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LES CORRESPONDANTS D ANTRAIGUES A PARIS

Proscrit de France et ruiné parla Révolution, dégradé dans son monde par son mariage avec une comédienne assez scandaleuse, congédié par le comte de Provence qui l'accuse de l'avoir trahi pour Bonaparte, traqué par la police française qui l'accuse, à juste titre, de conspirer contre la République et contre la France, détestant cette République qui faisait de lui un vagabond, enragé contre les Bourbons, qui ne voyaient en lui qu'un espion dévalisé et un agent brûlé, « la fleur des drôles » , acharné contre tous les gouvernements de sa patrie, celui du Directoire comme celui de Bonaparte, d'Antraigues ne

trouva plus qu'un moyen de vivre et d'exploiter, à la satisfaction de toutes ses rancunes, son étrange géuie d'intrigues : il monta une agence d'espionnage, au profit et aux gages de l'Autriche, d'abord, de 1797 à 1799, puis de la Russie, de 1800 à 1806. Je dis : espionnage; il n'y a pas d'autre mot. 11 ne s'agit ici ni d'un atelier de presse comme celui qui alimenta tour à tour le Mer~ cure et la correspondance manuscrite de Mallet du Pan, ni d'un atelier de complots comme la fameuse agence royaliste qui se transforma tant de fois de 1795 à 1805. D'Antraigues ne travaille pour personne et travaille contre tout le monde. Il n'est ni un fanatique, ni un politique; il n'a ni desseins, ni principes, ni convictions, ni affections; il n'a que des haines. C'est un ligueur ressuscité et déclassé qui prend Laclos pour Machiavel : les passions féodales d'un gentillàtre pirate avec la morale des Liaisons dangereuses; « malfaisant au peuple et rebelle au Roi », libertin d'intrigues qui, faute de cour où cabaler contre ses maîtres et contre les grands, se jette dans l'espionnage. Il y porte un art incontestable de machination. Il enrôle, bon gré, mal gré, débauche et exploite tous ceux qu'une vie très mouvementée et des fréquentations dans tous les mondes, un attrait et un talent de séduction presque irrésistibles, un mélange de cœur, de charlatanisme et d'escroquerie élégante ont faits ses connaissances, ses obligés ou ses tributaires. Des services rendus, des secrets surpris, le souvenir encore ému d'amours passées ou d'amitiés de jeunesse, la confiance ou le chantage, tous moyens lui sont bons pour arriver à ses fins, qui sont de procurer à Thugut d'abord, puis à Czartoryski pour Alexandre, des pièces de chancellerie ou, ce qui est plus rare et plus précieux aux hommes d'État, des jugements, des desseins, des plans

non surpris à demi-mot à travers une porte, mais dérobés à l'intimité par un confident hypocrite. Tout le Vivarais et tout le Forez errants, dispersés, émigrés, déchus ou parvenus, les commis, clients ou familiers de l'ancienne intendance de Saint-Priest, en Languedoc, y passent, dupes ou complices, compromettants ou compromis, souvent l'un et l'autre.

Je fais la part de la mise en scène, où d'Antraigues était maître. Qui dit agence d'espionnage dit atelier de trompe-l'œil, magasin d'accessoires, cabinet de postiches, toilette de comédien ou de policier de roman. Il faut mettre en valeur la pièce achetée à un subalterne; il faut relever les propos recueillis dans le cabaret ou l'antichambre. Il faut jeter du mystère sur la personne du nouvelliste, ne fût-ce que pour donner du ragoût aux nouvelles; il faut un spécieux étalage de ressorts compliqués, ne fût-ce que pour faire croire à la puissance de la machine. D'Antraigues et ses correspondants multiplient à plaisir et embrouillent les détails personnels, moins pour rompre les chiens que pour persuader qu'il y a une piste. C'est l'enfance du métier et ils raffinent dans ce métier. Je ne suis pas sans quelque inquiétude sur le texte des documents cités par M. Pingaud : ce sont des extraits, des déchiffrements et des copies faits j)ar d'Antraigues pour Thugut et pour le prince Czartoryski. M. Pingaud assure que d'Antraigues copie fidèlement. Il est prudent de douter de la fidélité de d'Antraigues , même en matière de copie ! C'était un article sur lequel les plus honnêtes gens de son temps avaient peu de scrupule, et il était l'un des hommes les moins scrupuleux de ce temps-là.

Quoi qu'il en soit, et la part faite, même large, au laboratoire et à l'alchimie de d'Antraigues, le fond n'est

pas de lui, et c'est le fond qui nous intéresse. Ses correspondants, sous le fard, le maquillage, les perruques, les lunettes bleues dont il les alfuble ou dont ils s'affublent eux-mêmes, donnent l'impression d'êtres très réels et personnels. Ils ont réellement des entrées dans les ambassades françaises à Vienne et à Dresde, aux Affaires étrangères à Paris, aux bureaux de la guerre et jusque dans le cabinet du Premier Consul. S'ils jouent un personnage, ce personnage est parfaitement suivi; il a son caractère, sa physionomie, son langage.

A l'affût dans son repaire, à double issue, de Dresde, d'Antraigues intercepte les correspondances qu'échangent les agents français en Allemagne. Il profite de ses relations de jeunesse avec Ghampagny pour le détrousser et mettre ses cartons à contribution : il y emploie un ancien ami de sa famille, Posuel, qui est secrétaire de l'ambassade de France à Vienne, et Jean de Mùller, qui en est le publiciste consultant; cet écrivain fait, dans ce commerce, pour les motifs les plus inavouables, la plus honteuse figure. A Paris, d'Antraigues opère dans le grand.

Il a deux agents principaux désignés, l'un de 1797 à 1799, sous le nom de Vannelet, l'autre de 1802 à 1804, sous le nom de l'ami de Paris. Tous deux travaillent dans la même partie et avec le même zèle. Vannelet renseigne sur les finances, sur l'armée, sur la propagande; il révèle le secret de l'entreprise sur Malte et prévient le grand maître sept semaines à l'avance ; il envoie des extraits de la correspondance diplomatique d'Allemagne, de Rome, de Naples. L'ami transmet « des états d'effectifs de l'armée française, des rapports de Laforest, ministre à Berlin, des lettres de La Rochefoucauld, ministre à Dresde, des parties de la correspondance d'IIédouville, ministre à Pétersbourg; eu février

1804, un relevé diplomatique complet, des extraits importants des dépêches des agents français à l'étranger, faits par Durant (1) et Talleyrand, et mis sous les yeux du Premier Consul... » . L'ami a des complices, « entre autres deux frères Simon, employés aux bureaux de la guerre et des relations extérieures » . Il dénonce les agents secrets de Talleyrand à l'étranger, il décèle l'organisation du cabinet noir.

Non seulement il a le secret de la poste, il dispose de la poste même, et le cadenas de la valise des courriers ne lui résiste pas plus que celui des armoires ministérielles. Il envoie ses lettres à d'Antraigues par les propres courriers de l'État. D'Antraigues faisait prendre les plis à Francfort. « Pour lui, il écrivait directement à Paris, mais, comme jadis Brotier, en un style à double sens et à l'aide d'intermédiaires. » C'est la toile d'araignée qui accroche partout sa trame gluante, agglutinante et inextricable.

Vannelet commence la correspondance destinée à Vienne, 15 mars 1798, dans le temps où Mallet du Pan finit la sienne, 26 février 1798. L'ami entreprend la correspondance destinée à la Russie après que Vannelet a cessé celle qui était destinée à l'Autriche. Vannelet et l'ami rappellent fort le principal correspondant de Mallet : il y a des profils de Treilhard et de Lenoir- Laroche, des jugements sur Bonaparte et sur l'Italie, une dénonciation des projets du Directoire sur l'Angleterre qui semblent des décalques. Les informateurs masqués de d'Antraigues sortent du même milieu que l'informateur occulte de Mallet. C'était, dit M. Sayous,

(!) Chef de la première division; affaires du Nord de l'Europe. Voir Masson : Le département des Affaires étrangères pendant la Révolution, p. 369, 464, 470.

« un de ces hommes intelligents et précieux en administration, à qui les partis les plus jaloux pardonnent beaucoup parce qu'ils leur sont nécessaires et qu'euxmêmes savent avec adresse se renfermer dans la sphère de leurs laborieux services. Quoiqu'il partageât, au Fond, dès longtemps, les principes de Mallet et bien qu'il eût en profonde horreur la République et ses chefs, il servait ceux-ci en se persuadant qu'il empêchait beaucoup de mal. »

Quels hommes se cachent sous ces pseudonymes? M. Léonce Pingaud a des raisons très respectables, sans aucun doute, de taire leurs noms; peut-être a-t-il la meilleure de toutes. Cependant il parait ou connaître ou soupçonner de fort près celui de l'ami* de Paris. Vannelet le déroute davantage. Il serait tenté, en désespoir de cause, de le confondre avec l'ami de Paris. Cet ami, à la vérité, parle une fois de Vannelet comme d'une de ses connaissances; mais c'est là un déguisement élémentaire. Je n'aperçois ni dans les extraits des deux correspondances que donne M. Pingaud, ni dans ce qu'il révèle sur la vie des deux agents, rien qui manifeste entre eux des différences irréductibles. Vannelet tient de plus près au monde des agioteurs, l'ami au monde des fournisseurs et des munitionnaires. Qui sait si Vannelet n'est pas la raison sociale de deux compères qui collaborent et mettent leurs renseignements en commun? Celui qui plus tard s'appellera l'ami tient déjà la plume, ce qui explique que les lettres de Vannelet et celles de l'ami soient « du même ton et du même style (1) » . Ce

(1) Voir à l'Appendice et comparer la lettre de Vannelet, du 5 mars 1799, p. 358, et celle de l'ami, du 14 février 1804, p 366 — Vannelet envoie à d'Antraigues un mémoire sur les finances, et il ajoute: ■ C'est, j'ose le dire, un morceau unique en Europe et qui ue déparera pas

ton et ce style sont ceux d'un méridional sournois, hâbleur à froid, menteur par précaution et menteur avec délices, excellant au jeu de l'apocryphe et de la contrefaçon : le petit fait probant et inventé, le détail technique, précis et faux, ou plutôt transposé, de façon à garder le naturel tout en déconcertant la recherche (1). Dans tous les cas, si Vannelet et Y ami ne se confondent point, ils se touchent de fort près, et si d'Antraigues les a créés, il l'a fait avec les mêmes pièces et d'après un même original. Il y a entre eux identité d'origine, de carrière, de profession, d'opinions, de relations, de moyens et, ce qui est plus rare, similitude et concordance de caractère et de « signes particuliers » . Vannelet est un ancien ami de d'Antraigues , peutêtre son compatriote, client et obligé de sa famille; il a commencé sa carrière à Montpellier, dans les bureaux du grand-pèie, l'intendant Saint-Priest. L'ami est tendrement attaché à la famille et à la personne de d'Antraigues; il a travaillé dans les mêmes bureaux de l'intendance de Languedoc; il a débuté sous le même Saint-Priest à Montpellier. « Votre vénérable grand-père, écrit-il à d'Antraigues, l'homme le plus juste qui ait

Totre sublime Histoire de la Révolution, si vous y donnez un peu de votre coloris, car cela est sec et froid; au lieu que de ma vie, je n'ai rien lu de si beau que voire histoire... » — h'wni conseille à d'Antraigues de remanier ses correspondances : » Il faut faire connaître votre talent; pour cela, mon avis est que vous gardiez pour vous seul tous les moyens que nous vous donnons, c'est-à-dire les garder tels qu'ils sont pour, avec votre talent, donner à cela l'existence qu'il vous plaira... »

(1) Comparer la lettre de Vannelet, p. 357, avec les lettres de l'ami sur Hédouville et sur la mort du duc d'Engh'en ; j'ai vérifié les dates et les textes cités. Les détails donnés par Vannelet sur son rôle de chef de la comptabilité, sa démission, etc., sont aussi faux ou falsifiés, sortent de la même officine et trahissent les mêmes procédés que ceux des lettres de l'ami

existe, mon cher maître et protecteur. » Fidèle à Louis XVI jusqu'à la mort de ce prince, Vannelet s'est insinué près des meneurs de la Révolution ; il est indifférent, sinon hostile, aux frères de l'ancien roi ; il méprise les émigrés ; — l'ami a rompu avec la monarchie depuis la mort de Louis XVI ; s'il ne se montre ni indulgent ni sympathique aux républicains, il parle de Louis XVIII avec mépris, des émigrés avec aversion. Secrétaire de Bonnier, qui est de Montpellier, ami du conventionnel Gamon, qui est né à Antraigues même, dans le Vivarais, qu'il cite, qu'il compromet dans la correspondance et qu'il considère comme le plus grand génie de l'époque, Vannelet travaille dans les assignats et les fournitures militaires; il se dit chef de la comptabilité du Trésor national et de la Caisse des comptes courants; il a fait une fortune qu'il évalue à deux millions ; — l'ami a fait fortune dans l'administration militaire eu qualité de fournisseur et commissaire ordonnateur; cette « fortune est de près de deux millions » , écrit d'Antraigues en 1804. Vannelet est répandu dans la société d'Auteuil et il a ses grandes entrées au Directoire ; — l'ami a les siennes dans la cour consulaire et les eereles littéraires du temps. Tous les deux se piquent de belles-lettres. Ils se targuent, à l'envi, d'influence, de relations, de crédit. Ils sont dans tous les secrets; ils ont partout des créatures (1). Vannelet se montre conversant

(1) Vannelet écrit : «... Le feu a été au Directoire; on ne croira jamais ce qui s'y est passé la nuit du 7 an 8 de ce mois. Mai» j'y étais, je l'ai vu et entendu; il y a eu menaces, coups de pieds et de poings donné* à Merlin par le bossu Larevellière, et enfin six heures de débat de crocheteurs... » L'ami ; • i'y étais ayee Talleyrand. J'entendis la nu du discour* de Berthter, et vis la fureur de Bonaparte. Elle fut horrible; sa femme vint, la Leclerc vint aussi; il était hors de lui, et deux fois il présenta le poing ferme à Berthier... » P 237 et 358.

avec Scherer, ministre de la guerre; — l'ami se met en scène causant avec Berthier et portant des papiers confidentiels au Premier Consul. Vannelet reçoit une mission secrète à Berlin, après la paix de Bàle, et entre, un instant, aux bureaux des relations extérieures; en 1798 et 1799 il continue de fréquenter ces bureaux : m un de ses neveux y est chargé de la correspondance d'Allemagne » ; il lit et copie dans le bureau de ce neveu les pièces qui l'intéressent; — Y ami fréquente le même bureau, celui des affaires du nord de l'Europe et de l'Allemagne; il y pratique les mêmes opérations avec la même facilité; « il sert d'aide et de suppléant à un homme qu'il a formé et élevé » , qui est le chef de cette division.

En 1798 et 1799, la première division, qui embrasse les correspondances du nord de l'Europe, a pour chef Durant, fils d'un receveur des rentes de Paris, qui a tàté du commerce et des assignats et est entré aux Affaires étrangères du temps de Lebrun : il quitte Paris en 1799, à l'époque où la correspondance de Vannelet tarit. Quand la correspondance de Y ami commence, Durant est de retour à Paris depuis 1800 et a repris la direction de la première division : c'est lui, nominativement, que Yami désigne comme son élève. C'est de lui qu'il prétend être l'aide et le suppléant, dont il occupe constamment le cabinet et dont il met les cartons en coupe réglée. En 1798, Vannelet dérobe et fait passera Berlin les instructions de Sieyès, dont la minute a été rédigée par Durant ; en 1804, Yami dérobe et fait passer à Dresde les extraits de la correspondance générale faits par le même Durant. Vannelet et Yami se prétendent dans le secret de Sieyès et dans celui de Laforest. Je crois qu'ils se vantent et qu'ils se bornent tout simplement à opérer, à Paris,

des découpure* dans la correspondance de Berlin (1).

Vannelet « fréquente Talleyrand » sous le Directoire et gère les biens de madame de Talleyrand en 1804; l'ami « jouit, sans titre officiel, de la confiance de Talleyrand »; Talleyrand, dit M. Pingaud, est « la source principale de ses renseignements » . L'ami l'a connu de tout temps. Il n'est pas difficile d'établir le lien entre eux. Vannelet et l'ami ont eu, en même temps, les m '.nos occasions de rencontrer à Montpellier l'oncle du ci-devant évêque d'Autun, le comte Gabriel de Talleyrand-Périgord , gouverneur du Languedoc et président des États, bienveillant et « vertueux » comme l'intendant Saint-Priest et tout disposé à aider, à Paris, les hommes qu'il avait appréciés pendant ses séjours dans le Midi (2).

Vannelet prend soin des intérêts de la mère de d'Antraigues, demeurée en France; il voit toujours en d'Antraigues le « Benjamin » de Saint-Priest; l'ami « veille sur la tranquillité de la mère » ; il fournit au fils des moyens destinés à « forcer la faveur » de la cour de Russie, et restitue, en mourant, 50,000 francs prêtés par le père de d'Antraigues et qui ont été le commencement de sa fortune. Vannelet disparait en 1799, reparait

(1) La seconde divsion, celle des affaires du Midi, confiée à d'Hauterive, paraît être restée inaccessible aux amis. Le correspondant de d'Antraigues qualifie quelque part d'Hauterive de « coquin » ; il faut entendre le mot dans un sens «amical» et en conclure que d'Hauterive ne se prêtait point aux mêmes complaisances que Durant. Dans une lettre du 15 mars 1805, Czartorvski charge d'Antraigues de s'informer, par ses amis, si un sieur Siniou l'aine, ancien secrétaire de Treilhard, n'est pas rentré aux Affaires étrangères : ■ 11 était sur le point de rentrer en activité ilans le bureau de d'Hauterive et avait promis de livrer tout ce qui lui passerait par les mains... Ce serait nn excellent accroissement des moyens que d'Antraigues a a Pans, et c'est pourquoi il serait de la plus haute importance qu'il tâche de l'acquérir. >

(2) Voir les Mémoires de la duchesse d'Abrantès, t. 1", en. v.

en passant en 1804, dans les papiers de d'Antraigues, et disparait pour toujours. U ami meurt dans l'été de 1804. Il avait « un souci bien entendu de l'avenir de ses fils » . L'un d'eux, rapporte M. Pingaud, fit partie « de l'entourage impérial » . Après la mort de l'ami, ce fils continua la correspondance et la suivit jusqu'à l'entrée de Napoléon en Allemagne, dans l'automne de 1805. « Encore mieux que son père à portée de connaître les hommes et d'observer les événements » , on le voit dans la même familiarité aux bureaux de la guerre, dans la même intimité avec Durant, dans un commerce plus fréquent encore avec Talleyrand, dont il se donne pour un des faiseurs attitrés. Travaillant à cette besogne politique, incognito et dans la coulisse, il envoie à d'Antraigucs ses lettres écrites à l'encre sympathique sur les marges du Moniteur, et il les expédie, avec les pièces à l'appui, par les courriers de l'Etat. Parmi ces pièces, M. Pingaud signale de substantiels mémoires sur la Saxe et la Bavière, dans leurs rapports avec la Fiance; la primeur d'un document politique de la plus haute importance : le rapport de Talleyrand sur l'établissement du royaume d'Italie, lu en conseil secret le 5 février 1805 (1). Le fils de l'ami correspond avec d'Antraigues par l'intermédiaire de Suchet, de Molinier-Montplanqua, avoué au tribunal de cassation, qui, dit-il, ne se doutent pas de ce qu'ils transmettent, et enfin d'un certain Liinolin, policier très louche et artisan notoire de complots. Il reçoit la protestation du gouvernement russe contre l'exécution du duc d'Enghien : « C'est une pièce superbe, écrit-il à d'Antraigues, le 30 juillet 1804; depuis quinze ans nous n'en avons pas une seule à lui comparer.

(1) Voir à l'Appeudice, p. il2, la lettre du fis de [ami.

C'est beau, c'est raisonné, c'est noble, c'est clair, c'est parfait... Ici, on n'en dira pas un mot; mais elle sera connue dans ma tournée annuelle aux frontières. Je me charge de la répandre sur une ligne de neuf cent quatrevingts lieues. Elle doit influer sur l'opinion. » Czartoryski écrit à d'Antraigues, le 15 mars 1805, au moment où se noue la coalition : « L'état de l'armée française que vous m'avez envoyé est une pièce très essentielle que j'ai lue avec bien du plaisir. » Le fils de l'ami se montre lui-même, à une heure très critique des préliminaires de la campagne, occupé à ranger des papiers militaires dans le cabinet de Napoléon, le 14 juillet 1805, et il livre à la Russie des états de situation du corps de Bernadotte, en Allemagne. Il déclare d'ailleurs, comme son père, qu'en desservant ainsi Napoléon il n'entend servir à aucun degré les Bourbons.

Mais il entend servir et il sert très utilement l'Angleterre; il ne sépare pas les intérêts de l'Angleterre de ceux de la Russie. Vannelet correspondait avec Londres et donnait aux Anglais, au moins en substance, les mêmes informations qu'à d'Antraigues. « Je fais savoir tout cela à Grenville » , mande-t-il à d'Antraigues, le 27 novembre 1798; et le 6 mars 1799 : « Enfin on m'a compris à Londres ! »

Uami, dans une lettre du 14 février 1804, est amené à s'expliquer sur ses relations avec l'Angleterre, et il le fait dans des termes qui ne peuvent laisser aucun doute sur le rôle qu'il jouait et sur la gravité des opérations qu'il suivait, en même temps à Londres et à Pétersbourg : « Les Anglais, le premier peuple du monde pour établir et conserver des amis et des intelligences, ont ici la machine la mieux montée qui existe sûrement; celle-là, rien ne la ferait sortir de son orbite et de la

main du premier sous-secrétaire d'État (1). On est sûr de cela ici. Quand iis font des entreprises, jamais il n'y mêlent en rien ni pour rien la tête de la machine (2) ; elle reste toujours intacte, isolée sans qu'il y ait possibilité physique qu'elle puisse être compromise. Ils font à cola tous les sacrifices, même celui du plus ou moins de succès de toute autre entreprise secondaire... » Et il ajoute, pour le cas où d'Antraigues quitterait le service russe et passerait l'Angleterre : « Là vous n'aurez que de l'argent à avoir et pas de places ni titres, avec votre volonté bien juste de garder votre religion; mais pour de l'argent, vous en aurez et tant que vous voudrez, et cela vaut bien un cordon. Tous les moyens, je les ferais aboutir à vous seul, bon gré, malgré, et rien ne sortirait que de votre main. Enfin, j'offre de vous placer à la tête de toute la besogne à Londres avec l'appointement qu'il vous plaira et le traitement éventuel de retraite conséquemment à l'appointement. Voilà ce que mon amitié sans bornes vous propose, au cas qu'il n'y ait rien à faire en Russie. » Un certain Latour, qui se prétend ami de

(1) « Le cabinet de Londres », dit M. Pingaud, résumant les lettres de l'ami, ■ était servi à Paris par bon nombre de gens eu place, dans les armées et les bureaux. Ceux-là — et l'ami cite comme pensant ainsi Sieyès, Masséna, Suchet — détestaient les Anglais et n'eussent rien voulu accepter d'eux, et néanmoins, sans se faire connaître, ils réussissent à surprendre les secrets du cabinet consulaire et faisaient passer au delà de la Manche des avis propres à contrecarrer les desseius du maître. » Comparez comte dk Martel, Conspiration de Georges. L'auteur a consulté à Londres les correspondances des agents anglais à Paris; il a vu fonctionner la « machine » par l'autre extrémité. Ses notes, très curieuses, donnent la contre-partie et presque toujours la confirmation de celles de M. Pingaud. Pour les antécédents, voir André Lebon, C Angleterre et rémigration (p. 203 et 248). Paris, Pion, 1882.

(2) Cela s'applique à la conspiration de Georges : l'ami en a suivi tons les fils, mais il ne les tient pas, il n'y est pas mêlé et il rassure d'Antraigues sur cet article. Voir la lettre de l'ami, p. 366. Sur la machine, lire la lettre de l'amie, p. 368, 375, 394, 395.

Fox, sert d'intermédiaire entre Londres et Paris. Lejils de l'ami continue, après l'été de 1804, à faire jouer la même mécanique, par les mêmes procèdes et avee la même sécurité; il entretient les mêmes rapports indirects avec le sous-secrétaire d'État Hammond, qui ne l'a jamais trahi ; il travaille à la même besogne, avec le concours de ce qu'il appelle quelque part les « chefs du parti de l'Angleterre en France » . C'est ainsi qu'il révèle aux Anglais les desseins de Napoléon sur l'Italie et les projets de diversion maritime conçus par l'empereur en 1805.

A ces redoutables écumeurs de secrets d'État, d'Antraigues associe, pour la chronique, les intrigues des boudoirs etla politique d'alcôve, une correspondante, passionnément dévouée à sa personne, parfaitement déliée au manège, et d'un esprit singulièrement alerte et aiguisé, l'amie de Paris. C'est une femme du monde, du grand monde même; elle figurait à la cour, dans l'entourage de Marie-Antoinette; elle a rencontré d'Antraigues en 1 788 et ébauché avec lui un roman d'amour qui lui laisse de longs regrets et d'inaltérables souvenirs. Veuve en 1 790, elle eût été prête à d'amer à d'Antraigues sa main, après son cœur; mais d'Antraigues est engagé avec la Saint-Huberty; l'amie se remarie. Faute de pouvoir encore aimer cet amant inoubliable, elle s'attache à sa carrière avec un zèle tantôt attendri, tantôt emporté, qui rappelle t«ur à tour la protection de la duchesse Sanseverina pour son cher Fabrice et les services rendus par la duchesse de Maufrigneuse à de Marsay. L'amie n'a pas émigré ; elle est riche, elle vit dans le monde de madame Bonaparte, elle y est en faveur; elle rentrera même à la cour, du temps de Marie-Louise, ralliée par ce mariage autrichien, mais ni gagnée ni convertie. Elle veut la for-

tune de d'Antraigues en Russie; elle le renseigne daas des lettres volumineuses, diffuses, délayées, qui semblent des feuillets détachés des Mémoires de la duchesse d'Abrantès et par moments aussi, dans les bonnes pages, comme des brouillons des Mémoires de madame de Rémusat; elle fait plus, elle presse, dirige, éperonne les amis de Paris, le père et le fils, qui n'ont rien à lui refuser. Comme elle a éprouvé toutes les séductions de d'Antraigues, elle lui prête tous les mérites. Elle rêve pour lui les grandes aventures de l'exil. Il ne tient pas à elle et à ses collaborateurs que ce héros de théâtre politique, ce contrebandier d'État et cette contrefaçon de grand homme, — Mirabeau sans la flamme, Talleyrand sans la tenue, Lauzun sans la bravoure, — n'ait, en Russie, prévenu Richelieu, supplanté Speranski et évincé Czartoryski lui-même (1).

Ainsi se complète cette association qui, si elle a été inventée par d'Antraigues, égale et dépasse ce que les romanciers ont imaginé de plus machiavélique; qui, si elle a existé réellement, comme tout presse de le croire, est une des plus insidieuses et des plus dangereuses que la haine politique ait jamais formées. Napoléon en ressentit les coups, sans deviner la main qui les portait : ses soupçons se rassemblèrent sur Talleyrand, et les complices échappèrent à la triple et quadruple police de l'Empire, aux observateurs de Fouché aussi bien qu'aux gendarmes de Savary.

J'aimerais à penser, et j'en ai été plus d'une fois tenté, au cours d'une première lecture du livre, avant de connaître le texte des lettres, que toute cette mise en

(1) Voir, p. 376, les lettres da 6 au 11 décembre 1804. Les X et le nom en blanc désignent le fils de l'ami. Il y est fort question de l'ami, le père, mort dans l'été de i 804.

scène des amis et de Y amie n'est qu'une fantasmagorie du cerveau» volcanique et sulfureux » , de la vanité exubérante et grossissante de d'Antraigues ; que les correspondances sont apocryphes et les correspondants fictifs; qu'avec des secrets épiés, devinés ou imaginés, avec des lambeaux de pièces dérobées, des extraits de gazette habilement réchauffés et épicés, d'Antraigues compose un roman politique dont il se fait le héros ; que recevant, d'un côté et par les bas-fonds, des documents volés, de l'autre, et, de plus haut, des lettres imprudentes, il mélange les unes avec les autres, intercale les pièces dans les lettres, compromet ses amis à leur insu, transforme ainsi en agents de simples mécontents, et sur leur canevas d'indiscrétions, de commérages et de scandales, brode impudemment son ouvrage d'espion. Mais, jusqu'à preuve du contraire, je dois prendre les papiers et les gens comme je les trouve dans le livre de M. Pingaud. Le vol des papiers d'ailleurs est manifeste, l'envoi des renseignements est certain; le gouvernement russe a jugé, sur ces lettres, l'opinion de Paris, dans l'entourage du Premier Consul, et, quels que soient les correspondants, il y a intérêt à rechercher le caractère et l'esprit de la correspondance.

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