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SÉGUR

qu'on se rattachât. Cette conviction acquise, cette route tracée, ce rôle choisi, j'y fus fidèle... » Ce point de départ posé, toute la suite de sa vie en découle, sa disgrâce en 1815, sa retraite sous la Restauration, sa rentrée à la Chambre des pairs sous la monarchie de Juillet.

Tout également, chez Clermont-Tonnerre, s'explique par l'impulsion primitive : son effacement dans les guerres de l'Empire, sa fidélité aux Bourbons, sa pairie en 1815, sa retraite en 1830, et jusqu'à cette extrême obéissance, vertu cardinale, à ses yeux, dans son parti, et qui le mène en 1832, malgré son bon sens qui résiste et son cœur qui souffre, à accepter un commandement des mains de la duchesse de Berry. Ici, point de coup de foudre, point de régiment qui défile, point de trompettes qui sonnent, point de panaches au vent; c'est dans une chambrette d'étudiant que se passe la crise ; elle se passe toute en raisonnements, en calculs de politique, en scrupules de conscience. Il ne s'agit point d'ailleurs de courir les aventures et d'entamer une chanson de geste : il s'agit de passer un examen et d'entrer à l'Ecole polytechnique : « Il ne doutait pas que le roi ne dût rentrer en possession de la couronne, et qu'en prenant l'état militaire il se rendait capable de le servir et peut-être de contribuer à son retour ; dans tous les cas, il regardait comme un devoir de ne pas refuser à son pays les services qu'il se sentait capable de lui rendre, ni à lui-même l'occasion et le moyen de ne pas laisser déchoir le nom dont il avait le poids à soutenir. » Voilà tout l'homme et par où il juge toutes choses.

Glermont-Tonnerre devient un officier des plus distingués; il sert avec zèle et avec vaillance, mais le cœur demeure froid, il se réserve constamment, l'enthousiasme manque. Napoléon sent en lui du refus, presque de la répugnance. Ce gentilhomme polytechnicien raisonne trop. Né bourgeois, il eût été un pur républicain, austère, inébranlable, de ceux pour lesquels il n'y a point de conversion, ni de chemin de Damas. Il est noble, il y a en lui un fonds de mysticisme catholique et royaliste : il reste inaccessible. Il ne deviendra jamais un officier de cour. C'est pourquoi, sous l'Empire, il ne fait point une carrière d'éclat. Pour un homme de son rang, qui servait sous Bonaparte, c'était presque une disgrâce que de ne point obtenir de faveurs exceptionnelles. Clermont-Tonnerre se trouve attaché à Joseph et le suit dans ses métamorphoses royales de Naples à Madrid. Voici un trait qui marque bien l'esprit du temps et dégage d'une manière piquante la situation, fort particulière, que Clermont-Tonnerre s'était faite dans son monde royaliste et dans le monde impérial.

Au début, et immédiatement après le 18 brumaire, il avait eu quelque peine à faire admettre par sa famille son entrée au service. « Il y avait là, dit très bien son interprète, M. Rousset, de quoi ruiner toutes ses relations, détruire l'effet de ses bonnes manières, le faire répudier, en un mot, comme un renégat. » Dix ans après, — ces dix ans valaient un siècle, — ce u renégat n ,

CLEK.MONT-TONNERRE. 41

demeuré constant en ses desseins et en ses opinions, est bien près de passer, devant les mêmes gentilshommes, pour un boudeur et pour un mécontent. Ainsi va le monde, et ainsi allait, surtout alors, ce monde frivole, fantasque et versatile de l'émigration. En 1799, c'était déroger et déchoir que de se faire soldat de la République; en 1809, c'était paraître presque déclassé que de n'être pas au moins chevalier d'honneur de quelque princesse Bonaparte. Aimé de Glermont-Tonnerre vient en courrier à Paris; il n'a mis que dix jours à faire la route, il arrive le soir aux Tuileries et voit toute la cour défiler devant lui : « On le regardait avec stupéfaction, car il avait une physionomie étrange : le colback enfoncé sur les yeux, le visage basané, une barbe de dix jours, de grosses moustaches, un large pantalon à la mameluk, un sabre courbe en bandoulière. » Un vieux gentilhomme, que l'on se figure volontiers poudré le plus soigneusement du monde et portant avec une grâce infinie un jabot de fine dentelle, passe, non sans un léger mouvement d'inquiétude, devant ce soudard poudreux et hérissé : « Ah ! pour le coup, dit-il, en voilà un que j'aime mieux trouver ici qu'au coin d'un bois! — Comment! lui répond son voisin, vous ne le reconnaissez pas? C'est votre cousin, Aimé de Clermont-Tonnerre, l'aide de camp du roi d'Espagne. » L'homme de cour était tout simplement le chef de la famille, le duc de Clermont-Tonnerre, qui figurait, ce jour-là, en qualité de chambellan de Pauline Borghèse. Ce ci-devant émigré aurait eu quelque peine à se reconnaître lui-même sous ce costume; il lui était bien permis de ne pas reconnaître les siens.

Lu restauration des Bourbons avait toujours été pour Aimé de Clermont-Tonnerre la terre promise ; mais il était

soldat, il était Français, et la terre promise ne s'ouvrait point à lui comme il l'avait rêvé. Il n'y entra point en vainqueur. Il sert désormais avec une conviction entière, il se donne sans arrière-pensée; mais son service est grave, son dévouement est austère, il demeure digne, modeste dans sa réserve, et aussi froissé de l'impertinence des revenants qu'il avait pu l'être naguère de l'arrogance des parvenus. Sous l'Empire, le royaliste contenait toujours en lui le militaire; sous la Restauration, le militaire contient le royaliste. 11 n'a jamais oublié, ni à Naples, ni à Madrid, ni aux Tuileries, qu'il était né gentilhomme; il n'oublie pas à la cour de Louis XVIII qu'il a été officier français sous la République et sous l'Empire. Il n'était point né souple ; il y avait en lui je ne sais quoi de péremptoire et de définitif; ses conseils se présentaient avec un caractère d'évidence qui les rendait presque impérieux. Ge ne sont point les qualités d'un courtisan; lorsqu'on est fait de la sorte, on ne devient le favori de personne, mais on se fait respecter de tout le monde. C'est l'impression que l'on garde du récit des deux ministères de Glermont-Tonnerre.

Il se montra administrateur éclairé, ferme, économe. Ce n'était point un libéral, c'était à peine un constitutionnel — bien que son père l'eût jugé bon à figurer dans la Chambre des pairs, ce qui, aux yeux de cet émigré irréconciliable, impliquait déjà une complaisance très exagérée pour le jacobinisme.

Ce gentilhomme devenu mathématicien, cet ancien officier de l'armée impériale devenu collègue de M. de Villèle, était un parfait réactionnaire, mais c'était un réactionnaire intelligent et résolu. Le dessein qu'il poursuivait me semble paradoxal; la position où il se retranchait me parait singulièrement étroite, découverte, en

l'air, comme on dit, et n'offrant pour ligne de retraite qu'un saut désespéré dans l'abîme; mais, cela posé, il est juste de reconnaître que, dans la conception et la conduite des Dpérations, Glermont-Tonnerre se montre constamment clairvoyant, énergique et sensé. S'il n'était ni libéra] en politique, ni libre-penseur en philosophie, il manifeste, dans son domaine ministériel et dans sa vie publique, une indépendance de pensée et une liberté de langage bien rares dans tous les temps et dans tous les partis.

« Madame, disait-il un jour à la dauphine, qui se plaignait de son défaut d'obligeance envers ses protégés, mon bonheur serait de vous plaire, mais mon devoir est de vous servir, et le devoir passe avant tout. » Il ne déplait point aux princes qu'on prête à leurs serviteurs ce langage dans les éloges d'académie et dans les oraisons funèbres : c'est encore les flatter que de les montrer capables d'avoir été servis de si haut; mais, dans la vie piali jue, la vie de cour et la vie de tous les jours, cette droiture inflexible et cette raideur puritaine leur semblent, à tout le moins, dépourvues de grâce et d'élégance. Ce sont des vertus d'outre-tombe.

Le duc d'Angoulème parait avoir été singulièrement embarrassant pour les ministres de son père, pour le ministre de la guerre surtout. « Il avait l'esprit court et le caractère vif» , dit M. Rousset; il traduit très fidèlement 1 idée que l'on se fait du fils de Charles X d'après les notes de M. de Glermont-Tonnerre. Ce prince, on le sait de longue date, n'était point dépourvu de qualités : il était brave sans forfanterie et chaste sans affectation. Mais, grand Dieu ! quel fonds de prud'homie on découvre en ce Bourbon abonné au Constitutionnel ! Il semble de la révolution de 89 et de toute la France moderne

Ai LECTURES HISTORIQUES.

n'avoir vraiment compris que la garde nationale! Bossuet aurait désavoué superbement ce long dauphin ; M. Scribe i 'aurait revendiqué avec complaisance. Ses entretiens avec Glermont-Tonnerre sont impayables : le ministre respectueux, déférent, mais intraitable au fond et d'une désespérante franchise; le prince avec des emportements de bon jeune homme gâté, à qui le sang monte à la tête. Un jour, après une première escarmouche à propos de Decazes, que Glermont-Tonnerre goûtait peu, ils se reprennent plus vivement sur le maréchal Victor. « Je sais que le duc de Bellune a eu le chagrin de déplaire à Votre Altesse Royale; mais je puis lui assurer que c'a été par malheur et non pas à dessein ; il ne faut pas oublier d'ailleurs que personne n'est plus dévoué que le maréchal au roi, à sa famille, à la monarchie, à monseigneur lui-même. » — A ces mots, le prince rougit et s'écrie avec l'accent de la colère : « Si vous venez ici pour prendre la défense d'un homme dont j'ai eu à me plaindre, sortez plutôt de chez moi. » Glermont-Tonnerre salue gravement et se retire. A peine rentré au ministère, il voit arriver un aide de camp du prince qui lui apporte des excuses. La partie cependant recommença bientôt, et cette fois le coup alla droit au cœur : « Voyez-vous, Glermont-Tonnerre, il faut bien que je vous le dise, je n'aime pas la noblesse. — J'en suis fâché, monseigneur » , repartit le ministre ; et il rappelle que, malgré toutes ses fautes, la noblesse est dévouée et le montrerait au besoin. — « J'en conviens, mais c'est égal, je l'avoue, je n'aime pas la noblesse. »

Il fallait se le tenir pour dit. Ce qui se dégage de ces témoignages, bien peu suspects assurément, concorde avec ce que rapporte des princes restaurés un témoin plus partial et plus enclin aux médisances : Vitrolles.

C'est l'incurable indolence d'esprit, l'incroyable irrésolution du caractère. Louis XVIII, qui était un politique, s'était fait de ses défauts une qualité supérieure ; c'est ce qui lui permit de fonder le régime constitutionnel. Mais Charles X n'avait ni perspicacité ni finesse : il voulut faire de la politique de principes, puis de la politique de force ; il se montra très incertain dans l'application des principes et très indécis dans l'emploi de la force.

Fidèle à ses convictions jusqu'à la dernière heure, Clermont-Tonnerre renonça à la politique après 1830. Le hasard le fit assister à la mort de Charles X et à celle du duc d'Angoulême. Il passa quelques jours près du comte de Chambord, en 1836. Il lui trouva « du mouvement, de la mémoire, l'esprit juste, l'expression facile, un peu de timidité, mais le regard franc, spirituel et pénétrant, le talent d'écouter, une politesse noble et affectueuse, avec une disposition à la vivacité, qu'il tenait du duc de Berry » . Le prince avait fait de bonnes études, mais on avait entièrement négligé de l'instruire des événements contemporains : il connaissait à peine le nom de M. Thiers. L'ancien ministre de la guerre aimait à lui parler de Napoléon. « Je compte beaucoup dans ma vie, disait-il, d'avoir entretenu pendant un assez longtemps cet homme extraordinaire... Son nom seul valait plus qu'une armée de cent mille hommes, et il ne faut pas oublier que, lorsque sa terrible trompette sonnait à Cannes, tout fuyait jusqu'à Dunkerque. Oui, monseigneur, j'ai vu un tel homme, et je serais bien heureux si la Providence m'avait destiné à en voir quelque jour un second. » Le prince l'avait écouté avidement; aux derniers mots, ses yeux brillèrent, son teint s'anima : « Pourquoi ne le verriez-vous pas, si la Providence le voulait? »

Que l'on était loin de compte, et surtout loin de la France! Au moment du départ, la duchesse d'Angoulême interroge Clermont-Tonnerre sur l'impression qu'il gardera de son neveu. Cette impression est excellente, et il se félicite d'en porter témoignage, car, ajoute-t-il, « il ne faut pas se dissimuler que la connaissance qu'on aura en France des qualités personnelles de M. le duc de Bordeaux aura au moins autant d'influence pour lui faire recouvrer son trône que son droit, quelque sacré qu'il puisse être. » A ces mots, la princesse bondit sur son fauteuil : « Gomment ! les choses en sont là ? — Eh ! madame, comment pourrait-il en être autrement, après vingt révolutions?... Il faut bien le reconnaître, la fidélité elle-même raisonne et veut, pour livrer au hasard les intérêts les plus chers, avoir au moins des garanties que le roi, s'il remonte sur le trône, saura s'y maintenir (1). »

(l) Comparer avec les Souvenirs de madame de Gontaut et avec ceux du Marquis de Villeneuve. Villeneuve montre le comte de Chambord, dans sa jeunesse, à Prague, noblement doué par la nature, la voix sonore et belle, l'allure virile et brusque, presque emportée, « une violence naturelle ». Mais les éducateurs sont là. Le graud-père avait été « profané » dans le harem; on sanctifie le petit— lils dans le couvent. Ou élève en tonsuré futur ce prince que l'on destine à recommencer Henri IV. Tout est combiné pour étouffer les élans d'une âme généreuse, d'un cœur chaud, d'un caractère vigoureux. Le duc d'Angoulême ne veut pas régner, mais il ne veut pas cpie sou neveu règne. L'éducacation entière que reçoit le dauphin est combiuée pour le détourner du pouvoir, de l'entreprise, de l'aveuture. « A dix-huit ans, il vous échappera, Sire » , disait Villeneuve à Cbarlcs X. « Nous tâchons et lâcherons d'y pourvoir, car Bordeaux est exposé à de périlleux conseils. N'ai-jepasvu Chateaubriand ici? » A force de craindre qu'il ne régnât mal, ils lui rendirent paradoxale l'idée même du règne. Us lui eu firent un idéal quasi hiératique, au lieu d'une ambition.

Le duc d'Enghien avait trente-deux ans. C'était le plus chevaleresque et le plus loyal des émigrés : c'était cependant un émigré. Il faisait la guerre civile pour rétablir son roi; il s'alliait aux étrangers pour défendre ce qu'il

(1) J'ai emprunté la plupart des éléments de cette étude aux écrits de MM. le c'* Roulât de la Meurthk : Les dernières années du duc d'Enghien, Paris, Hachette, 1886; Henri Welschinger : Le duc d'Enghien, Paris, Pion, 1888; le c'* de Martel, Conspiration de Georges, etc., Paris, Dentu, 1887 ; tt aux Mémoires du chancelier Pasauier, t. Ier. Paris, Pion, !893.

M. Boulay delà Menrthe a consacré à cette cause célèbre de la politique moderne un volume des plus substantiels, très soigneusement étudié, composé selon la meilleure méthode, écrit avec beaucoup d'intérêt. Il se montre sévère pour Bonaparte, qu'il admire; il est indulgent au duc d'Enghien, dont il fait peu de cas. Si cette tragique aventure garde encore quelque secret, il faut que ce secret soit bien caché pour s'être dérobé à la sagacité, à la clairvoyance et à la persévérance de M. Henri Welschinger. Son livre résume tout ce qui a été dit sur le sujet, l'éclairé et le complète. La partie de l'enlèvement et du procès, la principale de l'ouvrage, est composée avec un soin minutieux, exposée en récits dramatiques et d'scutéc avec une ardeur d'indignation que l'auteur ne s'efforce nullement de dissimuler

croyait être son droit; mais il cherchait autant dans ces luttes l'accomplissement d'un service royal, que la distraction d'une jeunesse dévoyée dans les factions et inquiète de la gloire des grandes guerres. Depuis trois ans, il s'était retiré à Ettenheim, dans le grand-duché de Rade. Il y vivait heureux dans le bonheur intime d'une liaison très tendre, un peu ancienne déjà, éprouvée par la vie et scellée par un mariage secret. Il aimait une princesse de Rohan, la nièce du cardinal, celui du collier. Ce prélat se souvint un jour, paraît-il, et fort à propos, de son caractère ecclésiastique et se fit une sorte d'honneur de conscience de marier, sous le manteau, sa nièce avec un Bourbon.

Cependant, la reprise des hostilités entre la République et l'Angleterre avait ravivé les instincts belliqueux du duc d'Enghien. Malgré sa haine héréditaire contre les Anglais, il leur demanda du service, au mois de janvier 1804. Il entretenait des intelligences en Alsace. Il se mettait en mesure pour le cas où, le Premier Consul disparaissant, le pouvoir deviendrait vacant en France. L'anarchie s'ensuivrait, ce seraient des conditions propres à une restauration. Les pensées d'Enghien n'allaient pas plus loin. Il spéculait sur les hasards de la guerre qui pouvaient amener la mort de Bonaparte, il ne conspirait pas cette mort; il réprouvait même ceux qui la conspiraient. Il répugnait au guet-apens et à l'assassinat. Il voulait combattre sur un champ de bataille, en plein air, en plein jour, celui qu'il considérait comme un usurpateur; il aurait eu honte de l'assaillir de nuit, sur la route, en bandit. Il ne croyait pas déroger en se faisant le mercenaire du droit monarchique ; il aurait rougi d'en devenir le spadassin. Ces scrupules, très sincères et très déclarés chez lui. n'étaient partagés ni par tous ses

amis, ni même, l'histoire doit le constater, par tous les chefs de sa famille.

Les agents royalistes, n'ayant pu faire de Bonaparte leur instrument, ne virent plus en lui qu'un obstacle et résolurent de s'en débarrasser. Le comte d'Artois, instruit de leurs desseins, les approuva. Il s'agissait d'attaquer le Premier Consul, à main armée, sur la route de la Malmaison. Georges se chargeait du coup demain, avec ses chouans. Un prince du sang devait assister à l'embuscade. Le comte d'Artois y était convié, mais il jugea plus opportun de s'y faire représenter par son fils, le duc de Berry (1). Sa présence, par un effet de la grâce royale, transformerait le guet-apens en combat singulier et l'assassinat en meurtre politique. Les émigrés, depuis 1789, professaient le système du tout au pire. L'ordre monarchique, selon eux, ne pouvait procéder que de l'excès du désordre républicain, et ils y travaillaient. Un futur ministre de la Bestauration, Hyde de Neuville, avait dit au comte d'Artois : « Je mettrai ma gloire à poignarder Bonaparte ! » Un autre ministre de la couronne, Bertrand de Molleville, résumait tous les enseignements de douze années de révolution par cette maxime : « Il faut ramener la désorganisation générale et l'espèce de chaos d'où la Bévolution est sortie. » Le duc d'Enghien avait son rôle dans la guerre civile qui devait suivre cette « journée » de la Malmaison, mais on se garda bien de l'avertir du complot. « Je n'ai connaissance de rien » , écrivait-il à un ami, le

(1) En 1814, le duc de Berry disait au ci-devant chouan Bruslart, ancien compagnon de Georges, devenu général et gouverneur de la Corse : « Ne trouverez-vous pas moyen de lui faire donner le coup de pouce? » — Baram-k, Souvenirs, t. II, p. 120. Paris, 1892. — Wbl-schi.ngi-r, le Maréchal Ney, p. 3. Pari», 1893. — Henry Houssayk, 1815, p. 170-172 Paris, 1893.

16 janvier 1804, en faisant allusion aux bruits qui transpiraient partout. Ce sont « des mesures indignes de la cause que nous servons » , ajoutait-il quelques semaines plus tard.

Georges était en France depuis le 31 août 1803. La police le traquait. Bonaparte se sentait environné d'assassins. « Chaque instant, dit Philippe de Ségur, lui révélait une perfidie nouvelle et lui décelait un nouveau piège dressé contre sa vie. Plus il dévouait son génie au bonheur de la France et plus elle s'en montrait reconnaissante, plus l'acharnement de ses ennemis redoublait d'inventions atroces. » Dans toutes ces conjurations, Bonaparte devinait la main de Georges et la complicité des Bourbons. Des révélations faites par un chouan arrêté à la fin de janvier 1804 confirmèrent ses soupçons. Il confia l'instruction de l'affaire au conseiller d'État Real, qui était chargé delà police de sûreté et avait montré du flair dans la poursuite des conjurés de Nivôse. Pichegru était depuis longtemps mêlé aux complots royalistes ; il trouva moyen d'y compromettre Moreau. Ils furent arrêtés, Pichegru le 15 et Moreau le 28 février. Le 1er mars, un rapport de police dénonça la présence et les prétendues menées du duc d'Enghien à Ettenheim. Bonaparte tenait le prince pour très suspect. Il avait ses raisons pour se méfier des cabales qui pouvaient se nouer autour d'Enghien. Au commencement de 1801, quelques politiques avaient pensé à porter au trône ce cadet de la maison de Bourbon. Cette intrigue, au moins par ceux qui s'en étaient mêlés, semblait se îenoueraux nouveaux complots contre le pouvoir du Premier Consul et contre sa personne (1). Une enquête fut prescrite au

(I) D'Antraigtie» a recueilli, en avril 1802, de Champajjny, alors ambassadeur à Vienne, ces propos significatifs : « J'ai vu, il y a quinze

préfet de Strasbourg : celui-ci envoya un gendarme dans le grand-duché de Bade. Le gendarme s'enquit auprès des Allemands et comprit ce qu'il put de leurs bavardages. On lui dit que le duc écrivait beaucoup de lettres et recevait beaucoup de gens. Parmi eux se trouvait un émigré, le général de Thumery. Les Badois, qui avaient mal entendu le nom de cet émigré, le dénaturaient à leur manière : le gendarme, qui était Alsacien, le répéta à sa façon, et Thumery se transforma en Dumeries, puis en Dumouriez. Le gendarme ne douta pas de la présence de Dumouriez à Ettenheim et en informa ses chefs.

Dumouriez après Pichegru et Moreau (1) ! Et la police ne s'en doutait pas. Le Premier Consul s'exaspère et apostrophe Real : « Suis-je donc un chien qu'on puisse assommer dans la rue? Mes meurtriers sont- ils des êtres sacrés? Pourquoi ne m'avertissez- vous pas qu'ils se rassemblent dans Ettenheim? On m'attaque au corps ! Il est temps que je rende guerre pour guerre ! Il faut que la lête du plus coupable m'en fasse justice! » Real n'était pas homme à rester sous cet affront. Il se sentait soupçonné : le bruit courait qu'il avait trempé dans l'affaire, qu'il y était « enfoncé plus que tout autre par des lettres de sa main à Pichegru » . Il voulut se laver à force de zèle (2). Un bon policier a toujours un en-cas de dénonciations. Real, qui avait fait son stage sous la Terreur,

mois, une quantité de sénateurs, de généraux, même de ministres prévoir cet événement (une restauration), et plutôt décidés à choisir un Bourbon qu'un autre, mais je n'ai vu balancer qu'entre deux personnes,

le duc d'Enghieu et le duc d'Orléans on préfère Enghieu On

l'a même pressenti à ce sujet; Barthélémy a eu des moyens de le faire tâter... • — Un agent secret sous la Révolution et l'Empire, par Léonce Pingaud, p. 209. Paris, Pion, 2e édition, 1893.

(1) Sur l'étendue de la conspiration et des affiliations, voir l'étude suivante, p 134, 133.

(2) Lettre du correspondant de d'Autraigues. Pisgaud, id., p. 250.

était policier dans l'âme. Il tira de son portefeuille des rapports d'agents affirmant que le duc d'Enghien était venu en France et qu'il se formait tout un foyer de conspirations autour d'Ettenheim.

Real avait été mal reçu. Talleyrand le fut plus mal encore : — Que faisait-il? que faisaient ses agents? Talleyrand convint qu'ils ne faisaient pas leur devoir, et il n'eut garde de les défendre. II tenait trop à se défendre lui-même. Il avait été l'intermédiaire entre nombre de royalistes rentrés en grâce et le Premier Consul. Il avait conseillé la modération, sinon à l'égard des princes, au moins à l'égard des transfuges de leur parti. Bien qu'à son double titre d'évêque sécularisé et de gentilhomme révolutionnaire il se jugeât irréconciliable avec les Bourbons, il se sentait malgré tout, devant le Premier Consul, suspect de connivence avec eux (1). Quand il s'agissait de ces princes, il se montrait d'une violence dans les mesures et d'une âpreté dans le langage qui n'étaient ni dans ses goûts ni dans son caractère. C'est ainsi qu'en 1802, lorsqu'il les avait fait pressentir sur un secours pécuniaire qui payerait une sorte d'abdication : « Les actes de renonciation ne sont pas valides selon les lois de l'ancienne monarchie, disait-il à l'envoyé russe Markof; mais ce qui les rendra tels, c'est Yavilissement des individus qui sera complet de cette manière (2). » Il jugeait expédient de les avilir lorsqu'il leur proposait de se soumettre; il trouve nécessaire de les frapper, lorsqu'il voit en eux des conspirateurs.

(1) « Il eût été difficile de rencontrer un homme plus en garde que lui contre uu retour vers l'ancien ordre de choses. » — Mémoires du chancelier Pasauier, t. I«r, p. 244. Paris, J893. — Real le soupçonnait de tremper dans le complot, id., p. 192.

(2) Rapport de Markof, 4 juillet 1802, puhlié par M. Tratcuevsky, Recueil de la Société d'histoire de Russie.

Il a lié sa destinée à celle du Premier Consul. La mort de Bonaparte amènerait ou un retour des Bourbons, qu'il redoute, ou, plus vraisemblablement, un rétablissement du Directoire, qu'il redoute davantage encore. Son intérêt privé se confond ici avec l'intérêt du Premier Consul. Les calculs de la politique personnelle soutiennent les conseils de la raison d'État. Il ne cherchera pas à retenir Bonaparte : il se compromettrait inutilement. Il le voit décidé à sévir : il se fera un mérite de lui en démontrer les motifs et de l'y aider. Ce n'est pas lui qui a déchaîné la colère du maître; mais il entend bien en éviter le contre-coup. La crise éclate, il en veut sortir non seulement indemne, mais retrempé. Il sait bien ce qui lui manque. Il n'a pas voté. Il lui reste la tache d'origine. Il lui aurait convenu, sans doute, d'éviter le baptême du sang; mais les circonstances l'y acculent. Il se présente avec cette supériorité d'attitude qui s'alliera toujours si étrangement chez lui à la souplesse des évolutions. Il estime, et il dit, sans doute, au Premier Consul, dans cet entretien du 7 mars, ce qu'il écrira le 12 mars au gouvernement badois, le 19 à Champagny, à Vienne, le 24 à Ilédouville, à Pétersbourg : que le salut de l'État commande de saisir partout « les instigateurs d'un crime qui, par sa nature, met hors du droit des gens tous ceux qui, manifestement, y ont pris part »; que, quand il s'agit « d'assassinats contre les chefs d'un vaste empire » , il ne faut pas « mesurer au compas les démarches qui doivent prévenir l'exécution d'un si grand forfait » ; qu' « il n'y a qu'une justice sévère qui puisse prévenir le renouvellement de ces conceptions d'assassinats (1) » . Peut-être va-t-il plus loin encore. On

(1) A rapprocher, pour le ton et l'esprit, cette phrase de Champagny, lettre à TalLeyraud, 31 mars 1804 : • L'arrestation de Georges

trouve, dans une minute des Affaires étrangères, ces phrases, qui sont vraisemblablement un écho de ses conversations avec Bonaparte : « Les princes français ont ouvertement adopté le plan de délivrer l'Angleterre du Premier Consul en le faisant assassiner. Le duc d'Enghien a prostitué le courage qu'il avait montré dans quelques occasions au danger de suivre de plus près et de seconder l'accomplissement du crime... »

Il n'y a rien de plus dans la note que Talleyrand aurait adressée à Bonaparte, le 8 mars. Meneval déclare l'avoir eue dans les mains en 1 804, Chateaubriand l'a vue, l'empereur en a toujours affirmé l'existence; mais des hommes considérables par leur autorité, par leur compétence, par leurs informations, l'ont attribuée, depuis lors, à un faussaire très habile (1). Elle n'a pris tant de gravité que par sa vraisemblance, et elle est si conforme aux documents authentiques que sa propre authenticité n'a plus guère d'intérêt. Pour être calculées et peut-être

légitime parfaitement celle du prince d'Enghien. On arrête un ennemi là où l'on le trouve, surtout quand on le saisit le bras déjà levé pour frapper. » Wf.lschinger, L'Europe et l'exécution du duc d'Enghien, p. 30. Paris, 1890. Extrait des Comptes rendus de la Société des études historiques. Champagny ne parait pas avoir oublié la conversation de 1802 avec d'Antraigues.

(1) Ce faussaire se nomme Perret; il a été secrétaire de Talleyrand. Il était, dit-on, tellement habile que rien ne distingue tes faux des écrits authentiques de Talleyrand et que personne, sauf ceux qui ont reçu les grâces d'État et le secret de l'initiaiiou Intime, ne pourrait les distinguer. Perret est gênant parfois, mais plus souvent commode, car on peut toujours lui attribuer les pièces embarrassante s dont la minute n'est pas aux archives. M Welschinger écrit avec raison : ■ Ou a dit que la note du 8 mars avait été inventée par Perret. Or Perret n'a été secrétaire de M. de Talleyrand qu'en 1806, et M. de Meneval affirme que la note a passé par ses mains en 1804, lorsqu'elle fut adressée au Premier Conseil. » L'Europe et le duc <T Enghien, p. 26, note. La note contestée est faite comme si elle était de Talleyrand ; Talleyrand a parlé et t'est conduit en 180 i comme si la note était de lui.

contraintes, pour sembler, à juste titre, discordantes dans une vie si savamment concertée, ces poussées de cynisme et ces éruptions passagères de dureté chez Talleyrand n'en sont pas moins réelles (1). Comme Mazarin et Retz, ses deux ancêtres politiques, il savait faire la part du feu et même la part du sang. Ainsi, au 10 août, lorsqu'il minutait pour Lebrun ou plutôt pour Danton un projet d'apologie de la journée; ainsi, en 1815, lorsque, placé à l'égard des Bourbons, par le retour de Bonaparte, dans une situation aualogue à celle où il était placé en 1804 à l'égard de Bonaparte par les complots des Bourbons, il écrivit à Louis XVIII : « Toute entreprise de sa part (de Bonaparte) sur la France serait celle d'un bandit. C'est ainsi qu'il devrait être traité, et toute mesure permise contre les brigands devrait être employée contre lui. » Il lit alors préparer dans sa chancellerie et adopter, le 13 mars, par le congrès de Vienne, une déclaration où il était dit : « Napoléon Bonaparte s'est placé hors des relations civiles et sociales, et comme ennemi et perturbateur du repos du monde, il s'est livré à la vindicte publique. » On risque de se tromper sur l'esprit de ces temps et sur l'état moral des hommes qui y menaient les affaires, si on les juge du point de vue des époques apaisées qui ont suivi. A Paris, tous les grands acteurs avaient passé par l'école de la Terreur. Que pesait la vie d'un homme au lendemain de ces sacrifices sanglants et au milieu des hécatombes d'une guerre de onze

(1) Lors de l'affaire de Nivôse, il conseilla, dit-on, à Bonaparte de faire arrêter Fouché et de le fusiller dans les vingt-quatre heures. — 11 est plem de mesure et de goût dans son langage, mais seulement quand il est sur ses gardes : ■ S'il vient à être pris au dépourvu par quelque circonstance irritante, ou s'il n'est pas averti de se tenir en garde contre la colère, elle s'exhale alors par les mots les plus grossiers. • Mémoires du chancelier Pasquier, t. I, p. 154-155, 250.

années? Supprimer un ennemi semblait la chose la plus simple du monde.

Par suite de considérations sensiblement différentes de celles qui dirigeaient Talleyrand, un autre futur restaurateur de Louis XVIII et proscripteur de Napoléon, Fouché, donna les mêmes conseils au Premier Consul. Fouché, si sceptique qu'il fût sur lui-même et sur autrui, ne se soupçonnait point, en 180i, de connivence avec les royalistes. Il avait voté; il avait fait plus : il avait terrorisé. Le sang était ce qui manquait le moins dans ses titres. Il redoutait même qu'il n'y en eût trop, et il désirait des garanties. Il voyait le Premier Consul marcher à l'Empire; il était prêt à y marcher du même pas ; mais il lui importait que les régicides eussent leur place assurée dans la nouvelle cour. Il jugea opportun que Bonaparte subît l'initiation révolutionnaire et fit, de ses mains, le sacrifice d'un Bourbon. Talleyrand et Fouché connaissaient leur maître; ils sentaient grandir le despote. Ils avaient trop d'esprit et trop de diplomatie pour croire qu'il leur suffirait, s'ils voulaient l'attacher à leur fortune, d'un dévouement auquel ils ne croyaient pas eux-mêmes. Il y fallait une complicité. L'occasion s'en offrait. Ils la prirent. C'étaient les motifs politiques du 21 janvier. Bonaparte y arrivait par ses propres voies (1).

Le 9 mars, Cadoudal fut arrêté. Ce chouan féroce, qui conspirait sans trêve, qui tuait sans merci et qui mourut sans émotion, avait son côté de vanité monarchique : il avoua que son intention était d'attaquer le

(I) Relire, à ce propos, le» dernière» pages de Une ténébreuse affaire. « Bonaparte, dit le comte de Marsay. président du conseil en IMS, ne semblait pas à M. de Talleyrand et à Fouché aussi marié qu'ils l'étaient eux-mêmes à la Révolution, et ils l'y bouclèrent, pour leur propre sûreté, pur l'affaire du duc d'Enyliien. »

LE DllAME DE VINCENNES. 57

Premier Consul, mais il ajouta qu'il attendait « pour agir qu'un prince fût revenu à Paris, et que ce prince n'y était point encore ». Bonaparte ne douta plus un instant que le prince attendu ne fût le duc d'Enghien, et il décida de le frapper.

Ce serait mal connaître le Premier Consul que d'attribuer, dans le conseil qu'il prit, trop de part aux impatiences de sa sécurité personnelle, à sa jalousie des Bourbons, à la colère et à la vengeance. Il était homme et il était Corse : ces motifs avaient leur poids dans ses résolutions ; mais ce n'est pas ce poids-là qui emporta la balance. Le César qui était né en Bonaparte se dégageait alors. Il voulait régner, et il ne pouvait régner qu'au milieu d'une Europe subjuguée, sur une France assujettie. Il avait à compter en Europe avec les cours ; en France, avec les royalistes et avec les républicains. Les cours, il les gouvernait par la peur et par la cupidité. C'était assez pour procurer des alliés à un consul, c'était insuffisant pour procurer des « frères » à un empereur. Il forcerait les monarques à le reconnaître, comme ils avaient reconnu la Bépublique, mais ils ne l'accepteraient pas. Il n'aurait point de sécurité de leur part tant qu'il ne les aurait pas obligés à rompre brutalement avec les Bourbons. « Qui n'est pas avec moi est contre moi! » Il allait en avertir solennellement les rois en Europe et les royalistes en France. Ceux-ci, pour rentrer dans leur patrie et dans leurs biens, font acte d'adhésion au nouveau régime. Bonaparte, comme la grande Catherine en usait avec les Polonais, exige des otages. Les royalistes s'y prêtent. Ils s'empressent à la cour consulaire; ils seront plus empressés encore à la cour impériale. Mais, pour les tenir, Bonaparte les mettra en demeure d'opter entre une fidélité ruineuse envers des

princes déchus et une soumission aveugle au nouveau maître. Il se fera servir par eux, il les détestera toujours. Le mépris de l'empereur pour les courtisans de sa fortune n'effacera point en lui la haine du gentillâtre corse pour la noblesse de cour. Il sait ce que valent ses flatteries et ses sollicitations, voire ses serments. Cependant il veut des nobles dans sa maison; pour les y retenir, il les abaissera, les contraignant, par une défection éclatante, à briser avec la royauté.

Quant aux républicains ralliés au Consulat, il importe, pour les rallier à l'Empire, de leur démontrer que ce règne sera un obstacle insurmontable au retour des Bourbons. Il faut constituer en quelque sorte aux régicides une place de sûreté dans la cour même de l'empereur. Le meurtre d'un Bourbon produisait toutes ces conséquences. Bonaparte trouvait un Bourbon sous sa main : il le condamna à mort.

Un conseil de gouvernement se réunit le 10 mars. Les consuls s'y trouvèrent avec le grand juge Bégnier, Fouché et Talleyrand. L'enlèvement du duc d'Enghien y fut résolu. Cambacérès hasarda quelques objections, sur l'insuffisance des présomptions et sur la neutralité du duché de Bade. « Vous êtes devenu bien avare du sang des Bourbons ! » lui répondit le Premier Consul. L'ancien président du Comité du salut public comprit et se tut. C'était un politique très complaisant à la fortune, surtout à la sienne j il sentit que l'on touchait à

l'une de ces heures où, littéralement, le silence est d'or. Bonaparte prit lui-même les mesures d'exécution. Talleyrand lui conseilla d'y employer indirectement Caulaincourt. Le choix était habile, pour une affaire où il s'agissait de compromettre des gentilshommes (1).

L'opération fut faite dans la nuit du 14 au 15 mars. Le prince, enlevé de sa demeure, fut conduit à Strasbourg. On saisit ses papiers : Enghien n'avait point à redouter l'examen qu'on en ferait. On ne pouvait y découvrir aucune trace de complots. Il demanda et obtint d'ajouter, sur le procès-verbal de saisie qu'on lui fit signer, une note attestant qu'il « n'avait jamais eu d'autre intention que de servir et de faire la guerre » . Il écrivit cette note le 17 mars. Les papiers furent envoyés au Premier Consul par un courrier, et le prince fut dirigé sur Paris le 18.

Bonaparte ne connaissait pas encore les circonstances de l'arrestation qu'il s'occupait déjà de trouver au prisonnier une geôle et un tombeau. Il désigna Vincennes pour le lieu de détention et le général Hulin pour présider la commission qui condamnerait le prince. Hulin était

(1) Caulaiucourt n'était pas chargé d'arrêter le duc d'Eughien; il était chargé de saisir des conspirateurs, à OfFenbourg, de diriger des patrouilles sur Ettenheim, enfin de porter au duc de Bade des explications sur la violation de son territoire. « Si Caulaincourt eût été nommé juge du duc d'Eughien, a dit Napoléon, il eut refusé. Mais chargé d'une mission diplomatique, il a du obéir. » — Voir les Mémoires du chancelier Pasauier, t. I, p. 176. — Le chancelier n'est pas éloigné de croire que Talleyrand, cherchant à se garder des deux cotés, aurait tenté de se préparer une justification future en se donnant quelques apparences d'essayer de sauver le prince. T. 1, p. 198 et 199. Voir à ce sujet l'étude ci-après, p. 71. M. Welschiuger a tiré du manuscrit des Mémoires de Talleyrand, déposé à la Bibliothèque nationale, une curieuse lettre de Talleyrand à Fouché, datée du 12 mars, et par laquelle il prétend créer, à son compère et à lui, une sorte d'alibi. Le Monde, 5 décembre

un ancien vainqueur de la Bastille, jacobin de la veille, devenu prévôt très docile. Quant aux lois à appliquer, Bonaparte estimait, comme il le dit quelques jours après à Talleyrand, que « les émigrés sont des hommes condamnés à mort par les lois civiles de leur pays et considérés dans tous les pays comme des individus morts civilement ». Le 17 au soir, un courrier arriva avec les rapports relatant l'arrestation du prince, ses réponses péiemptoires sur la question de complicité aux attentats contre le Premier Consul et la preuve que Dumouriez n'était jamais venu à Ettenheim. L'accusation tombait, et avec elle le coup d'Etat. Bonaparte n'avait même pas la ressource de la magnanimité, car il n'y en a point à délivrer un innocent. Il ne parait pas d'ailleurs en avoir eu la tentation.

Il confia, le lendemain, à Joséphine, l'arrestation du prince, et Joséphine, bouleversée, s'en ouvrit à sa confidente et amie, madame de Bémusat : « J'ai fait ce que j'ai pu pour obtenir de lui la promesse que ce prince ne périrait point, mais je crains fort que son parti ne soit pris. — Quoi donc! s'écria madame de Bémusat, vous pensez qu'il le fera mourir? — Je le crains. » Le fait est que ce jour-là même, le 18, le commandant de Vincennes, Harel, reçut l'ordre de faire préparer un logement pour un prisonnier et de faire creuser une fosse dans la cour. Dans la soirée, Joséphine implora de nouveau la clémence de son mari. « Les femmes, lui dit Bonaparte, doivent demeurer étrangères à ces sortes d'affaires. Ma politique demande ce coup d'État. J'acquerrai par là le droit de me rendre clément dans la suite... En politique, une mort qui doit donner du repos n'est pas un crime; les ordres sont donnés; il n'y a plus à reculer. » Il y avait, le soir, bal à l'hôtel de

Luynes. Talleyrand s'y trouvait. Une personne lui demanda assez bas : « Mais que ferez-vous du duc d'Enghien? » Il répondit : « On le fusillera. »

Bonaparte avait étudié et dépouillé les papiers. Il les envoya à Real le 19, en recommandant à ce conseiller de ne parler à personne « du plus ou moins de charges » qu'ils contenaient. Les charges importaient peu, en effet. Le bruit courait que d'autres princes étaient à Paris, cachés dans des ambassades. Bonaparte écrivit à Murât qui lui mandait ces propos : « Si le duc de Berry était à Paris, logé chez M. de Gobenzl, et M. d'Orléans logé chez le marquis de Gallo, non seulement je les ferais arrêter cette nuit et fusiller, mais je ferais aussi arrêter les ambassadeurs et leur ferais subir le même sort, et le droit des gens ne serait en rien compromis. » Talleyrand écrivit, le même jour, à Ghampagny, ambassadeur à Vienne, en l'instruisant de l'enlèvement : « Vous ne manqueriez pas de repousser, même avec moquerie, les arguments qu'on voudrait tirer du droit des gens. » Le soir, Ilulin, Murât et Savary vinrent à la Malmaison conférer avec le Premier Consul, et chacun d'eux sut ce que le maître attendait de lui le lendemain. L'arrivée du duc d'Enghien devait, en effet, d'après les prévisions, avoir lieu le lendemain, dans la soirée, au plus tard.

Bonaparte se rendit aux Tuileries, le 20 au matin, pour régler les derniers détails. Il dicta l'arrêté qui convoquait la commission militaire et précisait les chefs d'accusation. Le prince était «prévenu d'avoir porté les armes contre la République, d'avoir été et d'être encore à la solde de l'Angleterre, de faire partie des complots tramés par cette dernière puissance contre la sûreté intérieure et extérieure de la République » . Gela fait, il écrivit à Real tle se rendre à Vinceunes, d'y « faire inter-

roger le prisonnier », de « conduire » l'accusateur public et de l'instruire « de la suite rapide à donner à la procédure » .

Bonaparte joignit à ces instructions un modèle d'interrogatoire, qui n'était que le développement des accusations contenues dans l'arrêté consulaire. A onze heures du matin, Murât eut l'ordre de composer la commission; il la composa, avec Hulin pour président, et le major de la gendarmerie d'élite, Dautancourt, pour accusateur public. L'arrêté de Murât portait que la commission se réunirait à Vincennes « pour y juger, sans désemparer, le prévenu sur les charges énoncées dans l'arrêté du gouvernement » .

Bonaparte, de retour à la Malmaison, y éconduisit sa femme et son frère Joseph, qui tâchèrent encore une fois d'émouvoir sa clémence. Vers trois heures un courrier arriva de Strasbourg; il précédait le prince de quelques instants et apportait, avec le reste de ses papiers, la note signée le 17, par laquelle Enghien protestait contre toute participation aux complots contre le Premier Consul. La lecture de ces papiers ne modifia en rien les intentions de Bonaparte. Il fit appeler Savary, qui était son homme de main. Il lui dicta une lettre ordonnant à Murât « de convoquer aussitôt les membres de la commission militaire et de tout finir dans la nuit » . Savary se rendit chez Murât. Il se croisa sous la porte de Murât avec Talleyrand. Il apprit que le prisonnier venait d'arriver, qu'on l'avait conduit au ministère des relations extérieures, que là on lui avait fait rebrousser chemin et qu'il était en route pour Vincennes. Le président du tribunal, Hulin, avait reçu directement les instructions de Bonaparte. Savary apportait le dernier mot du Premier Consul, et ce mot était de tout finir

dans la nuit. Il envoya à Murât le major Dautancourt et se rendit lui-même à Vincennes avec les troupes destinées à fournir le peloton d'exécution.

Real avait depuis le 19 les papiers d'Ettenheim; il les avait lus et il les tenait secrets, selon l'ordre de Bonaparte. Il reçut la lettre du Premier Consul relative à l'interrogatoire et les instructions qui le chargeaient d'assurer l'exécution de l'arrêté consulaire. Il attendait pour accomplir ces ordres que le prisonnier fût arrivé. On ne croyait pas qu'il arriverait avant la fin du jour. Real se trouvait à son cabinet, à quatre heures; il apprit inopinément que le duc d'Enghien était déjà sur le chemin de Vincennes. Se voyant en retard à exécuter les ordres du maître, il écrivit, de sa main, deux lettres, l'une à Murât, l'autre à Harel, commandant de Vincennes; il leur annonça l'arrivée du prisonnier et leur détailla les mesures à prendre pour sa garde.

Il eut soin, pour couvrir sa responsabilité, de dater ces lettres, la première de quatre heures du soir, l'autre de quatre heures et demie. Elles n'avaient plus d'objet; Murât, quand il reçut la sienne, était directement instruit par Savary des volontés du Premier Consul; quant à Harel, il savait si bien ce qu'il avait à faire, qu'à cette heure même il était prêt. Real lui écrivait de placer le prisonnier « dans l'endroit qui lui était réservé» . A trois heures et demie, Harel avait fait creuser une fosse, non pas dans la cour, qui était pavée et où le travail était difficile, mais dans le fossé, au bas du pavillon de la Reine. Restait la procédure que Real devait activer et l'interrogatoire qu'il devait diriger. Surpris par l'arrivée du prince, Real s'inspira de l'esprit des instructions de Bonaparte. L'ordre était de « faire interroger » et de hâter l'opération. Real jugea qu'il n'avait qu'à laisser

aller Savary, qui arrivait de la Malmaison avec des instructions directes et qui venait d'expédier à Vincennes le major chargé de l'instruction. Il est probable, d'ailleurs, que Real avait vu Hulin, désigné depuis la veille pour la présidence, et que, l'ayant stylé à Paris, il trouva inutile de se rendre en personne à Vincennes.

Le duc d'Enghien fut amené dans la forteresse à cinq heures et demie du soir. Il était fatigué, mais nullement abattu, et il n'imaginait point qu'on le menât à la mort. Ilarel le fit diner et le laissa reposer dans l'appartement préparé à cet effet. A neuf heures, les membres de la commission qui s'étaient, deux heures avant, réunis chez Murât, étaient à Vincennes. Ils y trouvèrent Savary qui, au coin du feu de Ilarel, acheva de les chapitrer. Dautancourt procéda à l'interrogatoire à onze heures du soir. Les questions qu'il posa reproduisaient les chefs d'accusation posés dans L'arrêté consulaire; elles étaient un sommaire de l'interrogatoire prescrit par Bonaparte dans sa lettre à Real. Real eût interrogé en personne, qu'on ne voit point ce qu'il aurait demandé de plus. On ne voit point surtout ce qu'y aurait gagné le prisonnier : il n'aurait pu, au contraire, qu'être compromis davantage par des questions plus captieuses. Dautancourt estima qu'il en savait assez pour faire fusiller un homme condamné par l'autorité supérieure. Le prince, avant de signer le procès- verbal, demanda une audience du Premier Consul. Dautancourt consentit à laisser écrire la demande et communiqua le tout à la commission, qui fit comparaître immédiatement le prisonnier. Savary était assis derrière le fauteuil du président. L'accusé « se présenta devant nous, raconte Hulin, avec une noble assurance. Il repoussa loin de lui l'accusation d'avoir trempé directement ni indirectement dans un complot

d'assassinat contre la vie du Premier Consul. Mais il avoua aussi qu'il avait soutenu les droits de sa famille et qu'un Gondé ne pouvait jamais rentrer en France que les armes à la main » . Le voilà convaincu d'émigration armée et de guerre civile; il n'en fallait pas davantage à des prévôts qui se croyaient toujours dans les camps de 1793. Ils prononcèrent la mort.

Quand ils eurent rendu l'arrêt, ils cherchèrent la loi qu'ils avaient appliquée; ils ne la connaissaient point et personne ne la leur pouvait procurer dans la forteresse. Mais comme la consigne était de ne point désemparer, ils laissèrent un blanc dans l'arrêt. C'était affaire aux légistes de le remplir après coup. Sit pro lege voluntas! Les exempts de police de l'ancien régime n'étaient pas plus déférents aux lettres de cachet. Restait l'audience réclamée par le prince : c'était une demande de sursis. Les commissaires étaient d'avis d'en tenir compte, et Ilulin commença même à rédiger une lettre. Pendant qu'il y travaillait, Savaiy rentra dans la salle du conseil, s'informa de ce qu'on écrivait, arracha la plume des mains de Hulin et, s'adressant aux commissaires : « Messieurs, votre affaire est finie, le reste me regarde. >» Puis il sortit précipitamment, en tirant la porte sur lui. Voici « le reste » qui regardait Savary. Le jugement portait que l'exécution aurait lieu « de suite » . Le procès avait commencé à onze heures. A deux heures et demie, on conduisit le prisonnier près de la fosse creusée dans l'après-midi. Il voulait un prêtre. « Veut-il donc mourir en capucin! » cria quelqu'un qui avait autorité dans ce lieu sinistre. Le prêtre fut refusé. Le prince coupa une mèche de ses cheveux, puis la remit avec un billet, écrit depuis longtemps, et son anneau d'or à l'un des officiers, en le priant de les faire tenir à la princesse de Rohan.

On le laissa s'agenouiller un instant; après qu'il eut prié, il se redressa. Le signal fut donné, et il tomba mort.

Quelques heures après, Hulin et Dautancourt se rendirent chez Duroc, aux Tuileries. Hulin, « de très haute et forte taille, était fort rouge, l'air très monté » . Il prévint les questions. « Il a bien fait, dit-il en parlant du Premier Consul. Il vaut mieux tuer le diable que le diable ne nous tue. » Ce fut Savary qui porta la nouvelle à la Malmaison. Real le suivit de près. Bonaparte parut surpris que ce dernier n'eût pas été à Vincennes. Real s'expliqua. On n'a point entendu ses explications, mais on a recueilli la réponse du Premier Consul. — « C'est bien! » dit-il, et il s'occupa d'autre chose. Les courtisans vinrent porter leurs compliments à la Malmaison. Fontanes, dans leur procession, représenta les lettres. Au ministère des affaires étrangères, les chefs de service apprirent l'événement avec consternation. Ils se rendirent chez Talleyrand. D'Hauterive se montrait particulièrement indigné. « Qu'avez-vous donc avec vos yeux hors de la tête? lui dit Talleyrand. — Ce que j'ai? répondit d'IIauterive, ce que vous devez avoir vousmême si vous avez lu le Moniteur. Quelle horreur! — Eh bien! eh bien! répondit Talleyrand, êtes-vous fou? Y a-t-il de quoi faire tant de bruit? Un conspirateur est saisi près de la frontière; on l'amène à Paris,

vn le fusille; qu'est-ce que cela a de si extraordi-

.aire (1)? »

(1) Mémoires du chancelier Pasrjuirr, t. I, p. 199.

a tre.

Cependant, Bonaparte sentait clans sa propre famille, dans son entourage intime, percer le blâme de gens qu'il aimait et estimait le plus. « Jusque-là, rapporte Ségur, fier avec tant de raison du grand homme que je servais, je m'en étais fait un héros complet; je m'étais persuadé que nulle raison, ou de politique, ou de sûreté personnelle, ou de vengeance, ne l'emporterait sur la générosité de son caractère. » La désillusion était profonde. Bonaparte en fut affecté. C'était une diminution du personnage qu'il voulait jouer. La magnanimité ne le contrariant plus, il lui convint d'en paraître capable. De là une petite comédie assez vaine, qui suivit le drame. Béai, qui avait si bien servi Bonaparte dans l'action, le servit mieux encore dans l'explication. Il avait été intelligent, il se montra officieux. Il poussa le zèle jusqu'à se laisser accuser de négligence.

Qui sait s'il n'inventa pas lui-même la fable qui circula dans les couloirs des Tuileries? Les instructions captieuses et comminatoires de Bonaparte à son chef de police se transformèrent en une sorte de lettre de rémission. Si Béai avait reçu cette lettre en temps utile, le Premier Consul, mieux éclairé, aurait fait grâce! Mais Béai ne l'avait point reçue. Dans la journée du 20, il était sorti de sa maison et introuvable ; dans la nuit, il était enfermé dans sa chambre et endormi. Tout était invraisemblable en cette légende : l'absence du policier dans cette journée de haute police, son sommeil dans

cette nuit où s'accomplissait un événement qu'il préparait de ses mains depuis trois jours. Mais ce qui rendit l'histoire inacceptable c'en fut la conclusion. La feinte clémence de Bonaparte envers le prince se traduisit par un ordre d'arrestation de la princesse Charlotte, si elle entrait en France, et par la confiscation des reliques et du testament que lui avait destinés le duc d'Enghien. La prétendue irritation du Premier Consul contre Real s'exprima par un redoublement de confiance. Real crût en faveur et en dignités. L'empereur reconnut ses services en le nommant comte. Pour un ci-devant sauteruisseau de la commune insurrectionnelle et substitut de Chaumette, c'était un beau rêve. Décidément Real avait dormi (1).

« Au moins, dit Bonaparte, ils verront ce dont nous sommes capables, et dorénavant on nous laissera tranquilles ! » Les princes ne conspirèrent plus, les royalistes conspirèrent moins, et les plus avisés, en grand nombre, affluèrent à la cour. « Ces gens-là, dit Bonaparte en parlant des Bourbons, voulaient tuer la Révolution en ma personne. J'ai dû la défendre et la venger. » Il la fit encenser dans sa personne par ceux qui l'avaient maudite et combattue. Le chef de la dynastie capétienne, renié par les cours, ne pouvait plus même passer pour l'auguste parasite de l'Europe. Il n'y avait plus de Bourbons en Espagne, ni en Italie. Les cadavres de Louis XVI, de Louis XVII, de madame Elisabeth, étaient abandonnés et perdus. Celui du duc d'Enghien gisait, sans même une croix banale, dans un coin des fossés de Vincennes, et cependant, en pénétrant aux Tuileries un jour de gala, à côté des collaborateurs, instigateurs ou acteurs

(1) Cf. Mémoires du chancelier Pasquicr, t. I, p. !82, 194-193.

du drame de Vincennes, paiéd des titres de prince de Bénevent, duc d'Otrante, duc de Massa, duc de Rovigo, roi de Naples, comte Real, comte Iluliu (il manque un baron Harel!), on aurait reconnu tout un cortège de revenants et de masques de l'ancienne cour. Au rang d'honneur, pontifiant et priant, par fonction, pour ce souverain qui disait : « Je suis la Révolution! » on remarquait le prince Ferdinand de Rohan, ci-devant archevêque de Cambrai, l'oncle de la princesse Charlotte, devenu aumônier des impératrices. En 1810, après que Napoléon, excommunié, eut fait enlever le Pape, ce prélat hyperbolique le qualifiait encore de « Dieu tutélaire » et lui demandait ses grâces. Napoléon avait, quand il s'en donnait le temps, l'esprit infernal de Frédéric; il octroya à cet étrange successeur de Fénelon un don de douze mille francs sur la caisse des théâtres! Il en alla de la sorte tant que Napoléon fit peur et distribua des pensions.

Au fond, ses gendarmes, ses prévôts, ses prisons et sa cassette auraient suffi. Il y avait trop de péril à le combattre et trop d'avantage à le servir pour qu'on résistât à ses avances quand on était né courtisan. C'était acheter trop cher la servilité de cette noblesse que de la payer du sang d'un honnête homme. Elle ne valait pas ce prix, et Bonaparte le vit bien quand il fut vaincu. Ses nobles l'abandonnèrent avec d'autant plus d'empressement qu'ils avaient plus d'excuses à porter à leurs anciens maîtres. Quand je dis qu'ils l'abandonnèrent, c'est une figure de langage. Ce fut lui qui partit : ils restèrent en place et ils se bornèrent à changer de cocarde. Les Bourbons, en rentrant dans leur palais, retrouvèrent tous les comparses et tous les figurants du théâtre. Quelques engagements nouveaux avaient été faits en leur absence.

Les titulaires n'en réclamaient point la résiliation. Fouché ne demandait qu'à demeurer duc d'Otrante, et le comte Hulin écrivait à Talleyrand, plus puissant et plus en crédit que jamais : «Mes principes sont invariables... Je me dois à ma patrie avant tout. Je prie Votre Altesse Sérénissime de vouloir bien être l'organe de mes sentiments pour la chose publique et de mon dévouement pour notre souverain. » L'ancien vainqueur de la Bastille tirait cyniquement la seule moralité de cette lugubre histoire.

Lorsque j'étais enfant, dans ma petite ville, je rencontrais à la promenade un bonhomme goguenard, qui me semblait diabolique. Il passait pour posséder un livre redoutable. 11 le tenait de son oncle, vieux prêtre jureur, du temps de la Révolution, un peu fou et suspect de sorcellerie. Ce livre s'appelait le Grand Albert. Il contenait le secret de toutes choses, mais les curieux étaient prévenus que s'ils tournaient la première page ils verraient apparaître le diable. Le bonhomme n'osait ni ouvrir son livre, parce qu'il avait peur du malin, ni le brûler, parce qu'il l'avait reçu en héritage, ni le donner à quelque esprit fort, parce qu'il ne faut pas induire les curieux en tentation. Ce bonhomme, son grimoire et son diable de Normandie me revenaient à l'esprit chaque fois que j'entendais parler des Mémoires de Talleyrand, du mystère qui les entourait, de l'effroi qu'ils répandaient et des superstitions dont ils étaient l'objet.

(1) Mémoires du prince de Talleyrand, publiés arec une préface et des noies par le duc de Rroglie, de l'Académie française. Paris, Calmanu Levy, ô vol., 1891-1892.

Que craignait-on de découvrir en tournant la page? Les faits généraux, les seuls importants, sont acquis, et personne n'y changera rien. Ce qu'on apprend du caractère des acteurs , du comment et du pourquoi , les éclaire peut-être, mais ne les modifie pas. Des scandales de inonde et de chancellerie? Le monde est endurci aux scandales; on n'en publiera jamais autant qu'il en raconte, et l'on n'en raconte nulle part plus que dans les chancelleries. Que redoutait-on encore? De compromettre Talleyrand? La chose n'était certainement plus à faire, et ce n'était pas pour s'accuser qu'il avait composé ses Mémoires. Que Talleyrand se défendit? Ce ne pouvait être l'objection des personnes qui avaient charge de sa mémoire. Les scrupules des exécuteurs testamentaires m'échappent; ils étaient assurément respectables, mais ils ont été aussi intempestifs que maladroits.

Les Souvenirs et correspondance de Talleyrand, — c'est la définition sinon le titre même de l'ouvrage, — se sont trop fait attendre et sont venus de trop loin. Us ont laissé passer l'heure. « C'est, disait Sainte-Beuve (1), aux exécuteurs testamentaires, aux éditeurs désignés, s'ils sont libres, de bien flairer le moment et d'imiter leur auteur en saisissant l'à-propos. » Talleyrand flaira que le moment opportun arriverait vers 1868. Il tirait au jugé. Il tira bien. Les Mémoires auraient alors paru en pleine réaction antinapoléonienne, et ils auraient fait tout seuls le bruit qu'une publicité savante a fait depuis autour d'eux. Les exécuteurs testamentaires ont estimé, j'imagine, qu'il leur faudrait trop de courage pour publier les chapitres sur Napoléon, et qu'ils en montreraient trop peu en publiant le chapitre sur le duc d'Orléans,

(I) Le Temps, mari 1869. Nouveaux Lundis, t. XII.

Philippe-Égalité, et sur le monde où il vivait. Ce chapitre, l'une des inaitresses pages du livre, est une effroyable analyse de pourriture sociale. Il a dû être longtemps la principale pierre d'achoppement des Mémoires. Ainsi retardés, ces Mémoires, trop vantés avant d'être connus, ont été une grosse déception. Après l'étude magistrale du comte d'ilaussonville, en 1862, après la publication des actes du congrès de Vienne, donnée en 1864, sous le nom du comte d'Angeberg, les pièces d'honneur des manuscrits de Talleyrand étaient découvertes. La grande époque de la vie du fameux diplomate, les grands services rendus par lui à la France étaient définitivement acquis à l'histoire. Le volume même de M. Pallain, en 1881, n'y a rien ajouté d'essentiel : il a donné les textes dans leur ensemble, ce qui était considérable, mais il a été, tout compte fait, plus profitable à Louis XVIII, dont il a grandi le rôle, qu'à Talleyrand (1).

M. de Bacourt avait mis les manuscrits sous séquestre jusqu'en 1888 et en avait donné la garde à M. Paul Andral. M. Andral était un galant homme, parfaitement aimable et très fin légiste ; mais il ne suivait, je le crains, que fort indirectement les travaux des historiens. 11 parait avoir, jusqu'à la dernière heure, redouté quelque explosion fâcheuse en exposant à l'air libre le redoutable dépôt qui lui était confié. Il n'a pas réfléchi qu'il le lais-

(1) M. Pallain, qui s'était proposé de reconstituer, d'après les manuscrit des Archives, La vie politique de Talleyraud, a publié : Cotres pondance inédite du prince de Talleyrand et de Louis XVlll pendant le Congrès de Vienne, Paris, Pion, 1881 ; La mission de Talleyrand à Londres en 1792 {id., 1889); Le ministère de Talleyrand sous le Directoire {id., 1891); L'ambassade de Talleyrand à Londres, 1830-1831 {id., 1891). — M. Pierre Bfrtba.nd a donné des Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon, 1800-1809. Pari», Perria, 1889.

sait inonder par le flot toujours montant des documents d'archives. Il s'est déchargé sur M. le duc de Broglie de la responsabilité qu'il n'osait assumer. Il a fait en cela acte de subtil politique et d'homme d'esprit. Confier à un historien le secret de ce portefeuille célèbre, c'était, avec autant de sagacité que de bienséance, en assurer la prompte publication. M. le duc de Broglie s'est dit, vraisemblablement, que les Mémoires avaient tout à perdre et n'avaient rien à gagnera de plus longs délais ; que lui-même, en différant, s'exposerait à des observations importunes, tandis qu'en publiant il s'assurerait le suffrage des esprit libéraux. Les esprits libéraux lui ont su gré, en effet, de l'empressement et du soin avec lesquels il a accompli sa tâche.

La préface qu'il a placée en tête de l'ouvrage est un morceau achevé, d'une convenance parfaite de ton et de proportions. Elle accompagne discrètement les Mémoires, silencieuse quand les Mémoires se taisent, rapide quand les Mémoires se hâtent; elle traverse, d'un pas vif et un peu distrait, les vestibules, avec une expression légère de hauteur, quand ce sont les appartements du Directoire, et d'impatience quand ce sont les appartements de l'Empire; elle ne reprend haleine et ne se trouve chez soi qu'en arrivant au salon du congrès de Vienne; elle s'y complaît, elle y voudrait demeurer; elle rentre cependant en France, elle s'y livre, jusqu'en 1830, à un recueillement qu'interrompt brusquement la fusillade de Juillet; elle s'empresse d'échapper à ce bruit malséant ; elle se réfugie à la conférence de Londres et elle s'arrête là, sur le dernier ouvrage diplomatique, et non le moins méritoire, de Talleyrand. La politique de 1814, ce chef-d'œuvre de la diplomatie, est résumée en quelques pages lumineuses et jugée avec autant de

justice que d'élévation. Enfin, tout le morceau est écrit dans cette langue excellente du grand monde et des grandes affaires, limpide et nuancée tout ensemble, coulante et savante, transparente aux idées et souple à l'épigramme dont M. le duc de Broglie garde la tradition, où personne ne l'égale et où personne peut-être ne l'a surpassé.

Je n'analyserai point le9 Mémoires. Je ne m'attacherai qu'à en saisir l'ensemble et à en rechercher le fond. La première question que l'on se pose est celle de l'intégrité et de l'authenticité du texte. Avons-nous tous les Mémoires de Talleyrand? tout ce que nous avons est-il de Talleyrand? Je m'empresse de mettre en cette affaire M. le duc de Broglie hors de cause. Personne ne doute qu'il ait publié, sans retouches d'aucune sorte, le texte qui lui a été remis. Tout le monde est persuadé qu'il a dit, sur la rédaction des Mémoires et sur les origines du manuscrit, ce qui lui a été confié. Mais ce qu'on lui a confié est insuffisant et laisse place à trop d'incertitudes. Le texte avec lequel s'est faite l'impression a été transcrit par M. de Bacourt « d'après les manuscrits, les dictées et les copies dont M. de Talleyrand lui avait indiqué l'emploi » . Madame de Dino et M. de Bacourt affirment que cette transcription est la copie a authentique et complète » des Mémoires laissés par le prince. Où sont ces Mémoires, qui, entre autres pièces de prix, contenaient des papiers d'État, les originaux des instructions et

lettres de Louis XVIII, eu 1814 et 1815? Existe-t-il un manuscrit ou un portefeuille des Mémoires originaux et des pièces qui ont servi à les composer? La préface ne nous donne à cet égard aucun éclaircissement.

La question de l'authenticité a provoqué d'innombrables articles de polémique. Il faut y faire la part de la mauvaise humeur et de la déception du public. Je me borne à résumer ici l'impression que j'ai gardée des principales de ces critiques. M. Henri Welschinger a établi avec le texte même des testaments de Talleyrand, de la duchesse de Dino et de M. de Bacourt, que Talleyrand a laissé « des Mémoires achevés depuis longtemps » , des « manuscrits » , des « papiers et écrits » , et que ces « manuscrits, dictées et copies » , dont les Mémoires formaient la partie essentielle, étaient tous en la possession de M. de Bacourt. M. Welschinger demande ce qu'ils sont devenus. Le texte légué à M. le duc de Broglie et déposé à la Bibliothèque nationale n'est qu'une copie faite par M. de Bacourt et certifiée par lui; M. de Bacourt ne peut être à lui-même son propre garant. M. Welschinger conclut, et c'est l'évidence même, que le texte imprimé d'après cette copie ne pourra être considéré comme authentique que le jour où la copie de M. de Bacourt pourra être collationnée avec les originaux que M. de Bacourt dit avoir copiés. — MM. Funck-Brentano, Aulard et Flammermont paraissent persuadés non seulement qu'il existe ou qu'il a existé un manuscrit complet, continu, autographe, ne varietur, des Mémoires de Talleyrand, mais encore que ces Mémoires ont été composés sur pièces, par Talleyrand, dans le seul amour de la vérité et pour le plus grand avantage des historiens de l'avenir. Se figurant ces Mémoires supposés d'après la conception que

chacun d'eux se fait d'un Talleyrand idéal, ils semblent convaincus qu'on y trouverait, M. Funck-Brentano, un traité admirable de politique; M. Aulard, une belle apologie delà Révolution française; M. Flammermont, un document de première main, sinon de premier ordre. Cela posé, ils n'ont aucune peine à démontrer que les copies de M. de Bacourt ne répondent point à ce qu'ils attendaient; ils confondent aisément le copiste certificateur et montrent, sans aucune peine, que ce diplomate, encore que très galant homme dans le monde, était aussi versé dans les artifices de rédaction des chancelleries qu'étranger à la saine méthode de l'École des chartes; qu'en conséquence le manuscrit primitif laissé par routeur des Mémoires a été mutilé, tronqué, altéré, corrigé, augmenté, falsifié enfin par ceux mêmes qui avaient la garde des papiers de Talleyrand.

On s'étonne avec raison que l'ouvrage dévoile si peu de mystères ; on y cherche vainement les passages qui ont pu décider Talleyrand à ajourner la publication jusqu'au temps où toutes les personnes dont il parle auront cessé de vivre. On est surpris de certaines disparates de style, de raccords maladroits, de défaillances extraordinaires de mémoire, enfin et surtout de l'omission systématique de toute une partie — et quelle partie ! — de l'existence de Talleyrand : l'Assemblée constituante. On est porté à en induire que des portraits ont dû être supprimés, que des fragments ont dû être distraits, d'autres altérés, d'autres interpolés.

Je n'aurai garde d'affirmer qu'aucune coupure n'a été pratiquée dans le texte primitif, ni qu'aucun remaniement n'a été apporté à ce texte, puisque je ne le connais pas. Je ne contesterai, en aucune façon, que le texte que nous avons sous les yeux porte les traces d'opérations de ce genre-là. Mais par qui et quand ont-elles été faites? Je ne puis et ne veux juger que les morceaux publiés, et je crois, jusqu'à preuve du contraire, qu'ils sont authentiques, en ce sens qu'ils proviennent de Talleyrand.

Talleyrand était un faux paresseux. Il travaillait beaucoup à sa manière ; il a beaucoup écrit. Peu de ministres ont laissé aux archives autant d'autographes. Mais ces autographes sont de valeur très diverse. Tantôt en hâte, entre deux visites, il jetait ses idées sur le papier; cette première version était parfois diffuse, interrompue, pleine d'incises et de renvois, traversée de phrases entortillées, lourdes même et semées de néologismes : Talleyrand faisait mettre ce brouillon au net par un secrétaire, — un faiseur, comme on disait, — puis il le reprenait, le corrigeait, l'émondait, y donnait la forme définitive et le recopiait. Tantôt il causait devant un secrétaire et lui faisait résumer la causerie, qui devenait une ébauche sur laquelle il travaillait. Tantôt, enfin, il dictait. Il dictait, parlait, écrivait, non en orateur ou en littérateur, mais en homme d'État, c'est-à-dire avec assez de dédain de la composition et peu de souci de la rhétorique. Il coupait, raturait, surchargeait les minutes, laissant au secrétaire le soin de rectifier les transitions et d'établir les raccords, sauf à polir lui-même le tout lorsqu'il en aurait le loisir. Les inégalités, les disparates ont donc ici peu d'importance. J'en trouve dans les ouvrages les plus authentiques de Talleyrand, dans ses protocoles

et projets de protocoles à Londres, en 1830 et 1831, comme dans ses mémoires d'ensemble au Directoire. Il en est de même des incorrections et des négligences (1).

« Voilà, écrivait en 1805 un de ses principaux faiseurs de ce temps, voilà son travail pour une note de quatre lignes et pour un Mémoire de cent pages (2). Et il ajoutait, à propos d'un écrit fort important sur l'organisation du royaume d'Italie : « Ce discours est entièrement, en la totalité, de Talleyrand; mais il est eu entier mis en ordre par Durant. »

Ainsi furent préparés les Mémoires. Certains morceaux, que la lettre à Grégoire XVI, du 17 mars 1838,

(1) Comparer les lettres à madame de Staël, très négligées et de premier jet, — Beoue d'histoire diplomatique, janvier 189 ), — avec les lettres, si raffinées, à madame Adélaïde, Mémoires, t. III et IV, appendices. — Comparez aussi, pour saisir son procédé, la lettre à lord Lansdowne — Pallaw. Mission de Londres, 1792, p. 431 — avec le Mémoire lu à l'Institut, sur le même sujet, 4 avril 1" ~.

(2) Ces conjectures, qae j'avais formées d'après les maanscrits et expo sées dans le Temps du 27 mars 1891, ont été confirmées en 1893 par le livre de M. Pingaud sur d'Antraigues. Le correspondant de d'Antraigucs était an collaborateur intime de Talleyrand. Voici les détails que ce correspondant donne, dans une lettre du 19 février 1805, sur la manière de travailler du ministre : « Talleyraad a prodigieusement d'esprit, un très grand acquis, le coup d'oeil rapide, la conception nette, de l'audace dans la tête... une vivacité de production qui embrouille tout ce qu'il écrit... Il fait son plan, réunit ses idées et les écrit, mais avec peu de méthode et beaucoup de confusion. Il l'envoie à Durant. Je le lis ou Durant le lit... J'en tire copie. Alors Durant ou moi allons, senl ou ensemble, causer avec Talleyrand, ce qui est nécessaire ponr saisir l'ensemble de tout ce qu'il a réuni sur son brouillon sans aucune méthode; cela fait, Durant constamment s'enferme, et dresse la pièce. Et ce qui y est, est de Talleyrand en totalité; mais il est incapable d'une bonne

rédaction et de l'ensemble Il voudrait tout entasser dans une page;

il écrit d'uue manière totalement illisible, et ce travail l'excède ou l'impatiente... Il leur dit (à ses faiseurs) tout ce qu'il veut, souffre des contradictions, non pas pour chauger, mais pour y parer, il finit ainsi son travail Alors celui qui l'a fait va le rédiger à mi-marge et le lui lit. Il dit ses corrections on les écrit ou met au net. » Pisgaud, 2e édition, p. 410-411, 415-416. — Cf. Vitrolle», Mémoires, t. III, p. 445.

qualifie de morceaux achevés depuis longtemps, sont vraisemblablement demeurés sans retouches, le manuscrit d'Erfurt, par exemple, et celui d u congrès de Vien ne; d'autres, les chapitres sur la jeunesse et sur la Révolution, ont dû être lus et relus, au coin de la cheminée, revus et remaniés maintes fois; d'autres enfin, les manuscrits, dictées et copies du testament, n'étaient, comme le rapporte madame de Martel, que « des feuilles détachées, de petits cahiers d'un sou, de simples chiffons griffonnés au crayon, en un mot, un vrai fouillis »; les secrétaires ont recousu, et l'on sent la couture. Talleyrand enfin a laissé le tout à madame de Dino « pour en faire l'usage que je lui ai prescrit et qu'elle connaît » , et madame de Dino l'a laissé à M. de Bacourt « sous les mêmes conditions fixées par feu mon oncle... » avec les indications nécessaires. Ces exécuteurs testamentaires ont été des faiseurs et secrétaires posthumes chargés de continuer et d'accomplir, après la mort de Talleyrand, le travail qu'il faisait faire, sous ses yeux, de son vivant, et qu'il n'avait pu achever (1).

Restent les défaillances de mémoire : le général Carnot, échappé de Cayenne ; la Louisiane cédée à la France par la paix de Bâle; les arrangements de janvier 1759 pour les traités conclus les 30 et 31 décembre 1758, et dans ces arrangements les soldats confondus avec les subsides; les contradictions au sujet de l'Italie; départe-

(1) Mémoires, t. I, Préface, p. vt. — Ce fait est confirmé par le chancelier Pasquier, Mémoires, t I, p. 232. — « Des gens qui doivent le bien connaître m'ont assuré qu'il avait employé des plumes étrangères, même pour la rédaction de quelques parties de ses Mémoires. 11 supplée donc très habilement au travail qu'il ne fait pas par celui qu'il commande, et a un tact plein de finesse pour ôter le mot qui doit être échangé, ou ajouter celni qui manque à l'ouvrage qui lui est présenté. » Ecrit sous la Restauration.

ment de la Seine pour déparlement de Paris, etc. Cène sont que des lapsus. Vingt ou vingt-cinq ans de révolutions les expliquent (1). Ils sont d'ailleurs peu de chose en comparaison des oublis ou des omissions d'hommes, d'événements, presque d'époques entières. C'est l'énormité même de ces omissions-là qui me fait croire que Talleyrand seul a pu en être l'auteur. C'est le conrert et la conséquence de ces oublis qui me persuadent qu'ils ont été voulus par lui. Je reconnais que, de 1789 à 1814, les Mémoires se tiennent constamment à côté de l'histoire. Ce ne sont que feintes, déniés et souterrains ; mais cette digression continue a sa suite et son but; cette déformation est savante et méditée. J'y vois la mise en œuvre d'un dessein qui est défini dans le testament de 1836. Que s'est donc proposé Talleyrand?

La réponse à cette question résoudra les autres difficultés du problème. Les hommes comme Talleyrand ne composent point leurs Mémoires pour le plaisir de dire la vérité. Ils agissent, négocient ou intriguent encore en écrivant (2). Ils ont un objet qui est toujours un objet d'intérêt et de politique. C'est la dernière affaire de leur vie, mais c'est encore une affaire. Voici, pour les Mémoires de Talleyrand, l'explication qui m'est venue à l'esprit. Je ne l'ai ni cherchée, ni, à proprement dire, découverte. Elle s'est insinuée dans ma pensée au fur et à mesure que je lisais, et elle a fini par s'imposer.

(1) Napoléon, en 1815, qualifiait anssi Carnot de général. — Stcudhal qualifie Daru le père, ancien secrétaire d'intendance, d'ex-préfet, en 1800! Chaptal raconte qu'il a été marié en 1791 par le cardinal Cambacérès; il dit que la Législative se constitua en Convention..., etc.

(2) Cf. Essais de critique et d'histoire, l'étude sur Metternich et ses Mémoires. M. Bailleu a fait, en Allemagne, une critique très sagace de ces Mémoires : il en a démontré les fréquentes inexactitudes; il n'en nie pas l'authenticité.

IT

« Madame , dit Retz en commençant ses Mémoires, quelque répugnance que je puisse avoir à vous donner l'histoire de ma vie, qui a été agitée de tant d'aventures différentes, néanmoins, comme vous me l'avez demandée, je vous obéis, même aux dépens de ma réputation. Le caprice de la fortune m'a fait honneur de beaucoup de fautes ; et je doute qu'il soit judicieux de lever le voile qui en cache une partie. Je vais cependant vous instruire

nûment et sans détour ; et je ne vous cèlerai

aucune des démarches que j'ai faites en tous temps de ma vie. » Retournez cette proposition, prenez-en le contraire et vous aurez l'esprit des Mémoires deTalleyrand, j'entends de la partie principale, celle qui s'arrête à 1815, après la seconde Restauration. Talleyrand a composé ces chapitres sous le règne de Louis XVIII. Il indique par une note finale (t. III, p. 326) qu'il les a achevés en août 1816.

Son objet n'est point, comme celui de Retz au moment de se faire ermite, de se délecter une dernière fois dans ses égarements et de se les remémorer en les confessant à une femme d'esprit que la pratique du monde a rendue indulgente. Son objet est de se présenter à la postérité royaliste comme le plus adroit et le plus utile des serviteurs de la monarchie, et d'en convaincre, au besoin, dans le présent, le plus sceptique et le plus subtil des monarques. La pensée de derrière la tête, par où il juge tout et qui gouverne tout l'ouvrage, c'est

qu'une indiscrétion intelligente pourrait, en un jour opportun, placer certaines pages ou certains cahiers choisis du manuscrit sous les yeux de Louis XVIII. Talleyrand a atteint l'âge où naissent, comme il dit, « les combinaisons qu'exige une ambition réglée » . Réduit aux loisirs de la pairie et à la dignité de grand chambellan, il estime qu'il y a encore pour lui, dans l'État, un autre emploi que de prononcer, au Luxembourg, l'éloge des anciens évêques, ses ci-devant confrères, ou d'écouter de savantes lectures à l'Académie des inscriptions, où l'une des plus surprenantes transformations de sa vie l'a conduit à siéger. Il pense toujours à la présidence du conseil. Son rôle dans la politique intérieure donne, selon la fine expression de M. le duc de Broglie, « lieu à des appréciations différentes » . Il lui importe que l'appréciation de Louis XVIII tourne ce roi à la confiance. Son rôle dans la politique extérieure, à ne juger que parles œuvres des gouvernements qu'il servait, semble peu d'accord avec les principes de la légitimité restaurée. Il lui importe de montrer — je cite encore la préface, car on ne peut mieux dire — que, « ne pouvant ni se faire comprendre de l'incapacité des parvenus du Directoire, ni se faire écouter d'un maître impérieux qui ne prenait conseil que de son génie ou de ses passions, toute son habileté s'employait, après avoir donné des conseils qui n'étaient pas suivis, à réparer des fautes qu'il n'avait pas commises » .

C'est pourquoi il écrit ses Mémoires et pourquoi, en les écrivant, il se préoccupe de tout autre chose que d'écrire l'histoire « aux dépens de sa réputation » . Considérez l'ouvrage de ce point de vue, commuez-le, pour le fond et pour la forme, avec des écrits authentiques de Talleyrand à la même époque, par exemple l'éloge funèbre

de Mgr Bourlier, évêque d'Évrcux (1) ; les singularités que présentent les Mémoires, au premier abord, s'effaceront. Vous discernerez les proportions de l'ouvrage, vous en suivrez les détours sinueux; loin de vous en étonner, vous admirerez cet art de se taire et ce maintien, « qui est aussi un langage et le plus imposant » , où Talleyrand savait mettre tant d'esprit. Enfin, tout paraîtra à sa place, tout semblera opportun, même et surtout le portrait du duc d'Orléans.

Montrer dans la Restauration le dénouement nécessaire de la Révolution française, y destiner toute l'histoire de cette révolution, et, ce qui n'exigeait pas un moindre effort d'invention et de dextérité, y destiner toute sa propre vie, voilà le dessein de Talleyrand et le plan des Mémoires (2). De là tout un système historique, une théorie ingénieuse de Y évolution et du transformisme en politique, faite pour justifier les régimes de transition et les ministres à métamorphoses. « Passer de l'état dans lequel était la France (vers 1797) au régime royal, était impossible. Il fallait des régimes intermédiaires, il en fallait plusieurs. » Il fallait des ministres intermédiaires aussi pour régler les gradations de ces régimes et en préparer les changements de l'un en l'autre, pour mener la France du Directoire, où l'on ne pouvait « trouver même une ombre da royauté » , au Consulat, u où déjà la royauté se trouvait, quoique encore voilée » .

(1) Chambre des pairs, 13 novembre 1821. M. Henri Welschikgf.r, le Monde, 8 mars 1891.

(2) « Au moment où il les écrivait (Récit d'Erfurt) il mettait au nombre de ses titres d'honneur, et surtout de ses titres à la reconnaissance de la maison de Rourbon, la plus extraordinaire partie des faits libu4 se plaisait à révéler. - Mémoires du chancelier Pasquier, t. 1, p. 336.

Cette transmutation des gouvernements voulait, pour opérer plus sûrement son œuvre, que les ministres de ces gouvernements de passage fussent, sous des apparences diverses, un seul et même agent, larve et chrysalide du restaurateur futur de la monarchie. « On accepte, écrit Talleyrand, non pour servir des hommes ou des choses qui déplaisent, mais pour les faire servir au profit de l'avenir. En toute chose il faut considérer la fin, a dit le bon La Fontaine, et cela n'est pas une simple maxime d'apologue. » La fin justifie les moyens, a dit un politique, qui n'était pas bon et qui composait autre chose que des fables.

Talleyrand ne grandit point « les régimes intermédiaires » ni le personnage d'entremise qu'il prétend y avoir joué. Il s'applique, comme sa charmante et spirituelle amie, madame de Rémusat, à s'excuser, en desservant Napoléon dans ses Mémoires, de l'avoir servi dans sa vie. Madame de Rémusat rabaisse l'homme au-dessous du niveau commun des gens de cour; Talleyrand rabaisse le chef d'État au-dessous du niveau commun des diplomates. Il ne s'en flatte point, mais il en flatte Louis XVIII, et c'est tout ce qu'il veut. Il faut cependant qu'il se fasse honneur de ses complaisances et qu'il tire du récit de ses défections une démonstration de sa fidélité. C'est pourquoi il sème çà et là son récit dénigrant de saillies inattendues d'admiration, dissonances ingénieuses destinées à mieux faire goûter l'accord final.

« J'aimais Napoléon, je m'étais senti entraîné vers lui par cet attrait irrésistible qu'un grand génie porte avec lui; ses bienfaits avaient provoqué en moi une reconnaissance sincère. Pourquoi craindrais-je de le dire? J'avais joui de sa gloire... je l'ai servi avec dévouement... la disgrâce que m'a valu ma franchise me justi-

fie... » II rappelle « la situation merveilleuse dont la France jouissait en Europe après la paix d'Amiens » . Il prouve que Bonaparte ne voulait ni ne pouvait être un Monk. Dès lors, c'était « une nécessité de travailler au rétablissement de la monarchie sans s'occuper de la maison de Bourbon » . L'état du monde en 1803 ne laissait « évidemment plus aucune chance à cette maison » . Et alors il ajoute — je prie le lecteur de peser tous les mots : — « Si cette même pensée se présente quelquefois à Louis XVIII, que de reconnaissance ne doit-il pas avoir envers la Providence et que de soins ne doit-il pas apporter au bonheur et à la prospérité de la France! Qu'il songe un moment à tout ce qu'il a fallu, depuis 1803, pour préparer son retour! » Cette Providence avait pris la figure d'un évêque sécularisé; le conseil qu'elle donne au prince, porté par elle au trône de France, est de confier le gouvernement au politique qui a été son instrument d'élection et qui a su discerner de si loin les vues du ciel sur la restauration de la monarchie. « La fin de ma vie politique serait trop belle, dit Talleyrand, si j'avais eu le bonheur d'être l'instrument principal qui aurait servi, en rétablissant le trône des Bourbons, à assurer à jamais à la France la sage liberté dont une grande nation doit jouir. »

Lorsqu'il imprime à sa vie cette direction supérieure, les incidents lui importent peu : il les considère de très loin et les juge de très haut. « Je résolus... de ne point lutter contre, un torrent qu'il fallait laisser passer, mais de me tenir en situation et à portée de concourir à sauver ce qui pourrait être sauvé, de ne point élever d'obstacles entre l'occasion et moi, et de me réserver pour elle. » « Cela, conclut-il avec sa merveilleuse désinvolture, explique pourquoi et comment, à plusieurs repris

suis entré, sorti et rentré dans les affaires publiques, et aussi le rôle que j'y ai joué. » Les Mémoires, en effet, ne contiennent pas d'autre explication. L'histoire, plus indiscrète et plus exigeante, en a cherché de plus claires, et elle en a trouvé de beaucoup plus compliquées. Mais il pouvait plaire au roi de se contenter de celle-là. Les Mémoires auraient pu recevoir comme épigraphe cette phrase inimitable, qui forme le début d'une lettre apologétique adressée par Talleyrand à Louis XVIII, en 1823 : « Sire, je n'apprendrai rien à Votre Majesté... » On comprend qu'ayant composé ses Mémoires dans cet esprit, Talleyrand n'ait eu aucune inquiétude de les voir divulgués pendant la Restauration (1). Vivant, ils auraient servi son ambition; mort, ils serviraient sa gloire. Ils n'étaient alors de nature à n'embarrasser ni lui, ni ses héritiers. Ce ragoût, fait pour être savouré par un gourmet comme Louis XVIII, pouvait sans inconvénient paraître sur la table de Charles X. Encore que grand chasseur et gros mangeur, ce prince l'aurait apprécié. Il n'en allait pas de même de Louis-Philippe, et les journées de Juillet furent une révolution non seulement dans la destinée de Talleyrand, mais dans celle de ses Mémoires. Il n'entendait pas plus élever d'obstacles devant l'occasion de 1830 qu'il n'en avait élevé devant celles de 1789, de 1797, de 1799 et de 1814. Les Mémoires pouvaient être cet obstacle. L'événement qui précipitait une troisième fois les Bourbons du trône était aussi providentiel que celui qui les y avait rétablis ; mais tous les conseils de la Providence étaient à corriger dans

(1) Il en lut des extraits à Vitrolles (Mémoires, t. III, p. 444), à Baianle, en 1826 (Souvenirs, t. I, p. 282); le morceau «tir Erfurt fut communiqué à M. Pasquier, sous la Restauration. (Mémoires, t. I, p. 336.)

les Mémoires. Il y avait, en outre, le terrible chapitre du duc d'Orléans. Ce chapitre devenait encombrant. Talleyrand l'avait écrit, il ne le détruisit point, au moins en entier. Du moment qu'on manie la plume, on est toujours homme de lettres par quelque côté. Talleyrand dut ajouter çà et là, sur les marges, quelques traits malicieux à l'adresse des rivaux qui l'avaient supplanté en 1815 et quelques sarcasmes contre le prince qui mourut, à son égard, dans l'impénitence finale. Se réservat-il de remanier l'ouvrage, d'en changer la couleur et de remettre en lumière ce qu'il avait rejeté dans l'ombre, c'est-à-dire son passé libéral et révolutionnaire, tout ce qui le destinait providentiellement à la branche cadette et à la révolution de Juillet? S'il en forma le projet, il n'en eut pas le loisir, et, voyant la mort approcher, il s'en remit au temps et aux révolutions futures de rendre à ses Mémoires de l'intérêt sans scandale et de l'à-propos sans danger. D'où le testament de 1836 et le codicille de 1838, qui ajournait la publication au plus tôt à 1868 (1). En autorisant ses exécuteurs testamentaires à proroger indéfiniment ce délai de trente années qu'il prescrivait, en déclarant d'avance apocryphes et falsifiées toutes

(I) Si M. de Bacourt, qui n'entra dans la familiarité de Tallcyraud qu'à Londres, après 1830, avait remanié les Mémoires et en avait faussé la lettre et l'esprit, comme plusieurs critiques le pensent, il en eût dirigé les intentions vers la monarchie de Juillet et non vers la Restauration; il eût interpolé, tronqué et falsifié dans le goût des salons orléanistes de 1834-1865; il eût tout destiné à l'avènement de Louis-Philippe et il n'aurait point eu de peine à trouver dans les Souvenirs et les Lettres de l'ancien évêque d'Autun de quoi démoutrer que c'était là sa vraie pensée de derrière la tête : le légitimiste de rencontre, de 1814, qui s'était fait de nécessité vertu, serait redevenu l'orléaniste latent ou avoué qu'il avait toujours été. Les Mémoires achevés en 1816 eussent été alors réellement falsifiés; mais qui sait si la critique ne les aurait pas jugés plus authentiques, car ils auraient paru plus sincères, plus vraisenihlahles et plus vrais !

pièces, même autographes, autres que celles qu'il avait triées lui-même et conservées dans son portefeuille, Talleyrand crut se prémunir contre les infidélités, les divulgations et les chantages. Il ne s'était point prémuni contre l'histoire. Il n'avait pas prévu que, pendant la longue réclusion de ses Mémoires, les archives s'ouvriraient, que les innombrables manuscrits, autographes ou dépêches authentiques, qu'il y avait laissés et oubliés, en sortiraient tour à tour et que, quand l'heure fixée par lui sonnerait, le public connaîtrait déjà ce qu'il avait réservé de meilleur, aurait dans les mains ce qu'il avait dissimulé de pire et serait, pour le reste, en mesure soit de suppléer aux silences médités, soit de déconcerter les plus habiles accommodements.

Les pages consacrées aux souvenirs de jeunesse sont les plus attachantes des Mémoires. On y retrouve cette impression d'amertume et de mélancolie que madame de Rémusat avait si bien su rendre dans ses conversations avec Talleyrand. Une adolescence isolée et reléguée : ni affections de famille, ni croyances, ni culture morale ; l'ambition pour tout conseil, l'hypocrisie comme outil universel, voilà le fond de l'éducation sociale, religieuse et politique que reçut Talleyrand. Il la juge par un mot d'une terrible portée : « Mon éducation fut un peu abandonnée au hasard; ce n'était point par indifférence, mais par cette disposition d'esprit qui porte à trouver que ce qu'il faut avant tout, c'est de faire comme tout

le monde, » « Faire comme tout le monde, écrivait La Bruyère dans la splendeur de l'ancien régime, maxime suspecte, qui signifie presque toujours : il faut mal faire. » La famille de Talleyrand le destinait à l'Église. Gomme il n'avait ni convictions ni vocation, ses précepteurs lui présentaient l'exemple d'illustres personnages qui avaient passé outre et n'avaient pas eu lieu d'en souffrir, Retz en première ligne. On ne peut être surpris que Talleyrand rappelle par tant de côtés ce cardinal. Les Mémoires de Retz, ce Gode du libertinage et du machiavélisme licencieux, ont été le bréviaire de sa jeunesse. On lui montrait encore le portrait de Richelieu et celui de Ximenès. Si l'on évitait de lui parler de Dubois, un drôle, et de Mazarin, un croquant, encore qu'époux supposé d'une reine de France, on ne manqua certainement point de lui citer, parmi les vivants, Rohan, dont toutes les femmes raffolaient à Vienne, et Bernis, dont un bon juge disait : u Ni foi, ni mœurs, mais quelle doctrine! »

Pour la foi, nul ne s'inquiéta de celle de Talleyrand. Pour les mœurs, il eut Retz, et pour la doctrine, Hincmar. Retz se qualifiait « l'âme la moins ecclésiastique qu'il y eût au inonde » . Hincmar, dit un savant historien (1), « glorieuse personnification des ambitions, des duplicités, des roueries d'une aristocratie dominatrice, a érigé en maxime la pratique de tout un siècle » . Cette pratique et cetle maxime, c'est que le roi peut être contraint à agir selon la justice et que les évêques sont juges de cette justice. Talleyrand s'imprégna dans les anciens auteurs de cette raison d'État ecclésiastique qu'il expose quelque part et non sans malice : « Le Père Thomassin dit : Rien n'est plus conforme aux canons que de violer

(1) Paul Viollet, Histoire des institutions politiques de la France, Paris, Larote, 1890, p. 272.

talll:yrand et ses mémoires, 91

les canons, quand de cette violation il doit résulter un plus grand bien que de leur observation même. » — « Il y a des cas, disait Montesquieu commentant les lois de salut public, où il faut mettre, pour un moment, un voile sur la liberté comme l'on cachait les statues des dieux! » C'est ainsi que Talleyrand apprit à concilier les principes avec les nécessités. 11 n'avait d'ailleurs qu'à se pénétrer des exemples de son maître Gondi pour savoir comment « l'art d'accommoder ses plaisirs au reste de la pratique... justifie à l'égard du monde ce qu'il concilie » ; comment, dans les rencontres, on « embrasse le crime qui parait consacré par de grands exemples, justifié et honoré par le grand péril » ; comment surtout « il y a des temps où il ne sied pas bien à un honnête homme d'être disgracié (1) ».

Talleyrand se trouva vivre précisément dans ces tempslà. Si les préceptes qu'il reçut n'étaient point faits pour former en lui un Chrysostome gallican ou un saint Ambroise, ils étaient les plus propres du monde à préparer un émule de Gondi dans la chute de la monarchie et de Mazarin dans la Restauration. Talleyrand ne se prêta aux vues de sa famille, disons-le à son honneur, qu'avec une répugnance extrême; ce qui lui répugnait le plus était justement le premier article de l'art de parvenir qui lui était enseigné : « Une vie toute de formes m'était insupportable... Je trouvais que tout l'éclat du cardinal de la Roche-Aymon ne valait pas le sacrifice complet de ma sincérité, que l'on me demandait. » On a dit qu'il valait mieux que sa renommée. Quelle qu'ait été sa vie, elle vaut mieux que son éducation.

Les chapitres sur les origines de la Révolution sont

(I) Mémoires de Retz, édit. Cliampollion, t. I", p. 39, 64, 91 ; t. II, 1>. 329.

écrits avec art et d'une trame subtile; mais l'auteur y raffine trop et tombe dans l'extrême vanité. Toutes les causes de la crise sont ramenées aux cabales des gens de lettres qui ont envahi la bonne compagnie. « Les prétentions avaient déplacé tout le inonde. Delille dînait chez madame de Polignac avec la reine ; l'abbé de Calivière jouait avec M. le comte d'Artois; M. de Viannes serrait la main de M. de Liancourt, Ghamfort prenait le bras de M. de Vaudreuil !... » Ce dernier signe, en effet, est monstrueux et désormais la Révolution est inévitable. Talleyrand, il est vrai, se hâte d'ajouter : « Cet état de choses aurait changé en un moment si le gouvernement eût été plus fort ou plus habile, si le sérieux ne fût pas totalement sorti des mœurs... » Talleyrand forma l'étrange propos de l'y ramener et il songea, un moment, non à corriger ses propres mœurs, ou celles de la société, mais au moins à relever « la considération » du clergé. « Je voulais le montrer au peuple comme le protecteur de la grande morale. » Il ne lui demandait pour cela que... « quelques sacrifices pécuniaires » , — une composition, comme on disait en d'autres temps. « Je voulais que le clergé proposât d'acheter au gouvernement la loterie royale pour la supprimer. » Le clergé ne composa point; il continua de se montrer sous une autre figure que celle de protecteur de la morale. Talleyrand lui-même y gagna d'assister au sacre de Louis XVI ; il emporta de cette cérémonie le souvenir délicieux, mais très profane, de trois femmes charmantes qu'il y connut. Il concourut, dans le même esprit, à la messe de la Fédération, et il consomma son dessein de réforme ecclésiastique en sacrant deux évêques constitutionnels, qui sacrèrent les autres afin que « tout culte ne fût point proscrit » et que la France ne tombât point dans le près-

bytérianisme. Cette partie est écrite dans le ton d'une ironie piquante, mais elle est, comme les mœurs du temps, totalement dépourvue de sérieux.

Talleyrand nous raconte qu'il avait, dans la Révolution, pris « généralement » le parti « de se renfermer, autant que la prudence le permettrait, dans un rôle passif ») . La prudence le lui permit peu, de 1789 à 1792; elle l'engagea à l'oublier beaucoup après 1814. Il prêche cet oubli et le conseille; il le prêche d'exemple, et le pratique. Si l'on devait relever tout ce qu'il omet, il faudrait relater presque tous les actes de l'Assemblée constituante auxquels il a été si intimement mêlé (1). Il lui convient de ne rappeler ni la confiscation des biens du clergé, ni l'apologie des réformes de 1789, ni, à plus forte raison, celle du 10 août. Par contre, il isole et souligne le récit très frivole d'un coup d'État très ridicule qu'il suggéra, en juillet 1789, au comte d'Artois. Le conseil est d'un « frondeur » à peine sorti des lisières. Il n'a d'intérêt que pour avoir servi de passeport à Talleyrand auprès du prince, en 1814. Voilà un de ces innombrables traits qui trahissent sa pensée de derrière la tête.

Il diminue, de parti pris, les événements et les hommes

(1) « Malgré les services rendus, dit le chancelier Pasquff.r (t. II, p. 405), il apportait avec lui des souvenirs qui causaient aux princes la plus pénible impression. L'un des plus ardents novateurs de l'Assemblée constituante, l'un des premiers déserteurs de l'autel, le ministre du Directoire et de Napoléon, le confident ou l'artisan sous ces deux régimes de tous les actes hostiles aux droits de la maison de Bourbon, l'cvéque marié enfin... pouvait-il devenir le conseiller nécessaire et comme le tuteur indispensable? » En résumant ainsi ce qui manquait à Talleyrand pour devenir ce « tuteur indispensable », le chancelier Pasquier

a écrit la table des chapitres qui manquent dans les Mémoires et que

Tallryrand entendait faire disparaître de l'histoire, les considérant comme dépourvus « d'importance historique ».

de la Révolution. « Inconnus la veille, dit-il, ces hommes sont condamnés à rentrer dans l'obscurité dès que leur rôle est fini. J'avoue que c'est sans aucune peine que je verrais se perdre les détails de cette grande calamité; ils n'ont aucune importance historique. Quelles leçons les hommes auraient-ils à tirer d'actes sans plan, sans but, produits spontanément par des passions effrénées? »

Le fait est que Talleyrand écrit ses Mémoires comme si ces événements ne signifiaient rien et comme si les détails en étaient à tout jamais perdus. Que dirait-il si, après un siècle écoulé, il voyait les passions de cette époque se réveiller dans l'histoire et dans la littérature aussi ardentes qu'elles l'étaient entre les contemporains? Que penserait-il de ces bibliothèques énormes que remplit la seule histoire révolutionnaire, de cette importance donnée aux moindres particularités du costume du moindre figurant, de ces commentaires infinis de paroles improvisées par le moindre rhéteur, de tant d'études profondes et de si gi-ands ouvrages consacrés à ces gens de rien et au néant de leurs pensées? Que ne pouvons-nous le voir lisant un chapitre de Michelet, de Louis Blanc ou de Taine? Il se vantait d'être demeuré impassible sous les apostrophes de Napoléon ; je doute qu'il le demeurât ici. Il se croirait en pleine apocalypse et pour un instant, au moins, il perdrait l'équilibre.

Je goûte peu, pour les mêmes motifs, les chapitres sur l'Empire. Les jugements y manquent d'étendue; l'enchaînement des faits y échappe. Ce n'est point que Talleyrand ne connût les faits, que la règle de critique lui manquât et que la méthode lui fit défaut. L'homme qui avait, en 1797, ramené l'étude de l'histoire « aux résultats que donnent certains faits généraux bien constants, bien d'accord et vus tout entiers » ; l'homme

qui, en 1792, avait discerné que la paix ne serait possible pour la France républicaine que dans les anciennes limites du royaume, que la conquête tuerait la liberté et que la propagande userait la Révolution, possédait toutes les lumières qu'il fallait pour suivre, dans toutes ses phases à travers l'épopée de la République et de l'Empire, la longue et calamiteuse aberration de l'histoire de Fiance, qui conduisit la République à la dictature militaire, la dictature militaire à la monarchie universelle et la monarchie universelle à la catastrophe de Moscou. Loin de chercher à mettre en évidence les « faits permanents » , Talleyrand s'applique à les dissimuler. Il absorbe son lecteur dans les incidents. Il le déroute en ne s'arrêtant qu'aux moyens ; il dérobe les fins que poursuivait Napoléon, ou plutôt les fins que la force des choses et la fatalité de son génie obligeaient l'empereur à poursuivre. Les considérations sur la paix continentale sont banales et superficielles. Il n'y a d'intérêt que dans les épisodes. Celui d'Erfurt est raconté avec un art consommé; mais quelque agrément que l'on trouve à lire ces chapitres, quelque profit que l'historien en puisse tirer, rien n'en peut être retenu sans un sérieux contrôle, et tout Fart d'atténuation de l'écrivain diplomate n'en efface pas la note de fourberie et de trahison (l). On voit, de côté et au second plan, dans les Mémoires, on voit de plus près, dans les lettres publiées par M. Bertrand, Talleyrand, de 1800 à 1808, suivant le maître qui a enchanté la France, qui l'a fasciné lui-même, puis effrayé, le suivant perie clando, mais enfin le

(1) Mémoires, t. IV, p. 424, 450. Cf. Albert Vandal, Napoléon et Alexandre /", t. I, p. 401, 42"), 438, 49'h496, Paris, Pion, 1891 ; t. II, p. 14, 45-16, Paris, 1893. — Voir les études suivantes, p. 141 et suiv., 179-181.

suivant, s'efforçant de l'arrêter d'un mot, de le retenir d'un conseil, multipliant les notes et les mémoires, et toujours débordé par la victoire. C'est un architecte subtil qui s'épuise à dresser de merveilleux échafaudages pour soutenir un colosse établi sur le sable contre toutes les lois de la pesanteur. La grande chimère des utopistes du passé, un Napoléon s'arrêtant en sa toutepuissance, se modérant lui-même, gagnant par sa sagesse une Europe résignée à sa suprématie, cette chimère paraît avoir traversé les rêves de Talleyrand, vers 1805, avant Austerlitz. Les écrivains qui s'amusent à recommencer les batailles, dans leur cabinet, à retourner les négociations et à recréer les hommes en disposent à leur aise. Talleyrand avait affaire au vrai Napoléon, à la vraie Europe et aux réalités de l'histoire. Tout son bon sens ne pouvait accomplir l'impossible : supprimer l'Angleterre, ramener les nations de l'Europe à l'état, pour ainsi dire amorphe, où elles étaient au moyen âge, anéantir les traditions des Etats et transformer ce prodigieux Corse, exalté par toutes les magnificences des guerres de la Révolution, en une sorte de Franc majestueux et apaisé, grandiose et raisonnable, faire en un mot de ce second Alexandre un second Charlemagne. C'était beaucoup de discerner l'avenir; il eût fallu plus que du génie et plus que du caractère pour le conjurer. Talleyrand employa tout son art à préparer le grand détour qu'il prévoyait dans l'histoire de l'Europe. Il se tint de sangfroid et en équilibre; et après l'avoir jugé avec toute la sévérité possible, il faut lui accorder cette justice, que si la France ne sombra point, personne ne contribua plus efficacement que lui, en 1814, à Paris et à Vienne, à la diriger dans la passe et à la tirer du naufrage.

Il ne s'élève réellement, dans ses Mémoires, comme

dans sa vie, qu'avec la Restauration; mais alors, et tout d'un coup, il s'élève très haut. Les événements le portent. Il n'avait aucun intérêt à diminuer sou rôle dans cette période : rendons-lui cet hommage qu'il ne l'exagère point. Il ne se vante pas. Il dit la vérité. Il a conscience de sa tâche. J'ai étudié, lors de la publication de la correspondance de Vienne, par M. Pallain, cette admirable et unique époque de notre histoire diplomatique (1). J'ai la satisfaction de constater que les motifs que, d'après les textes, j'attribuais à la conduite de Talleyrand étaient bien ceux qui le guidaient. Il eut réellement les intentions des choses qu'il fit, et c'est un rare plaisir que de l'entendre raconter lui-même comment, selon l'expression de son précepteur Gondi, il déploya alors, à un si haut degré, ■ le génie propre à se faire honneur de la nécessité, qui est une des qualités les plus nécessaires à un ministre » .

La mission de Londres, 1830-183 i, occupe beaucoup de place dans les Mémoires. C'est le précis d'une négociation, tel qu'on en composait autrefois aux affaires étrangères et comme Talleyrand eu avait fait ou fait faire plus d'un au temps du Directoire et du Consulat. On y découvre quelques aperçus intéressants sur les dessous de la politique, sur le caractère et sur la cour du roi Louis-Philippe; les lettres à madame Adélaïde sont bien de la même main que les lettres à Louis XVIII en 1814 et 1815; mais l'ouvrage montre trop sa trame de chancellerie, et si M. de Bacourt a collaboré efficacement à quelque partie des Mémoires, ce doit être à celle-là. Les mots qui portent, les raccourcis significatifs, les coupures magistrales y deviennent rares. Les

(1) Essais d'histoire et de critique, p. 53 et suîy., Paris, Pion, 1883. Talleyrand au Congrès de Vienne.

dépêches officielles encombrent le récit, et la publication de M. Pallain a montré que la plupart de ces dépècbes n'avaient qu'un intérêt, celui d'être inédites.

L'ouvrage contient cinq portraits de Talleyrand : dans sa jeunesse d'après Isabey, sous l'Empire d'après Prudhon et Gérard, au temps de la mission à Londres, dans la dernière année, d'après Ary Scheffer. Le premier, celui d'Isahey, est tiré du cabinet de M. de Réinusat : c'est une merveille. Il ne peut remonter plus haut que 1786, ni être postérieur à 1790. Quel Talleyrand exquis et inattendu à qui ne connaît que le Talleyrand de la fin : les rides de Voltaire, autour des yeux de Frédéric, et la grimace de tous les deux! Ici c'est l'ami de Lauzun, le roué, rien du politique. Il semble extraordinairement jeune et se présente île profil, ce qui corrige la largeur exagérée de la bouche. Les lèvres sont. droites, sans chute ni fatigue, entr'ouvertes, comme en goût, et très sensuelles. Le nez marque autant de curiosité que de flair; l'œil est libertin. C'est une sorte de Gondi plus imprégné de Laclos que de Saint-Évremont, et qui s'est appelé Chérubin, quand il était au séminaire. J'ai beau considérer cette image, je n'y discerne point l'homme las et revenu de toutes choses, le chancelier de Salomon, YEcciésiaste diplomatique que Talleyrand a été ou a affecté d'être plus tard. II semble alors tout à la vie.

Pourtant, dans une lettre admirable, madame de Staël lui écrivait, en 1800 (1) : « Il y a des moments où, malgré mon profond dégoût de la vie, je suis encore

(1) De Geuève, 28 février 1809. British Muséum. Publiée dans la Revue rétrospective, juin 1834; par Laily Blenneriiaset, Frau von Staël, t. III. p. 271, Berlin, 1889; par M. I'allain, Mission à Londres, p. xxx.

assez aimable : alors je pense que j'ai appris cette langue de vous. Mais avec qui la parler? Adieu, êtes-vous heureux? Avec un esprit si supérieur, n'allez-vous pas quelquefois au fond de tout, c'est-à-dire jusqu'à la peine? » Dans ses Mémoires sur le même temps, madame de Rémusat montre Talleyrand « blasé sur tout » et jeté dans les affaires par un incurable ennui. C'est bien ainsi qu'il apparaît dans le dernier portrait, celui d'Ary Scheffer, qui fait partie de la galerie de M. le duc d'Aumale : la bouche s'est élargie, elle tombe aux coins et se plisse ;. les joues se creusent et s'affaissent; les yeux, encore grands ouverts sur le monde, semblent y chercher vainement la lumière et se perdre avec mélancolie dans le crépuscule. Fatigue ou satiété, il y a un abîme entre cette image et celle d'Isabey, mais si je vois dans l'une l'appétit du monde et si j'en vois le regret dans l'autre, ]<• n'en vois point le dégoût. Talleyrand était de ceux qui ne se dégoûtent que de mourir. Il resta très longtemps avide de bonheur, et jaloux encore quand il ne pouvait plus être avide.

Les personnes — s'il en est encore — qui s'étaient plu, à la suite de M. Tbiers, et sur la légende propagée par les faiseurs eux-mêmes, jaloux de se glorifier de leur collaboration, à contester à Talleyrand l'art d'écrire et la propriété de ses meilleurs ouvrages, ne peuvent se refuser aux preuves qui se dégagent de toutes les pages des Mémoires et des correspondances publiées par MM. Pal-

lain et Bertrand (1 ). Il s'y accuse une marque personnelle qui emporte l'évidence. Je me refuse plus que jamais à reconnaître que Talleyrand ait été, comme le veut la légende, le prête-nom politique de quelques Desrenaudes ou le pseudonyme diplomatique de La Besnardière, de Bacourt, de l'ami et du fils de Vami de d'Antraigues. Quelque adroit que fût Desrenaudes, quelque bon publiciste que fût La Besnardière et quelque bon humaniste que se piquât d'être le fils de l'ami de d'Antraigues, je persiste à croire, en comparant leurs ouvrages à ceux «lu prince, qu'ils ont emprunté l'esprit de Talleyrand plus souvent que Talleyrand n'a emprunté leur style.

Ce style est bien l'homme même chez Talleyrand ; ce n'est point le style d'un autre homme, surtout d'un commis. Il a l'aisance parfaite, celle qui ne trahit point l'exercice ; il a la clarté limpide des vues prises de haut ; il est homme du monde : il laisse deviner beaucoup de connaissances et n'en étale aucune ; il est dépourvu de toute prétention littéraire, même de la plus subtile de toutes, l'affectation de négligence seigneuriale. Talleyrand possède toutes ces qualités, de race, naturellement. Mais il les découvre par degrés et on en suit le progrès. La pensée est souvent flottante et la forme indécise dans les lettres de Londres, même dans le premier jet des considérations sur les États-Unis, la lettre à lord Lansdowne ; mais comme cette pensée se précise et se clarifie dans les considérations lues à l'Institut, en 1797 ! Le tableau de la Pologne, en 1814, est le chef-d'œuvre du genre : le style y devient littéraire, sans cesser d'être politique. C'est du Montesquieu en action.

(1) Essm's d'histoire et (fa critique, p. 58-59. — Voir *nr cette question rintroduetion aux Lettres iué'lites de M. Pierre Reriîiam), p.vm-xxxii. — Pour les faiseurs, amis de d'Autrai{jues, voir ci-après, p. 113 et suiv.

TALLEYRAND ET SES MEMOIRES. lOl

Talleyrand avait ses idées sur le style. Il goûtait peu Butfon. En cela, il avait grandement tort. Il doit certainement à quelque réminiscence des Vues de la nature sa page la plus colorée, la seule page colorée peut-être qu'il ait écrite, sa description des forêts vierges. Son véritable maître de rhétorique, c'est Voltaire. Il ajoute, de son cru, je ne sais quoi de mondain et d'exquis qu'il tenait de sa mère. Il ne la connut que tard. Il admirait beaucoup son langage. « Elle ne parlait que par nuances. Il m'est resté d'elle un grand éloignement pour les personnes qui, afin de parler avec plus d'exactitude, n'emploient que des termes techniques. Je ne crois ni à l'esprit, ni à la science des gens qui ne connaissent pas les équivalents et qui définissent toujours. » Ces équivalents, Talleyrand y raffine, et sur l'article le plus délicat de tous, il est incomparable. Je n'en citerai qu'un exemple, qui est d'une rare finesse de nuances. Il s'agit de la défection de Murât : « La Reine se chargea d'écrire à M. de Metternich, sur lequel elle croyait avoir conservé de l'influence et dont elle avait éprouvé la discrétion. »

Les dialogues sont vivants (1). Les portraits, Narbonne, Sieyès, Galonné, sont dans la meilleure note du genre. On s'étonne que parmi tant d'illustres contemporains volontairement oubliés, Talleyrand ait compris madame de Staël. Elle avait été parfaite pour lui. Elle était morte quand il écrivait : il aurait pu montrer, en parlant d'elle, qu'il avait du cœur. Mais, encore un coup, Talleyrand n'écrivait pas pour dire la vérité. C'est la seule explication de son ingratitude. Les Considérations

(1) Comparer les passages dialogues dans le récit de l'entrevue d'Erfurt, dans les lettres de Vieuae à Louis XVIII et dans les lettres de Londres à madame Adélaïde : c'est la même touche, le même tour de main, qui viennent de Voltaire.

avaient paru ou paraissaient quand il rédigeait ses Mémoires. Il n'était point politique de vanter madame de Staël aux lieux où Talleyrand désirait être lu. Il eût été plus impolitique encore de provoquer devant le public une comparaison entre les deux ouvrages. Elle s'impose cependant, et les Mémoires en sont écrasés.

Le morceau sur Choiseul, qui clôt la série des souvenirs, aurait dû, par son caractère et par la date des événements dont il traite, être placé dans le tome I", dans le voisinage du morceau sur le duc d'Orléans. Aucun des fragments laissés par Talleyrand ne trahit mieux que celui-là l'esprit de politique exclusivement personnelle et les procédés, tout de circonstance, qu'il apporta à la rédaction de sis notes. Le manuscrit original, s'il existe encore, serait curieux à examiner. Le morceau, tel qu'il est publié, porte à toutes ses lignes le cachet, entre toutes ses pages le coup de ciseau ou le coup de canif du prince. Qui d'ailleurs aurait eu intérêt à altérer ce morceau, et pourquoi? Ménageries personnes? Il déchire, fait plaie et empoisonne à chaque trait de plume. Y imprimer de la suite et y corriger les inadvertances? Les lacunes sont manifestes, les inadvertances nombreuses et faciles à corriger pour un secrétaire le moins du monde informé des choses. Les auteurs d'apocryphes cherchent toujours la vraisemblance et abusent de la couleur locale. Talleyrand seul pouvait en user si librement avec sa propre mémoire.

On peut donc le prendre ici sur le vif dans son travail d'arrangement. Le morceau est daté et situé, si l'on peut dire : Commencé à Bourbon-l' Archambaull en 1811, et fini à Chàteauneuf, près Saint-Germain, chez madame la duchesse de Courtaude, en 1816. Cinq ans pour soixante-seize pages d'impression, et en large justification seigneuriale! Nous voilà loin des propos rapportés par Vitrolles [Mémoires, t. III, p. 444) : « J'ai écrit deux volumes des Mémoires de M. le duc de Choiseul; j'ai fait ensuite un volume sur le duc d'Orléans... » Il ne faut pas prendre à la lettre les expressions de Vitrolles; les « volumes » de Talleyrand étaient vraisemblablement de ces grands cahiers de papier ministre copiés à mi-marge, d'un seul côté, de la majestueuse écriture des chancelleries. Quoi qu'il en soit, cinq ans et soixante-seize pa;;es, que de prises et de reprises, de coupes et de recoupes, de ratures, de décousu et de recousu, ces chiffres bissent supposer!

Nous savons très précisément ce que Talleyrand s'est proposé : « Une vie bien faite de M. de Colbert ou de M. de Louvois, écrit-il dans son fragment sur le du< d'Orléans (t. I, p. 146), donnerait une idée juste du caractère qu'avait le gouvernement de ce grand roi (Louis XIV). Un ouvrage de ce genre sur le ministère du duc deGhoiseul ferait connaître l'esprit qui dominait à la cour et dans l'administration sous le règne de Louis XV. » Et dans le tome V : « Ce que j'écris ici est plutôt l'esquisse d'une époque prise dans son ensemble qu'un tableau historique de faits. » Cependant, les faits politiques principaux y doivent trouver leur place : Talleyrand montrera « l'usage que M. de Ghoiseul fit de son pouvoir et la situation dans laquelle il plaça la France vis-à-vis des • de l'Europe » . Il recherchera les actes « du minis-

tère de M. de Ghoiseul que l'histoire a recueillis w . Ces actes principaux et essentiels, il les avait posés et signalés d'avance dans une phrase célèhre, devenue presque classique, d'un de ses Mémoires lus à l'Institut, celui du 25 messidor an V (10 juillet 1797) :

« M. le duc de Ghoiseul, un des hommes de notre siècle qui a eu le plus d'avenir dans l'esprit, qui déjà, en 1769, prévoyait la séparation de l'Amérique de l'Angleterre et craignait le partage de la Pologne, cherchait, dès cette époque, à préparer par des négociations la cession de l'Egypte à la France, pour se trouver prêt à remplacer par les mêmes productions et par un commerce plus étendu les colonies américaines le jour où elles nous échapperaient. »

Voilà, semhle-t-il, le programme d'une belle étude historique sur Choiseul, sa politique et son époque « prise dans son ensemble » . On la cherche vainement dans le tome V des Mémoires, et, loin de développer cette large esquisse, tout parait, au contraire, fait pour amener et motiver ce jugement rétréci : « Ainsi finit ce ministère, qu'on peut appeler un règne de onze ans, qui a laissé quelques noms propres et très peu de faits pour l'histoire. » C'est en effet de la sorte que le « règne de onze ans » est déshabillé de sou costume brillant, dépouillé de son fard et de ses postiches. La suppression des jésuites est ramenée à une vengeance puérile de vanité : les mauvaises notes conservées sur Choiseul par ses anciens maîtres. « C'était une question d'État, il en fit une question d'intrigue. » Nul rapport n'apparaît entre cette affaire et celle d'Avignon : cette diplomatie, très romaine et très subtile, échappe à l'ancien évêque d'Autun : u L'occupation du comtat d'Avignon, opération sans utilité et sans gloire. Une fantaisie porta à s'en emparer

la peur du diable le fit rendre. » Talleyrand est plus indulgent à la conquête de la Corse : a II y a des chances pour que cette possession nous soit utile dans l'avenir. » Il juge le traité de 1756 et le système autrichien comme tout le monde les jugeait en son temps. Ajoutons le Pacte de famille, le seul succès de Ghoiseul, le seul acte qui lui « donne une sorte de place dans l'histoire » , et ce sera tout. Quelle banqueroute depuis l'anV!

Tout cet avenir que Ghoiseul avait alors dans l'esprit s'est évanoui. Quand, par hasard, Ghoiseul a regardé devant lui, c'a été de travers et du côté où il ne fallait point : le regard d'aigle est devenu un regard louche. En l'an V, il « craignait le partage de la Pologne » ; en 1811-1816, il a dédaigne, par hauteur et morgue de petit-maître, de considérer les choses du Nord, et en particulier celles de la Russie.

Talleyrand laisse tomber ici ce qu'il avait relevé en 1797; ce qu'il savait parfaitement, ce qu'il aurait pu apprendre, de reste, par la seule correspondance de Voltaire, ce que les papiers de Favier et du comte de Broglie, les publications du comte de Ségur et celles de Soulavie avaient fait passer du petit cercle des initiés — dont était Talleyrand — à tout le grand public : les efforts incohérents et intermittents, je le reconnais bien vite, mais ardents et multipliés de Ghoiseul pour soutenir les confédérés polonais et animer le Turc à la guerre, enfin toute cette activité brouillonne qui le faisait qualifier par la grande Catherine de u souffleur de Moustapha » .

Le principal objet de Ghoiseul, c'était de neutraliser le continent, sinon de le coaliser en vue de prendre une revanche de la guerre de Sept ans et de recommencer

contre l'Angleterre « la véritable guerre » . C'est ici que parait la plus étrange des omissions de Talleyrand; cette belle politique à longue portée de la guerre d'Amérique, si justement louée en l'an V, a disparu entièrement dans le manuscrit de 1811-1816. Rien de plus certain cependant que les dessoins de Choiseul, que Talleyrand avait connus : a L'Angleterre est l'ennemie déclarée de votre puissance et de votre État, disait Cboiseul au roi en 1765... Il n'y a que la révolution d'Amérique, qui arrivera mais que nous ne verrons probablement pas, qui remettra l'Angleterre dans l'état de faiblesse où elle ne sera plus à craindre en Europe (1). »

Les vues de Choiseul sur l'Egypte se sont évanouies comme ses vues sur l'Amérique. 11 n'en reste rien. On en cherche la raison; elle est facile à trouver, c'est le calcul sublil qui a dirigé toute la rédaction des Mémoires, qui y explique tant d'omissions autrement inexplicables et tant de transformations et déformations, autrement invraisemblables, d'hommes et de choses. « Le grand art de M. de Talleyrand, rapporte Vitrolles, tenait à ce qu'il ne s'endormait jamais sur sa fortune. Le travail de ses intérêts ne lui paraissait jamais fini. En suivant chaque jour ses pensées, ses paroles, il n'y en avait pas une qui ne fût dictée par quelque intention

(1) Choiseul était parfaitement informé des troubles des colonies anglaises; il en surveillait le développement. RI Cornélis de Witl daut s'mi excellente étude sur Jcffersnii, M. Doniol dans sa grande histoire de l'indépendance des Etais-Unis, ont publie tous les textes impor'ants. M. Daubigny (Choiseul et la Franc d outre-mer, Paris, Hachette, 1802), dans un travail très louable composé sur les pièces originales, un peu trop indulgent pour Choiseul, mais d'un bon jugement général, a repris les négociaiions et les projets de cette période. On voit bien <|ue Choiseul ne s'est pas borné à prévoir la guerre d'Amérique; il l'a préparée par la réforme de la marine, il a essayé de la faciliter en prenant position aux colonies, à la Guyane en particulier.

personnelle. C'étaient des semences jetées au vent dont une peut tomber sur un sol propice à la faire lever. » Cherchons donc les motifs qu'avait Talleyrand à parler ou à se taire sur les affaires du temps de Choiseul, lorsqu'il donna à cette partie de ses Mémoires le dernier coup de ciseau et acheva sur ces chapitres a le travail de ses intérêts » .

Les idées sur l'Egypte, qu'il insinuait en l'an V en •'appuyant de la renommée de Choiseul, il entend s'en réserver la gloire; c'est à peine s'il en laisse quelque vestige à Bonaparte : il a écrit pour cet effet tout un loug morceau dans la première partie de ses Mémoires (t. 1er, p. 72 à 79, 260), et cette partie a été composée précisément en cette année 1816 où a été achevé le fragment sur Choiseul. Quant à l'affaire d'Amérique, l'explication est encore plus simple. Talleyrand était, sous la Restauration, le protagoniste de l'alliance anglaise. 11 jugeait inopportun de rappeler les efforts, d'ailleurs stériles, d'un homme qui avait écrit et transformé en programme politique cette phrase compromettante : u L'Angleterre est l'ennemie déclarée de votre puissance et de votre État, elle le sera toujours. » Il valait mieux que Choiseul n'eût point de politique que d'avoir eu cette politique-là. L'avenir que Choiseul avait eu dans l'esprit en l'an V servait, à cette époque-là, l'avenir de Talleyrand : Talleyrand faisait sa cour à Bonaparte avec les desseins de Choiseul sur l'Egypte.

Ghoiseul nuisait, en 1816, à l'avenir de Talleyrand, qui cherchait à regagner la faveur de Louis XVIII, et flattait le goût de ce prince pour l'Angleterre.

C'est aussi l'objet des digressions sur les alliances. Talleyrand aborde, abandonne, reprend, comme en causant, ce sujet qui est un de ceux où il excellait. Le morceau sur Ghoiseul contient ainsi quelques pages qui font hors-d'œuvre, mais qui comptent parmi les plus remarquables qu'ait composées Talleyrand.

Il faut retenir ces lignes, qui dessinent toute la vraie et grande poli tique française depuis les traités d'Utrecht : « Il n'y a personne qui ne doive regarder comme la plus belle œuvre de la politique une alliance combinée avec lenteur et sagesse entre des puissances de premier ordre, dans la vue généreuse de fixer un état de paix permanent en empêchant partout la guerre, et dont le but unique serait de forcer, par une médiation juste et imposante, au repos, à la modération et à un libre et facile échange des productions des différents pays, tout pouvoir inquiet, ambitieux et prohibitif qui voudrait troubler l'équilibre général. »

Il faut isoler aussi les considérations sur l'alliance autrichienne. Elles découvrent des vues étendues, aussi intéressantes que celles qu'avait eues Talleyrand lorsqu'en 1797 il annonçait comme une conséquence de l'unité de l'Italie l'alliance de l'Italie unifiée avec l'Autriche contre la France (1) ; que celle qu'il avait eue en 1814 lorsqu'il

(I) « L'intérêt de la République est surtout de rendre nuls tous les efforts qui pourraieut teudre à réunir toutes les républiques italiques

eu une seule Cette République deviendrait trop puissante pour que

la France n'eût pas à redouter qu'elle oubliât bientôt le bienfait de sa création et qu'elle voulût rivaliser avec la République mère. Il y a longtemps qu'on a ditquela reconnaissance n'est pas la vertu des peuples »

• Fière de sa force », l'Italie émancipée ■ voudra s'affranchir de notre

montrait la Prusse et la Russie s'unissant pour faire prévaloir leurs desseins, l'une sur l'Allemagne, l'autre sur l'Orient. Considérant une alliance entre la France et la Russie, telle que Napoléon l'avait tentée à Tilsitt, ou telle que Chateaubriand et Polignac s'étaient efforcés de la réaliser en 1823 et en 1829, il écrit : « Si la France recherchait une autre fois cette alliance, l'effet inévitable et immédiat qu'elle aurait serait de produire un rapproment intime entre l'Autriche et la Prusse... Quelque peu de sûreté que présente l'alliance de la Prusse, l'Autriche, n'ayant plus à choisir, serait bien dans la nécessité de s'en contenter. » En cas de succès des Russes et des Français alliés, la victoire les diviserait aussitôt, par l'impossibilité où ils seraient de concilier leurs intérêts et leurs prétentions : « Un rapprochement aux dépens de la France ne manquerait pas de s'opérer entre les trois puissances du Nord, et on verrait une répétition des événements de 1813 et 1814, et probablement avec des conséquences plus fâcheuses. »

Ceux qui s'étonneraient de l'audacieuse désinvolture de Talleyrand envers l'histoire ne savent pas, ce qu'il savait à merveille, jusqu'à quel point l'on peut compter

influence. L'Autriche aura peut-être alors le bon esprit d'offrir son alliance à cette République d'Italie sous le prétexte de la protéger contre notre ambition, mais, en effet, pour nous punir de Vavoir fondée et pour se ménager 1rs moyens de rasservir ou du moins de l'influencer à son tour. » Rapport au Directoire, août 1797. Pallain, Ministère de Talleyrand sous le Directoire, p. 141, note 2.

sur l'ignorance, la faculté d'oubli, de distraction et de curiosité des gens du monde, pourvu qu'on les occupe et qu'on les divertisse. Les belles considérations de politique étaient pour occuper ces gens-là ; les anecdotes qui forment le fond du morceau étaient pour les divertir. Le divertissement est poussé jusqu'au scandale. La mort de madame de Pompadour, l'avènement de madame Du Barry sont délicieusement contés; la grâce du langage, très nuancée de mépris, forme un ragoût très délicat à la crudité des faits et jette un voile très libertin sur la nudité des gens.

Ce morceau, qui termine les Mémoires, en définit le caractère. Il faut se dépouiller décidément de ce double préjugé que les Souvenirs du prince de Bénévent sont la confession d'une âme agitée, le testament d'un grand acteur de la vie, la revanche posthume d'un désabusé ou d'un méconnu, comme les Mémoires d'outre-tombe, ceux de Saint-Simon ou ceux de Betz. Ce n'est non plus ni la déposition d'un grand témoin comme Philippe de Ségur ou le duc Victor de Broglie, ni le dossier magistral dressé pour les historiens par Guizot. « Chacun n'écrit que ce qui le sert », disait Sainte-Beuve (1). Talleyrand n'écrivait point, comme Stendhal, pour les critiques de 1860 et les psychologues de 1880; c'étaient des gens dont il se souciait peu et que, s'il eût daigné les connaître, il n'eût guère considérés.

Les historiens de profession, investigateurs d'archives, compilateurs de documents, collationneurs de textes, vérificateurs de dates, sentaient toujours, pour lui, leur cuistre d'antichambre. Il en pensait comme son patron Gondi : « La plupart des hommes du commun qui rai-

(1) Nouveaux Lundis, t. X, p. 269, article : Saiut-Simon.

sonnent sur les actions de ceux qui sont dans les grands a sont au moins des dupes présomptueuses. » Ils jugent du dehors, et à travers les vitres, des choses que ne peuvent connaître que ceux « qui les ont vues du dedans », et ils moulent le ressort de l'histoire a sur leurs cadrans de collège » .

L'histoire faite par les historiens de profession n'est point la véritable histoire, aux yeux de Talleyrand. L'histoire dont il s'inquiète et dont il prétend relever est, comme les grands postes, le privilège des gens de qualité. Ceux qui sont hommes d'État et veulent pénétrer les négociations ne les trouvent que dans les seules dépêches : pour ces lecteurs-là, Talleyrand a réuni les pièces qui forment les deux tiers de ses Mémoires. Le reste, l'esprit de la société et de la cour, le fin des choses, le secret des hommes, le dessous des affaires, ne s'apprend que dans le monde, sans travail, presque sans attention, en écoulant causer les hommes qui ont vu, ou en feuilletant les recueils de souvenirs que ces hommes ont laissés. Talleyrand n'a écrit ses souvenirs que pour ce public particulier : o la société. » Réduire, en vue de cette société, les hommes et les choses à l'importance qu'il entend leur attribuer, supprimer ce qu'il veut qu'on oublie, souligner ce qu'il désire qu'on se rappelle, affirmer avec impudence ce qu'il prétend faire croire, taire effrontément ce qu'il prétend faire oublier (1), ramener les grands personnages à la mesure des acteurs de salon et les grands événements aux dimensions d'une scène de château, flatter la méchanceté par ses médi-

(1) « M. de Tallevrand a entrepris une petite tâche où il échouera : c'est de persuader que tous les Mémoires où Fou parle de lui et qu'il n'a pas écrits sont ■pocryphe*. » Le comte Mole au b«rou de Raraute. Souvenir! au baiomlt Butante, t. I 11, p. 213, Paris, Lévj, 1893.

sances, la curiosité par ses anecdotes, la vanité par ses dénigrements; faire admirer son talent de dire, d'insinuer, de se taire; rappeler en passant, par des digressions adroites, que le causeur est doublé d'un politique supérieur et découvrir, par instants, de vastes horizons politiques derrière un paravent de boudoir, voilà son objet et son art. Il y a excellé dans le morceau sur Erfurt; on peut dire qu'il y raffine dans le morceau sur Gboiseul : chef-d'œuvre d'atrocité mondaine, avec des échappées de vues profondes d'homme d'État.

A Vienne, en 1814, dans la fameuse conférence préliminaire du 30 septembre, on discutait sur le Congrès et sur les États qui y devaient être représentés. « Une conversation, écrit Talleyrand, s'ensuivit dans laquelle, à l'occasion de celui qui règneàNaples [Murât] , M. de Labrador s'est exprimé sans ménagement. Pour moi, je m'étais contenté de dire : « De quel roi de Naples « parle-t-on? Nous ne connaissons point l'homme dont « il est question. » Talleyrand parlait ainsi devant des hommes qui l'avaient tous vu vicaire diplomatique et grand chambellan de Napoléon. Jamais on n'a poussé plus loin le dégagé dans l'impertinence, et voilà, si j'ai bien su lire, le véritable esprit, le dernier mot et la clef de ses Mémoires,

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