LA PIE ET LES OISEAUX
Un des jeunes amis à' Ernest et de Julien , petit fat de douze ans, reçut, au même temps que ces derniers, un tableau fort bien peint qui représentait le sujet de la fable suivante dont le texte, écrit en gros caractères et renfermé dans un cadre d'or, fut lu à plusieurs reprises par celui à qui elle était adressée, qu'elle contribua, dit-on, à corriger.
Voici cette fable :
« Certaine pie, et la pie la plus bavarde qui fût jamais sortie da
fond des bois , s'étant échappée de sa cage et ayant recouvré sa liberté , résolut un beau matin de mettre à profit ce qu'elle avait appris dans le monde, c'est-à-dire dans l'échoppe d'un misérable cordonnier de village. La voici donc qui se met en campagne î . . Ayant parcouru toutes les forêts des environs, elle parvint, à force de cris et d'intrigues , à rassembler les oiseaux de toute espèce dans un bois de haute futaie , et , perchée sur le tronc d'un vieux chêne , elle parla ainsi : « Il y a « trop long-temps que le même « roi vous gouverne^ véritable « tyran , sa force seule fait sa « puissance : secouez son joug.
u et acceptez le gouvernement « débonnaire que je suis chargée H de vous offrir... Nommez donc (( à la place du despote qui vous (( opprime , très-haut et très- « noble seigneur héron... puis, f< comme j'ai beaucoup appris f( chez les hommes, et que je sais H beaucoup dechosesqui peuvent r* être utiles aux affaires de l'état , « je vous offre mes talens, ma « science et toutes les ruses que «je sais mettre à profit dans « l'occasion. Si vous voulez me (( nommer votre reine, vous n'au- « rez plus d'impôts , plus de (( guerres.... Les grands ne vi- « vront plus aux dépens des pe- « tits! Liberté, égaUté dans les
« airs comme sur la terre !... »
M Ainsi disait la pie ; elle ajouta une foule de raisonnemens et de propositions encore plus ridicules; par exemple, elle voulait que le conseil du nouveau roi fût composé de six oiseaux qu'elle désignait. Les noms de ces ministres ailés provoquèrent les rires de l'auditoire, et des huées générales accueillirent la caqueteuse quand elle proposa pour ministres le geai y le canard ^ le moineau ^ Xépervier, le merle Qi le dindon. Pour des ministres, il faut en convenir, le choix n'était pas heureux, et l'assemblée, lasse d'un tel verbiage, et indignée de semblables propositions, com-
i54 mençait déjà à s'éclaircir, quand les cris d'une chouette cachée sous le feuillage se firent entendre.
« Chacun revient à son poste , et les plus prudens comme les plus vieux sont d'avis qu'il faut fuir.
Alors dame pie ne se sent pas de colère; elle croit qu'on se moque d'elle, et, volant d'un air effaré punir l'oiseau perturbateur, elle se jette aveuglément dans les pipeaux d'un chasseur qui la fit crier à son tour.
« Au lieudelasecourir, l'assemblée se dispersa dans les airs en sifflant et en jetant des cris d'effroi. Une mésange qui n'avait rien dit encore , voltigeant autour
du chasseur, parla ainsi à la pie dont le cou allait être bientôt tordu : c< Eh bien! ma chère, f< qu'avez-vous donc fait de votre « science , vous qui vouliez ré- « gner sur nous? Appelez donc « vos sujets à votre secours.... « Elle dit, et s'envola en poussant un cri aigu auquel le chasseur répondit en vain par celui de la chouette. »
Que de faux braves , de faux savans, de fats et d'orgueilleux trouvent d'abord comme cette pie quelques dupes, et finissent comme elle tôt ou tard par n'exciter que le mépris et les sifflets!