IALLEÏRAND ET LES AMIS D ANTRAIGUES
Mais cette évolution, cette théorie des régimes de passage, des transitions nécessaires, du service obligatoire et universel des gouvernements, du serment tempéré par la direction d'intention; ces restrictions mentales qui permettent de solliciter, accepter, accaparer les places, « non pour servir des hommes ou des choses qui déplaisent, mais pour les faire servir au profit de l'avenir » ; cette nécessité de « travailler au rétablissement de la monarchie sans s'occuper de la maison de Bourbon » ; cette manière d'obéir en détestant le maître, en « s'in-
disaa Balzac, « sur lequel, comme sur quelques autres, les princes de la maison de Bourbon ont gardé le plus profond silence. » Voir la lettre de Villèle à Talleyrand, lô novembre 1823, à propos du débat que Talleyrand prétendait soulever sur l'affaire de 1804 : • Sa Majesté a voulu que le passé restât dans l'oubli. — Le Roi ne pourrait donc approuver une démarche inutile et inusitée qui ferait éclater de fâcheux débats et réveillerait les plus douloureux souvenir*. • Talleyrand, Mémoires, t. 111, p. 318.
dignant de tout ce qu'on voit, de tout ce qu'on entend » ; cette désinvolture à se dégager des devoirs directs et simples, sous le prétexte d'une utilité supérieure, celle de ménager l'Europe et de faire rentrer la France dans la société européenne; cette justification des moyens, où l'on s'attribue toute licence, par une fin dont on se fait seul juge; cet aplomb superbe et cette suffisance à se faire son État à soi-même, en dehors du gouvernement qui vous paye et de la politique que l'on feint d'appliquer, ce sont des doctrines et des pratiques que Talleyrand a illustrées et nous a rendues familières. C'est Talleyrand même, tel qu'il s'est expliqué dans ses écrits, tel qu'il se dévoile avec une impertinence magnifique à Erfurt. Et voilà tout d'un coup, par cette correspondance de d'Antraigues, le fond de ces fameux Mémoires vérifié et attesté dans les chapitres les plus contestés et qui paraissaient, en réalité, les plus contestables. Ce n'est pas du vernis de circonstance, un voile rétrospectif jeté sur un passé équivoque. Ce sont des notes au jour le jour, de la couleur locale, des aveux secrets; ce qui paraissait à quelques-uns le sophisme posthume d'un apologiste à gages, le voilà en action dans ces lettres contemporaines. C'est l'esprit même du temps et de la cour consulaire.
Le danger de ces marches nocturnes à travers des chemins creux, couverts et tortueux, c'est d'y rencontrer des pèlerins de la même secte qui vous guettent aux détours, officieux, encombrants et menaçants à la fois. C'a toujours été la destinée de Talleyrand, qui détestait pourtant la mauvaise compagnie, d'être obligé de la subir, au moins le matin, au petit lever, lorsque les gens du beau monde ne sortent pas encore. Ce grand seigneur exquis, ce diplomate raffiné, a vécu parmi les drôles et
les flibustiers. Il s'est servi d'eux, il les a payés, ils l'ont détroussé, trompé et poursuivi de leurs « chantages » jusque clans la postérité (1). « Les hommes doubles, a dit un fin connaisseur, sont utiles en ce qu'ils apportent, mais il se faut garder qu'ils n'emportent que le moins qu'on peut. »
Les hommes doubles de Talleyrand ont beaucoup emporté. L'ami d'Antraigues emportait vraiment trop. Je sais bien qu'en ce commerce louche on ne peut toujours payer de fausse monnaie; il faut bien créer un crédit au courtier interlope que l'on charge de surprendre et de duper autrui. Lee plus onéreux sont ceux qui, comme Y ami, se font payer en nature. Le plus fort et le plus subtil sont toujours joués à ce jeu. Talleyrand et Bonaparte en donnent ici la preuve. Bonaparte se servait de Talleyrand comme Talleyrand de l'ami et du fils de L'ami; les deux amis, le père et le fils, méprisaient, haïs-
(1) Sar l'entourage de Talleyrand aux Affaires étrangères, se* faiseurs et son cabinet, voir Frédéric Masson, Le département des Affaires étrangères, p. 489-492. « Ce que l'histoire aura peine à découvrir, dit M. Masson, c'est le rôle joué dans ce drame, dont Talleyrand est l'imprésario, par tous ces agents volontaires, rétribués on ne sait comment, paraissant et disparaissant, occupés de politique d'affaires de spéculations, impassibles malgré toutes les responsabilités dont on les sent chargés, se révélant tout au plus par quelque bon mot qu'ils n'ont pu retenir et découvraut alors des abîmes d'ignominie que l'histoire n'ose sonder. » M. Pingaud y a jeté un terrible eoup de sonde. Quant aux rétributions, la principale ressource en est connue : ce sont le» sécularisations d'Allemagne, expropriations dont Talleyrand fut le grand courtier et le bénéficier par privilège, et dont Durant paraît avoir été le grand notaire. On lit, à ce sujet, dans les Mémoires du chancelier Pasfjuier, t. I, p. 249 : « J'ai entendu évaluer ces profits par des gens bien instruits à dix millions au moins. Il faut rendre cette justice à M. de Talleyrand qu'il ne gardait pas pour lui seul les produits de sa vénalité. Il sentait la nécessité de faire entrer dans le partage bti assez grand nombre de ses collaborateurs; c'était un bon moyen de se créer des instruments utiles et dévoués. »
saient, dénigraient, trahissaient et servaient cependant Talleyrand comme celui-ci Bonaparte (1).
Talleyrand connaissait Y ami, ses liaisons avec d'Antraigues et sa correspondance russe. Gela ne fait aucun doute pour moi. Une telle familiarité dans les bureaux les plus intimes, chez Durant, en particulier, le confident et le bras droit de Talleyrand dans le ministère, l'homme de ses pensées de derrière la tête, et qui a cheminé à ses côtés, — une telle familiarité serait inexplicable sans le service occulte et la complicité. L'ami voyait travailler Talleyrand ; il maniait ses papiers ; il travaillait avec lui. Le fils de L'ami se présente comme un de ses faiseurs assidus et Y aller ego de Durant. Il donne sur les procédés de composition du tiavail de Talleyrand des détails précis, singuliers, inconnus du public, opposés à l'opinion reçue, discutés encore aujourd'hui par la légende, incontestables à qui a pratiqué les originaux, et qui ne peuvent venir que d'une observation directe et personnelle. Ce sont choses vues. Talleyrand fermait les yeux par indolence, négligence, scepticisme, intérêt surtout. Il avait dans l'ami' un moyen de faire parvenir à la Russie des avis utiles. Il voulait que ces avis fussent crus authentiques, et il laissait l'ami choisir ses preuves à l'appui dans les cartons de Durant. Il voulait que ces avis fussent crus spontanés et sincères, et il s'inquiétait peu que l'ami le peignît « sans honneur ni rancune » , « la matière la plus puante et la plus vile » , pourvu qu'il le peignît à la fois plein d'esprit, « d'un très grand esprit » , « ayant dans la tête le courage que l'on a dans le cœur » , détestant Bonaparte et possédant néanmoins le secret de toutes ses intentions, détestant l'Angleterre,
(1) Voir l'Appendice, p. 417, 418.
dédaignant la Russie et néanmoins travaillant au suceès final de leurs desseins. L'essentiel était, par ce canal, d'arriver à l'oreille d'Alexandre. Une lettre comme celle qu'écrivit l'ami sur l'affaire du duc d'Enghien, n'a pas dû paraître à Talleyrand payée trop cher par la copie d'un article de traité ou d'un dossier diplomatique.
On a mené, lorsqu'elle a paru pour la première fois, quelque bruit autour de cette lettre. La scène, je le reconnais, est merveilleusement accommodée et filée : la consternation de Talleyrand, arrivant « pâle comme un mort » dans le bureau de Durant, où naturellement l'ami se trouvait ; son rôle dans le drame, réduit à celui de comparse désolé et de confident malgré lai. Au lieu de conseiller et d'apologiste de l'attentat, il en devient presque une victime ; loin d'avoir contribué à l'enlèvement et à la mort du prince, on le voit, avec le fidèle Durant et le plus fidèle ami, travailler à sauver Enghien. II expédie au prince cet avis : Parlez à l'instant; cet avis est porté par un neveu de l'ami, qui est employé à Strasbourg, et qui a trois postes d'avance sur Gaulaincourt; le duc reçoit ce billet vingt-neuf heures avant d'être arrêté, et il n'en tient pas compte.
On s'explique, à la perfection du travail, que l'auteur ait mis un mois à l'accomplir : la scène racontée est du 11 mars, la lettre du 19 avril. L'auteur s'est, en bon « faiseur » , environné de tous les détails : il nomme tous les agents : le neveu, frère d'un ancien consul que d'Antraigues a connu en Egypte ; le commissaire de Strasbourg, le maître de poste de Kehl, qui portaient l'avis ; tout est précis, tout semble vu; tout est à côté et tout est inventé, y compris le raffinement de calomnie contre le malheureux Caulaincourt. Il suffit, pour démasquer l'apocryphe, de comparer, justement dans les détails, la
Ii6 LECTURES HISTORIQUES.
lettre de l'ami avec les récits minutieux qu'ont donnés des mêmes événements MM. Boulay de la Meurthe et Henri Welschinger (1). La scène qui se serait passée chez Durant, le 11, est inconciliable avec celle qui s'est passée le 21 dans le cabinet du ministre et que d'Hauterive a rapportée à M. Pasquier (2). Mais n'eussions-nous pas les instruments de comparaison, voici la pierre de touche. On sait avec quelle insistance, infructueuse d'ailleurs, Talleyrand s'est efforcé de se disculper de cette terrible accusation. S'il avait tenu réellement la conduite qu'il se fait attribuer par l'ami de d'Antraigues, cette justification eût été autrement facile et péremptoire. 11 insinua, paraît-il, au duc de Bourbon qu'il avait envoyé un courrier ; mais ce courrier, envoyé au prince, d'après la lettre de Y ami, aurait été, d'après cette insinuation, envoyé à mademoiselle de Rohan ; d'autre part, il aurait été arrêté à Strasbourg et serait arrivé trop tard, tandis que, selon l'ami, il arriva un jour avant l'arrestation. Le duc de Bourbon parait s'être contenté de cette explication; ce prince ne passait pas pour avoir un esprit fort critique; mais interpellé par M. Pasquier sur l'événement de 1804, Talleyrand n'eut garde de hasarder le même récit. Il n'y fait, dans ses Mémoires, aucune allusion, et Bacourt ne le rapporte pas davantage dans ses notes justificatives. Enfin, au lieu d'écrire, en 1823, à Louis XVIII la lettre piteuse qui commence par ces mots malheureux : « Sire, je n'apprendrai rien à Votre Majesté... » , il n'aurait eu qu'à invoquer le témoignage du
(1) Voir en particulier, dans le livre de M. Welschinger, dont l'enquête est décisive, les tentatives réellement faites pour avertir le prince, le 9 mars, par M. de Vauborcl, le 13 par les domestiques, le 14 au soir enfin, par le général Fririon, qui dépêche à Etlenheim an ancien émigré, M. de Stumpf. P. 262, 272-277.
(2) Voir ci-dessus, p. 66.
fils de l'ami qui vivait peut-être, et celui de Durant, qui vivait certainement encore. Talleyrand a eu, en 1823, pour ne les point appeler, ses raisons, et elles étaient graves. Les allégations de Vami lui paraissaient suffisantes, en avril 1804, pour démontrer à la cour de Russie son innocence.
La lettre de l'ami n'établit qu'un fait, mais il est capital, c'est que l'évolution de Talleyrand vers la Russie, qui se consomma à Erfurt, en 1808, et qui se continua en un commerce secret après Erfurt (1), avait commencé dès le Consulat. Sous ce rapport, la lettre du 19 avril est un document. Dès 1802, une série d'avis, appuyés de pièces diplomatiques et militaires, prévenait la Russie des desseins de Ronaparte et lui montrait, en même temps, ces desseins contrariés et desservis par plusieurs de ceux qui étaient chargés de les exécuter (2). Alexandre voyait le Premier Consul détesté par son entourage, haï par les classes supérieures et les bourgeois ; la peur universelle, seul tempérament de l'infidélité de tous; le régime à la merci d'une balle perdue ou d'une défaite; la France avide de la paix, appelant un roi, appelant l'Europe, en un mot tout ce qui fit 1814 et tout ce qui explique la politique d'Alexandre de 1803 à 1807, de 1808 à 1815. D'après cet esprit public que
(1) Voir Albert Vaîvdal, Napoléon ln et Alexandre, notamment, t II, p. 6, 14,46. — Real en avait le soupçon dès 1804. Mémoires du chancelier l'asquicr, t. I, p. 191-192.
2) Ou le soupçonna en 1812, lors du procès de l'espion Michel; mais on perdit la trace. Michel « avoua qu'il faisait depuis huit ou dix ans ce coupable métier. Tous les ambassadeurs russes à Paris s'étaient trausmisle secret de cette utile corruption... Napoléou affecta une grande colère contre une perfidie qui s'était poursuivie, dit-il, au temps de sa plus grande liaison avec l'empereur Alexandre. * Mémoires du chancelier Pasquier, t. I, p. 519. Cf. dans Pingaud, p. 231, et ci-dessus, p. 118 et 123, le fait relatif aux frères Simon.
leur décrivaient leurs correspondants, les alliés, Alexandre en particulier, réglèrent leur conduite envers la France, subissant Napoléon par l'impossibilité de le battre, attendant la balle perdue ou la défaite inopinée, espérant qu'à la fin il lasserait la fortune et excéderait la victoire, et, en attendant, consentant à partager avec lui le profit de ses guerres, sauf à s'en faire un moyen de le mieux accabler le jour où, décidément, on le verrait faiblir.
Voilà l'intérêt historique de la publication de M Pingaud. Quant à l'importance et au caractère des avis des amis de d'Antraigues, un exemple suffira à en donner la mesure. Le 30 juillet 1804, alors que la Russie, depuis le mois d'octobre 1803, s'efforçait d'attirer dans une coalition nouvelle l'Autriche encore hésitante, l'ami écrivit à d'Antraigues : ■ Au nom du Ciel, que l'on forme une alliance avec l'Autriche, offensive ou défensive, n'importe; cela est égal pour l'effet. C'est parce qu'on (Bonaparte) ne craint que cela qu'il faut le faire. Ces maudits ministres autrichiens ignorent-ils que l'hiver ne se passera pas sans qu'ils soient attaqués... Je vous en supplie, engagez la Russie par pitié pour ces sots à signer l'alliance qui seule peut les sauver. » Cette lettre est postérieure de trois mois à celle qui justifiait Talleyrand de l'attentat de Vincennes et présentait l'ami dans la plus intime confiance de ce ministre. Je lis dans la précieuse histoire des Traités de la Russie de M. de Martens : « Au mois de septembre (1804), la patience de l'empereur Alexandre avait atteint ses dernières limites. Il ordonna à l'ambassadeur (de Russie à Vienne) de demander immédiatement une réponse catégorique et définitive sur l'alliance proposée. » Cette alliance fut signée le 6 novembre 1804.
Si cela est vrai, et toutes les vraisemblances s'élèvent contre d'Antraigues et son ami, il faut en juger avec la dernière sévérité. Je ne confonds ni les gens ni les choses. Il ne s'agit point ici de guerre civile, de factions politiques ou de luttes ouvertes, où il y a franchise de langage, drapeau déployé et jeu déclaré de la vie. C'est la trahison nue. Ne nous disons pas que l'honneur national et le devoir envers la patrie étant conçus de nos jours et depuis la Révolution même autrement que ne les concevaient nos pères, ces hommes, qui vivaient dans l'entre-d'eux, ont pu tâtonner et s'y méprendre. L'argument porte pour un Charette, pour un La Rochejaquelein , pour un Frotté, pour un Hyde de Neuville; il ne porte ni pour les Vannelet, ni pour les amis de d'Antraigues. Il n'y a point de casuistique politique qui puisse transformer en un devoir, même faussé et sophistiqué, leur espionnage et leurs prévarications. Une commission comme celle qu'ils ont reçue ou acceptée porte sa note évidente de trahison : a Qui vous la donne vous acuse » , disait Montaigne.
On retrouve souvent, dans les Mémoires de Czartoryski, l'impression directe de leur correspondance, et c'est peut-être là qu'il faut chercher le dernier mot de leur conduite et de celle de leurs pareils. « On demande, écrit Czartoryski, quel fut le parti de Napoléon; l'on pourrait répondre qu'il n'existait nulle part. Il ne fut composé que de ceux chez qui la peur l'emporte sur toute autre considération. . . Ce parti s'augmenta quand on crut que toute opposition serait inutile et ne mènerait qu'à de plus grands désordres; mais encore une fois, il ne fut contenu que par la peur. Dès que cette peur diminua, dès que les sentiments véritables purent se faire jour, ce parti diminua immédiatement, et il n'y eut
plus qu'une voix contre l'homme qui, après s'être fait et déclaré despote ordinaire, avait partout voulu imposer son joug à ses pairs (1). » Jusqu'en 1804 on put se leurrer de l'espoir de renverser Bonaparte et de substituer à son consulat une anarchie militaire qui ramènerait les Bourbons; jusqu'en 1805, on put se figurer qu'un grand effort de l'Europe , où la Russie donnerait , comme en 1799, aurait raison de Napoléon. Après l'exécution de Vincennes et après Austerlitz, on dut ajourner les illusions : la peur l'emporta. La correspondance du fils de l'ami s'arrêta brusquement; d'Antraigues, abandonné par la Russie, passa en Angleterre; Alexandre vint à Tilsit et à Erfurt ; l'Autriche donna une archiduchesse; « Yami, le fils, dit M. Pingaud, et l'amie de Paris, convertis à leur tour par le succès, faisaient partie de l'entourage impérial » . La peur diminua après Moscou; les conspirations recommencèrent; Moreau revint d'Amérique; mais d'Antraigues était mort, assassiné à Londres, et ses papiers ne purent nous apprendre ce que l'ami et l'amie devinrent après 1814; si le fils de l'ami, toujours hostile aux Bourbons, tint pour Bernadotte ou pour le duc d'Orléans; si Y amie, toujours engouée d'Alexandre, alla verser quelques larmes divines dans l'oratoire de madame de Krûdener, enfin, comment ils se comportèrent avec les nouveaux gouvernants. Je l'imagine en suivant leur chef de file et patron, Talleyrand; je l'imagine mieux encore, en suivant leurs similaires et leurs succédanés de la Comédie humaine, la duchesse de Maufrigneuse et Malin de Gondreville. En 1833, la duchesse, qui a pris le nom de princesse de Cadignan, donne une soirée à laquelle assiste son ancien amant, de Marsay,
(1) Mémoires, t. I, p. 388.
UNE AGENCE D'ESPIONNAGE SOUS LE CONSULAT. Jâl
devenu le principal ministre de Louis-Philippe : on annonce le comte de Gondreville : « L'ancien clerc venu d'Àrcis, l'ancien représentant du peuple, l'ancien thermidorien, l'ancien trihun, l'ancien conseiller d'Etat, l'ancien comte de l'Empire et sénateur, l'ancien pair de Louis XVIII, le nouveau pair de Juillet fit une révérence servile à la belle princesse de Cadignan. Il était alors en grande faveur sous le douzième gouvernement qu'il a l'avantage de servir depuis 1789 et qu'il desservira sans doute... » Une ténébreuse affaire.:
Stendhal diplomate (1), titre piquant, livre agréable, écrit avec goût, composé de première main par un historien expert dans son art et parfaitement informé. M. Louis Farges ne dit que ce qu'il sait. Ce n'est pas à lui qu'on doit s'en prendre si la moisson est un peu maigre. Je critiquerai seulement le titre : Stendhal diplomate. Diplomate s'entend, au sens matériel du mot, de la personne qui occupe un poste diplomatique, et, au sens intellectuel, de celle qui déploie dans les affaires les qualités que l'on attribue aux diplomates, la politique, l'adresse, le manège subtil et supérieur. Stendhal n'a été que consul, pendant une douzaine d'années; il n'a jamais été mêlé à des négociations. On trouve dans sa correspondance officielle des rapports d'information politique qui contribuent à faire connaître les choses d'Italie en ce temps-là. Ce serait très suffisant, si le titre n'annonçait pas autre chose et quelque chose d'infiniment plus alléchant à la curiosité : voir à
(1) Stendhal diplomate, Rome et l'Italie de 1829 à 1842, d'après sa correspondance officielle inédite, par Louis Farges, in-12. Paris, Pion, 1892.
l'œuvre et aux prises avec des Italiens réels le créateur du plus ingénieux, du plus raffiné caractère de politique italien qu'ait produit la littérature, le comte Mosca (1).
On cherche vainement dans les lettres de Stendhal (2) les notes et les études recueillies sur le vif qui ont servi à former cette merveilleuse statuette de ministre, selon les « principes » de 1815. On ne découvre rien de plus dans les rapports officiels. Le volume de M. Louis Farges n'ajoutera donc aucun trait au Stendhal qui nous intéresse le plus, celui de la postérité, prophète de la critique moderne, « grand romancier, le plus grand psychologue du siècle » , dont Taine a coulé l'image en bronze il y a environ trente-cinq ans, et dont M. Bourget a, dans les dernières années, élevé le monument sur des bas-reliefs admirablement fouillés (3). En revanche, on y trouvera, très vivant et très naturel, le Stendhal que les contemporains ont seul connu, qui leur dérobait l'écrivain de l'avenir et que l'écrivain consacré aujourd'hui nous dérobe : l'ancien intendant militaire de la Grande Armée, dilettante très délicat, fonctionnaire très convaincu, bourgeois très exalté de
Je voudrais m 'arrêter à ce Stendhal réel, jeté dans la politique et parlant politique. Ses idées sur ce chapitre méritent d'être relevées : elles nous semblent, par l'effet des transfigurations que la critique a fait subir à Stendhal, devenues comme invraisemblables et presque inin-
(1) Sur le comte Mosca, Metternich et l'esprit de 1815 voir : Essais tt histoire et de critique, l'étude sur Metternich.
(2) Correspondance inédite. Paris, Lévy, 2 vol., 1855.
(3) Taine, Essais de critique et dhistoire, 1858. — Paul Roobgkt, Essais de psychologie contemporaine, 1883.
telligibles aux lecteurs de 1892. J'en juge par l'étude fort intéressante et fort suggestive, d'ailleurs, de M. Rod dans la Collection des grands écrivains français (1). M. Rod est un critique très moderne, un littérateur original, un psychologue consommé ; mais il me paraît plus familier avec l'analyse des « états d'âme » , en général, qu'avec la lecture des documents qui décrivent ou trahissent les « états d'âme » de la société où Stendhal a vécu. Il s'étonne, et le dit ingénument, de ne point découvrir chez Stendhal, sur les choses de la Révolution et de l'Empire, les sentiments d'un lecteur de Lanfrey et surtout de Taine. Les opinions de Stendhal lui semblent bizarres et incohérentes, « si flottantes, si contradictoires qu'on peut à peine les saisir » . « Gomment concilier, en effet, dit-il, sa passion pour Napoléon qui fut, de son propre aveu, « sa seule religion » , avec l'enthousiasme non moins vif que lui inspirait la Révolution?... Les excès mêmes de la Terreur ne lui déplurent pas... La mort du roi le remplit de joie. Il se félicite du 18 brumaire... ; affamé de liberté..., il n'admettra que le eésarisme militaire. » Politique misérable et triviale, conclut M. Rod; et voilà le dilettante des Promenades dans Rome, le dandy des Récits d'un touriste, l'amant idéal de la duchesse Sanseverina, assimilé « aux commis voyageurs libre-penseurs » . C'est un « Homais », — le nom y est, — dans ses propos de table ; c'est un Bouvard ou un Pécuchet — le nom n'y est pas, mais il se devine — dans « ses recherches incomplètes d'érudit de hasard et d'historien de pacotille » .
C'est tout simplement un Français qui est né de famille bourgeoise, en 1783, et qui est mort consul sous
(1) Paris, Hachette, 1892
le gouvernement de Louis-Philippe, en 1842. Il a aimé avec enthousiasme la Révolution qui émancipait sa classe et exaltait ses idées ; il a servi avec ardeur l'Empire qui, à ses yeux, représentait cette révolution et en consacrait le triomphe ; il a détesté le clergé et honni la Restauration qui rabaissaient, combattaient, visaient à détruire tout ce qu'il avait aimé; il a confondu la liberté d'abord avec la suprématie des bourgeois voltaiiiens, puis avec la gloire et les conquêtes napoléoniennes ; il a confondu la République avec l'épopée impériale et les jésuites avec le christianisme; il a salué dans la Révolution de 1830 la chute du « parti prêtre » , la revanche immédiate de la bourgeoisie, la revanche prochaine de l'armée. C'est le cas de l'immense majorité des Français, et c'est pourquoi Béranger a été, à juste titre, qualifié de poète national. Stendhal était, par ses écrits, en avance de cinquante ans sur la critique contemporaine ; il est, par ses opinions politiques, en retard de cinquante ans sur la critique d'aujourd'hui.
11 faut, pour comprendre cette génération, lire les Mémoires qui commencent à affluer, ceux des militaires en particulier, et des militaires obscurs, de préférence. 11 faut surtout lire Balzac, ce Saint-Simon du roman, le seul homme peut-être qui puisse donner aux hommes de notre temps l'intelligence des passions et des sentiments des hommes du temp3 de Stendhal. Stendhal conserva ces passions, avec tout leur cortège de haines, de soupçons et de préjugés, jusqu'à la fin de sa vie. Il se sentit toujours sous le coup de l'invasion étrangère et du retour des émigrés, En 1834, il déclare que le 21 janvier est « un grand acte de justice nationale » ; il écrit, en 1831 : « Souvenez-vous du 3 septembre; le peuple, en marchant à l'ennemi, ne voulut pas laisser derrière
lui des abbés pour égorger les femmes (1). » Il a, en même temps, l'exaltation de la Révolution débordante conquérante, et le mépris des étrangers, qu'on affranchit en les rançonnant; qui « ne se battent que pour conserver leurs chaînes, imbéciles pitoyables, ou fripons vendus aux despotes » ; race taillable à merci, destinée au prosélytisme des intendants et à la propagande des munitionuaires. « Nous avions le feu sacré, disait-il à Mérimée; et moi aussi, quoique indigne. On m'avait envoyé à Brunswick pour lever une contribution extraordinaire de 5 millions. J'en ai fait payer sept, et j'ai manqué d'être assommé par la canaille qui s'insurgea, exaspérée par l'excès de mon zèle. Mais l'empereur demanda quel était l'auditeur qui avait fait cela et dit : u C'est bien. » Et, ne vous y méprenez point; ce n'est point l'avarice qui le fait parler. Il mit, en ces réquisitions, de la gloire, presque de la vertu, au sens romain du mot : « Notre sentiment intérieur et sincère était tout rassemblé dans cette idée : être utile à la patrie... Dans la rue, nos yeux se remplissaient de larmes en rencontrant sur le mur une incription en l'honneur du jeune tambour Bara... Il y avait des hommes qui n'admettaient d'autre base pour juger des actions de l'empereur que Y utilité à la patrie... et, chose étrange à dire, tel il était lui-même; car il aimait la France avec toute la faiblesse d'un amoureux. » Avec la même faiblesse, Stendhal idolâtre dans Napoléon la France, la République, la Révolution incarnées et magnifiées.
Sa politique, c'est Béranger traduit dans la prose du Code civil. Tout s'y encbaine jusqu'à l'apothéose de la garde nationale, jusqu'au panégyrique de La Fayette,
(1) Correspondance, II. p 131. — Bob, p. 70.
jusqu'à ce jugement sur les « trois glorieuses » , qui donne à réfléchir sur la portée des jugements de Stendhal sur l'Italie de la Renaissance et le génie des Borgia : « Plus on s'éloigne de la grande semaine, comme dit M. de La Fayette, plus elle semble étonnante. C'est l'effet produit par les statues colossales ; par le mont Blanc qui est plus sublime vu de la descente des Rousses, à vingt lieues de Genève, que vu de sa base. L'admirable La Fayette est l'ancre de notre liberté... La dernière canaille a été héroïque et pleine de la plus noble générosité après la bataille. » Son cosmopolitisme, c'est Béranger mis en musique par Rossini, mais c'est encore Béranger. M. Rod l'a bien vu et bien dit. « Cosmopolitisme voluptueux », écrit finement M. Paul Bourget; mais aussi cosmopolitisme fiscal et impérial, de la Rome d'autrefois pour les réalités politiques, de la Rome moderne seulement pour les divertissements, l'opéra, l'amour. La cité idéale de Beyle, c'est une grande et triomphale avenue des Champs-Elysées, bordée de villas et de concerts, où la Grande Armée victorieuse défile, musique en tête, devant les peuples qui l'acclament, au milieu de jeunes femmes qui lui prodiguent les sourires et les fleurs.
Madame de Staël a compris l'Italie, pénétré l'Allemagne, deviné la Russie, adoré l'Angleterre : elle est la vraie cosmopolite. Le génie de la nation britannique est l'antipode de l'esprit de Stendhal, comme la Constitution anglaise est le contraire de la constitution de l'an VIII. Shakespeare fournissait à Stendhal des arguments contre la tragédie classique, et Stendhal lui en savait gré. La Russie ne lui révéla rien que les misères de la déroute. Il a traversé l'Allemagne au temps de la transformation nationale et de la « guerre d'indépendance » : il paraît
n'en avoir rien vu ni rien compris. Il n'a considéré dans les Allemands que des contribuables, dociles et indolents jusqu'en 1812, égarés et dénaturés depuis 1813.
En 1840, après que les poèmes et les récits de voyage de Heine ont paru, il dit encore : « Ils sont si bêtes! J'ai passé plusieurs années chez eux et j'ai oublié leur langue par mépris. » Reste l'Italie, terre promise du dilettantisme et de la volupté : les Autrichiens l'encombrent, les prêtres la gâtent ; mais qu'elle obtienne le César attendu depuis Dante et Machiavel, « un monarque vigoureux comme Frédéric II » ; que ce grand Frédéric reprenne et achève l'œuvre de Bonaparte, et l'idéal italien de Stendhal sera réalisé. Voilà le fond politique de son cosmopilitisme, et c'est le fond des documents publiés par M. Farges.
Les rapports diplomatiques de Stendhal, ce sont des Promenades dans Rome découpées et expédiées sur papier officiel. On aura tout plaisir et tout profit à les lire. Les extraits qu'en donne M. Farges continuent et complètent les Promenades suspendues en 1829.Civita- Vecchia était un poste d'observation ; un gouvernement avisé devait y placer un consul qui y résidât le moins possible. La mission consistait à errer dans Rome, à y fréquenter les sociétés que les usages, la politique, la pompe et la morgue interdisent aux diplomates de profession. Charles Tissot, qui était un homme d'un esprit rare et d'une culture exquise, a rempli cet emploi au temps où le marquis de la Valette était ambassadeur près le Saint-Siège. L'ambassadeur, au temps de Stendhal, Sainte-Aulaire, appréciait fort le collaborateur un peu inattendu que le ministère lui avait donné et savait profiter de sa conversation.
Les qualités et les défauts de Stendhal le servaient
également dans son consulat, ainsi entendu et compris : ce fonds d'activité, d'énergie, « de feu sacré » que l'âge n'avait pas éteint; cette attention sur lui-même qui lui faisait prendre au sérieux tout ce qui le touchait et l'occupait; la manie du détail; puis cette indolence, cette curiosité infinie, cette faculté de se disperser, l'aptitude à concevoir indéfiniment des ouvrages, l'indifférence à les achever; ce don de familiarité populaire qui lui permettait de se répandre dans le peuple ; cette intelligence passionnée des choses du monde italien qui lui ouvrait non seulement les salons, mais les âmes et les cœurs. Il n'était point comme ces pauvres jeunes Français du grand monde, voyageurs d'ambassade ou de passage, « fort bien élevés, fort doux, fort aimables » , mais réduits à se réunir entre eux le soir « dans une chambre d'auberge, pour jouer à l'écarté et maudire l'Italie » . Il sentait sa supériorité : « Nos agents s'isolent et ne voient rien... On ne vit qu'avec les ultra d'un pays qui, encore, pour vous faire la cour, vous cachent ou s'abstiennent de parler devant vous de tout ce qui peut vous choquer. Dominique (c'est un de ses innombrables pseudonymes) en sait plus au bout de deux jours, en parlant avec les négociants, que ces beaux messieurs qui sont ici depuis deux ans (1)... »
Il procédait par touches et retouches, sans préparation, ni méthode, ni composition, au fur et à mesure que les idées s'associaient dans sa pensée et que les anecdotes se présentaient à sa mémoire. Ses rapports diplomatiques sont écrits comme ses lettres intimes et ses notes de voyage. Aucun apprêt de chancellerie ; rien d'officiel. Il reste le même partout. M. Farges a été trop dis-
(l) Corrttspondanc9,lL, p. 134, 147; Farges, p. 13; Promenades dans Romp. Il, p. 165.
cret : il ne nous a point donné de spécimen des réponses que les bureaux adressaient à ces rapports, faits pour les déconcerter. Il eût été piquant d'opposer aux petites phrases précises et serrées de Stendhal les flasques métaphores de la phraséologie officielle, à ces mosaïques italiennes le délayage et la détrempe bureaucratiques. Le ministre a-t-il pris connaissance avec intérêt de la eoriespondance de Givita? Son Excellence engagea-t-elle M. Beyle à continuer de lui transmettre les informations qu'il pourrait recueillir? Tout porte à croire que les rapports de Stendhal furent peu lus et encore moins encouragés. Il reçut plus d'une fois des observations pour s'être absenté de sa chancellerie au jour où quelque voyageur de marque y venait, par malechance, faire viser son passeport. Malgré ses sollicitations réitérées et motivées sur le grand intérêt de son consulat, les préséances, il n'obtint point la croix par les bureaux des affaires étrangères. Il fut réduit à la recevoir des mains dû ministre des beaux-arts, ce qui eût été le comble de la gloriole pour un secrétaire d'ambassade auteur d'une nouvelle insérée dans une revue et dont on eût parlé, à Paris, dans un salon à la mode. Il avait rédigé, en 1829, un Mémoire sur le conclave. « Il y a aussi, écrit Chateaubriand, dans les cartons du ministère quelques notes venues par une autre voie. Ces portraits, assez souvent de fantaisie, peuvent amuser, mais ne prouvent rien. » J'ai bien peur que cet arrêt des Mémoires d'outre- tombe ne résume et ne confirme les jugements des bureaux sur Stendhal et sa correspondance.
Le rabaissement serait injuste; mais l'excès d'admiration serait encore moins de mise. Le consul, en Stendhal, est bien pareil à l'homme qu'avait connu Sainte-
Beuve et qui, pour lui, malgré la Chartreuse, demeurait tout Stendhal : « Sagace, fin, perçant et excitant, mais décousu, mais affecté. » Rien, absolument rien du « profond diplomate » et du politique méconnu du siècle, révélé à Balzac par le comte Mosca. « Nul, écrivait l'auteur de la Comédie humaine, après avoir lu la Chartreuse, ne serait plus à portée de représenter la France à Rome. »
C'eût été certainement une grande ambassade, quelque chose, dans l'État de la Comédie hximaine, comme la mission de Chateaubriand à Rome au temps de Martignac. Mais l'auteur de la Chartreuse n'aurait pu être ambassadeur près le Saint-Siège apostolique que sous le « célèbre ministère de feu de Marsay, le seul grand homme d'État qu'ait produit la révolution de Juillet » , et tout le monde sait que ce prototype de Morny, « le seul homme par qui la France eût pu être sauvée » ! avait disparu déjà quand la Chartreuse fut publiée (1).
Stendhal avait-il l'étoffe du diplomate? Sa correspondance officielle n'en donne pas plus de signes que ses notes sur l'Italie et ses lettres intimes. Je sais bien qu'il a créé le comte Mosca ; mais pour avoir fait d'incomparables portraits de Pie VII, de Napoléon, de Talleyrand, David n'en était pas plus capable de vertu chrétienne, de diplomatie ou de grande politique. Observer, peindre, composer, imaginer sont d'un ordre; agir est d'un autre. Corneille a fait Cinna, Richelieu a fait Mirame; appeler Corneille au ministère eût été aussi frivole que d'en exclure Richelieu, sur leurs seules tragédies. « Si Corneille vivait, je le ferais prince » , a dit Napoléon. Il n'a pas dit : « Je le ferais ambassadeur ou conseiller d'État. »
(lj Balzac : Le député d'Arcis.
Corneille avait « le cœur grand, l'esprit grand, l'âme grande » : le père Joseph n'en eût fait qu'une bouchée. Le premier Mosca venu, le comte de Saurau (1), par exemple, ou toute autre doublure du ministre de Ranuce- Ernest eût joué Stendhal en un tour de main : il n'aurait eu, vraisemblablement, pour cela, qu'à flatter ses prétentions et à paraître sa dupe.
Stendhal se prenait très au sérieux. C'est une des parties du diplomate, mais ce n'est pas celle par où il surprend les autres. Pour le reste, Stendhal en était dépourvu. Il avait l'horreur des sots; il ne savait pas s'ennuyer; il trouvait la gravité bête; cependant il manquait de grâce et d'aisance. Il n'avait point ces « grands traits ■ du comte Mosca, « sans aucun vestige d'importance, cet air simple et qui prévenait en sa faveur » ; il ne possédait ni le machiavélisme de derrière la tète, ni la négligence supérieure dans l'allure et le ton. Avec son collier de barbe, sa figure grasse et son cou court d'apoplectique, sa redingote sanglée, il est lourd, emprunté, engoncé. C'est le commensal, très raffiné dans ses propos, mais très peu dégagé dans sa tournure, de Rossini, de Balzac, de Mérimée : ce n'est point l'émuie de Metternich. «J'achète, écrit-il en 1811, une canne avant d'aller chez madame P... Cela a fort bien réussi. Je me suis trouvé avoir dans la main une douzaine de tours de canne qui prouvent, à n'en pas douter, un homme du grand monde et un homme à femmes. » Ni le « célèbre » de Marsay, ni le comte de Morny n'ont jamais acheté cette canne-là. Stendhal raisonne fort ingénieusement et subtilement sur les qualités du diplomate : il en raisonne trop. Il en va des grandes manières
(1) Sur ce comte, l'un des originaux de Mosca, voir le livre .le M. Farges, en particulier p. 66.
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comme de l'audace en amour : qui s'y dresse par conseil et s'y efforce n'y atteindra jamais.
Stendhal se flattait d'écrire pour faire penser vingt personnes qui le liraient en 1860 ou en 1880. L'ambassadeur écrit pour être lu de son ministre ou de son prince, le persuader et le déterminer à agir. L'homme d'État ne parle que pour être compris de tous les hommes de son temps, des plus cultivés comme des plus simples. Son talent est d'exprimer en termes clairs ce que tout le monde pense confusément. Il n'est rien s'il n'est tout le monde. L'Etat est l'opposé d'un cénacle : réduit même au cabinet de Richelieu ou à celui du grand Frédéric, c'est encore le forum; il faut que toute la cité y soit comme présente et que tout s'y fasse pour elle. L'homme d'État doit avoir le regard étendu, et, comme disait Talleyrand, de l'avenir dans l'esprit; mais qui n'a que de l'avenir dans l'esprit s'égare dans le présent. En politique, travailler pour une vingtaine de lecteurs de cinquante ans après, c'est travailler pour les amateurs de paradoxes et les entrepreneurs de réhabilitations posthumes.
L'esprit de la critique moderne est précisément le contraire de l'esprit d'État. Dans le tissu enchevêtré des affaires humaines, le critique découpe l'étoffe, dénoue, détisse, effile et parfile, et plus le fd qu'il détache est ténu, ailé, flottant au moindre souffle, irisé au moindre rayon, plus l'ouvrage s'approche de la perfection : ramener l'étoffe artificielle et compliquée au produit primitif de la plante ou de la chenille. L'homme d'État ramasse les fils errants, tord les brins, noue, tresse, tisse, et plus les nœuds sont durs, plus la trame est forte, plus il approche de son chef-d'œuvre : un câble pour tenir l'ancre, une toile à voile pour prendre le vent. Il
cherche les idées simples, celles qui rassemblent les âmes. Il ne s'attache qu'aux passions saines et fortes, celles qui remuent les hommes en masse et font durer les sociétés. L'extraordinaire, ie curieux, l'étrange, l'exceptionnel, ies maladies 4e l'âme et de la raison, il ne s'y intéresse que pour les combattre et ne s'en occupe que pour les neutraliser ou les détruire. La créature humaine en général, l'homme abstrait lui importent peu; il ne connaît que certains hommes, ceux avec lesquels il traite, et ce qu'il étudie en eux, ce sont les moyens de les mener à ses fins. Le critique se plaît à considérer l'éternel échappement de l'homme à soi-même et de la vie à l'homme; il fouille, il scrute, et plus il avance vers l'inconsistant et l'incertain, l'ondoyant, le fugitif, le divers, plus il se croit voisin du fond des choses. Le politique ne se soucie que de ce qui résiste et de ce qui persiste. Ainsi, dans un paysage, le peintre se délecte aux jeux incessamment renouvelés de la lumière et de l'ombre, surprend les nuances et suit la perpétuelle métamorphose des formes et des couleurs, tandis que le militaire ne voit que des mouvements de terrain, des passages à suivre, des positions à occuper. Je veux bien que le moi domine chez tous; mais le moi du politique est l'État même : il est absorbant et envahissant. Le moi du cri tique se cherche perpétuellement et se dissout dans les choses. Le moi de La Rochefoucauld diffère autant de celui de Condé que le livre des Maximes de la bataille de Rocroi. Condé dormit, ses dispositions prises, la veille de la bataille : « Il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel. » S'il s'était arrêté à s'étonner de sa destinée et s'était occupé d'analyser, dans son journal intime, l'état d'âme d'un prince de vingt-deux ans qui va livrer sa première bataille, il eût laissé peut-être ua
intéressant document humain, mais eût-il, le lendemain, gardé sa fraîcheur de génie et son impétuosité de conception?
Les procédés d'observation et de description de Stendhal sont particulièrement dangereux et illusoires en politique. La politique ne vit que de faits, et, parmi ces faits, elle ne doit s'arrêter que sur les faits permanents. Nulle part, sans doute, plus que chez les diplomates, on n'abuse de l'anecdote : expliqueras grands événements, qui leur ont échappé, par de petites aventures dont ils ont eu le secret, est un tour d'esprit dont ils tirent vanité. Le nez de Cleo pâtre est à peu près la seule philosophie de l'histoire qui ait cours dans les fumoirs diplomatiques. Mais les diplomates à historiettes ne sont point en général ceux qui mènent les affaires, et pour les meneurs d'affaires, les historiettes n'ont jamais été qu'un divertissement d'après dîner, un passe-temps de visites obligatoires ou la glu à prendre les sots de la galerie. Stendhal y attribue trop d'importance et les généralise trop aisément.
Je suis frappé de le voir répéter, dans ses rapports politiques, un même trait qui n'aurait de signification que s'il était un exemple choisi dans la masse : s'il le répète, c'est qu'il n'en a pas d'autres, et, si le trait est isolé, il ne signifie plus rien. Ce n'est plus un exemple, c'est un fait divers. Je trouve dans son journal des notes qui, sans diminuer en rien, tout au contraire, sa valeur de critique et de littérateur, montrent cependant à quel point il était, par goût et par système, dépourvu des facultés qui font le grand observateur politique, encore plus de celles qui font l'homme d'État : « Je ne retiens que ce qui est peinture du cœur humain... C'est singulier, et cela me rend impropre à une discussion où il faut
des faits... Tout ce qui m'éloigne de la connaissance du cœur de l'homme est sans intérêt pour moi. Ce que j'ai trouvé de mieux dans ma bibliothèque, c'est la Pologne de Rulhière, et je saute encore tout ce qui est fait, sûr de l'avoir oublié demain. » Le fait qu'il dédaigne et oublie ainsi est justement ce que doit retenir le politique; le trait qu'il recherche, l'anecdote qu'il recueille et qui lui découvre le cœur de l'homme, est de peu de valeur pour le vrai diplomate. Stendhal s'étudie, et cela lui suffit pour connaître l'homme, mais, ajoute-t-il, « pour connaître les hommes, il faut les pratiquer. Je connais bien peu les hommes, mes études ont été sur l'homme (1). » C'est ainsi qu'il a composé l'un des chefsd'œuvre du roman de caractère, qu'il a suscité toute la nouvelle psychologie critique, qu'il n'a été, en service, qu'un bon agent d'information et qu'il n'a révélé nulle part le diplomate ou l'homme d'État.
(1) Journal de Stendhal, p. 369, 370 et 373, public par Casimir Stryienski et François de Nion. Paris, Charpentier, 1888.