LE CARACTÈRE DE LA CORRESPONDANCE
Si le nom des correspondants de d'Antraigues est une énigme, leurs motifs sont un abîme. J'imagine que, si on les démasquait, le problème n'en paraîtrait que plus
indéchiffrable. Qui les meut et les anime en cette besogue ténébreuse où ils exposent leurs biens, leur liberté, leur tête? Ils n'ont aucun fanatisme monarchique ni républicain; ni foi, ni principes, ni attachements; ils trahissent, ils ne conspirent pas; ils nuisent et ne servent point. Ils sont riches, ils ne sont pas payés et ne veulent pas qu'on les paye. Ce n'est ni la prétention, ni l'ambition : ils se dissimulent. Ils désirent rester inconnus du gouvernement russe qu'ils servent, et c'est à leur insu que d'Antraigues, au lieu de remanier et de résumer leurs lettres, les copie (1).
L'intrigue? C'eût été pour des gens si prudents une distraction étrangement dangereuse avec un maître si peu patient (2). La reconnaissance envers d'Antraigues et sa famille? Vannelet s'en vante, l'ami s'en targue, le fils de l'ami y ajoute : « la piété filiale » ; cette « sensibilité » est dans le goût épistolaire du temps, et ces sentiments expliqueraient à la rigueur une correspondance comme celle de Mallet; ils n'expliquent pas les pièces dérobées, les secrets d'État révélés, la haute trahison, enfin, avec toutes ses circonstances et toutes ses preuves. Aucun de ces motifs n'est en proportion avec les actes accomplis et les risques encourus.
Je ne vois qu'un mobile qui satisfasse l'esprit; assez âpre, insidieux et despotique pour tout expliquer sans excuser rien : l'intérêt, qui remue, pousse et meut le fond des choses humaines, jusque dans leurs plus grandes crises ; le régulateur sourd et permanent des âmes communes et du commun des âmes : la peur de perdre, seule plus obsédante et dominante que la peur d'être
(1) Voir p. 220, 395.
(2) « L'ami de... qui est prudent jnrce qu'il sait les risques à courir el qu'il a la tête froide. •. D'Antraigue* à Czartoryski, 4 décembre 1803.
perdu. Il mine continuellement, abat, rase, pioche, terrasse et laboure. Il n'est ni palais, ni forteresse, ni temple qui résistent, à la longue, à l'invasion de cette bande noire, vorace et avare, infatigable et insatiable. L'intérêt a fait triompher l'égalité dans la Révolution et succomber la liberté dans la République ; il a fait prévaloir le Code civil et abroger les Droits de l'homme; il a consolidé le grand livre de la dette et fait échouer le blocus continental. Bonaparte, élevé par la coalition des intérêts, est tombé sous leur coalition. Il a obéi aux intérêts, il en a profité, il les a exploités, il les a compromis, et ils ont conspiré sa chute avec la même persistance de taupes, acharnées à leur besogne, qu'ils avaient préparé son avènement. « Il n'y a plus d'esprit révolutionnaire, écrivait l'ami en juillet 1803, mais il y a nécessité de tenir à la Révolution... Il n'existe peut-être pas le vingtième de la France qui voulût ce qui a été fait; mais il n'y en a pas mille qui voulussent détruire ce qui est. Les Bourbons leur sont ou à charge ou à mépris; ils n'en veulent pas; Louis XVIII, ils le couvrent de boue... » Voilà le fond de Vannelet, qui a ses deux millions à conserver et à employer; voilà le fond de Y ami, qui a aussi ses deux millions à faire valoir et ses fils à pourvoir; voilà le fond du fils de l'ami, qui place à douze pour cent, en avances au département où il sert, sa part des capitaux paternels , qui ne soutient cette grosse fortune que par son crédit et sait bien qu'on n'a de crédit que tant qu'on est « dans la machine » . Ils craignent deux choses : une restauration de l'ancien régime, avec les émigrés, qui les forcerait à dégorger, restituerait les biens nationaux et renverrait les agioteurs et fournisseurs dans leurs bas -fonds originaires; ils craignent davantage encore la folie de la guerre et les
hyperboles conquérantes de Napoléon qui feront sauter la machine, rompront les affaires, mettront le pays en banqueroute, anéantiront la fortune publique, ruineront les particuliers; les réquisitions, enfin, et les confiscations qui, en cas de déroute, retourneront, videront et secoueront impitoyablement le sac aux écus des fournitures militaires. Il faut donc la paix, le plus tôt possible, par tous les moyens et avec l'Angleterre surtout. L'Angleterre est pour les survivants de 1789 l'arche sainte de la liberté; elle est pour les parvenus de 1793- 18041a Bourse universelle du commerce, la caisse centrale du trésor européen : elle est sacrée. Ces spéculateurs enrichis par la guerre deviennent pacifiques comme leurs émules les jacobins, préfets ou conseillers d'État, deviennent conservateurs et réactionnaires. Ils sont plus Européens que Français, plus Anglais qu'Européens. « Assurez Pitt que je ne donnerai pas 24 sols » , écrivait, en 1798, le soi-disant chef de comptabilité de la Caisse des comptes courants, Vannelet, qui « place 1,500,000 francs en Angleterre et en Amérique ». L'ami professe qu' « une Angleterre puissante est nécessaire afin d'empêcher Bonaparte d'être un fléau chez lui et chez les autres » . Il opère en conséquence : il est l'âme damnée de ce qu'on appelle, autour de lui, le parti de l'Angleterre en France. Le fils sert le même parti, très considérable, dit-il, et qui étend partout ses plis et ses replis. Il tient, avec ce parti, que l'Angleterre « est nécessaire à la France pour empêcher la tranquillité d'un règne qui, s'il était paisible, effacerait celui de Néron » : « Sans l'Angleterre, écrit-il en février 1805, la France serait un enfer. » « Tous nos principes, ajoute-t-il quelque part, se réduisent à celuilà. » Ce sont les antipodes de l'empire d'Occident et du
UNE AGENCE D'ESPlUNNAGË SOUS LE CONSULAT. 133
système continental, cet « infernal système » que \ejils de l'ami maudit, dès mars 1805, et dont il dénonce le dessein en livrant à la Russie les plans de Napoléon sur l'Italie.
Leur politique, c'est une alliance de l'Angleterre et de la Russie qui leur assurera la sécurité dans une France pacifiée selon leurs intérêts au milieu d'une Europe organisée selon leurs vœux. L'ami, qui a la tête plus froide, ne cache pas ses préférences pour l'Angleterre : Y amie, qui a plus de sensibilité et aussi plus à' avenir dans l'imagination, s'envole vers la Russie : « Elle en est amoureuse » , écrit Y ami, « et me traite comme un chien au moindre retard. » « J'aime l'empereur de Russie, c'est une passion déclarée » ; elle le nomme : « mon empereur » . Alexandre est déjà pour elle « l'ange » qu'il sera pour madame de Krûdener, madame de Ghoiseul- Gouftier et tant d'autres Eloas de boudoir et d'oratoire (1).
Le premier article, c'est de renverser Bonaparte : l'Angleterre et ses amis ont cru que la rupture de la paix d'Amiens lui porterait un coup mortel : ils se sont trompés (2). Dès lors, il n'y a plus de ressource que dans « une révolution de palais » , selon l'euphémisme
(1) Sur cette politique yoir Pirgaud, p. 235-236, 384, 392 — Comparez, pour le contre-coup et la coutre-épreave, les instructions secrètes données, en septembre 1801, à Novosiltsof, envoyé du tsar en Angleterre, pour négocier l'alliance destinée à «affranchir la France du despotisme sous lequel elle gémit », à ■ libérer la France » et à « délivrer de son joug les pays qu'elle opprime »; et, pour y parvenir, i « enchaîner la France, à restreindre la puissance française • , à « faire rentrer la France dans ses anciennes limites », et à donner à l'Europe, sous la direction de la Russie et de l'Angleterre, « un état de paix et de prospérité comme elle ne l'a jamais en. » Czartorysii, Mémoires, t. II, p. 27, 31, 33, 35, 46. Paris, Pion, 1887.
(2) Piscaxd, p. 240.
de Pétersbourg et de Gonstantinople : supprimer Bonaparte, et, comme il n'y a guère d'autre moyen, le tuer. Les agents de l'Angleterre y travaillent, et c'est le lien entre la conspiration de Georges et la troisième coalition. L'ami qui souffle cette coalition à Pétersbourg^ couve le complot à Paris. Il n'y trempe pas, mais il en connaît l'objet et toutes les affiliations. « Sûrement, écrivait-il quelque temps après, si la chose avait réussi et que l'on eût voulu mettre un roi, la chose était très faisable; mais la chose n'était point le but principal de l'Angleterre ; le but était de se délivrer de Bonaparte et de traiter de la paix avec le nouveau gouvernement, sans le gêner en rien sur ce qu'il aurait voulu établir. De cela je suis sûr comme de ma propre existence (1). » Latour, le principal courtier du commerce de l'ami à Londres, est aussi à Paris l'un des principaux boutefeux du complot. L'ami a vu Georges : «Je le connais; c'est un homme très gros, très lourd, une tête comme un muid, un paysan, un fermier qui, élevé par Charette, s'est fait chef, qui sait à peine lire et n'écrit presque pas ; mais c'est la tête la plus forte, la plus riche en moyens, le cœur le plus élevé que j'aie rencontré depuis cinquante-
(1) Voir à l'Appendice la lettre du 14 février 1804, p. 366 et suiv. — Le gouvernement anglais, dit M. de Martel, Conspiration de Geoiges, p. 73, « n'eut pas besoin de chercher à créer les haines atroces qui se manifestèrent à cette époque, il n'eut qu'à ne pas les arrêter Comme les royalistes, comme les républicains, les ministres britanniques étaient convaincus que la mort du Premier Consul amènerait une révolution et sauverait l'Angleterre des dangers redoutables dont la présence du général Bouaparte à la tête du gouvernement de la Frauce la menaçait. Pour faciliter le mouvement qui devait le renverser du pou-> voir, ils ne reculèrent pas plus que les royalistes, pas plus qu'un grand nombre de républicains devant les moyens que l'action délétère des révolutions inspirait en France aux hommes ardents des divers partis et donnèrent les fonds nécessaires pour exécuter le complot dont Georges et Pichegru étaient les priucipaux ageuts. •
quatre ans que je vois les hommes et que je peux les juger, et s'il était pris, ce serait un malheur; mais Dieu lui-même ne lui arracherait pas une révélation. Sa perte sera irréparable, mais l'homme est unique. » L'ami est averti, trente-six heures à l'avance, de l'arrestation de Moreau; il l'annonce à d'Antraigues dans une lettre datée du 14 février 1804, et il révèle, en même temps, l'étendue et la gravité du complot : « Ceci n'est pas une conspiration de roman; le fond est vrai ...» « On [le gouvernement consulaire] sait la mécanique du coup monté; mais on ignore et on ignorera toujours les partisans qui sont jusque dans le ministère, jusqu'au Conseil d'État et jusque dans le Sénat (1). On ignorera ceux qui sont dans les armées; mais si Moreau parle, ceux de la garde et garnison de Paris sont perdus, car il a bien fallu les lui faire connaître. Oh! pour ceux-là, le danger est grand, si Moreau est faible. Mais la crainte qu'il ne le soit peut porter à des actes d'audace qui finissent Bo-
(I) ■ La haute position des chefs de ce complot et le nombre considérables d'officiers et de fonctionnaires qui y étaient compromis... • « Puis les fournisseurs elles agioteurs de toutes les natures; ceux qui avaient fait des fortunes sur les biens nationaux, sur les (onds publics... » • ... Quand on réfléchit à la facilité avec laquelle let hommes les plus éiii'iieuts du parti républicain, Moreau et Sieyès, et presque tous les mécontents civils et militaires, parmi lesquels des sénateurs et trois ou quatre des futurs maréchaux de l'Empire, Beruado'.te, Augereau, Macdonald et peut-être Masséna, acceptaient le bénéfice d'uu acte inavouable, c'est-à-dire d'un assassinat, on ne doit pas être surpris de voir les royalistes, qui avaient tant souffert de la Révolution, ainsi que le gouvernement britannique, ne pas se montrer plus difficiles que ces
grands citoyens • En outre Souham, Liébert, Lecourbe, Delmas,
Laborie. De Martel, Conspiration de Geonjes, p. 42, 46, 49, 53, 71. — M. Pingaud, d'après l'ami, p. 250, cite, à côté de Moreau et de Pichegru, « dans le ministère, aux armées, jusque dans les assemblées politiques, une foule de gens effectivement ou moralement complices, vingttrois sénateurs, deux généraux en chef, Lecourbe et Macdonald, Suchet et Dessoles », Real enfin, ■ plut enfonce que tout autre par let lettres de sa main à Pichegm • .
naparte; il le sent, et redouble de fureur et de vigilance, et, pour cette fois, il a raison, le péril est grand. » L'ami incrimine Moreau, et donne la note juste du procès : « Moreau a infiniment d'amis, qui ne cesseront de l'être que quand ils verront l'évidence de sa manœuvre; mais, ajoute-t-il, cela ne se pourra démontrer judiciairement (1). »
Balzac a eu l'intuition de ce « plan très vaste et très bien conduit qui devait atteindre Bonaparte à l'extérieur par la vaste coalition de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, qu'il vainquit à Austerlitz, et à l'intérieur par la coalition des hommes les plus opposés les uns aux autres, mais réunis par une haine commune, et dont plusieurs méditaient la mort de cet homme sans s'effrayer du mot assassitial » . Mais à cet admirable roman — Une ténébreuse affaire, qui éclaire l'histoire bien plus qu'il ne la reflète — il manque un personnage que Balzac n'a pas connu et que lui seul aurait pu peindre : Y ami. Il en eût fait ce que Y ami était en réalité, l'usurier d'État, une sorte de Gobseck politique, machiniste monstrueux qui a sa place marquée dans les coulisses de la Comédie humaine. « Croyez-vous, disait Gobseck en tendant son visage blême et qui sentait l'argent, croyezvous que ce ne soit rien de pénétrer ainsi dans les plus secrets replis du cœur humain, d'épouser la vie des autres et les voira nu?... Ces sublimes acteurs jouent pour moi
(1) Comparez les Mémoires du chancelier Vasquier : « Il paraît — j'ai tontes les raisons de le croire — que le Premier Consul comptait sur la faiblesse de son caractère et qu'après en avoir obtenu une confession à moitié sincère, le pardon devait lui être facilement accordé La maladresse de M. Régnier fit manquer ce plan .. Un parti considérable dans l'armée, tous ou presque tous les Rrelons... se trouvèrent amenés par le besoin de se défendre, à prendre intérêt à la conspiration... • P. 170.
et sans pouvoir me tromper. Croyez- vous qu'il n'y ait pas de jouissances sous ce masque blanc dont l'immobilité vous a si souvent étonné? » Telles étaient, sans doute, les sinistres débauches de l'ami.
Je me figure ce vieux commis de province, obséquieux, cafard, âpre à la curée, infatigable à la besogne, périphrasant, important, à prétentions d'éminence grise et à mine de cuistre, le sachant et en profitant pour faire le bonhomme et se recroqueviller devant les chefs et capter le maître même par la docilité silencieuse de son travail, sa mémoire toujours dispose, sa plume toujours servile, son esprit, inépuisable en arguments, raisons et consultations, avide, captieux, impénétrable. Il abhorre Bonaparte pour la nécessité où il est de lui obéir, pour l'hypocrisie qu'il s'impose, pour la trahison qu'il consomme, pour la peur mortelle qu'il en ressent et qui le talonne jour et nuit. Quand il revient chez lui, le sang échauffé par la contrainte et l'effort, congestionné, bourru, il trouve cependant le courage et le temps d'écrire à d'Antraigues, puis de chiffrer à l'encre sympathique d'interminables lettres. C'est qu'il y épanche sa bile et sa colère rentrée. Il se venge de sa peur en montrant le maître détesté, tremblant à son tour dans son palais, malgré le triple cordon de sentinelles, les portes barricadées, les gardes de confiance dans sa chambre à coucher, les escortes sur les routes suspectes et les essaims de policiers tourbillonnant partout autour de lui (1). Et l'ami jouit d'autant plus de ces frayeurs à la Crom-
(1) Voir Pisgaud, p. 248, et comparez comte de Martel, Conspiration de Georges, p. 17-19, correspondances des agents anglais : « 11 vit entièrement renfermé dans ses Tuileries, qni sont gardées comme *ne ▼éritable forteresse... Les fréquents changements de commandant de la garde ne permettent à aucun d'eus de prendre sur leurs hommes nns auto: ilé dangereuse, etc. »
well dont il ridiculise le vainqueur de Lodi et de Marengo, qu'il sait que le péril est plus réel et que Bonaparte luimême en ignore toute l'étendue (1).
Ainsi des colères : je vois Y ami assistant aux emportements de Bonaparte, promenant son regard faux du maître en fureur aux papiers qui traînent sur la table, et notant, tout en tremblant lui-même, l'expression de ces accès de « rage » qu'il a provoquées et où Bonaparte paraît comme fou. « H n'en peut être autrement, écrit-il à d'Antraigues. Il voit l'Angleterre savoir tous ses plans, sans avoir aucune possibilité d'aller à la source. . . » Le monde d'alors connut plusieurs de ces machiavels bourgeois qui avaient vu sans regrets tomber l'ancien régime, qui avaient traversé la Révolution sans préjugés et abordaient le régime nouveau sans illusions; ne cherchant que l'utile et le profitable, tandis qu'autour d'eux on s'entre-tuait pour la liberté, l'humanité, la justice, la gloire et les insignes passagers de la puissance. Ils vivaient et ils exploitaient les réalités du pouvoir. Leur politique, en France et en Europe, est l'envers réaliste et la caricature avilie de la politique, tout abstraite et idéaliste, de madame de Staël. Napoléon railla, proscrivit et persécuta cette femme, dont il avait peu à craindre en France et en Europe, car elle était généreuse et elle était isolée. Il garda dans son palais, conserva dans sa confiance, enrichit, combla d'honneurs, fit princes et barons de son Empire des ennemis secrets dont la défection constante et la trahison continue faussaient et contrariaient ses desseins : il avait tout à re-
()) Voir la lettre du 14 février 1804, p. 370, 372. — « On peut dire aujourd'hui que Bouaparlc ne couuut pas plus l'étendue des dangers qu'il courut alors, que l'Angleterre ne connaissait le péril où la mettait lu catrp de Boulogne. ■ Balzac, Une ténébreuse affaire.
douter d'eux, car ils étaient avares et ils étaient légion. \ Ils travaillent pour eux-mêmes et veulent une combi-' ' naison de révolution et de gouvernement qui leur assure! leurs emplois, leurs titres, leurs placements et leurs' rentes (1). Écoutons-les, écoutons leurs interlocuteurs. C'est un étrange concert. Vannelet appelle, en 1798, un héros libérateur, un monarque constitutionnel consacré par le génie. L'ami reconnaît que Bonaparte ne sera pas cet homme-là. Il n'est pas seul, dans l'entourage du Consul, à juger de la sorte. Champagny, ambassadeur à Vienne en 1802, est un compatriote de d'Antraigues. Il le rencontre secrètement chez un ci-devant chanoine de Troyes, émigré en Autriche, Pierre Maydieu, leur ancien gouverneur commun. Champagny parle de la République, de l'Europe et du Premier Consul presque dans les mêmes termes que Vannelet et que Y ami. « Bonaparte est un tyran... Il a ce qu'il faut pour l'opération qui nous est nécessaire, il n'a rien de ce qu'il nous faut quand l'ordre sera rétabli; mais il aura rendu le règne à son successeur facile, et c'est alors qu'on songera à l'avenir. » Que sera cet avenir? m Une Charte assez puissante pour que nous soyons bien avec un roi de médiocre talent. » Louis XVIII n'est pas plus l'homme de la monarchie que Bonaparte ne l'est du gouvernement provisoire. Il ne garantirait pas les acquéreurs de biens nationaux contre les émigrés. « On ne fait pas, dit le judicieux Champagny, une révolution pour obéir aux vaincus, on ne prend pas leurs propriétés pour les leur rendre... Il nous faut un roi qui soit roi parce que je
(1) Comparez, dans Une ténrbreuse affaire, Malin de Gondreville, conseiller d'État, familier de Taileyrand et son affilié depuis 1797, correspondant du comte de Provence « avec lequel il s'est toujours entend. i, même pendant la Terreur »; compromis ea 1800 et en 1814 dans les complots contre Bonaparte.
suis propriétaire, et qui ait une couronne parce que j'ai cette place; il faut donc, pour finir la Révolution, un roi créé par elle, tirant ses droits des nôtres ; sans cela il faut se battre jusqu'à la fin des siècles (1). »
Voilà bien le roi selon les intérêts de Vannelet et des amis. Mais où le prendre? demande d'Antraigues. — Ce n'est pas difficile, répond le futur duc de Cadore. « Je n'ai vu, poursuit-il, balancer qu'entre deux personnes, le duc d'Enghien et le duc d'Orléans... On le préférerait à tous les autres de sa famille, mais on préfère Enghien à lui... » C'était en 1800, dit Champagny, l'avis d'une quantité de généraux, de sénateurs, même de ministres. Dès juillet 1797, Kilmaine désignait à d'Antraigues « le duc d'Orléans comme étant propre à devenir le chef de la République... » . Enfin, déclarait en décembre 1804 Berthier à Y amie, « s'il en revient un, il n'y a que d'Orléans en état de régner, dans toute la famille (2) » .
Je m'arrête sur ces mots : « On préfère d'Enghien à d'Orléans. » Ghampagny ajoute : « On l'a même pressenti à ce sujet; Barthélémy a eu des moyens de le faire tâter... » Voilà qui entr'ouvre un jour étrange sur le drame de Vincennes (3). Que Bonaparte ait eu vent de
(1) Champagny, qui devint pair de France en 1819, lors de la fameuse fournée du ministère Decazes, était, en 1799, dit la Biographie Didot, « dans la catégorie des hommes d'État libres de toute affection politique, sans regrets pour les institutions féodales, sans amour pour la liberté», auxquels Bonaparte confia le nouvel ordre de choses.
(2) « Les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Saint-James s'entendront sur l'individu et la famille qui pourrait être appelée à régner eu France. Si c'est le Bourbon, lequel d'entre eux... » Instructions de Novosiltsof, 11 septembre 1804. Czârtoryski, Mémoires, t. II, p. 32. — Cf. Pingaud, p. 250, les dispositions de M oreau et de Pichegru pour le duc d'Orléans.
(3) Et aussi, au moins, un demi-jour sur les étranges sous-entendus des agents de Louis XVIII sur la mort d'Englltea, « uu des secrets »,
ces singulières conversations qui se tenaient au temps de la campagne de Marengo, c'en est assez pour expliquer qu'en 1804 il ait si aisément cru à la conspiration d'Enghien et ait si résolument sacrifié ce prince à l'intérêt de faire un exemple. Le duc d'Orléans, plus avisé, se rapprocha moins de la frontière. Il vécut, et c'est ainsi qu'en 1830 il fut appelé à réaliser le gouvernement défini par Ghampagny dès 1802.