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J LE MARQUIS DE CASTELBAJAC ET LE DUC DE MORNY

La guerre de Crimée ne nous apparaît plus que comme un tournoi sanglant, un duel politique en champ clos. Elle ne réveille plus, en Russie et en France, que les souvenirs d'une défense héroïque et d'une victoire chevaleresque. Si, comme disait Montaigne, c'est « un furieux advantage que l'opportunité » , ce serait s'en priver bien gratuitement que de tirer de leur sommeil tutélaire les querelles de couvent et de coupoles qui furent, en 1854, le prétexte de la rupture. Cronstadt et Toulon ont réuni ce que Jérusalem séparait alors. Mais on est sûr de ne manquer à aucune bienséance en invoquant la mémoire et en recherchant, au besoin, les conseils des hommes qui depuis le début de ce siècle ont souhaité, dessiné, préparé une alliance entre la France et la Russie. On connaît les grands rêves de Chateaubriand sous la Restauration, les grandes chimères de Polignac, la conduite, les plans, la diplomatie habile, sage et digne des

Richelieu et des La Ferronnays (1). L'alliance, en ce temps-là, fut un dessein conçu de haut et mené de longue main. Elle ne fut, sous le second Empire, qu'un épisode et un intermède; les détails en sont instructifs. Le marquis de Gastelbajac, qui était ambassadeur à Pétersbourg en 1853, fit son possible pour éviter la guerre; le comte de Morny, qui fut ambassadeur en 1856, tenta de transformer la paix en une entente réglée. On a récemment publié divers extraits de leur correspondance ; ce ne sont que des fragments, mais ils sont de choix (2). Je voudrais les découper dans les volumes, où ils sont un peu diffus, et les recoudre ici de mon mieux.

Le marquis de Castelbajac eut à faire reconnaître le régime issu du coup d'État de décembre et à préparer la reconnaissance de l'Empire par le tsar Nicolas. Le 2 décembre, en soi, n'était point pour effaroucher l'autocrate. Les despotes de droit divin jugent de ces coups-là comme les révolutionnaires dogmatiques jugent des « journées », d'après la fin, qui justifie les moyens. La

(1) Voir Essais d'histoire et de critique : L'alliance russe et la Restauration. Rappelons, à ce propos, que dans le fameux remaniement de l'Europe conçu par Polignac, il s'agissait d'une alliance franco-prussorusse : la Prusse aurait eu la Saxe et la Hollande; la France aurait eu la Belgique, et non la rive gauche du Rhin, comme trop d'auteurs s'obstinent à le répéter. La Prusse rhénane était attribuée à la Saxe.

(2) Nicolas I" et Napoléon 11 l ; les préliminaires de la guerre de Crimée, d'après des papiers iuédits, par M. L. Thocvenel. 1 vol. in-8°. Paris, Caltnann Lévy, 1891. — Extrait des Mémoires du duc de Morny « une ambassade en Russie, 1856. 1 vol. iu-8». Paris, Ollendorf, 1892.

fin, ici, était d'écraser la République et d'anéantir la liberté. Nicolas trouva l'entreprise louable et l'ouvrage bien fait. Mais il se méfiait d'un second Empire et d'un troisième Napoléon, qui, pour affermir sa dynastie en France, déchaînerait vraisemblablement en Europe la révolution des nationalités, prédite par Napoléon Ier et infiniment plus redoutable aux pouvoirs établis que la révolution cosmopolite. Le tsar aurait aimé à garder le prince-président comme il l'avait reçu : « un en-cas providentiel » ; il aurait usé de lui pour les réalités politiques, tout en conservant le comte de Ghambord pour l'idéal, le droit, les propos de cour et le musée des souverains. Au fond, la question était de savoir ce que serait ce second Empire. « Qu'est-ce qui a alarmé tous les cabinets (je n'en excepte aucun)? écrivait Nesselrode, en janvier 1853. C'est de voir imprimer par des actes et des paroles regrettables le caractère de l'ancien Empire au nouveau. » C'est sur cet article-là que M. de Castelbajac devait rassurer Nicolas.

L'envoyé était bien choisi. Soldat de la Grande Armée, blessé à Wagram, chef d'escadron à la Moskowa, maréchal de camp sous la Restauration, lieutenant général sous Louis-Philippe, ambassadeur sous la République, guerrier très vert, politique fort avisé, le plus galant homme du monde, très bon Français, causeur d'esprit, Gascon d'élite, ce compatriote, très loyal, de Rernadotte et de Marbot pouvait être cru sur parole quand il déclarait que l'intérêt de la France avait toujours été, à ses yeux, supérieur à celui de ses gouvernements. Cet intérêt, en 1853, lui paraissait être de s'arrêter sur la pente des guerres et des révolutions. « Ce n'est pas, écrivaitil, une place que je suis venu chercher dans ce vilain climat, mais un devoir sérieux, difficile et important à

remplir, dans l'intérêt de mon pays, et je le remplirai jusqu'au bout, sans défaillances ni flatteries et toujours prêt à céder le pas à un observateur plus clairvoyant ou plus guerrier que moi. » Veut-on la guerre à Paris? Qu'on le dise. « Si c'est la force seule qui doit décider, c'est plus commode. » Mais ce n'est point l'objet des ambassades, et ce n'est point, en particulier, l'objet que Castelbajac attribue à la sienne. La révolution du 2 décembre est vraisemblablement la dernière qu'il verra; l'Empire est le dernier régime qu'il est appelé à servir : il désire que ce régime dure. Il en prend au sérieux et à la lettre le programme, autoritaire au dedans, conservateur au dehors. Il voudrait sur ses vieux jours voir se réaliser la grande utopie de sa génération : le Consulat pacifique, le Bonaparte modéré et modérateur, rêve ou roman d'histoire rétrospective qui a trompé autant d'hommes, de 1840 à 1852, que la fausse assimilation de la restauration des Stuarts avec celle des Bourbons, de l'avènement de Guillaume III avec celui de Louis- Philippe en a trompé de 1830 à 1840.

Il est aisé aux publicistes de découvrir des alliances naturelles : depuis 1740 jusqu'en 1806, l'alliance prussienne fut préconisée comme telle par tous les faiseurs de systèmes. Il est plus malaisé, quand on veut une alliance, qu'on en a besoin et qu'on la poursuit, d'en discerner les conditions naturelles et de s'y conformer. La monarchie de Juillet n'avait, en 1831, qu'une alliance possible, qui devenait, par suite, l'alliance nécessaire ; mais presque tout le monde en pensait comme un ministre des affaires étrangères d'alors, Sébastiani : <i II est, disait-il à Palmerstom essentiel et indispensable à la France de ravoir le Bhin pour frontière : aussi longtemps que la politique anglaise est opposée à ces reprises,

aussi longtemps il est impossible qu'une entente cordiale puisse exister entre l'Angleterre et la France

Il est bien dommage que tous les partis ainsi que le gouvernement en Angleterre regardent d'un point de vue aussi faux le principe d'après lequel vous devriez agir envers la France. » Sébastiani désirait l'alliance anglaise, mais il y mettait cette condition préalable : que l'Angleterre cessât d'être l'Angleterre. On s'y obstina à Paris, ce qui faillit amener la guerre en 1840 et rompit la confiance. Nombre de gens, et non des moins autorisés, raisonnaient en 1853 sur l'alliance russe comme ces politiques de la monarchie de Juillet sur l'alliance anglaise : « Pourquoi n'a-t-on pas mieux accueilli nos franches explications sur les Lieux saints? écrivait un diplomate. Peut-être, aujourd'hui, serions-nous alliés! » Pourquoi? Parce que la politique de la Russie est essentiellement russe, qu'elle est la plus simple et la plus conséquente du monde. Le concours que la France prêterait aux vues de Nicolas sur l'Orient était la mesure du bon vouloir que ce tsar montrerait à Napoléon III. Une Russie qui renoncerait à la suprématie de la croix grecque sur la croix latine, qui se désintéresserait des moines orthodoxes, du Bosphore et des Balkans, est aussi invraisemblable qu'une Angleterre oubliant qu'Anvers est un grand port et que Gibraltar commande la route des Indes. L'affaire des Lieux saints n'était, pour le gouvernement de Napoléon III, qu'un expédient secondaire de politique intérieure, un moyen de conserver l'appui du clergé, qu'on croyait, avoir conquis par l'acte du 2 décembre. Il en allait autrement pour Nicolas, et Thouvenel en jugeait sainement quand il disait : « Je connais l'Orient et je puis affirmer que la Russie ne cédera pas. C'est, pour elle, une question de vie ou de mort, et il

est à désirer qu'on le sache bien à Paris si l'on veut pousser l'affaire jusqu'au bout. »

Gastelbajac pensait de même, et, comme il ne désirait point aller « jusqu'au bout » , il estima que l'on devait s'arrêter aussitôt que les apparences seraient sauves. Il jugea qu'elles l'étaient après le firman de février 1852 (1). C'est qu'il connaissait Nicolas et qu'il savait que, par l'obstination, on le pousserait inévitablement à la guerre. Il aimait et estimait cet autocrate « noble et bizarre » . « Né avec les plus belles qualités, écrivait-il, il a été gâté par l'adulation, les succès et les préjugés religieux et politiques de la nation moscovite... Il tient de Pierre le Grand, de Paul I" et d'un chevalier du moyen âge ; mais, en vieillissant, c'est le Paul I,r qui domine... Il inspire la crainte et le respect à sa famille et à tout ce qui l'entoure ; avec cela, il est souvent le plus simple et le meilleur des hommes, se roulant sur son tapis avec ses nombreux petits -enfants, qui lui tirent les cheveux et le tourmentent de toute façon. Il est ami sûr et souvent d'une délicatesse de cœur digne d'une jeune femme romanesque, et puis dur et intraitable pour les moindres fautes et ne revenant jamais quand il a brisé un de ses instruments. »

Il veut à Gonstantinople ce que la grande Catherine voulait en Pologne : conserver pour dominer. Il n'en viendrait, comme la grande Catherine, à partager avec des rivaux que faute de pouvoir tout garder en vasse-

(1) Sur la possession et la jouissance des sanctuaires de Jérusalem. « Certes, écrivait l'ambassadeur de France, le marquis de La Valette, nous n'avons pas tout ce que le droit strict nous adjugeait, mais nous avons sauvé la question de droit et gagné, en fait, un avantage considérable, l'accès au tombeau de la Vierge. » M. Thouvenel, Nicolas 1" et Napoléon III, p. 24. Pour l'historique de ces questions, voir la Notice, p. xvii et suiv.

lage. Il se rend compte que les peuples chrétiens affranchis par la Russie lui échapperont. Il aime mieux avoir à les protéger contfre le Turc qu'à les disputer à l'Autrichien. Il ne veut, dans les Balkans, ni de républiques ni de confédérations. Il se plaît à jouer à la guerre; au fond, il désire la paix; toutefois, s'il la juge incompatible avec sa mission et avec ses intérêts, il la rompra résolument, obéissant en cela moins à la raison d'État et à ses propres entraînements qu'aux entraînements de son peuple. Il n'y a en Russie qu'un maître, et il est autocrate; mais il faut que ce maître suive, d'en haut, les mouvements sourds et profonds de la masse et qu'il s'y conforme; sinon, sa personne ne compte plus que pour un obstacle, et la poussée d'en bas la renverse. Voilà ce que Gastelbajac a le mérite, très peu banal, de bien voir et de bien dire (1).

Il ne croit pas aux ambitions de la Russie dans le sens courant du mot : l'ambition toute crue, la cupidité de la terre. Mais le mot est de ceux dont le sens s'élargit avec les passions : il y a l'ambition de Louis XIV, avec les arrêts de ses chambres de réunion; il y a l'ambition de la République française, avec les décrets de la Convention nationale. Affranchir en conquérant, cette ambition-là se décore de magnanimité; elle ne se connaît pas, elle n'en est que plus intense, et, si l'esprit de prosélytisme s'y joint, elle n'en devient que plus fanatique. C'est le cas en Russie : « L'empereur Nicolas tient à l'affaire des Lieux saints par sentiment religieux per-

(1) Comparer la situation d'Alexandre à l'égard de Napoléon 1er, les dangers de l'impopularité de l'alliance française, les craitites de complot, les confidences sur la nécessité de « nationaliser » l'alliance et de prouver « à la nation et à l'armée » qu'elle est avantageuse à la Russie. Albert Va.ndal, Kapoléon et Alexandre 1", t. I, p. 128, 138, 209 et passim, et ci-dessus, p. 176.

sonnel, et bien plus encore par le sentiment religieux et fanatique de ses peuples. C'est la seule question qui ait des racines dans le sentiment national, bien plus développé en Russie qu'on ne le croit généralement. » On parle à Paris, non sans quelque scepticisme, « du vernis religieux » que la Russie sait donner à sa politique. Ce n'est pas un vernis, déclare Castelbajac. Il envoie au ministre une exhortation de l'archevêque de Moscou au tsar : « Ces courtes et bibliques paroles du principal dignitaire ecclésiastique de la Russie font vibrer actuellement le cœur de cinquante millions d'hommes qui resteraient indifférents à des traités de commerce qui ruineraient leur pays, ou à la fixation de nouvelles limites occidentales qui en diminueraient la puissance et l'étendue... » « Les Russes ne sont pas encore assez civilisés et assez industrieux pour faire des intérêts matériels tout le cas que nous en faisons, et jamais un Russe n'a été arrêté dans ses désirs par une considération d'argent. » C'est l'esprit du moyen âge et l'esprit des croisades : « Si l'on venait vous dire qu'en France on peut recommencer les guerres de religion, vous croiriez tomber de la lune ! Mais une guerre de religion, une croisade aussi ardente que celle de Philippe-Auguste est possible de la part des Russes. Cette guerre deviendrait nationale, et l'empereur lui-même pourrait être entraîné au delà de

ses intentions L'empereur, tout despote qu'il est,

doit compter avec le peuple, surtout pour les choses extérieures, dont la connaissance est très répandue... » « L'autocrate est tout-puissant pour tout ce qui touche à la fortune privée, à la liberté, à la vie de ses sujels. Mais il est obligé de compter avec eux pour tout ce qui touche à leurs sentiments religieux. C'est cette obligation pour l'empereur de Russie qu'il ne faut pas oublier

dan9 chacune des phases de cette grosse question d'Orient... » « Il y a deux articles sur lesquels l'empereur Nicolas ne transigera jamais : les révoltés polonais et les affaires de la religion grecque. »

Gastelbajac insistait encore, en février 1854, sur 1' « exaltation de la nation moscovite » . « Elle est, en ce moment, portée à l'extrême. Il faut reculer, par la pensée, de plusieurs siècles pour en avoir une idée exacte.» Ceux qui ont lu les récits saisissants de M. Camille Rousset et les poignants souvenirs de Tolstoï sur le siège de Sébastopol peuvent l'imaginer. Castelbajac quitta Pétersbourg navré de la guerre, parce qu'il la jugeait sans cause nécessaire et sans résultat profitable. Ce vaillant soldat répugnait à l'effusion du sang humain. « Je pars, écrivait-il, espérant qu'une circonstance imprévue, une bonne inspiration de l'empereur Nicolas ou une ingénieuse formule de quelque sphinx diplomate viendront tout à coup calmer les cœurs et arrêter les bras prêts à frapper. »

La manière dont la guerre fut conduite et celle dont la paix fut ménagée purent le consoler : l'honneur, la gloire, la politique y trouvèrent également leur compte, et les plus remarquables conséquences de cette lutte, si redoutée par notre ambassadeur, fut de rendre possible l'alliance tant désirée par lui. :

M. de Morny n'avait point conseillé la guerre; dès qu'il le put et partout où il le put, il conseilla la paix.

Le manège de haute coquetterie qui s'engagea, au congrès de Paris, entre la France et la Russie n'eut pas d'agent plus séduisant, plus persuasif et plus persuadé que lui. Il travailla à la réconciliation et souhaita l'entente. Il se trouva très naturellement désigné pour la première ambassade qui fut envoyée en Russie, celle qui devait représenter la France au couronnement d'Alexandre II. Mission brillante et difficile : il y fallait de la magnificence sans ostentation, de la force sans hauteur, de la grâce sans faiblesse, la politique d'un vainqueur et la tenue d'un compagnon d'armes, l'art subtil de séduire en paraissant gagné soi-même, la souplesse à se laisser enguirlander sans être jamais dupe des compliments d'autrui ni de sa propre vanité. Nul n'y était plus propre que le gentleman exquis qui, pour son malheur et le nôtre, n'a guère montré que dans une œuvre détestable, le coup d'État, tout ce qu'il possédait d'invention, de conseil et d'énergie.

Il avait l'étoffe de l'homme d'État et le tempérament du négociateur. Si Mazarin rêva jamais qu'un enfant de la politique et de l'amour pût naître de sa liaison avec Anne d'Autriche, il dut l'imaginer de cette figure et de ce caractère. Nul doute qu'en le voyant arriver de l'autre côté du Styx il ne lui ait tendu les bras, le reconnaissant pour l'un des siens : « Mon cher enfant, lui dit-il, en ialien très vraisemblablement, sois le bienvenu parmi nous ; mais tu nous viens trop tôt et tu n'as pas donné ta mesure. Pourquoi ces sots de là-bas ne t'ont-ils pas mis à ta place? » Cette place, ce n'était point la présidence ironique d'un Corps législatif, sinon muet de naissance, au moins frappé constitutionnellement d'aphasie, où les règlements l'obligeaient à être seul à montrer de l'esprit : c'étaient les ambassades. Élevé au grand monde

par madame de Flahaut et initié aux grandes affaires par le comte, fils très aimable de cette femme distinguée, il avait reçu de l'un et de l'autre, et tout directement, la tradition de Talleyrand. Il voyait clair et avec suite; il portait avec une aisance parfaite une volonté inflexible ; il professait le septicisme de l'homme du monde et pratiquait le h dandysme ■ le plus raffiné; il y mêlait la simplicité d'idées qui est le propre du politique ; il connaissait les hommes et savait les mener ; mais il ne se piquait pas plus d'analyser les autres que de s'analyser lui-même; il aimait la vie et en jouissait sans s'écouter vivre; il aimait l'action et agissait sans épiloguer sur ses mobiles et scruter ses « états d'âme » ; en un mot, de la tête aux pieds, au moral comme au physique, l'antipode d'un Benjamin Constant.

Ses lettres intimes sortent de la bonne veine : familières et naturelles. Celles qu'il adresse à Napoléon III sont d'une nuance de goût et de ton particulièrement charmants, u Mon bon empereur! » comme il le nomme, et il le traite ainsi, affectueux et respectueux, flattant ses caprices et ses chimères, l'entretenant tour à tour des bougies qu'on allume tout d'un coup au Palais d'hiver et de la grande réforme sociale de l'Empire que médite Alexandre; insinuant le conseil parmi les anecdotes et parlant des plus grandes affaires ni de trop haut ni de trop bas, mais d'à côté, du côté du cœur, comme à un ami très aimé, très enfant gâté aussi, qui veut bien vous écouter, en vous emmenant par le bras à la promenade. Les délicats pourront comparer sa correspondance à celle de Caulaincourt ; ils y trouveront des rencontres piquantes, par exemple l'impératrice mère, Allemande, comme en 1807, légitimiste, hostile à la France et affectant de bouder l'ambassadeur. Mais

que les temps sont changés! Alexandre II n'est pas, comme Alexandre Ier, en 1807, contraint d'avouer qu'il est seul dans sa cour à aimer la France et son empereur. « Je ne puis assez vous répéter, dit-il à Morny, combien je suis heureux de tous ces rapprochements, et, si la guerre a eu un bon côté, c'est celui d'avoir montré combien les deux nations ont de sympathie l'une pour l'autre, et les deux armées, d'estime réciproque. » Cette estime s'exprime tout simplement et franchement chez le tsar. Elle est plus pompeuse et plus compliquée de métaphores de chancellerie chez le ministre Gortchakof ; elle est plus enveloppante, subtile et parfumée dans la société. Morny a les sens trop affinés pour s'y méprendre. Il croit l'empereur, il écoute le ministre, il se laisse encenser dans le monde; mais l'encens ne l'étourdit pas. « Les mots « sympathie pour la France •> finissent par nous prendre sur les nerfs, tant on nous les répète; le vent souffle ainsi. » Il est d'avis d'en profiter.

La France se trouve dans une excellente et très rare situation diplomatique. Elle s'est montrée forte et modérée; elle est recherchée des grands sans être redoutée des petits. « L'empereur, dit Morny, a inspiré les deux sentiments les plus opposés : la crainte et la confiance. » Jamais la France n'a été mieux en mesure de reprendre, en l'adaptant aux conditions de l'Europe nouvelle, sa politique vraiment traditionnelle : celle de Mazarin, de Vergennes, de Louis XVIII, de Talleyrand. C'est pour l'héritier du nom de Napoléon une rencontre inouïe de fortune qu'un tel rôle s'offrant et comme s'imposant à lui. Une guerre où l'on s'est engagé par expédient a pris les dehors d'une guerre de principes et ouvre toutes les avenues de la grande politique. Mais il faut choisir entre les avenues : elles se bifurquent.

La plus directe et la plus droite est l'avenue de la paix : l'empire se fera conservateur en Europe; il cherchera, au dehors comme au dedans, sa popularité et sa prospérité dans le développement des intérêts économiques et sociaux. Les événements en ont décidé ainsi; Morny conseille d'en suivre l'impulsion. « Je ne dis pas, écrit-il, qu'on nous aime partout, je ne dis pas qu'on ne soit pas jaloux de nos succès ; mais le sentiment profond et utile qui domine tous les autres, et que n'a jamais inspiré l'empereur Napoléon I" dans le temps de sa plus grande puissance, c'est celui d'une confiance absolue en sa sagesse, en sa modération... Quand Persigny nous compare à Louis-Philippe, il commet un grand anachronisme. Il n'a qu'à venir faire un tour dans ce pays-ci pour comprendre quelle différence il y a entre les deux situations. » Ce n'est pas une situation à prendre, c'est une situation à conserver. La Russie s'y prête : « Elle veut des garanties pour l'avenir et, à ce prix, elle met l'empereur Napoléon sur un piédestal en le désignant comme l'arbitre de l'Europe. » Mais comment Napoléon III concevra-t-il cet arbitrage? Morny redoute que tant de manifestations de bonne entente ne dissimulent d'étranges malentendus. Il se méfie des pensées de derrière la tête de Napoléon III ; il redoute quelque retour des Idées napoléoniennes . Il reçoit, en effet, à la fin de 1856, une lettre de l'empereur qui va déchirer le voile et rompre le charme : « Voir s'il serait possible, par une entente sincère et intelligente, de résoudre ensemble les grandes questions et les petites destinées à diviser le monde, de régulariser les vraies nationalités, enfin de remanier la carte. »

C'est l'autre avenue où Napoléon III va engager l'empire démocratique, l'avenue de « la guerre de inagni-

ficences » ; elle est pleine de détours et rompue par les précipices. Morny s'en effraye; il sait bien que l'on n'y mènera pas la Russie (1). « Dans mon âme et conscience, écrit-il au ministre des Affaires étrangères, Walewski, je crois que nous faisons fausse route à Naples et que nous nous engageons dans une voie dangereuse et contraire aux principes... Si le mouvement est assez violent pour réussir, prêterons-nous notre appui à un nouveau Masaniello?... C'est la maladie chronique de la France, et, pour l'extirper chez nous, il ne faut pas la tolérer, l'encourager chez les autres. » Le premier exemple que l'on donnera quelque part d'une copie du système de Napoléon Ier en fera redouter l'application en grand. S'il s'agit de vexer et d'entraver l'Autriche, la Russie nous secondera : elle déteste cette monarchie ; mais elle n'ira pas jusqu'à compromettre le système monarchique, surtout au profit de révolutions nationales qui, partant d'Italie, retentiraient nécessairement en Pologne.

L'alliance russe n'est possible que si elle sert les intérêts de la Russie tels que la Russie les comprend. Ces intérêts sont parfaitement compatibles avec ceux de la France tels que Morny les conçoit et que le congrès de Paris les a dessinés; dans ces conditions, Morny estime que l'alliance est facile et qu'elle pourra devenir profitable. Il est convaincu de la sincérité du tsar : « Je crois l'avoir bien étudié; je crois qu'on peut compter sur lui : c'est un homme d'honneur... » « C'est donc une alliance sur laquelle on peut compter si on sait se la conserver par des bons et honnêtes procédés. » Mais Alexandre se montre très inquiet des velléités d'intervention de Napo-

(1) Eu 1829, Nicolas écarta le plan de Polignac; la Prusse, d'ailleur», refusa de s'y associer et Nicolas ne voulait rien faire sans la Prusse. Essais, p. 114.

léon III en Italie. ■ J'ai bien peur, dit-il, que lord Palmerston ne vous joue là un mauvais tour et que ses agents ne fomentent à Naples une révolution dont les conséquences peuvent être de mettre le feu à toute l'Italie. Certes, c'est bien contraire à votre politique. » Morny en tombe d'accord, et il profite de l'occasion pour exposer au tsar cette politique comme il voudrait que Napoléon l'entendit. « La France est un pays honnête, fidèle, désintéressé... Bien que le gouvernement de l'empereur soit absolu au point de vue du pouvoir et de l'autorité, ses tendances sont libérales et modérées... L'empereur, en France, a ramené les choses d'un état de désordre et de liberté exagéré à un état de gouvernement ferme, mais modéré et humain. Vous, sire, vous avez trouvé un gouvernement inflexible et dur, que vous menez graduellement dans une voie plus libérale et plus en harmonie avec la civilisation moderne. En partant de deux points opposés, vous pouvez arriver à vous rencontrer avec notre empereur sur un terrain à peu près identique. » Le tsar se montre ému de ce langage : a Je vous donne ma parole que je suis tout disposé à cela... J'ai une entière confiance en vous et je vous promets de m'adresser à vous toujours avant de rien faire qui soit de nature à troubler cette bonne harmonie. »

C'était un Tilsit pacifique et sensé, qui pouvait être sincère. Aucune politique n'était plus conséquente, après le congrès de Paris. Aucune ne semblait plus avantageuse à la dynastie napoléonienne, et cette considération, qui touchait fort Morny, devait toucher plus directement encore Napoléon III. Mais Napoléon III, infiniment moins positif, méditait des desseins plus vastes et plus vagues : la France étendue jusqu'aux « limites naturelles »> , l'Europe répartie en grandes nations, selon le

vœu de la nature, l'Italie affranchie, la Pologne libérée, l'Allemagne constituée et transformée, voilà l'œuvre que, par la plus étrange des métamorphoses, il prétendait faire sortir du traité de 1856. C'est dans cet espritlà qu'il concevait l'alliance russe ; ce n'était point l'esprit de la Russie. Il lui parut, sans doute, que Morny voyait trop clair et donnait des conseils d'une évidence trop pressante. Il ne prolongea point l'ambassade extraordinaire du comte, malgré le désir que l'on marquait en Russie de le conserver et la complaisance avec laquelle Morny traduisait lui-même ce vœu dans ses lettres.

Il avait annoncé que l'occasion serait fugitive : « De grâce, ne soyons pas dupes... Suivons non pas une politique de sentiment, mais une politique dans l'intérêt français; sinon, je vous prédis qu'il arrivera que, d'ici à deux ans, nous ne serons plus bien avec l'Angleterre et nous serons mal avec la Russie. A l'égard de l'Angleterre, nous serons humiliés de nous voir à bout de caresses sans rien pouvoir gagner sur ce gouvernement égoïste et turbulent. Quant à la Russie, qui se donne à nous aujourd'hui corps et âme, si nous avons l'air de la traiter dédaigneusement, elle se repliera sur elle-même et nous en voudra de repousser ses avances; un beau jour, vous la verrez au mieux avec l'Angleterre, qui la maltraite aujourd'hui (1). » Ce fut en effet ce qui advint : Napoléon III se fit conservateur où il ne convenait point (je me place au point de vue de l'alliance russe) : en Orient, et révolutionnaire où il ne fallait pas, c'est-à-dire en Italie. Il protégea le Turc et les moines latins; mais, comme, en même temps, il laissa dépouiller Rome, ni le Saint-Siège, ni les évêques

(I) Ati comte Walewski, 25 novembre 1856.

DEUX PRÉCURSEURS DE LALLtANCE RUSSE. 213

français, ni le parti clérical ne lui en surent gré. Les Italiens ne pensèrent qu'à Venise, qu'ils n'avaient pas, et à Rome, qui leur était interdite. Enfin, Napoléon parla de la Pologne, et l'alliance prusso-russe, qui n'avait jamais été rompue, se scella plus étroite que jamais.

On vit, une fois de plus, que la politique n'est point un jeu de hasard, qu'il y a des contradictions irréductibles et des conséquences inévitables. Napoléon III comptait sans les princes qu'il conviait à s'entendre pour se dépouiller les uns les autres, et sans les peuples, qu'il appelait à l'émancipation nationale, pour les arrêter dès leur premier élan et découper leurs frontières dans des congrès. Nicolas jouait avec le feu en 1854; Napoléon III joua avec la tempête. Morny, qui rêvait un empire conservateur, comptait sans le caractère de son maître, sans le Deux-Décembre, qu'il avait fait ; sans les Idées napoléonniennes, qui avaient fait l'élection de 1848, et qui firent le plébiscite de 1851; sans le rêve de la revanche de Waterloo, de la destruction des traités de 1 8 1 5, de l'affranchissement des peuples et des « limites naturelles », chimères de 1830, folie de 1840 : Louis- Philippe tomba pour avoir esquivé l'aventure, Napoléon III, pour s'y être jeté. « Il y aurait, écrivait Castelbajac au moment de quitter la Russie, quelque chose d'humiliant pour la nature humaine, pour le caractère moral de l'homme, fait à l'image de Dieu, si tous les souverains, les hommes d'État, les grands et les petits diplomates étaient fatalement conduits au rebours du chemin qu'ils veulent prendre, dans une voie contraire à leurs désirs comme aux intérêts des nations et de l'humanité entière. » Au rebours du chemin, c'est bien là, en effet, que la France était conduite ; mais elle n'y a été menée que par les esprits brouillons et compliqués,

qui opèrent dans les labyrinthes et cherchent leur fortune dans les transmutations du métal politique. La France a connu de ces crises depuis 1830 ; elle a couru le grand péril en 1840, elle y est tombée en 1870; mais ce n'a pas été par le fait de vrais hommes d'État : les hommes d'État dignes de ce nom ne vont pas contre leurs propres désirs; ils mènent et ne sont pas menés. Ceux qui ont réussi, dans la seconde moitié de ce siècle, où nos gouvernants échouaient, les Gavour et les Bismarck, n'ont été si vite et si loin que parce qu'ils ne marchaient ni au rebours de leur chemin, ni contre la force des choses.

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