi qu'on lui demandait s'il avait fait choix d'un défenseur. « Un défenseur? ré- « pondit naïvement l'aveugle, se « mettant la main sur le cœur, (( je n'ai que celui-là: mon uni- « que défenseur, c'est ma con- « science. » Puis, cherchant autour de lui sa fille chérie , et ayant

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enfin retrouvé sa main , il ajouta, après une pause : « Ma pauvre « Lauretta ! voilà ma seule con- « solation! "Et comme la cour se disposait à passer outre, un jeune homme, s'élançant au milieu du tribunal, réclama des juges avec émotion et avec instance la permission de prononcer quelques paroles en faveur du pauvre aveugle qui ne trouvait point de défenseur, pas même un de ces jeunes débutans qui se font toujours défenseurs d'office de mauvaises causes qu'ils rendent plus mauvaises encore : celle-là n'avait tenté personne ; on la regardait comme désespérée, comme perdue... La cour, après en avoir

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délibéré, accéda à la demande du jeune homme, et lui permit de prendre la parole. Celui-ci parla avec tant d'éloquence et tant de feu, déploya, au grand étonnement de tout l'auditoire, un talent si prodigieux, quoique si précoce^ il fît si bien passer dans la conscience de tous les juges qui composaient le tribunal la conviction intime dont il était pénétré, et qui communiquait tant de force à ses paroles, qu'il n'avait pas encore achevé son improvisation , que déjà tout l'auditoire regardait son client comme sauvé. En effet, il avait à peine cessé de parler, que des applaudissemens unanimes éclatèrent

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dans toutes les parties delà salle, et que tous les regards , ainsi que tous les cœurs, se dirigèrent simultanément vers le jeune avocat improvisé qui venait de s'efforcer d'arracher une victime innocente aux rigueurs terribles de la loi; et quand le jeune Adolphe , se voyant entouré des marques les plus flatteuses d'estime et d'admiration, et presque honteux de son succès, voulut se dérober par la fuite à tous ces témoignages honorables, la foule qui affluait dans l'enceinte de Thémis s'opposa à sa retraite, et, le pressant de toutes parts , faillit l'étouffer par ses démonstrations de gratitude. Alors les bravos

retentirent avec une nouvelle force, et le président se vit forcé d'imposer silence aux spectateurs impatiens, qui ne s'y résignèrent qu'après avoir fait entendre un nouveau murmure approbateur qui parvint droit au cœur ai Adolphe et du pauvre aveugle, qui pleurait à chaudes larmes.

Entin la cour s'assembla pour délibérer. Comme il arrive toujours, elle se fit long-temps attendre ; enfin , étant revenue prendre place gravement dans le tribunal, le jugement du vieil aveugle fut prononcé au milieu d'un silence religieux, et celui que le glaive de la loi menaçait de frapper un instant auparavant

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fut déclaré absous. « Absous ! »

répéta du fond de la salle une voix (c'était celle (ï Adolphe). Et déjà, ayant fendu, non sans peine, la foule pétrifiée de surprise et d'admiration, le jeune clerc était dans les bras du vieillard, qui, sanglotant, oppressé par son émotion , ne pouvait répéter que ces mots : « Mon jeune « sauveur!... que le ciel... recon- « naissant. . . mon Dieu ! . . . » Et il resta muet dans les bras à'Adolphe qui pleurait aussi. Quand les assistans eurent évacué la salle, on porta en triomphe le jeune défenseur du pauvre, et on fit une quête pour son malheureux client.

Un si beau succès ayant attiré sur Adolphe les yeux de tout le barreau picmontais , il ne tarda pas à se voir reclierché par les jeunes hommes les plus distingués, et un an s'était à peine écoulé qu'il était déjà placé dans la meilleure étude de Turin , avec des honoraires très-avantageux.

Malgré ses occupations , il continua, sous les auspices d'hommes instruits et puissans , à étudier la j urisprudence , et ne tarda pas à être reçu avocat par cette même cour qui avait applaudi si vivement à ses premiers triomphes. Il s'était déjà passé cinq ans depuis qu'il avait arraché à une mort presque certaine le

vieil aveugle , lorsqu'un soir, rentrant chez lui et passant près de cette même église de la Consolata , auprès de laquelle son client avait été jadis arrêté , il se vit accosté par un homme enveloppé d'un large manteau, qui, déguisant sa voix, lui dit : « Don- « ne-moi le bras , jeune homme , (( et guide-moi vers le lieu que <f je tMndiquerai ; il y va de ton « avenir, de ta fortune , entends- « tu? )) Et il haussa sa voix en ajoutant : « Conduis-moi et ne « crains rien!... » Et l'homme au large manteau, contrefaisant son langage et enfonçant sa tête dans ses vêtemens, se fit conduire par Adolphe , à qui il nom-

mait chaque rue dans laquelle ils devaient passer. Après bien des détours, des marches et des contre-marches , ils arrivèrent dans la rue du Canon d'or, et là, Adolphe, qui commençait à trouver l'aventure un peu romanesque , se hasardant encore et se confiant à son étoile , se résigna à suivre dans une allée étroite son guide, qu'à sa démarche lente et embarrassée il reconnut bientôt pour un vieillard ... A un coup de sifflet que fit entendre l'inconnu , l'allée étroite et obscure se trouva tout-à-coup éclairée par plusieurs flambeaux, et, une porte basse s'étant ouverte , une jeune fille introduisit Adolphe et son

compagnon mystérieux dans de riches appartemens... Le jeune avocat était à peine revenu de son étonnement, et contemplait encore avec une surprise mêlée de crainte le luxe et la magnificence de ce séjour enchanté, les tapisseries de soie, les tableaux de maîtres , les lambris dorés , lorsqu'il vit venir à lui , soutenu par une jeune fille plus belle et plus paréeque la première, qui était sa sœur, un vieillard sexagénaire qu'il reconnut bien vite pour le pauvre aveugle , son client. Mais ce n'était plus le mendiant couvert de sales haillons, et que des vêtemens usés protégeaient à peine contre l'intempérie de l'air;

c'était au contraire un vieillard à la mise décente, au maintien grave et noble , et à qui son infirmité , ses cheveux blancs , l'air de bonté et de franchise qui brillaient sur ses traits, donnaient une dignité plus vénérable encore que son âge. Le vieillard , s'étant approché à' Adolphe , se jeta dans ses bras en disant :

« Mon jeune ami, me reconnais- (( sez-vous? reconnaissez - vous « votre ancien client, celui que (( vous avez sauvé dudéshonneur, « et dont la reconnaissance saura « égaler votre dévouement? Me « reconnaissez- vous? » répétait l'aveugle en pleurant; et Adolphe ^ que son émotion rendait

muet, pleurait aussi , ne pouvant que presser aussi sur son cœur le vieil ami dont il ne pouvait comprendre le changement de destinée si étonnant. Allant au-devant de sa curiosité et de sa surprise, le vieillard apprit bientôt à Adolphe par quelle faveur inespérée du sort un héritage inattendu était venu le rendre possesseur d'une immense fortune; puis il ajouta : <( Je vous offre, a de bon cœur la moitié de tout (f mon avoir, et la main de ma (( fille Lauretta, qui, pour être « toujours vertueuse et toujours « digne de vous, se rappellera K toute sa vie qu'elle est la fille f( du pauvre! Dites, monsieur

(( Jdo/phe, dites, acceptez-vous?..

« acceptez-vous ? » répéta l'aveugle; et Adolphe, encore tout étourdi de cette proposition , ne pouvant croire à tout ce qu'il venait d'entendre ni à ce qu'il voyait, craignant d'ailleurs que toutcequicausaitsonétonnement ne fut un sonf^e ou une erreur de son imagination , ^^o/y^/^e restait immobile, muet, les yeux fixés sur le vieillard et sur sa fille, modèle de candeur et de grâces , qui baissait les yeux en attendant sa réponse.

Après un moment de silence et d'une hésitation que sa surprise rendait naturels, Adolphe , s'élançant dans les bras que lui

tendait le vieil aveugle , s'écria :

« Oui, homme de bien , j'accepte u tout ce que votre amitié reconu naissante veut m'offrir: je vous « aimais déj à assez pour que vous « ne puissiez pas douter de l'atta- « chement plus vif encore que je « vous porterai désormais! m Et le jeune avocat et le vieillard restèrent long-temps muets dans les bras l'un de l'autre : les larmes qu'ils versèrent furent de douces larmes !

A quelquesjours decette soirée merveilleuse, plusieurs équipages étaient arrivés devant l'église de Notre-Dame de la Consolataj là, au pied des autels, devant l'image de la madone protec-

trice, Adolphe et la fille du pauvre prenaient de saints engageinens, formaient des nœuds que le ciel bénissait et qu'ils devaient respecter toujours pour être heureux. La foule des curieux qui se pressait dans la nef de l'église croyait assister à la cérémonie nuptiale de quelque grand seigneur; et quand une vieille femme se permit de dire à sa voisine que le père de la jeune fiancée ressemblait fort au vieil aveugle , à l'ancien pauvre de la Consolata, malgré la sainteté du lieu un murmure ironique partit du milieu de l'assemblée et vint imposer silence à la vieille béate. Celle-ci n'en laissa pas

moins de grommeler encore tout bas entre ses dents : « C'est « étonnant , on dirait le vieil u aveugle. »

La cérémonie achevée , des chevaux de poste entraînèrent rapidement sur la route de Savoie cette famille heureuse que nous suivrons jusque sous le beau ciel de France , qu'elle ne tarda pas à saluer. Paris reçut l'heureux Jdolphe , sa jeune épouse et le vieil aveugle, qui voulait, disait-il, mourir au milieu de ses enfans et les entendre à sa dernière heure auprès de lui. 11 y avait plusieurs semaines que le bonheur de notre héros durait , lorsqu'un soir se

promenant aux Champs-Elysées avec sa jeune épouse, il aperçut à quelques pas de l'endroit dans lequel ils s'étaient arrêtés un jeune homme dont la maigreur, l'air de souffrance, les vêtemens en désordre, fixèrent ses regards.

Il suivait des yeux le sombre promeneur, qu'à son air taciturne et morose, à ses yeux caves et rouges, il prenait pour un joueur malheureux, lorsqu'un cri poussé par le jeune homme le frappa d'étonnement et de crainte.

«Dieu ! serait-il possible?» s'écria à son tour Adolphe, tandis que sa jeune épouse, le regard effrayé, cherchait à deviner sur ses traits la caisse tle spn émotion, Déjà il

s'est élancé vers le personnage mystérieux qui, en le reconnaissant, est tombé en défaillance dans ses bras; et Adolphe répétait en vain avec douceur : « Mon f( ami, reviens à toi, mon cher « Edouard,']^ ^^t:2\ ton soutien; c( j'oublie le passé.» Puis il expliquait, à sa compagne inquiète ce mystère surprenant, et priait un des spectateurs de faire approcher une voiture qui fort heureusement ne se fit pas attendre.

Bientôt le fiacre s'éloigna de la foule qui se hvrait à mille conjectures plus extravagantes les unes que les autres, et conduisit les trois amis dans l'hôtel d'^dolphe

Quelques jours après on parla beaucoup dans le monde d'une charge de notaire qui venait d'être achetée dans les environs de Paris par un jeuneétranger, pour un avocat que ses excès, sa mauvaise conduite et ses déréglemens avaient conduit à la dernière misère, après avoir été possesseur d'une fortune immense , après avoir passé pour un fashionable des plus aimables de Paris. Je n'ai pas besoin de vous nommer l'auteur d'un acte si généreux. En vain il voulut cacher sa bonne action ; on parvint à le découvrir, et son nom fut bienlôtdanstoutes les bouches. Quand on le complimentait sur cette preuve si

belle de sa grandeur d'âme, sur une marque si éclatante d'un beau , d'un généreux caractère, Adolphe répondait : «Que vou- « liez-vous que je fisse? il est le (( fils de mon bienfaiteur j sa jeuc< nesse a été orageuse, il est vrai, « mais il a connu l'infortune de « bonne /heure, et je compte dé- « sormais sur lui comme il pou- (( vait compter sur moi. « L'eo:a\^ocat fut digne de la confiance de son condisciple Adolphe y le modeste écolier de Turin ; il rentra dans la voie de la vertu, renonça à toutes ses mauvaises habitudes , à toutes ses connaissances dangereuses, et fut plus tard cité comme un modèle de

probité, de reconnaissance et de bonne conduite. Plus tard aussi, avant sous les auspices de son ami obtenu les faveurs de la fortune, il épousa , pour resserrer les liens de l'amitié déjà si bien établie, une sœur de la fille du pauvre f et devint le frère à'AdolphCf dont il eut à cœur d'imiter toute sa vie les vertus ! ! !

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