‹ Lectures historiquesChapitre 6 sur 17 · SÉGUR · texte numérisé non relu

SÉGUR

Aimé de Clermont de Tonnerre et Philippe de Ségur sont du même monde. L'un et l'autre petit-fils de maréchaux de France, l'un et l'autre grandissent à la vie et font leur premier apprentissage dans la terrihle école de la Révolution. Ils arrivent à l'âge d'homme en 1799 : ils sont jeunes, ils sont avides d'action et de gloire, ils aiment ardemment leur patrie, la guerre les attire, ils veulent se faire soldats. Ils rencontrent autour d'eux le même obstacle : l'opposition de leur société, et dans leur conscience le même scrupule : leur attachement à la cause royaliste. Ils répondent, l'un et l'autre, aux critiques de leurs amis par le même argument, et font avec leurs convictions politiques le même accommodement : ils serviront la royauté dans l'armée républicaine. Mais le rapprochement s'arrête là, et les deux carrières se séparent à jamais, parce que les caractères sont essentiellement opposés.

Philippe de Ségur était agité, rêveur, mélancolique; il était mécontent de tout et surtout de lui-même; il détestait sa propre vie, la Révolution qui l'avait fait oisif et inutile, l'armée nouvelle qui avait fait si puissante cette révolution détestée. Mais, sous ce désespéré de vin^jt ans, il y a un poète qui s'ignore et un héros qui ne se connaît pas. Le hasard le conduit, un jour, à Paris, devant la grille des Tuileries : « Un régiment de dragons en sortit, c'était le 9* ; ces dragons marchaient, les manteaux roulés, le casque en tête, le sabre en main, et dans cette exaltation guerrière, avec cet air fier et déterminé qu'ont les soldats lorsqu'ils vont à l'ennemi, décidés à vaincre ou à périr. A cet aspect martial, le sang guerrier que j'avais reçu de mes pères bouillonna dans toutes mes veines. Ma vocation venait de se décider; dès ce moment, je fus soldat : je ne rêvai que combats, et je

méprisai toute autre carrière. » C'est le coup de foudre. Ségur s'engage, mais il n'est encore que batailleur, tout simplement et comme il aurait pu le devenir, un demisiècle plutôt, en voyant passer les cavaliers de Maurice de Saxe. Il reste royaliste; bien plus, il prétend convertir à sa cause ses nouveaux compagnons d'armes. Un second éclair, mais autrement éclatant que le premier, va lui découvrir tout d'un coup la France nouvelle.

Il sert sous Macdonald. On est encore républicain dans cette armée. Il y retrouve quelques-uns de ces Spartiates du Rhin, « volontaires de la première République, martyrs de la liberté et de l'indépendance nationale... fiers de leur rigide probité républicaine et demeurés pauvres au milieu de tous les biens qu'offre la victoire » ; héros de la grande guerre, « guerre héroïque, toute citoyenne » . Ils y avaient conquis leur gloire et leurs grades « contre l'aristocratie française et contre les aristocraties étrangères... Ils savaient que, aux yeux des noblesses de toute l'Europe, ils n'étaient considérés que comme une armée de parvenus qui n'avaient d'autre droit que la victoire... » « Ce fut alors surtout que je compris la Révolution... Au milieu de cette armée plébéienne, si fière d'elle-même à juste titre, je mesurai la double folie d'une obstination royaliste et surtout aristocratique; la première, sous nos drapeaux républicains, me sembla une trahison; quant à la seconde, entouré de tant de guerriers, tous plus anciens, plus expérimentés, plus instruits que moi, je sentis combien ces prétentions exclusives de naissance seraient non seulement dangereuses, mais injustes et ridicules. Dès lors, j'acceptai la Révolution comme un fait accompli, fondé en droit, et auquel le bon sens, l'équité, l'intérêt du pays, et même celui de l'auciennne noblesse, ordonnaient

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