APOLOGUES
Ernest et Julien étaient deux cousins à peu près du même âge; La plu: grande intimité régnait entre ces deux amis ; et comme
ils suivaient les mêmes classes^ ils se réunissaient aussi (comme ifl arrive toujours) pour les mêmes jeux; mais au lieu d'être paisibles dans leurs amusemens, comme des enfans de douze ans doivent Têtre; au lieu de se livrer à des déiassemens utiles, ou tout au moins raisonnables, ils choisissaient de préférence les jeux les plus bruyans, et dans toutes leurs courses à la campagne s'accolaient, par goût et par sympathie, avec les petits garçons de l'humeur la plus turbulente et de la société la plus dangereuse.
En vain on leur avait fait sur ce chapitre de longues réprimandes; en vain on leur avait mon-
tré tout ce qu'il y a de pernicieux dans la fréquentation de petits mauvais sujets, et combien le mal est contagieux; ils n'en persistaient pas moins dans leur penchant naturel, qui les portait à rechercher, comme nous l'avons dit, la société des enfans de leur âge les plus mal élevés, les plus querelleurs et les plus grossiers. Déjà ils se ressentaient euxmêmes des mauvais exemples nombreux qu'ils avaient sous les yeux, et devenaient tapageurs, menteurs, insolens, entêtés, contractant tous les jours un défaut de plus, quand ils reçurent une leçon qui vint à propos les faire rentrer en eux-mêmes, et empê-
cher le mal d'empirer. Sans cette correction, si sagement et si adroitement donnée, le cœur et le caractère de Julien et à' Ernest étaient peut-être perdus à jamais : tant est vrai ce vieil adage.
Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es. Or, voici ce qui arriva.
Un vieil oncle, qui gémissait tout bas du genre de société que recherchaient avec tant d'empressement ses deux neveux, leur envoya, à l'époque des vacances, qui les avaient réunis à la campagne, et par l'entremise d'un commissionnaire dont la discrétion lui était connue, deux tableaux fort bien dessinés, représentant le sujet de la fable
suivante, qui était elle-même écrite dans un autre cadre et en caractères des plus lisibles.
Cette fable, que je vous rapporte sans y rien changer, était précédée de cette épigraphe ; Mauvaise compagnie mène à mauvaise vie. Les deux amis, après s'être regardés d'un air consterné, comprenant déjà la leçon qu'ils recevaient dans un tel présent, lurent, en tremblant de tous leurs membres, la fable du Chat et des Renards , que voici, et qui renferme une morale que vous vous rappellerez, j'espère, quelquefois.
« Un chat vivait heureux au sein de l'abondance, bien choyé,
i39 bien nourri, faisant envie à tous les chats du pays, tant il était gras, tant il était beau et luisant.
C'était le ébat d'un des plus riches fermiers de la Normandie.
Les souris ne lui manquaient pas; mais il était accoutumé à une nourriture si délicate, si recberchée, qu'il négligeait de les chasser, laissant à des chats d'un rang moins élevé que lui la peine et le profit d'une guerre qu'il dédaignait.
« Or il arriva que, dans une de ses excursions, notre chat fut accosté par un renard , le doyen de l'espèce, plus rusé encore que vieux. Ce dernier fit si bien , le combla de tant de caresses, le
flatta tellement, qu'en peu de temps il se forma entre les deux quadrupèdes une amitié qui devait être funeste au pauvre chat.
En vain, à son retour au logis, ayant fait part de sa nouvelle liaison à un vieux chat de bassecour, moraliste renommé et grand faiseur de sermons, en vain avait-il reçu des conseils et des réprimandes qui devaient l'éclairer sur sa faute et le faire renoncer à une amitié si dangereuse ; il persista dans ses projets criminels, et le lendemain matin se rendit dans la forêt, où le renard et quelques-uns de ses amis l'attendaient.
« Quand il se trouva au milieu
de ces dangereux amis, noire chat eut bien vite compris combien sa situation était critique.
Le premier service que les renards réclamèrent de son amitié lui fit comprendre qu'il avait commis une imprudence inexcusable en se livrant à eux, et qu'il n'avait plus la ressource de revenir sur ses pas. Le doyen des renards , au nom de l'assemblée , ou plutôt de ses amis, demanda d'abord, et avec une imperturbable hypocrisie, l'entrée dans la ferme pour lui et sa bande ; et le pauvre chat, qui n'osait déjà plus rien refuser, promit tout ce qu'on voulut de lui. Le voilà donc, entraîné par de perfides
conseils, capable de la plus noire ingratitude , sur le point de conduire lui-même dans la ferme de ses bienfaiteurs ces brigands, la terreur des basses -cours. Ob!
c'est qu'on va vite quand on est sur la pente du mal ! dès que le premier pas est fait, il est difficile de s'arrêter à temps. Un complot infâme ( une attaque nocturne dans la basse-cour de la ferme) ayant été bien et promptement ourdi entre les coupables amis, le cbat, leur complice , se sépara d'eux en leur répétant le mot de passe.
« C'était par une belle nuit d'été; un clair de lune magnifique jetait çà et là dans toute la
campagne, sur les vallons, sur les collines, des jets immenses de lumière; dans cette nuit, il faisait presque jour.
« A l'heure convenue, tous les renards, ayant quitté leurs terriers, se mettent en marche, et se dirigent vers la grande ferme, où , blotti derrière une borne, le chat les attendait en silence près de la grille de fer de la bassecour.
«Ils sont bientôttous introduits, et, grâce aux perfides instructions de leur guide , les renards sont en peu d'instans au milieu des poules, des dindonset des canards qu'ils font passer du sommeil à \i mort^ égorgeant sans pitié
tout ce qui ne peut s'échapper, faisant un massacre affreux, une véritable boucherie de la gent volatile. Quand ils furent bien repus de leur horrible festin, les amis aux longues queues se séparèrent de leur compagnon de carnage : celui-ci, digne en tout de leur estime et de leur affection, couvert commeeux de sang, leur promit d'aller partager le lendemain, au fond des bois, les débris de leur horrible butin !
L'ingrat qui avait servi d'instrument au crime, qui avait dirigé le meurtre sur ceux qui avaient été jusque-là ses frères, violant à la fois les lois de la reconnaissance et de l'hospitalité, sans au-
cim remords sans honte, tant il était déjà pervers , attendit le jour avec impatience pour se réunir au fond des bois à ses amis les renards.
«L'aube avait à peine paru, que notre chat détale au plus vite, alléché par le repas nocturne qu'il a fait la veille, et dont les reliefs doivent lui être offerts par ses amphytrions,
i( Il part , arrive au milieu deâ renards, qui l'accueillent comme l'un des leurs, le fêtent, le ca^ ressent, et le pressent déjà de les guider encore la nuit prochaine pour renouveler avec lui le mas-« sacre de la veille, lui promettant de l'en récompenser large-
ment et de le traiter toujours comme un frère. Pendant que nos brigands conspirent autour des débris de dindons, de poules, d'oies, etc. , et se repaissent de sang et de chair fraîche , le fermier, instruit de la destruction d'une partie de sa basse-cour , préparait une battue générale , pour purger au plus vite la forêt d'habitans si nuisibles , et délivrer sa ferme de voisins aussi dangereux que des renards. Tous les amis du fermier avec leurs chiens etleurs fusils accoururent, et la forêt au bout de quelques heures, traversée de toutes parts par les chasseurs , retentit des aboiemens de la meute qui a
Al
bientôt découvert la piste des conj urés. Un vieux renard, ayant entendu le premier la voix des bassets qui approchaient, donna aux conspirateurs le signal de la fuite; chacun de son côté décampe au plus vite , et, dans ce sauve qui peut , chacun , comme il arrive toujours, ne songe qu'à soi; la meute ardente approche , les coups de fusil se font entendre de tous côtés; et les cris des chasseurs, les aboiemens des chiens ne font qu'augmenter le désordre et l'effroi de la bande criminelle!
« Le pauvre chat, se voyant seul, abandonné , hésita quelques instans ; puis ; se décidant
tout-à-coup, il allait rejoindre k ferme lorsque, traversant un buisson épais , il reçut un coup de feu qui retendit presque sans vie. Le chasseur qui l'avait pris pour un renard ne revenait pas de sa surprise en contemplant à ses pieds, tout couvert de sang , le pauvre chat qui se débattait avec la mort, quand le fermier lui-même qui venait d'approcher s'écria : « Mon pauvre chat !
(( Vous avez tué mon chat! »
Et il se perdait en conjectures sur les causes d'un si funeste événement , lorsqu'un vieux grognard de chien, qui, de sa loge où il était attaché, avait VU la nuit précédente je mal-
heureux chat introduire les renards dans la ferme, sauta sur lui et l'étrangla. Près d'expirer , entouré des corps de ses complices ( car presque tous les renards avaient été tués), souffrant de la douleur de son maître qui ignorait sa noire ingratitude, le traître au poil tigré se répétait tout bas : « Le vieux chat « du logis me l'avait bien dit :
« Mauvaise compagnie mène à « mauvaise vie, méchant des- « sein à mauvaise fin ! et on dea vient bien vite, je le vois à mes (( dépens, aussi cruel, aussi cri- M minel que les dangereux amis « dont on a eu le malheur de «< s'entourer j car l'exemple du
H mal n'est que trop souvent K contagieux ! m