FIG. 22. — PORTRAIT DE BAYARD
(Musée de Grenoble.)
'Madame," répondit Bayard, 'je ne sais si je pourrai échapper à la mort, mais tant que je vivrai, 25 on ne vous fera aucun tort ni à vous ni à vos filles, pas plus qu'à moi-même.'
La dame le remercia. Elle fit chercher un chirurgien qui examina la plaie du bon chevalier et la trouva grande et profonde ; toutefois il lui assura 30 qu'il n'y avait nul danger de mort. Il le pansa si bien, et la dame avec ses deux jeunes filles le soigna avec tant de dévouement, qu'en moins d'un mois, il fut prêt à remonter à cheval.
Le matin où le bon chevalier devait quitter la 35
6o LECTURES ET EXERCICES : COURS ÉLÉMENTAIRE
maison, son hôtesse, accompagnée d'un de ses serviteurs ayant une petite boîte d'acier en main, entra dans sa chambre. Elle trouva Bayard assis dans un fauteuil.
40 La dame se jeta à genoux, mais il la releva tout de suite et ne voulut lui laisser dire un mot, avant qu'elle eût pris place auprès de lui.
'Monseigneur,' lui dit-elle enfin, 'je remercie Dieu de vous avoir amené ici dans cette maison, car
45 vous nous avez sauvé la vie à moi, à mon mari, et à mes deux filles ; de plus, depuis que vous êtes ici nous n'avons eu à souffrir d'aucun tort. Vos gens ont payé jusqu'au dernier denier les biens qu'ils ont pris. Je le sais bien, monseigneur, nous sommes tous vos
50 prisonniers, mon mari, moi, mes enfants, et tous nos biens vous appartiennent ; mais connaissant la noblesse de votre cœur, je suis venue vous offrir un petit cadeau ; nous vous le présentons et nous vous prions humblement de nous laisser le reste.'
55 Alors elle prit la boîte que le serviteur tenait et l'ouvrit devant le bon chevalier qui la vit pleine de ducats. Bayard, qui ne faisait jamais grand cas d'argent, se prit à rire.
' Madame,' dit-il, ' combien y a-t-il de ducats
60 dans cette boîte ?'
La pauvre femme craignait qu'il ne fût en colère d'en voir si peu.
' Monseigneur,' dit-elle, ' il n'y a que deux mille cinq cents ducats ; mais, si vous n'êtes pas content
65 nous vous en trouverons davantage.'
'Par ma foi, madame,' dit Bayard, 'vous m'avez fait assez de bien en m'accueillant avec une telle
bonté et en me donnant des soins aussi empressés ; je ne veux point de vos ducats. Je vous remercie, et vous prie de croire que je suis aussi content de vous 70 que si cette ville vous appartenait et que vous me l'eussiez donnée.'
Mais la dame insista si énergiquement qu'il lui dit à la fin :
' C'est bien, madame ; je l'accepte pour vous faire 75 plaisir ; mais veuillez envoyer chercher vos deux filles ; je veux leur dire adieu.'
La pauvre femme croyait être au paradis parce qu'il avait enfin consenti à accepter le présent. Elle fit chercher ses filles et les envoya dans la chambre 80 de Bayard. Celui-ci les remercia de la bonté qu'elles avaient eue pour lui lorsqu'il était malade et leur donna à chacune mille ducats pour leur dot. Quant aux cinq cents ducats qui lui restaient, il les donna aux pauvres couvents de dames qui avaient été pillés ^s pendant la guerre.
Tous furent fort attendris et le bon chevalier les quitta enfin, laissant en leurs cœurs le souvenir de la bonté et de la courtoisie qui le caractérisaient dans toutes ses actions. Son cœur était un pur cristal et 9° il n'était riche que de sa vertu. 2
1 Voir la note, p. 43.
^ D'après le récit fait par un auteur inconnu qui s'appelait le Loyal Serviteuv, et qui était contemporain de Bayard.