L'ALLIANCE ET LE CONFLIT
Un historien français et un publiciste russe, M. Albert Vandal et M. Serge Tatistcheff, ont eu, en même temps, l'idée d'étudier, d'après des documents originaux, les relations de Napoléon et d'Alexandre Ier. M. Thiers avait été jusqu'à présent seul admis à explorer ces sources, et il en avait tiré plusieurs des passages les plus intéressants de son grand ouvrage. Sans prétendre refaire ce qui a été fait avec une vivacité sans égale, on pouvait reprendre, dans leur suite, et à part, ces relations singulières de la France et de la Russie, en détailler les épisodes, en faire parler les témoins et citer directement les récits de première main qui en ont été conservés. L'ouvrage de M. Vandal et celui de M. Tatistcheff se complètent l'un par l'autre. Ils ont été composés côte à côte, les archives russes s'ouvrant à M. Vandal avec la même libéralité que les archives françaises à M. Tatistcheff (1).
(1) Napoléon et Alexandre l", t. I" : De Tilsit à Frfurt ; t. II ; Le second mariage de Napoléon, déclin de [alliance, par Albert Vandal.
Le fond commun, qui se dégage des deux livres, c'est l'impossibilité de l'alliance franco-russe à cette époque : cette alliance était contradictoire dans son objet, dans ses données, dans ses conditions. Elle était destinée à
Paris, Pion, 1891-1893. Alexandre 1" et Napoléon, d'après leur correspondance inédite, 1801-1812, par Serge Tatistcheff, I vol. Pari», Perrin, 1891.
Aux relations manuscrites des diplomates français et des diplomates russes, de Savary et de Caulaincourt en particulier, qu'ils out consultées l'un et l'autre, aux textes des fameux traités de 1807, qu'ils publient pour la première fois intégralement, M. Tatistcheff ajoute la correspondance intime de Napoléon arec Alexandre Ier, M. Albert Vandal des notes laissées, dit-il, « par l'un des hommes qui ont été le mieux initiés aux secrets des deux empereurs et chez lequel un inébranlable dévouement n'a jamais fait tort à une impartiale sagacité ». M. Vandal ne le nomme point, mais tout le monde a reconnu le duc de Vicence.
Le livre de M. Tatistcheff conduit le lecteur de l'avènement d'Alexandre à 1812, de la pacification à la guerre, à travers l'alliance. M. Tatistcheff manie très agréablement notre langue. C'est un politique autant qu'un historien. C'est avant tout un politique russe; je le loue en le disant, et je le loue d'autant plus volontiers que sa politique teud a concilier les intérêts de la Russie avec ceux de la France. Son livre est ménagé dans l'esprit de l'alliance. Il s'y opère une insinuation constante du passé au présent et du présent au passé. Le lecteur français y trouve l'expression de sentiments dont il ne peut être que touché pour le passé et réconforté pour l'avenir.
M. Albert Vandal a conservé le culte de Napoléon; il souhaite à la France l'alliance de la Russie. Il n'est pas moins bon Français que M. Tatistcheff n'est bon Russe. Il expose les événements de 1807-1812 avec les sentiments d'un Français de ce temps-là, et il les commente avec nos sentiments d'aujourd'hui, ce qui met d'accord en lui l'historien et le patriote.
Son ouvrage est un de ceux qui ont marqué dans les dernières années. 11 fait honneur à cette école très française dont M. Thiers a été le chef illustre, et dans laquelle M. le duc de Rroglie a apporté, avec une si haute distinction personnelle, un art si consommé. M. Albert Vandal raconte et décrit. Il se complaît aux analyses de sentiments et d'idées» au développement des caractères et des « états d'âme »; il est, par cette prédilection et les nuances qu'il y apporte, tout à fait de son temps. Il travaille très consciencieusement sur les documents et presque toujours de première main. Il prépare, dispose très adroitement, enveloppe ses pièces; il les glisse, pour ainsi dire, dans des récits limpides et coulants. Il n'aime, dans le pittoresque, que les beaux tableaux de cour, les
échouer parce qu'elle prétendait concilier ce qui était inconciliable : les passions opposées de deux autocrates, les intérêts opposés de deux États et de deux nations. Alors même que les ambitions qui avaient un instant rapproché Napoléon et Alexandre ne les auraient pas aussitôt séparés, l'alliance se serait nécessairement rompue par son propre jeu, par son propre poids, par la gravitation même de ses éléments constitutifs, qui étaient en réalité, non pas Napoléon I" et Alexandre, mais la France et la Russie, dans l'Europe de 1807-1811.