MARBOT — MACDONALD
en lui, non dans la doclrine, mais dans la conception de la vie et la direction de la pensée, beaucoup de Port- Royal. Sa carrièrese dessine et se développe comme une belle épure politique.
Nous avions déjà les Mémoires de Fezensac, dignes des anciens par la sobriété supérieure, et ceux de Marmont, trop politiques et trop personnels; ceux de Ségur, l'épopée vécue, qui se déroulent avec toute la grandeur d'un poème héroïque; depuis, ceux de Marbot et ceux de Macdonald ont paru. Il serait intéressant de suivre la comparaison entre les caractères très divers de ces jeunes Français, appartenant par leur naissance au monde royaliste, et jetés dans les armées républicaines et impériales. En les groupant d'après les affinités, on rapprocherait Ségur et Marbot, narrateurs de race, Macdonal et Glermont-Tonnerre, témoins et critiques, qui déposent et ne se livrent point.
Marbot, conteur admirable, a le souffle des grands chroniqueurs, et ce souffle a gardé chez lui le montant et le piquant des brises qui, venues du pays de don Quichotte, traversent nos pays de Gascogne. Macdonald est de l'Ecosse où les lacs, les montagnes, les bois et les plaines sont noyés de brume humide. Si Marbot est cousin de d'Àrtagnan, Macdonald l'est de Wawerley. Il se montre plus méditatif que Marbot ; je crois, cependant, que ses Souvenirs sont moins savamment composés et beaucoup plus écrits au courant de la plume que les Mémoires de son brillant émule. Ce Gascon très avisé et très adroit s'est élevé à la perfection de l'art : l'aisance complète, l'abandon et l'entrain de la causerie dans des récits fort travaillés en la forme et apprêtés au fond avec infiniment d'étude.
On ne peut guère rencontrer de caractères plus dis-
semblables. Marbot raconte ce qu'il a vu. Il est le béros et le centre de toute l'action. C'est un metteur en scène incomparable. L'épisode principal, la péripétie, la« scène à faire » sont préparés et amenés par lui avec une babileté consommée. Nul narrateur, nul romancier, peutêtre, n'a su mieux disposer son lecteur aux coups de théâtre, insinuer l'impression croissante d'un grand spectacle qui va se déployer, d'un événement solennel qui va se produire. Les préliminaires de la bataille de Wagram sont, sous ce rapport, un chef-d'œuvre. A Eylau, la chevauchée de Marbot traverse toute la bataille, et d'une telle allure qu'à la suivre tous les horizons s'effacent : on ne voit plus que cet officier qui galope dans une bourrasque de neige et de feu, et le cavalier même n'est plus à la fin qu'un harnachement du cheval, vrai héros de l'aventure. Macdonald, obsédé par un amour-propre ombrageux, jaloux de sa supériorité, qu'il estime méconnue, irrité contre les hommes, qu'il estime ingrats, et la fortune, qu'il juge injuste, se disperse en quelque sorte lui-même dans sa propre armée, se fond et se perd dans les mouvements d'ensemble de la bataille. On le sent dominé et conduit; il montre qu'il obéit, alors qu'il est si ambitieux de paraître commander. Il ne donne jamais, pas même à Wagram, où il fit si héroïque et si vaillante figure, l'impression d'une grande affaire où il va jouer le grand rôle. Ses actions sont comme diffuses dans son propre récit. Marbot nous empoigne par son : « J'étais là! » ; et on y est avec lui. Macdonald parle comme s'il n'y était pas. On s'explique que Napoléon ait trouvé Marbot trop encombrant et Macdonald trop retiré. Marbot était frondeur et glorieux, Macdonald morose, orgueilleux en dedans, et, au dehors, censeur d'autrui : tous les deux mécontents.