L ALLIANCE
Lorsqu'en 1807, après Friedland, Napoléon se rapprocha d'Alexandre, il suivit un calcul politique. Les événements le conduisaient alors à une guerre d'extermination avec la Russie. Il était vainqueur, il s'arrêta, il essaya de l'alliance : c'était agir avec prudence. Mais cette alliance, facile à conclure par surprise, était impossible à appliquer avec suite. M. Albert Vandal l'a discerné avec une clairvoyance et exposé avec une fermeté que je ne saurais trop louer. Il y a eu du mérite, car il va contre le préjugé. Il le heurte même, et du premier coup, sans ménagement. La première phrase de son livre
cortèges élégants et somptueux, amples, mais toujours bien ordonnées, les grandes scènes d'opéra de la politique et du monde. Point de bibelots, ui de bric-a-brac encombrants; mais des meubles Louis XVI,sveltes et dorés, et le long des murs des pièces bien ouvertes, de larges tapisseries dans les notes claires, d'après Guérin et le baron Gérard.
a été critiquée; elle prête au malentendu. « Pendant toute la durée de son règne, dit-il, Napoléon poursuivit au dehors un but invariable : assurer par une paix sérieuse avec l'Angleterre la fixité de son œuvre, la grandeur française et le repos du monde. » Ainsi jetée à l'improviste et placée comme en épigraphe, cette proposition paraît tout ensemble et un peu naïve et singulièrement paradoxale. Il suffit, cependant, d'un bien court commentaire pour la rendre juste. Ce que M. Vandal a voulu dire, j'en suis persuadé, car tout son livre le prouve, c'est ceci : Napoléon poursuivit un but invariable, assurer, par une paix sérieuse avec l'Angleterre, la conquête des limites naturelles de la France, assurer, par cette paix et par celte conquête, la fixité de son œuvre, la suprématie de la France, et, par cette suprématie, le repos du monde. Or, cette paix et cette suprématie, l'Angleterre ne les voulait à aucun prix ; c'est pour s'y opposer que l'Angleterre a combattu jusqu'en 1815, et c'est pour les imposer à l'Angleterre que Napoléon a combattu jusqu'à Waterloo.
La conservation des limites naturelles exigeait que la Hollande fût soustraite à l'influence de l'Angleterre et que l'Allemagne fût soustraite à l'influence de l'Autriche : la Hollande fut subjuguée et l'Allemagne fut confédérée, sous le protectorat de Napoléon. Pouvait-on, sans compromettre cet ouvrage, abandonner l'Italie à l'Autriche? Si on ne l'abandonnait point aux Autrichiens, il fallait la défendre contre leurs entreprises; il fallait donc s'y établir et s'assurer le libre passage par le territoire piémontais. En dehors de cette politique, avec ses inévitables conséquences, il n'y en avait qu'une autre possible, c'était celle que l'Angleterre et l'Europe prétendaient imposer à la France, la renonciation à la plus grande
partie des conquêtes et la renonciation à la suprématie Talleyrand la préconisait dès 1792; il sut en tirer grand parti en 1814. Elle impliquait la modération et la paix, comme l'autre impliquait la domination et la guerre; mais il n'y avait pas moyen de les concilier l'une avec l'autre : ni Napoléon ni l'Europe n'y étaient disposés; quand Talleyraud le proposait, il qualifiait lui-même ses propositions de rêveries. Personne n'y a songé qu'après coup, à distance, lorsqu'on refait l'histoire à loisir, ou que plutôt on la défait. C'est une vérité qu'il faut avoir toujours présente à l'esprit, quand on veut comprendre l'histoire de ce temps-là.
Telles étaient les nécessités de la politique française : les gouvernements issus de la Révolution l'avaient ainsi courue (1). Napoléon la faisait prévaloir. Les intérêts de la politique russe et l'ambition d'Alexandre y étaient entièrement contraires. Alexandre considérait les victoires de Napoléon, son génie même, comme autant d'usurpations sur sa propre destinée; il se proposait d'effacer le nouveau César et, faute de pouvoir le surpasser par les conquêtes, il rêva d'abord de l'éclipser par la justice. u II regardait comme sa mission providentielle l'affranchissement de l'Europe du joug français » , dit M. Tatistcheff, et ce qu'il voulait, il l'insinua à Vienne, en octobre 1803, quand il y envoya Anstett pour renouveler l'alliance contre l'ennemi commun ; il le fit déclarer à Londres, lorsqu'en septembre 1804 il y envoya Novosiltsof pour conclure l'alliance : « Le premier objet, suivant les idées de Sa Majesté Impériale, est celui de faire
(1) Voir [Europe et la Révolution française, t. IV, p. 359; le grand dessein de Sieyès, p. 389 ; le blocus de l'Angleterre, p. 461, 464-468; les conditions de la politique extérieure en 1795. — Essais d'histoire et de critique, p. 51-53, et ci-dessus, p. 95-96.
rentrer la France dans ses anciennes limites, ou toutes autres qui paraîtront convenir le mieux pour la tranquillité générale de l'Europe » ; il le fit dire à Napoléon en 1805 : la Belgique cédée à un prince prussien ou anglais et réunie à la Hollande ; le Piémont restitué au roi de Sardaigne, devenu roi des Lombards. « Il me parle, dit Napoléon, comme il aurait pu parler à un boyard qu'on voudrait envoyer en Sibérie! » Napoléon entendait parler à Alexandre comme à un prince d'Allemagne qu'il aurait envoyé régner en Pologne. La guerre s'ensuivit, et elle ne finit que quand Napoléon fut envoyé non en Sibérie, mais à Sainte-Hélène, cette Sibérie anglaise, aussi cruelle et meurtrière que l'autre.
En 1807, Napoléon, qui avait battu Alexandre dans trois grandes batailles, tenta de se l'attacher par un coup de grandeur et de le retenir par l'ambition. On ne saurait lui reprocher d'avoir manqué à Tilsit de magnanimité ou de sagesse; on lui reprocherait à plus juste titre d'avoir manqué de prévoyance, s'il eût livré l'Orient à Alexandre, sans obtenir rien de lui en Occident. Il ne lui demanda ni argent, ni territoire; il lui laissa tout espérer. On connaît leurs engagements respectifs. Alexandre promit de déclarer la guerre à l'Angleterre et et d'observer le blocus continental si l'Angleterre n'acceptait point sa médiation ; Napoléon promit sa médiation auprès de la Turquie et, si cette médiation n'aboutissait point, son alliance contre les Turcs : alors, « les deux hautes parties contractantes s'entendront pour soustraire toutes les provinces ottomanes en Europe, la ville de Constantinople et la province de Roumélie exceptées, au joug et aux vexations des Turcs » .
Voilà la pierre d'attente et tout ce qui fut posé à Tilsit. C'est par là que Napoléon tenait Alexandre. Recon-
naissons que, s'il ne l'eût pas tenu parla, il ne l'eût point tenu du tout. Il pénétrait fort bien ses intentions et son jeu. M. Albert Vandal, par touches et retouches successives, a su donner une impression juste du caractère de ce tsar, le plus ondoyant et le plus divers des hommes dans les dehors, infiniment plus suivi au fond et dans les desseins qu'on ne l'a cru : « Attrayant, mystérieux et décevant, il passe sa vie à changer d'idéal » ; cela s'entend des moyens, car, pour la fin, c'est un même idéal de grandeur et de suprématie qu'il poursuit continuellement. On est porté, comme il l'est lui-même, selon un bien joli mot de M. Vandal, « à prendre ses séductions pour des vertus ». M. Vandal tombe peutêtre aussi dans le piège, quand il écrit : « Napoléon c'est l'action, Alexandre c'est le rêve. » Le grand rêve, ici, c'est l'empire avec son épopée, c'est 181 1 ; la réalité, c'est la France envahie et protégée deux fois, mais ramenée à son ancienne frontière, c'est la Russie portée à l'hégémonie de l'Europe, c'est 1814, 1815, 1818.
Alexandre parut se livrer avec enthousiasme : son vainqueur lui offrait de partager les bénéfices de la victoire ! Toutefois, son enthousiasme était réfléchi et doublé de précautions. Devait-il, dit finement M. Vandal, « reconnaître la loi de l'avenir dans un accord de principes entre la Russie se désintéressant des affaires occidentales et la France débordant sur le monde? A cet égard, il évitait de s'interroger ; en descendant au fond de sa pensée, on y eût retrouvé la crainte que la sécurité durable de la Russie ne pût se concilier avec l'excès de la puissance française. Il ne renonçait pas absolument à rétablir l'Europe dans ses droits, à rejeter la France dans de plus étroites limites, mais il n'attendait plus la réalisation de ce vœu que d'un concours problématique
de circonstances. Changent les circonstances, disait-il confidentiellement, la politique aussi pourra changer. En 1807, Alexandre ne souhaitait pas encore, mais prévoyait par instants 1812. »
Napoléon s'en doute et il se méfie, à juste titre : « Il sait que, si sincère qu'on la suppose, l'alliance russe ne tient qu'à la durée des sentiments d'un monarque impressionnable et mobile, entouré de nos ennemis, exposé lui-même à tous les accidents qui menacent le trône et la vie du tsar... » En conséquence, il prend ses sûretés.
Voilà les arrière-pensées des deux alliés de Tilsit; elles procédaient autant de leurs caractères que de leur politique et des calculs mêmes qui les rapprochaient. Il n'y avait entre eux d'autres liens réels qu'une haine commune contre l'Angleterre, permanente chez Napoléon et inhérente à son système, passagère chez Alexandre et combattue incessamment par les passions et les intérêts du peuple russe. La Russie était une cliente économique de l'Angleterre, le blocus continental affamait le peuple, tarissait les revenus des nobles, privait l'aristocratie de tous les objets de luxe auxquels elle était habituée et blessait la nation entière. La France restait toujours aux yeux de l'immense majorité des Russes l'instrument de la Révolution; ils redoutaient, non de la voir propager chez eux les droits de l'homme, mais, ce qui était infiniment plus effroyable pour eux, de la voir « réunir les israéliles dispersés par la volonté de Dieu, pour les lancer à l'attaque de l'Église chrétienne (1) »! L'alliance française rendait Alexandre impopulaire, et l'on sait ce que le mot impopularité signifiait alors en Russie. Les rap-
(1) Sur cette crainte, qui put être nu instant fondée et sur le grand dessein conçu, un moment, par Napoléon sur Israël, voir les Mémoires rtii chwic'lier Pasquier, t. Ier, p. 278 et sniv.
ports de Savary ne laissent aucun doute à cet égard. Il s'organisa, contre les ambassadeurs de Napoléon, un véritable blocus des salons. Napoléon n'avait pour lui que le tsar (1). Il n'y avait qu'un moyen de gagner ces
redoutables salons à l'alliance française et de réconcilier
ces aristocrates, au moins sur un article, avec l'œuvre de la Révolution, c'était de combler la Russie de territoires. « Voyez, disait Roumiantsof à Savary, combien
peu l'opinion a fait de progrès depuis votre arrivée
La raison en est que l'on se demande ce que l'on a gagné à la guerre. On se dit : Mais pourquoi ne prend-on pas aussi, quand tout le monde prend?... Soyez sûr, général, que si votre empereur aide le nôtre et montre un beau côté à la nation, le revirement des esprits se fera en un instant. »
« Observez bien, disait de son côté Alexandre, que tout ce monde était accoutumé sous Catherine, dans les guerres de Potemkine, à se battre uniquement pour dépouiller les vaincus. Nous sommes un peu asiatiques de ce côté-là : aujourd'hui c'est autre chose, et l'on se plaint. »
Ainsi parlaient ces champions du droit public et ces restaurateurs de la vieille Europe ; le droit pour eux signifiait toujours le droit de conquête, et la vieille Europe demeurait à leurs yeux caractérisée par le dernier de ses ouvrages : le partage de la Pologne. Napoléon laissa prendre la Finlande à titre de hors-d'œuvre, puis il parla de s'emparer de l'Inde. Alexandre consentit à l'entreprise, mais sous la condition que la Russie passerait par Constantinople et qu'elle y resterait. Napoléon prétendait, du même pas, s'établir en Egypte; Alexandre ne
()) Comparer ci-après les dispositions de la même société au temps de la mission de M. de Momy eu 1856, p. 207.
l'admettait point et Napoléon s'inquiéta. Que lui servirait d'avoir expulsé les Anglais de la Méditerranée, s'il y introduisait les Russes? Qui le garantirait contre cette puissance qu'il aurait rendue si formidable? Il cherchait des barrières, il n'en voyait que dans la restauration de la Pologne et dans la clôture des Dardanelles. Mais la conquête de Constantinople et l'anéantissement de la Pologne étaient, au contraire, pour Alexandre, la condition première de l'alliance. L'antagonisme était donc complet, et c'est pourquoi, au moment d'agir et de se livrer, chacun hésita. « C'est une chose qui demande bien des combinaisons, sur laquelle il faut marcher bien doucement » , écrivait Napoléon. Quel aveu, sous sa plume, et combien significatif!
De part et d'autre on réserva sa foi. « Pour vaincre la Russie, dit. M. Vandal, Napoléon l'avait entourée d'ennemis, avait relevé sur ses frontières ceux qu'elle croyait avoir définitivement abattus : il avait tiré la Pologne du tombeau et réveillé la Turquie d'une longue léthargie. Après avoir évoqué ces forces, il ne crut pas pouvoir les rejeter au néant : à Tilsit il conserva une Pologne sous le nom de grand-duché de Varsovie ; s'il tenta les convoitises orientales d'Alexandre, il ne leur sacrifia point
tout à fait la Turquie Laissant beaucoup espérera
la Russie, il s'était réservé de ne céder à ses exigences que le moins et le plus tard qu'il pourrait. >> Il attendit les grands services, pour procurer les grands profits, et c'était sage. Alexandre attendait les grands profits pour savoir s'il rendrait les grands services, et c'était politique.
LE CONFLITé
« L'empereur Napoléon, dit Talleyrand (1), appréciant la force de sa position après le traité de Tilsit, voulait qu'il n'y eût en Europe aucun prétexte de mouvement jusqu'à ce que ses desseins sur l'Espagne fussent accomplis. Jusque-là, les projets de guerre dans l'Inde, les projets de partage de l'empire ottoman semblent des fantômes produits sur la scène pour occuper l'attention de la Russie. Enfin, pendant l'intervalle des deux entrevues de Tilsit et d'Erfurt, toutes les questions agitées, soit à Paris, soit à Pétersbourg, paraissaient-elles tourner sur elles-mêmes. Il n'y avait pas un pas de fait. » A Erfurt, il se fit un grand pas, mais en retraite et eu recul. « J'étais effrayé pour l'Europe d'une alliance de plus entre la France et la Russie, dit encore Talleyrand. A mon sens, il fallait arriver à ce que l'idée de cette alliance fût asse7 admise pour satisfaire Napoléon et à ce qu'il y eût cependant des réssrves qui la rendissent difficile. » C'est dans cet esprit qrfe Talleyrand, chargé de ménager cette alliance, la détourna et la déroba : « Au premier mot, l'empereur Alexandre me comprit, et il me comprit précisément comme je voulais l'être. »
Alexandre, en effet, content d'avoir pris la Finlande, ne paraissait plus songer qu'à la réforme des institutions de son empire. Il désirait prolonger la paix en Allemagne,
(]) Mémoire*, t. I, p 399. Sur les relation* secrètes de Talleyrand avec la Russie, voir ci-dessus, p. 147.
dit M. Albert Vandal, « non qu'il tînt pour bon et définitif le régime imposé à l'Europe; il le haïssait en secret mais jugeait qu'aujourd'hui tout effort pour le modifier n'aboutirait qu'à l'aggraver ». Il conseilla aux Autrichiens, par son représentant officiel à Vienne, de se tenir en repos, de « choisir entre des revers inévitables et des dangers peut-être imaginaires » ; il les avertit ostensiblement qu'il avait des engagements défensifs avec la France et qu'il les remplirait. Mais à Pétersbourg, dans ses entretiens intimes avec l'ambassadeur d'Autriche, Schwarzenberg, il laisse apercevoir « au travers même de ses admonestations un fond d'intérêt, de tendresse pour la cause autrichienne, en même temps qu'une hostilité sourde contre Napoléon » . A l'entendre, écrit Schwarzenberg le 15 février 1809, son but n'était point d'imposer à nos ennemis une éternelle résignation ; il leur demandait seulement d'attendre, de temporiser; il fallait se réserver pour l'avenir, se garder intact pour de meilleures occasions : « l'heure de la vengeance sonnerait un jour » .
Il s'ensuivit que, comptant sur Alexandre pour contenir l'Autriche, Napoléon partit pour l'Espagne; que, disposant de toutes ses forces, il crut facile de réduire les Espagnols et de chasser les Anglais de la péninsule ; qu'au lieu d'effrayer l'Autriche, Alexandre la rassura; que l'Autriche arma à outrance, précipita ses mouvements et résolut de se jeter sur les derrières de Napoléon pendant que le gros de notre armée était en Espagne ; que Napoléon dut abandonner la direction personnelle de la guerre, ce qui était rendre, tôt ou tard, l'Espagne aux guérillas et la péninsule aux Anglais; qu'il revint en hâte à Paris et décida de surprendre les Autrichiens, encore en formation; que, comptant toujours sur Alexandre pour
immobiliser une partie des forces autrichiennes, il crut pouvoir vaincre l'Autriche avec une partie de ses propres forces; qu'Alexandre, imitant le langage et copiant les procédés de sa grand'mère Catherine en 1793-1795, prodigua les promesses et les encouragements, adula Napoléon, enguirlanda Caulaincourt, et donna très tard des ordres très incertains; que ses généraux surent le comprendre, selon le mot de Talleyrand, « comme il voulait être compris » ; que les Russes, préludant au double jeu de 1813, opérèrent de façon à ne pas gêner les Autrichiens, ennemis de Napoléon, et à paralyser les Polonais, ses alliés ; qu'enfin Napoléon trouva plus de difficultés, avec cette alliance russe, à battre les seuls Autrichiens qu'il n'en avait trouvé, en 1805, à battre les Autrichiens et les Russes coalisés. Cette marche des affaires amena, en mai 1809, les journées troubles et sanglantes d'Essling.
Entre temps et en passant à Paris, Napoléon avait disgracié bruyamment Talleyrand. Le prince de Rénévent, soupçonné de trahir son maître, protesta par le silence et continua de correspondre secrètement avec Alexandre. Ce tsar l'avait d'ailleurs impérialement récompensé. Talleyrand en avait reçu, pour son neveu, la princesse Dorothée de Courlande, l'incomparable duchesse de Dino, qui fut le joyau de sa maison, l'enchantement de son âge mûr et les délices de sa vieillesse. Talleyrand se détachait de Napoléon, Alexandre se détachait de la France, et tous les deux, en ne suivant chacun que ses vues propres, ses intérêts et ses passions, s'acheminaient vers la rencontre qui devait faire d'eux, sans qu'ils l'eussent désiré et presque à leur insu, les instruments de la restauration des Rourbons.
A la nouvelle d'Essling, « les salons de Pétersbourg
poussèrent des cris de triomphe » . Alexandre, redoublant d'effusions et de caresses, continua « de prodiguer les vœux et de refuser les troupes » ; cependant il envoya un aide de camp de confiance à Napoléoa pour l'assurer de sa loyauté. C'était le troisième officier russe qui arrivait à l'état-major de l'empereur. Napoléon n'eut pas un instant de doute sur la mission que ces trois confidents de son allié y venaient remplir : ils venaient voir comment il pouvait être battu. Il s'accommoda de façon à leur montrer comment il savait encore retourner et forcer la victoire. Tandis qu'il s'y préparait, il fit écrire à Caulaincourt, le 2 juin 1809 : « L'empereur veut que vous regardiez comme annulées vos anciennes instructions... » , toutefois, paraissez satisfait; « par cela même que l'empereur ne croit plus à l'alliance de la Russie, il lui importe davantage que cette croyance, dont il est désabusé, soit partagée par toute l'Europe » . L'éblouissement était dissipé. Napoléon et Alexandre revenaient aux réalités de la politique.
Wagram releva les armes de Napoléon, mais ne rétablit point son prestige : il était encore victorieux; il ne paraissait plus invincible. Le lendemain de cette journée, il se trouva avec les mêmes difficultés que la veille, un grand embarras de plus, celui de la paix à dicter, et de grands moyens d'action en moins, les milliers de soldats qu'il avait perdus. Il avait connu à Eylau la victoire douteuse, il avait entrevu la défaite à Essling, il connut à Wagram la victoire inutile. L'Angleterre restait debout, cramponnée au Portugal ; l'Autriche n'était ni écrasée ni épuisée; la Russie était douteuse et menaçait de devenir hostile. La Pologne, appelée aux armes et à l'indépendance, s'offrait comme le seul moyen de réduire l'Autriche à merci et de contenir la Russie; mais employer
les Polonais et ressusciter la Pologne, c'était précipiter la rupture avec Alexandre; les abandonner, c'était livrer aux Russes les avant-postes de la Grande Armée.
La victoire, plus que jamais nécessaire, devenait ainsi comme redoutable à Napoléon. Il arrivait à ce détour décevant de son histoire où le succès même des moyens qu'il employait allait démontrer l'absurdité de la fin qu'il prétendait atteindre. Gomme on s'explique qu'il préférât la guerre et s'y jetât, si l'on peut dire, comme pour se reposer de la paix ! La guerre suspendait un moment la marche naturelle des choses ; elle arrêtait la destinée ; elle voilait l'avenir; elle obligeait celte imagination toujours exaltée et en éruption à rentrer en soi-même, ce génie toujours impatient de l'inconnu et affamé de l'impossible à s'arrêter sur des objets prochains, précis et certains; elle avait une nécessité : vaincre ; elle avait un terme : la victoire.
La paix, au contraire, échappe toujours et partout à la fois. C'est l'incertitude incessante et indéfinie; un horizon vague, voilé et toujours fuyant ; pour tout repos, dans les rêves, le mirage d'une monarchie universelle. Les combinaisons, même démesurées, de la diplomatie, restent impuissantes et disproportionnées avec leur objet. Ce sont des échafaudages grêles, des cloisons molles et ployantes qui fléchissent sous le poids des sables accumulés ; le sable s'ébranle, s'effondre, fuit par toutes les tissures, et l'édifice se mine en dessous, s'écroule par les côtés à mesure que l'on s'efforce de l'étendre et de l'élever davantage.
Napoléon ne croit ni à l'amitié d'Alexandre ni à l'alliance de la Russie ; mais il a besoin de la neutralité russe sur le continent et du concours de la Russie contre l'Angleterre. Il s'ingénie et il s'efforce de rassurer les Russes
sur l'article de la Pologne, le plus inquiétant pour eux, et, en même temps, d'enchaîner Alexandre. Il propose, en octobre 1809, de stipuler cette déclaration : « Sa Majesté approuve que les mots de Pologne et de Polonais disparaissent non seulement de toutes les transactions politiques, mais même de l'histoire. » En compensation, il demande la main d'une grande-duchesse. L'offre et la demande sont liées dans sa pensée et constituent une sorte d'ultimatum : « Que l'on calcule les moments, écrit, sous sa dictée, Ghampagny, le 12 décembre 1809, parce que tout cela étant une affaire de politique, l'empereur a hâte d'assurer ses grands intérêts par des enfants. » Point de grande-duchesse pour garantir à Napoléon l'établissement de la dynastie, point de traité pour garantir les Russes contre la rétablissement de la Pologne. C'est à prendre ou à laisser, sur-le-champ, sans détours et sans phrases.
Alexandre et son ministre Roumiantsof ne considèrent que la Pologne. Ils trouvent la déclaration de Napoléon insuffisante et font signer à Gaulaincourt (4 janvier 1810) un traité où on lit cette clause : « Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli. » C'est, dit M. Vandal, Y ultimatum de l'amitié d'Alexandre et, selon Roumiantsof, le moyen de gagner l'opinion en Russie et de nationaliser l'alliance. Le traité signé, Gaulaincourt demande la grande-duchesse. Alexandre l'aurait probablement accordée; mais il avait à compter avec sa mère, sa cour, la société russe; et il incline, sans aucune résistance d'ailleurs, à colorer un refus, à le traîner surtout de façon que Napoléon, tenu en haleine, ratifie auparavant le traité de la Pologne. S'il réussit, il remporte un double succès qui le relèvera devant sa cour et devant l'Europe. Les rôles seront changés, Napoléon sera réduit au person-
nage assez peu flatteur de prétendant évincé et de parvenu éconduit. « La Russie aurait recueilli et tiré à elle tout le bénéfice de la double négociation : ayant su se faire payer d'avance, elle eût atteint ce merveilleux résultat de recevoir sans donner, de surprendre la ratification sans livrer la grande-duchesse. »
C'était compter sans l'orgueil, sans l'impatience et la clairvoyance de Napoléon; c'était compter aussi sans l'intervention d'un acteur destiné à nouer et à dénouer, dans cette grande tragédie, tous les fils de l'intrigue, et dont M. Albert Vandal a admirablement ménagé l'entrée en scène, merveille de souplesse diplomatique, de fourberie supérieure, de dextérité mondaine, d'aisance dans les insinuations, de belle tenue dans la mauvaise fortune, d'un art enfin presque impertinent à tourner un échec militaire en un succès politique, Metternich. Avertie des désirs de mariage de Napoléon, l'Autriche s'offre au moment où la Russie se dérobe. Napoléon devine qu'Alexandre cherche à « filer un refus » ; dès qu'il en est persuadé, le 5 février, il se retourne. Le mariage autrichien est bâclé en vingt-quatre heures. Quant au traité de la Pologne, Napoléon en jouera comme Alexandre a joué du mariage : il suspend sa ratification, amende le texte et, à son tour, « file son refus » . Le courrier qui porte cette réponse dilatoire à Alexandre se croise avec celui qui apporte à Napoléon le refus définitif du mariage. C'est vraiment un maître coup de partie. Napoléon se relève de toute la hauteur qui séparait alors, dans les anciennes cours, un mariage autrichien d'un mariage russe, une arrière-petite-fille de Marie-Thérèse d'une petite-fille de Catherine II.
Alexandre avait perdu. M. Albert Vandal le montre consterné, mais payant de contenance et combinant déjà
sa revanche. Sa combinaison est assez inattendue : c'est la résurrection de la Pologne. Il la lui faut anéantie ou assujettie. Ne pouvant l'anéantir, il tâchera de la gagner. Il revient à un rêve de sa jeunesse, au temps où le prince Czartoryski jouait auprès de lui le rôle du marquis de Posa. Le tsar sera roi de Pologne, restaurateur de la nation et des libertés polonaises. De cette Pologne dont Napoléon prétend se faire un avant-poste contre la Russie, il fera l'avant-garde de l'armée russe contre Napoléon. Mais, dans cette guerre, qu'il juge désormais inévitable, sinon imminente, il a besoin du concours de l'Autriche. L'Autriche doit lui rendre le même service qu'il lui a rendu en 1809. Les approches avaient été ménagées l'année pi'écédente. Alexandre pouvait parler à Vienne avec toute l'autorité de l'amitié prouvée et du service rendu.
Il y envoya, sous le prétexte d'un voyage en Italie, le comte d'Alopeus. « Si votre politique, devait dire aux Autrichiens ce diplomate, a pour objet de faire récupérer à votre monarchie, parles négociations, une partie des forces qu'elle a perdues..., Sa Majesté n'y trouve rien qui ne convienne à ses intérêts. » « Au nombre des provinces perdues dont l'Autriche peut désirer la récupération, la presque totalité peut retourner sous sa domination sans blesser l'intérêt direct de Sa Majesté. En effet, qu'importe à la Russie si les Pays-Bas ou le Milanais, ou bien l'État de Venise, le Tyrol, Salzbourg, la partie de l'Autriche qu'elle vient de céder, si Trieste, Fiume, le littoral étaient convoités et même de nouveau successivement acquis par l'empereur François et ses successeurs? La seule règle qu'aurait à suivre en pareil cas le cabinet de Pétersbourg ce serait de rester fidèle au sage principe de l'équilibre et de ne pas permettre d'accrois-
sèment qui n'en procure un à la Russie (1)... » Ce n'était pas la paix de Vienne seule qui était mise là en question, ni même la paix de Presbourg; c'était la paix de Lunéville. Nous voilà loin du radeau de Tilsit et des salons d'Erfurt. Mais si ce n'est pas l'esprit de l'alliance, c'est bien celui des coalitions (2). Alopeus reprenait les choses où son prédécesseur, Anstett, les avait placées, en octobre 1803.
Napoléon était devancé. Sans pénétrer le secret de la Russie, il le soupçonna. Les mêmes intérêts le portèrent à des combinaisons analogues, et on le vit, dans le même temps qu'Alexandre, s'efforcer de captiver la cour de Vienne et de capter les Polonais. Ces deux empereurs, qui naguère disputaient sur les termes de ces deux propositions : u Sa Majesté approuve que les mots de Pologne et de Polonais disparaissent. . . de l'histoire », ou : « Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli » , méditent désormais de régénérer cette même Pologne, et chacun d'eux offre de la faire vivre, pourvu qu'elle promette de mourir pour lui. « Chacun d'eux, dit très justement M. Albert Vandal, estime que sa supériorité dépend du concours spontané d'une nation opprimée, trois fois spoliée, aux deux tiers captive, mais en qui s'affirme un principe... Lorsqu'ils se tournent vers la Pologne, ils cherchent moins encore à se donner une armée de plus qu'à enrôler dans leur parti une grande force morale : c'est un hommage involontaire qu'ils rendent à la puissance de l'idée et du droit méconnu. Spectacle étrange que celui de ces deux potentats, dont l'un dis-
(1) Instructions à" Alopeus, 31 mars 1810.
(2) Voir l'Europe et la Révolution française, t. IV, p. 461 ; t. I, p. 545; t. III, p. 367 et suiv., 449 et suiv. — Essais <t histoire et de critique : MtTitKMtu, p. 28 et suiv.
pose de toutes les ressources de l'ancienne Europe, dont l'autre possède un empire plus grand que l'Europe, et qui se disputent les faveurs d'une poignée d'hommes aspirant légitimement à reformer un peuple, comme si, entre tant d'éléments de force matérielle et de succès qu'ils s'opposent l'un à l'autre, ce grain de justice et de bon droit pouvait faire pencher la balance ! »
A Varsovie, ils trouvent des passions, de la générosité, des illusions : admirable matière à exploiter les hommes. Il ne s'agit que de savoir par qui la Pologne sera dupée et à qui les Polonais se sacrifieront. A Vienne, ils trouvent l'habileté consommée et l'adresse diplomatique dans ce qu'elle a jamais eu de plus insidieux. Napoléon sera joué et Alexandre abusé. C'est la lutte d'un Italien contre un Grec, dit M. Vandal en parlant de l'assaut de dissimulation et de ruse d'Alexandre et de Napoléon ; le tsar « généreux, chimérique et faux », le César glorieux, hyperbolique et subtil, rencontrent leur maître dans ce jeune Allemand romanesque, aux nonchalances de dandy, raffiné de boudoir, amoureux de cour, qui tourne la tête des reines et porte des bracelets d'or, qui calcule quand il semble tout au plaisir, qui médite quand il parait écouter, au fond plus Grec que le Slave et plus Italien que le Corse. Son objet, qu'il atteindra en 1813, c'est d'obtenir la confiance de Napoléon, de gagner ainsi le temps de l'abandonner opportunément et de mettre, sous 1(± manteau, l'Autriche en mesure de trahir avec fruit. Il y a un attrait rare à suivre le personnage et son jeu dans le livre de M. Albert Vandal ; c'est aussi la partie la plus neuve et la plus personnelle de l'ouvrage (1). M. Thiers, sous le prestige de Metternich, et plus abusé encore par
(1) Voir, en particulier, les chapitres intitulés ; le Secret du tsar. Autour d'une phrase*
cet Autrichien dans l'histoire de l'Empire que Napoléon ne l'avait été dans la réalité, semble n'avoir considéré ces manœuvres de cour et d'État que de loin et du dehors. M. Martens, en Russie, M. Béer, en Allemagne, ont levé le voile; Armand Lefebvre, en France, l'avait, avant eux, soulevé ; mais personne n'avait si bien déroulé la trame et débrouillé le filet que M. Albert Vandal.
u En 1810, ni Alexandre ni Napoléon ne veulent la guerre de parti pris. Mais ils y sont entraînés d'un mouvement irrésistible, sans fixer, d'un regard assuré, le but dont ils se rapprochent tous les jours. » Pour Alexandre, c'est la conviction que l'alliance ruine la Russie, amoindrit son prestige, compromet sa politique, menace sa sécurité, sa vie même, peut-être par l'exaspération où un excès de complaisances de leur maître envers « le tyran de l'Europe w peut porter les Russes ; c'est u son horreur croissante pour une politique dont il n'aperçoit plus que les côtés d'iniquité et de violence, une ambition vague de se poser en vengeur des couronnes et en libérateur des peuples » . Pour Napoléon, c'est l'obsession de cette pensée que l'Angleterre est à bout de ressources et à bout de constance, que le prodigieux mouvement tournant conçu en 1795, préparé par une série inouïe de victoires, touche à son dénouement. « Que l'Angleterre et la Russie s'allient! disait Sieyès au Comité de salut public , elles seront signalées comme ennemies du droit des nations; une résistance commune triomphera de leurs projets (1). » Elles ont été alliées ; Napoléon a brisé cette alliance , et la Russie est maintenant, avec le continent, coalisée contre l'Angleterre. Le dénouement semble n'être plus
^1) L'Europe et la Révolution française, U IV, p. 359.
qu'une question de semaines : que la Russie ferme ses ports aux marchandises anglaises et aux convois des neutres, et l'Angleterre sombre dans la banqueroute. Mais au moment où toutes les conditions, sauf une, du blocus continental semblent accomplies, le paradoxe fondamental du système va paraître par l'impossibilité d'accomplir cette condition dernière et de frapper ce dernier coup, sans lequel rien n'aura été fait et pour lequel tout a été disposé. C'était une marche à l'inaccessible. Il fallait que l'Europe fût soumise : elle l'est, à l'exception de quelques rochers d'Espagne et d'une falaise en Portugal. Il fallait que la Russie fût complice : elle ne pouvait l'être sans s'anéantir, et elle s'y refuse. « Je vais, s'écriait le conventionnel Kersaint, le 1" janvier 1 793, je vais. . . raisonner dans l'hypothèse où une guerre avec l'Angleterre nous entraîne dans une guerre générale avec toutes les puissances maritimes de l'Europe. Que cette vérité ne nous alarme pas : notre intérêt exige que dans cette lutte il n'y ait point de neutres... Je ne vois que les Anglais et les Russes qui puissent marcher ensemble... » Plus de neutres! décrète Napoléon en 1811, et il prétend soumettre à ce décret la Russie, qui a grandi par la protection de la neutralité maritime et qui voit dans la Liyue des neutres de 1780 la première grande expression et la condition fondamentale de sa politique européenne.
Napoléon a comme l'instinct profond de cet échappement du monde, de cette résistance de la nature des choses, de cette rébellion de la force qui jusqu'en 1805 l'a constamment porté et soutenu. Son génie en est comme engourdi. La révolution de Suède, qui intéresse pourtant toute sa politique, le trouve indécis, hésitant, contradictoire. Il laisse Rernadotte mettre la main sur
ce royaume ; il laisse Alexandre mettre la main sur Bernadotte. L'opération, il est vrai, n'a rien de malaisé. Bernadotte, qui trouve que la Suède vaut bien un prêche et se montre assidu luthérien, considère que la couronne sur sa tête vaut bien la Finlande aux Suédois et se fait Russe. La France n'est plus pour lui « qu'une puissance qu'il a servie utilement et peut-être honorée pendant trente ans » . Il consentirait sans doute à la gouverner, mais non plus à la servir, surtout à exposer pour elle ses sujets de rencontre et sa monarchie de fortune. A Slave, Gascon et demi ! L'envoyé d'Alexandre n'a qu'à sourire pour être compris, et l'entente de 1813 s'ébauche dès décembre 1810. Tchernitchef joue à Stockholm le personnage qu'Alopeus jouait à Vienne. Alexandre est sûr, à la fin de 1810, que l'Autriche ne le contrariera pas, que la Suède ne le gênera point et que, loin de seconder le blocus continental, Bernadotte ne fera que le paralyser. Cependant Alexandre rassure les Allemands, soutient leur résistance, ranime leurs espérances et « peu à peu, dans le plus profond secret, il se met sous les armes » . Ici, grâce surtout aux documents publiés par le prince Gzartoryski et confirmés par d'autres documents russes inédits, M. Albert Vandal modifie sensiblement les nuances consacrées de l'histoire. « Dans la seconde moitié de 1810, avant que Napoléon ait remué un homme, les corps russes postés près de la frontière et tenus en état de mobilisation permanente sont rejoints par d'autres... Insensiblement des armées se forment. Seulement, dans le vaste et muet empire où tout bruit s'amortit, . . . aucun indice perceptible au dehors ne trahit ce glissement d'hommes et de matériel sur le bord du pays. » Alexandre sait que Napoléon n'a pas cinquante mille hommes au delà du Rhin; il le berce de
négociations lentes, de promesses incertaines entrecoupées de disputes byzantines. Son objet, qu'il confie à Czartoryski dans deux lettres datées du 25 décembre 1810 et du 30 janvier 1811, « c'est d'abord de prononcer la reconstitution de la Pologne, de s'en déclarer roi, de jeter en même temps sur Varsovie cent mille Russes, qui seront renforcés tout de suite par cent mille autres, et auxquels les soldats du duché seront invités à se réunir. Si cette fusion s'opère, la première ligne des défenses françaises se trouvera du même coup anéantie, la Vistule dépassée, Dantzig isolé et tourné : la Russie, rassurée par la parole de Bernadotte contre toute crainte de diversion sur son territoire, pourra atteindre l'Oder et paraître à l'entrée de l'Allemagne. Là, fortifiée immédiatement de la Prusse, elle présentera une masse de trois cent trente mille combattants, qui sera portée à plus de cinq cent mille si l'Autriche, moyennant des avantages qu'on lui offrira, entre de même en jeu contre la France. »
En février 1811, ces préparatifs sont achevés, Alexandre a massé sur la frontière deux cent quarante mille hommes. Nous voilà loin des « quelques travaux défensifs » de Lanfrey et de son Napoléon, se préparant « dans le plus grand secret » pour surprendre le tsar qui « avait accepté loyalement les conséquences de ses déclarations de guerre à l'Angleterre » . Nous voilà tout aussi loin de l'Alexandre de Thiers qui, « craignant qu'avec un caractère aussi entier que celui de Napoléon les formes même les plus douces ne pussent pas prévenir une brouille, résolut de prendre quelques précautions militaires, point menaçantes mais efficaces (1). »
(1) Lankrey, t. IV, p. 327-330; Thiers, t. XII, p. 451.
La combinaison offensive d'Alexandre dépendait de la Pologne. La Pologne s'y refusa. Des Polonais fidèles avertirent Napoléon. Alexandre ajourna ses desseins, mais il était sincère, cette fois, lorsqu'au mois de mai il disait à Lauriston : u Si j'eusse voulu attaquer, qui eût pu m'en empêcher? Je suis prêt depuis deux mois. »
Napoléon, cependant, soupçonnant des mouvements, depuis le 5 décembre 1810, décrète, le 10 janvier 1811, la réorganisation de la Grande Armée. La Russie se dérobant au blocus, il le resserre, faute de pouvoir l'étendre. Le 13 décembre il annexe la Hollande et tout le littoral jusqu'aux bouches de l'Elbe. Il y comprend (22 janvier 1811) l'Oldenbourg, qu'à Tilsit il avait promis de respecter. Trois semaines auparavant (31 décembre 1810), Alexandre, qui ignorait encore ces réunions, avait déjà enfreint le même traité de Tilsit en rapportant, par un ukase, la convention de commerce qui y était stipulée. « Ainsi Napoléo» et Alexandre, à vingt jours d'intervalle, à l'insu l'un de l'autre, sans que les actes du second pussent être considérés comme une réplique aux excès du premier, en venaient à transgresser matériellement le pacte dont ils avaient dès longtemps abjuré l'esprit. Ils arrivaient à ce résultat naturellement, presque inconsciemment, comme au terme inévitable de la marche en sens inverse qui, depuis dix mois, les éloignait l'un de l'autre... Leur dissidence au sujet du blocus détermina l'explosion au dehors d'un antagonisme latent. » Telle est la conclusion, parfaitement fondée et justifiée, du volume de M. Albert Vandal.
a La guerre de Russie, a dit Napoléon, devenait une conséquence nécessaire du système continental, du jour où l'empereur Alexandre violait les conventions de Tilsit et d'Erfurt. » Mais si les conventions de Tilsit et d'Erfun
avaient pour effet de lier la Russie au système continental, elles stipulaient sa déchéance ; si elles n'avaient point cet effet-là, elles ne servaient à rien. C'est la contradiction fondamentale qui faussa l'entente dans son principe, la fit dévier dans ses conséquences et, finalement, la rompit le jour où Napoléon en voulut tirer les effets pour lesquels il l'avait conclue. Alexandre n'y cherchait que les moyens de contenir Napoléon dans le présent et d'attendre, en partageant avec lui les conquêtes, le temps de le renverser à l'aide même des forces que l'association lui aurait procurées. Napoléon n'y cherchait que le moyen de dominer le continent pour anéantir l'Angleterre.
En théorie, l'alliance reposait sur ces deux propositions : la Russie et la France ont des intérêts communs et point de frontières communes. Or, l'effet même de l'alliance devait être, par le blocus continental, de mettre leurs intérêts en antagonisme, et par l'extension continue de l'empire français, de rapprocher leurs frontières. En 1811, ces conséquences se sont produites. La Russie est forcée de choisir entre Napoléon qui subjugue sa politique et ruine son commerce, et l'Angleterre qui l'enrichit et lui procurera la suprématie du continent : elle choisit naturellement l'Angleterre. Napoléon a réuni, conquis, enrôlé ou confédéré l'Allemagne ; il tient la Prusse asservie et l'Autriche dépendante ; il a poussé ses avant-postes jusqu'en Pologne : il se heurte à la Russie. Et, de même qu'il avait été conduit à enchaîner, puis à prendre la Hollande, pour garder la Relgique; à bouleverser, reconstituer et assujettir l'Allemagne pour garder la rive gauche du Rhin ; à démembrer et refouler la Prusse, puis l'Autriche, pour conserver la domination de l'Allemagne ; d en vient à cette conclusion insensée, mais effroyable-
ment logique, non seulement du blocus continental, qui n'était qu'un moyen, mais de la conception politique initiale, dont l'empire d'Occident était la fin : a L'empire français, disait-il à Sainte-Hélène, qu'il avait créé par tant de victoires, serait infailliblement démembré à sa mort, et le sceptre de l'Europe passerait dans les mains d'un tsar, s'il ne rejetait les Russes au delà du Borysthène et ne relevait le trône de Pologne, barrière naturelle de l'empire ! »
u Plus de paix avec Napoléon ! s'écria Alexandre après la prise de Moscou. Lui ou moi, moi ou lui : nous ne pouvons plus régner ensemble (1)! » Il l'avait toujours pensé ; l'illusion passagère delà restauration d'un empire d'Orient, conséquence du rétablissement de l'empire d'Occident, avait seule, durant quelques semaines, quelques mois peut-être, suspendu la rivalité. Mais Alexandre n'attendit point l'invasion de son empire pour conspirer la perte de son rival. Ainsi se referma le cercle: Dès que la France commença de battre en retraite, Alexandre revint avec toute l'Europe à l'idée primitive et constante de l'Europe depuis 1792 : refouler la France dans ses anciennes limites. La République, avec ses « limites naturelles » et ses annexes de Hollande et d'Italie, l'empire, avec ses royaumes feudataires et ses protectorats d'Allemagne, se trouvèrent toujours dans la situation où se trouva Napoléon quand il eut poussé ses postes avancés jusqu'en Pologne, u Reculer d'un pas, c'était s'exposer à tout perdre. » On peut dire des campagnes de la Répu-
(1) «Je n'ai », dit Alexandre en 1814 aux envoyés de la municipa- 1 i ic de Paris, > je n'ai qu'un ennemi en France, et c'est l'homme qui m'a trompé de la manière la plus indigne, qui a abusé de ma confiance. qui a trahi avec moi tous les serments, qui a porté dans mes Etats la guerre la plus inique, la plus odieuse Avec celui-là, je sais irréconciliable ■ Mémoires du chancelier Pasquier, t. Il, p. 246. •
blique, Convention, Directoire ou Consulat, ce que M. Vandal dit très justement des campagnes de Napoléon : « Chacune de ses campagnes n'est pas une action distincte et séparée après laquelle il eût pu poser les bornes de sa domination et fermer l'ère sanglante; ce sont les parties indissolublement unies d'un seul tout, d'une guerre unique... » Les entrevues de 1807 et de 1808 ne marquent même pas un point d'arrêt dans cette grande histoire, elles n'y sont qu'un intermède, et n'y forment pas une époque. Tilsit ne fut, en réalité, qu'un troisième acte de tragédie, Erfurt un quatrième acte d'opéra, l'alliance une fantasmagorie d'apothéose.