LE VIEUX CHEVAL ABANDONNÉ
tre une sonnette (campanello) à la porte du tribunal. Un vieux cheval, abandonné de son maître, vint (venne a) se gratter contre le mur où pendait le cordon de la sonnette, et la fit sonner. Un garde va ouvrir, et revient en disant: " Monseigneur , ce n'est que le cheval de Capèce." L'assemblée se mit à rire aux éclats (scoppiô dalle risa). w Pourquoi riez-vous, messieurs? dit le Duc: ignorez-vous donc que la Providence étend sa justice jusque (perfino) sur les animaux? Qu'on appelle Gapèce. " C'était un vieux guerrier, mais un homme d'une avarice sordide, lequel, sous prétexte qu'il n'avait pas le moyen (i mezzi) de nourrir (mantenere) son cheval, le laissait paître (pascere) en liberté. — " Ah I mon prince, pardonnez-moi, dit-il; ce cheval, il est vrai, a été un fier animal dans son temps: il a même (anzi) fait vingt campagnes avec moi; mais aujourd'hui il est vieux, borgne (monocolo) et hors (fuori) de service Je ne puis donc le nourrir à pure perte
(senza discapito). — Comment, dit le Prince indigné, mon père a su récompenser tous vos services, et vous, vous ne savez pas reconnaître la part que ce pauvre animal a prise aux vôtres! Allez de ce pas lui donner une place (posto) dans vos écuries, sinon je vous considère comme un ingrat, et vous retire mes bonnes (privo del mio) grâces (favorc). n
(Un' awentura di Carluccio.)
Fragment de lettre.
. ... « Je vais maintenant te raconter (ti raccontero adesso) un petit trait de Carluccio, non pas seulement (già) parce que c'est une bonne action, mais surtout parce qu'il ne s'en est pas vanté. Au reste , je te préviens que c'est un secret qui ne doit pas transpirer (trapekire).
» Tu sais que quand je suis à la campagne, j'accorde à Carluccio deux heures de récréation le matin, et deux heures le soir. Le matin je ne puis pas toujours l'accompagner; dans ce cas, je lui assigne un endroit (fisso un posto) , où il pourra se promener (passeggiare) , jouer (divertir si) et prendre ses ébats (sollazzarsi). Il n'y a pas de danger qu'il dépasse (oltrepassi) ces limites, car il sait qu'il perdrait la liberté que je lui accorde, et ne pourrait plus s'éloigner (allontanarsi) , sans ma permission, de l'étroite (angusto) enceinte (rccinto) de notre petit jardin. Yoici la latitude (lo spazio) que je lui donne: à droite, depuis (dalla) la maison jusqu'à la ferme (cascina): car, pendant (durante) ces deux heures, le fermier (fattore) est toujours dans les environs (nelle vicinanze) , occupé à garder (badare) les vaches ; à gauche (sinistra) , jusqu'à la maison de la vieille Margherila; en face, jusqu'au torrent. Dans cet endroit [luogo) le torrent n'est ni profond ni rapide; d'ailleurs (d'altronde) Carluccio a défense (proibizione) de le tra-
iS UNE AVENTURE DE CARLUCCIO.
verser, bien qu'il sache nager (nuotare). D'ici à un mois, quand la saison le permettra, il pourra s'y baigner, pourvu (purchë) qu'il respecte les ordres que je lui ai donnés.
» Avant-hier (ieri V aliro) donc, lorsque Garluccio fut sorti , Michel , en revenant de Florence , me rapporta un télescope, que je désirais depuis longtemps pour observer les beaux points de vue (vista) qu'offrent ici les Apennins, et pour ménager (procurare) à Carluccio la vue de ces étoiles dont son père lui enseigne les positions, les dislances, les mouvemens etc., dans le cours d'astronomie élémentaire qu'il lui donne. Afin de mettre aussitôt à l'épreuve la-bonté des lentilles, je dirigeai la lunette [canocchiale] vers le point où devait être Carluccio. Je distinguai un enfant penché sur le bord (riva) du torrent. De suite je reconnus que ce n'était point Carluccio, mais un enfant sale (sudicio) et presque nu, le fils d'une pauvre femme qui était venue demander l'aumône le jour même de grand matin. A force de regarder à droite et à gauche, j'aperçus (scorsi) aussi Carluccio: il était debout (dritio in piedé) , immobile sur la digue (arginc)) auprès d'un buisson (cespuglio) de joncs, et regardait du côté où j'avais aperçu (scorto) l'enfant.
» Tout-à-coup je vois Carluccio s'élancer dans le torrent; le petit enfant venait de tomber (era caduto allora) dans l'eau et courait risque de se noyer (affogarsï). Carluccio nage contre le courant, saisit (a (ferra) l'enfant, et parvient (gli ricscé) à le déposer sur la grève (ghiaia).
i J'allais crier (era sul punto di gridare) au secours: mais voyant l'enfant qui se tenait debout et commençait même à marcher, je compris (capii) que tout s'était fort bien passé (riuscito) , et qu'il n'avait nulle-
ment (mente affatto) souffert ; je restai donc en observation.
i Garluccio tordit alors les haillons (cenci) dont le pauvre enfant était à peu près couvert, l'essuya du mieux qu'il put avec son mouchoir (fazzoletto) qu'il avait laissé sur la grève dans son chapeau de paille, l'aida à remonter sur la digue, puis le congédia (licenzio) en lui faisant une petite semonce (ammonizione) , laquelle, autant que (per quanto) je pus (potei) en juger d'après ses gestes [mosse), devait se résumer (restringérsi) par ces mois : "A l'avenir prends bien garde (guardati bene) de tomber dans l'eau." Après cela, Carluccio se mit à courir çà et là au soleil afin de sécher ses habits, puis il revint au logis à l'heure habituelle (solita), et ne me souflïa (fiatà) pas mot de ce qui lui était arrivé (accaduto).
» Ce silence de Garluccio me fit plus de plaisir que la bonne action qu'il venait de (aveva innanzï) commettre. Ce n'est pas la crainte qui lui a fermé (chiusa) la bouche, car assurément nous ne l'aurions pas grondé (sgridato) pour s'être jeté à l'eau afin de sauver la vie à un petit enfant. Ce ne pouvait donc être que l'effet de la modestie. D'ailleurs je me rappelle (ricordo) que quelques jours auparavant il avait lu un trait de générosité d'un jeune homme, trait qui serait resté secret, si la personne qui avait reçu le bienfait ne l'avait (avesse) dévoilé au lit de mort. Carluccio a donc profité de la lecture, et suivi l'exemple du généreux jeune homme.
» Au reste, lu sauras qu'aujourd'hui même il est venu s'accuser d'avoir brisé l'un des carreaux (cristalli) de la fenêtre de la cuisine, en lançant (tirando) des pierres contre un poteau (palo) qu'il avait pris pour point de mire. Imagine-toi (Jigurati) si j'ai (sono) été indulgente non seulement en considération de cet aveu (confessione)
spontané, mais encore en souvenir (memoria) de Faction de l'autre jour. De sorte que pour cette fois je n'ai point voulu déduire le prix du carreau de l'argent destiné à ses menus-plaisirs, comme j'ai coutume de (sono solita) le faire chaque fois que par sa turbulence [irrequietezza) il lui arrive de briser (romperé) quelque chose ou de commettre (fare) quelque dégât (guasto, danno). »
(I musicanti di Brema.)
Un homme avait un âne qui le servait fidèlement depuis bien des [da molli) années. Mais à ta fin les forces de celui-ci s'épuisèrent (s' esaurirono) au point qu'il se trouva incapable de travailler. Son maître voulut alors lui diminuer sa pitance (porzione). L'âne qui s'aperçut [accorse] que le vent changeait, se sauva (scappô) et prit la route de Brème. — Là du moins je pourrai me faire musicien, pensa-t-il en lui (fra se] même. — Après avoir cheminé quelque temps, il rencontre un [s' incontra con un) chien couché (accuccialo) sur la route (strada) : le pauvre diable jappait (abbaiava) comme un lévrier harassé (stracco). — n Eh! qu'as-tu donc à gémir ainsi? " dit l'âne. — Hélas, répondit celui-ci, mon maître [padrone) a voulu me rouer de coups (bastonarmi) parce que je suis vieux et que je ne suis plus en état de chasser [far la caccia) ; alors je me suis échappd
(fuggito) : mais où gagner ma vie à présent [adesso) ? — Veux-tu que je t'en donne le moyen? Eh bien, viens avec moi à Brème; je vais me faire musicien; tu feras comme moi. " Le chien fut enchanté de la proposition , et les voilà partis de- compagnie. A peu de distance ils rencontrèrent un chat. Le chat, en les voyant, fit le gros dos [incurvo il dorso) et une mine à effrayer un mort. — "Est-ce que tu as avalé quelque chose de travers [H è andato qualche cosa attraverso délia gola)V lui demanda Fane. — Voulez-vous donc que je chante après ce qui m'est arrivé? Je commençais à me faire (divenirë) vieux, mes dents s'émoussaient [spunlavansi) ; j'aimais 0 mieux me blottir [rannicchiarmi) derrière le poêle (stafa) que de faire la chasse aux souris ; ma maîtresse a voulu me noyer [annegarmï). Ma foi (cospetto!), j'ai pris la fuite; mais je n'en suis pas plus avancé {non ho guadagnato per questo), car je ne sais vraiment où aller. — Viens avec nous à Brème : lu connais fort bien la musique nocturne ; tu pourras t'y faire musicien. " Le chat fut charmé (incantato) de la proposition, et se mit en roule (strada) avec eux. Bientôt les trois fugitifs traversèrent une basse-cour (aia) ; un coq (gallo) était sur le seuil de la porte, et chantait à tue-tête [a gola apertà) . — "Et pourquoi crier ainsi à perdre haleine {fiato)1 — C'est que notre chère maîtresse voudrait faire sécher le linge (asciugare i panni) qu'elle a lavé hier, et je lui prédis le beau temps. Mais comme demain dimanche elle a du monde à dîner [génie a pranzo) , elle est sans pitié pour moi, et vient de donner (ora ha dalo) ordre à la cuisinière de me couper (tagliarmi) le cou ce soir, afin de me mettre demain dans le pot-au-feu (pentola). Voilà pourquoi je crie à tout rompre. — Dis-moi, Crête-rouge, repartit l'âne, est-ce que lu n'aimerais pas mieux venir avec nous à
Brème? Partout tu trouveras un sort préférable à celui d'être mangé. Allons (andiamo), viens; nous ferons de la musique ensemble; ce sera tout-à-fait artistique. " Le coq se laissa séduire par cette offre brillante ; et voici nos quatre voyageurs en roule.
Mais pour arriver jusqu'à Brème il y avait plus d'une étape (tappa) ; on s'arrêta (si fermarono) donc le soir dans une forêt pour y passer la nuit. L'âne et le chien se réfugièrent sous un gros arbre, le chat monta (sali) sur les branches (frasché) , le coq se percha (si appollaio) sur la cîme pour y être plus en sûreté. Toutefois, avant de s'en- . dormir, il jeta en (da) bonne sentinelle un coup-d'œil (diede un' occhiata) autour de lui (a se) , et apercevant (scorgendo) dans le lointain une toute petite lueur, il cria à ses compagnons qu'ils étaient certainement à peu de dislance d'une habitation, car il voyait" de la lumière. "Eh bien, levons-nous, dit l'âne, et continuons notre route, car cette auberge-ci est pitoyable (detestabile) .
— Ma foi , ajouta le chien , je ne serais pas fâché (non mi dispiacerebbe) de trouver un ou deux os à ronger (rosicaré); il y aurait même un peu de viande (camé) autour, que cela ne gâterait rien à l'affaire. "
Les voilà donc se dirigeant vers le point d'où partait (venivà) la lumière; et à mesure qu'ils avançaient, la lumière augmentait, jusqu'à ce qu'enfin ils se trouvèrent devant une maison fort bien éclairée (illuminata). C'était un repaire (rifugio) de voleurs (ladri).
L'âne, qui était le plus grand (alto) de la troupe, avança la tête (fece capolino) jusqu'à la fenêtre pour voir ce qui se passait (si faceva) dans la maison. " Eh bien ! que vois-tu, vieux grison (canuto)1 lui demanda le coq.
— Je vois , répondit l'âne , une table parfaitement bien servie (apparecchiata) , et à i'entour, des voleurs qui se
donnent (si prendono) du bon temps. — Voilà qui est fait pour nous, repartit le coq. — Hélas! que ne sommes-nous (jperchè mai non siamo) invités, ajouta le grison."
Là-dessus on tint conseil sur ce qu'il y avait à faire pour chasser (mandar via) les voleurs. On finit par trouver un expédient. L'âne devait mettre ses pieds (zampe) de devant sur le rebord (risalto) de la fenêtre; le chien se placerait (metterebbe) sur le cou de l'âne, le chat grimperait (si arrampicherebbe) sur le dos (schiena) du chien, et le coq se percherait (appollajerebbe) sur la tête du chat. Quand tout fut prêt, à un signal donné, la musique commença : l'âne se met à braire (ragliare) , le chien à aboyer, le chat à miauler, et le coq à chanter de manière à rompre toutes les vitres; et en même temps tous quatre se précipitent dans la maison comme une avalanche (valanga).k ce bruit, les voleurs saisis d'eflroi (colpiti da spavento) gagnent le large (prendono il largo), et se sauvent (scappano) au fond de la forêt, bien convaincus qu'un spectre venait [aveva ora) d'envahir la maison. Alors nos quatre compagnons se mettent à table, et savourent les restes (avanzi) du festin , buvant et mangeant comme s'ils devaient ensuite jeûner pendant un mois.
Quand nos quatre joyeux convives eurent fini de souper (cenare), ils éteignirent (spensero) la lumière; puis chacun chercha une place pour dormir. L'âne se coucha (si corico) sur le fumier (letame) , le chien derrière la porte , le chat sur la cendre chaude du foyer (focolaré) , le coq se percha sur une traverse entre deux poutres du plafond (travi del soffdto); et comme ils étaient harassés de la route qu'ils avaient faite , ils ne tardèrent pas à s'endormir.
Vers minuit, lorsque les voleurs s'aperçurent (si accorsero) de loin qu'il n'y avait plus de lumière au logis
(in casa), et que tout était rentré dans Tordre et le repos, le chef (capo) dit à sa bande: "Vous n'auriez pas dû vous effrayer (spaventare) pour si peu de chose. " — Làdessus il envoya l'un des voleurs pour visiter la maison. Celui-ci partit , trouva tout parfaitement tranquille , alla dans la cuisine , et pour avoir de la lumière saisit une allumette (zolfino) ; mais prenant (credendo che) les yeux brillans et étincelans du chat pour (fossero) des charbons ardens, il s'en approcha pour y prendre du feu. Le chat qui n'entendait point raillerie (lo scherzo), s'élança sur lui et lui égratigna (sgraffiô) le visage. Le voleur tout effrayé voulut se sauver (fuggire) par la porte, mais le chien qui était blotti (rannicchiato) derrière, se jeta sur lui et le mordit à la jambe. Le pauvre diable se précipita dans la cour vers le fumier (letamajo), où l'âne lui lança une vigoureuse ruade (calcio). Le coq, que tout ce tapage (rumore, fracasso) avait réveillé et mis en alerte, poussa (gettà) du haut de sa traverse un kirikiki. Alors le voleur se sauva à toutes jambes (di tutta corsa) vers son chef, et lui dit: "J'ai trouvé la maison envahie par une affreuse sorcière (spaventcvole strega) qui m'a presque étranglé (strozzato) , et avec ses longues griffes m'a égratigné tout le visage. Devant la porte, un homme armé d'un coutelas, m'en a frappé (dato un picchio) à la jambe, et dans la cour un grand spectre noir m'a roué de coups de bâton, tandis que sur le toit le juge criait: amène-moi (portamî) le drôle (birbante). Ce qui fait que je me suis sauvé." — Depuis ce moment les voleurs n'osèrent plus s'aventurer dans la maison ; et nos quatre musiciens s'y trouvèrent si bien qu'ils ne voulaient plus déloger.
(I sei servitori.)
Il y avait une fois une reine puissante comme (quanta) une fée (fata). Cette reine avait pour fille (La figlia di.... era) la plus belle personne du monde. Toutefois elle ne pensait qu'au moyen d'attirer l'attention des hommes sur sa fille, et lorsqu'un prétendant venait la lui demander en mariage, elle avait l'habitude de répondre que celui qui voudrait l'épouser devait résoudre un problème ou se décider à mourir. Un grand nombre de prétendans, séduits par les charmes (atlraltive) de la princesse, tentaient, il est vrai, l'aventure; mais comme ils ne parvenaient point (non riusciva lord) à exécuter ce qui leur était prescrit, on les faisait agenouiller et on leur tranchait la tète sans miséricorde.
Toutefois il arriva que le fils d'un roi entendit parler de l'extrême beauté de cette jeune fille (giovinetta) . "Cher père, dit-il au roi, permettez que j'aille (vada) sur les lieux demander la main de la princesse. — Jamais, jamais, dit le roi; si tu y vas, tu es mort." Le jeune prince fut si désespéré de ce refus qu'il en tomba très dangereusement malade (si ammalà da mojire). Pendant sept années qu'il resta au lit, aucun médecin ne parvint à le soulager (dargli solltevo). Enfin quand le roi son père commença à craindre [temcre) qu'il ne fût désespéré (più speranza per lui), il lui dit, le cœur plein d'amertume: "Eh bien! va tenter la fortune, puisque
(giacchè) je n'ai que ce seul (altro) moyen de (per) te sauver. "
Lorsque le jeune prince entendit ces paroles, il se leva, se trouva guéri comme par enchantement, et se mit en route plein de joie et d'espérance.
Arrivé à l'entrée d'une forêt qu'il lui fallait (doveva) traverser, il aperçut (scorie) une masse énorme qui gisait (giaceva) à terre. Il s'approcha et reconnut que c'était le ventre d'un homme étendu à l'ombre. Celte panse ressemblait fort à une petite montagne.
Dès que cet homme, qui s'appelait Grosse-panse, aperçut le chevalier, il se dressa sur ses pieds (si alzo inpiedï), et lui dit: w Si vous avez besoin de quelqu'un, Monseigneur (Altezza), me voici tout prêt à vous servir. — Et que veux-tu que je fasse d'un serviteur aussi gros que toi? lui dit le prince. — Bah (Che) ! repartit Grosse-panse, ce n'est rien encore: quand je me gonfle et me déploie dans toute mon extension, je deviens trois mille fois plus gros. — S'il en est (sta) ainsi, (dit) le fils du roi, viens, je consens à te prendre à mon service. n A ces mots, Grosse-panse suivit le prince, et quand ils eurent marché tous deux (ambedué) quelque temps, ils rencontrèrent un homme couché (che giaceva) à terre, et qui, l'oreille collée (appoggiato) sur l'herbe, paraissait écouter avec attention.
"Que fais-tu donc là? lui dit le jeune chevalier. — Eh bien! j'écoute, répondit l'homme. — Et qu'est-ce que tu écoutes? — J'écoule tout ce que l'on fait en ce moment dans le monde, car j'ai l'oreille si fine que j'entends même (sento perfino) croître l'herbe. — En ce cas, poursuivit le prince, tu pourrais écouter ce que l'on dit à la cour de cette vieille reine qui a une fille si belle. — J'entends, reprit Fine-oreille après avoir écouté un
by
instant, le bruit de l'épée [spada) de la reine qui tranche la tête (décapita) d'un des prétendans de sa fille. — Suis-moi , dit le fils du roi , j'aurai sans doute besoin de tes services. "
Tous trois s'avancèrent dans la forêt, et aperçurent bientôt deux pieds munis d'une longue paire de jambes étendues à terre. Ils marchèrent, marchèrent longtemps sans trouver l'autre extrémité. A la fin ils arrivèrent (giunsero) au corps, et ensuite à la tête de l'individu. ,
"Eh mon dieu! qu'est-ce que c'est que (che cosa è) cette espèce de longue perche (pertica)! dit le jeune prince. — Bah [Che)\ ce n'est rien encore, reprit cet individu qui s'appelait en effet Longue-perche: quand je m'étends tout de mon long, je suis trois mille fois plus haut que la plus haute montagne du globe. Si vous avez besoin de moi, parlez, je suis prêt à vous servir. —Viens, suis-moi, dit le chevalier; tu pourrais m'ètre utile. n
Ils poursuivirent leur route, et trouvèrent plus loin ' un homme assis et les yeux bandés. w Est-ce que tu as mal aux (die ti dolgcmo gli) yeux, ou bien aurais-tu la vue faible, au point de ne pouvoir supporter la lumière du jour ? — Non , répondit cet homme , qui s'appelait Œilbrise— tout ; je ne puis ôter (levare) mon bandeau, parce que tout ce que je regarde (miro) avec mes yeux éclate (scoppia) comme une bombe, tant est grande (tanta è) la force qu'ils possèdent. Si cette qualité peut vous être utile, je vous servirai volontiers. — Viens donc avec nous, dit le fils du roi, je pourrai tirer parti (approffdtare) de toi."
Ils s'avancèrent encore , et rencontrèrent un homme qui bien que couché au soleil le plus ardent paraissait
gelé et tremblait de tous ses membres , au point que toutes les parties de son corps étaient en mouvement. Gèletoujours était son nom. "Comment peux-tu être ainsi glacé (ghiacciato)*! lui dit le jeune prince; il fait un soleil si ardent! — Ah! dit l'homme, plus (quanto più) il est brûlant (ardc) et plus je gèle; c'est alors que le froid me pénètre jusqu'à la moelle (midollo) des os. Au contraire, plus il fait froid et plus j'ai chaud; de sorte que quand je me trouve dans la glace j'étouffe (scoppio) de chaleur (dal caldo) , et quand je suis au milieu du feu , je tremble de froid. — Tu me fais l'effet (tu mi sembrï) d'un original, lui dit le prince: toutefois si tu veux entrer à mon service , suis-moi. "
En avançant toujours, ils rencontrèrent un homme debout sur ses deux pieds (diritto in piedi) , alongeant le cou, et regardant autour de lui (a se) comme pour voir par-delà les montagnes. "Que regardes-tu donc ainsi avec tant d'attention? lui dit le fils du roi. — J'ai l'œil si perçant (acuto) y répondit-il, que je vois au-delà des bois, des vallées, des montagnes, au travers du monde entier. — Viens avec moi, si tu le veux, lui dit le jeune prince; j'ai précisément (proprio) besoin d'un homme tel que toi (tal quale corne te). 17
Ce fut avec celte escorte de six domestiques que le fils du roi entra dans la ville (città) , résidence de la belle mais dangereuse (pericolosa) princesse. Il alla trouver la vieille reine et lui dit: "Si vous voulez me donner la main de votre fille , je souscris d'avance (anlicipatamente) aux conditions que vous m'imposerez. — Soit, répondit la fée, je vais te (io ti voglio) proposer trois problèmes à résoudre: si tu réussis, tu seras le maître (padrone) et l'époux de ma fille. — Quel est le premier problème que vous voulez me proposer? lui demanda le jeune
prince. — Il s'agit (si tratta), dit la fée, de me rapporter une bague (anello) que j'ai laissé tomber (cadere) dans la Mer Rouge."
Le fils du roi alla trouver ses serviteurs et leur dit: * Le premier problème n'est pas facile à résoudre : il faut tirer, (estrarre) une bague de la Mer Rouge; donnez-moi vos conseils. — Attendez, dit Longue-vue, je vais voir (ora vedro) où elle se trouve." Il regarda au fond de la mer, et s'écria: "Elle est là auprès d'un rocher (presso d'una rupe, scoglio).
— Je me chargerais bien (yoUntieri) de la pêcher , dit Longue-perche, mais il faudrait que je pusse la voir.
— Qu'à cela ne tienne (qui non c' è diffieoltà, questo non faccia ostacolo), repartit (riprese) Grosse-panse;" et là-dessus il se coucha à plat-ventre (si corico sul ventre, si stese bocconi), mit la bouche dans l'eau, aspira les flots (onde) comme une trombe, et but (bevvé) ainsi tout ce qu'il y avait d'eau dans la mer qui se trouva bientôt à sec comme un pré. Alors Longue-perche se baissa (si chino) un peu, ramassa (raccolse) la bague, et la remit (consegnô) au prince.
Celui-ci, ravi de joie, courut porter l'anneau à la vieille reine, qui l'examina, et s'écria toute (molto) surprise: " C'est bien lui en effet!" Puis s'adressant au jeune prétendant: "Vous avez, dit-elle, résolu le premier problème; passons maintenant (ora) au second. Vous voyez là, devant mon palais, trois cents bœufs qui paissent. Il vous faut les (li dovete) dévorer tout entiers, de manière à ce qu'il ne reste ni os, ni corne, ni peau, xjjas mêm§ un poil. De plus, il y a (vi sono) dans ma ^■re (eantim) trois cents tonneaux (botti) de vin: il vous faut également les boire jusqu'à la lie (feccia). S'il reste un seul petit morceau de bœuf, une seule
goutte de vin, c'en est fait de vous (è finita per voï). — Ne pourrais-je du moins inviter un convive (commensale)*! dit le fils du roi, car je n'aime point à (non mi piaee il) manger seul." « — La fée sourit malignement et répondit: "Oui, tu peux inviter quelqu'un (uno qualunque) pour te tenir (farti) compagnie, maïs pas plus d'une personne. ■
Le fils du roi vint alors trouver ses serviteurs, «et dit à Grosse-panse : w Tu dîneras [pranzerai) aujourd'hui avec moi, mais sois tranquille, tu mangeras tout ton soûl [a tuo piacimento)." Grosse-panse accepta, et dévora les trois cents bœufs sans qu'il en'restât un atome: cela fait, il demanda sérieusement s'il n'y avait pas d'autre plat (pietanza) pour déjeûner, Il but également sans sourciller [senza butter occhio, intrepidamente) tout le vin qui se trouvait dans les tonneaux , et n'en laissa pas une seule goutte. Lorsque les instants qu'on devait consacrer au repas (pranzo) furent écoulés (passait, scorsi), le fils du roi alla trouver la vieille fée, et lui annonça qu'il avait résolu le second problème. Elle en resta toute ébahie (ne rimase tutla stupita) , et lui dit : "Ce soir je conduirai ma fille dans vos appartemens. Vous vous asseyerez auprès d'elle, mais prenez bien garde (guardatevi bene) de vous endormir. Je reviendrai à minuit sonnant (al batler délia mezzanotte) : si ma fille n'est (non sarà) plus à vos côtés (accanto a voi) elle sera à jamais (per sempre) perdue pour vous. n Oh ! pensa le fils du roi, la condition est facile à remplir (adempirsi); je n'aurai qu'à tenir les yeux constamment ouverts.
Toutefois le prince appela (chiamo) ses serviteurs, et leur fit part de ce que la vieille fée lui avait dit ; puis il ajouta: "Qui sait s'il n'y a pas quelque fourberie làdessous? Soyez prudents, faites bonne garde, et prenez
grand soin que la princesse ne sorte pas de ma chambre. * La nuit venue, la fée conduisit sa fille auprès du jeune prince. Longue-perche forma avec son corps un cercle autour des fiancés (promcssi sposi). Grosse-panse se mit en travers de la porte, de sorte qu'aucune âme vivante ne pouvait entrer ni sortir. Le prince et la princesse étaient là tous (ambc) deux assis en face l'un de l'autre: la jeune fille ne proférait pas une parole. Les rayons de la lune venaient à travers la fenêtre éclairer (rischiarare) son visage , et en faisaient ressortir [risaltare) la beauté extraordinaire. Le prince, les yeux fixés sur la princesse, était au comble de la joie, et ne se lassait (stancava) point de l'admirer. Cet état 3e choses dura jusqu'à onze heures. A ce moment la vieille fée lança sur eux un charme [V involse in un incantesimo) dont ils ne purent se défendre. Ils s'endormirent donc, et ce fut pendant ce temps que la princesse disparut.
Le prince et ses deux domestiques dormirent profondément (saporitamente) jusqu'à onze heures un quart. A ce moment, le charme n'ayant plus de force, cessa, et tous trois s'éveillèrent. "Malheureux (disgraziato) que je suis ! s'écria le fils du roi ; je suis perdu sans ressources (non c' è più speranza per me). n Ses deux fidèles serviteurs commençaient eux-mêmes à se lamenter, lorsque Fine-oreille leur dit: "Ne vous inquiétez pas (non vi prendete nessuna pena) ; je vais (voglio) savoir de suite où est la princesse." En effet il se mit à écouter un instant, et dit: v Je l'entends; elle est enfermée au fond d'un rocher (scoglio) à trois cents lieues d'ici, et elle gémit sur son malheureux (disgraziato) sort. — Tu pourrais me rendre (recare) un service, dit le prince à Longue-perche: redresse-toi de toute ta hauteur (altczza), et en deux bonds (salti) tu seras là. —
Soit, répondit Longue-perche; mais il faudrait (bisognerebbe) qu'Œil-brise-tout fit sauter (scoppiare) les roohers. w Cela dît, il se fit tout petit, prit avec lui Œilbrise-tout, s'élança comme un ressort , (molla) , et en moins de temps qu'il n'en faut (ce ne vuole) pour tourner (voltare) la tête ils se trouvaient devant le fatal rocher.
Tout-à-coup Longue-perche leva le bandeau des yeux de son camarade; celui-ci regarda autour de lui, et aussitôt le rocher éclata (scoppiô) en mille pièces. Alors il prit la princesse entre ses bras , revint ensuite reprendre son compagnon, et avant que minuit eût sonné, tous se retrouvèrent, pleins de joie et d'allégresse, au même endroit (posto) où ils étaient auparavant.
À minuit sonnant [al tocco délia mezzanotte), la vieille fée entra tout doucement [pian piano), un sourire sardonique sur les lèvres. Ce sourire voulait dire : Enfin je le tiens; il est à moi (mio). — Elle était persuadée que sa fille était (fosse) encore à trois cents lieues de là au fond du rocher; mais quand elle l'aperçut auprès du jeune prince, elle recula (relrocesse) d'effroi (di spavento) , et se dit à elle-même : En voilà un qui en sait plus long que moi [più di me). — Mais il -n'y avait [non vi era) aucune objection à (da) faire , et elle fut obligée d'accorder au prince la main de la princesse.
Toutefois la vieille fée dit à l'oreille de sa fille: "C'est une honte (vergogna) pour toi de devoir ta défaite à ces valets [camerieri) du prince , et de ne pas savoir te choisir un époux à ton gré [piacere). "
La princesse avait réellement l'humeur si fiére, qu'à ces paroles elle s'enflamma de colère, et le lendemain fit dresser un bûcher [rogo) de trois cents perches de bois; puis elle dit au fils du roi: "Vous avez à la vérité satisfait aux premières conditions; mais si vous voulez
m'épouser, il vous faut trouver quelqu'un qui consente à se mettre sur le bûcher (rogo) en flammes." Elle pensait avec raison que, bien que les serviteurs du prince lui fussent entièrement dévoués, ce dévouement n'irait [andrebbe) pas toutefois jusqu'à se brûler vifs pour lui, tandis (mentre) que le prince serait capable de le faire par amour pour elle , ce qui lui rendrait naturellement sa liberté. Cependant, quand les domestiques surent (sepperd) ce dont il s'agissait (si trattava) , ils dirent au jeune prince: "Chacun de nous vous a déjà rendu quelque service, mais Gêle-toujours est le seul qui n'ait encore rien fait pour vous." Et là-dessus ils le portèrent sur le bûcher, et y mirent (appiccarono) le feu. L'incendie dura trois jours et trois nuits; enfin quand la dernière perche fut brûlée, Gêle-toujours, qui tremblait comme la feuille que le vent agite: a Ouf (ah)l dit-il, je n'ai jamais eu si froid de (nella) ma vie; si le feu avait duré quelques instans de plus, je serais tombé mort sur la place. "
Cependant la belle princesse ne trouvant plus d'autre subterfuge, fut forcée d'accepter la main du fils du roi. Tandis qu'ils se rendaient (H recavano) à l'église , la vieille fée s'approcha de sa fille, et lui dit à l'oreille: "Non, jamais je ne permettrai ce mariage. 0 Là-dessus elle envoya ses gens de guerre avec ordre de faire main basse sur tous ceux qui leur tomberaient sous la main, et de lui ramener (ricondurle) sa fille.
Mais Fine-oreille avait tout entendu: il avertit Grossepanse, qui cracha (sputô) une ou deux fois devant les chevaux des gens de guerre, et forma ainsi sous leurs pieds un lac dans lequel bêtes et cavaliers allèrent se noyer (affogarsi).
La vieille fée ne les voyant point revenir, envoya à
la poursuite (sulla traccia) du prince d'autres cavaliers tout bardés [bardati) de fer. Mais Fine-oreille, qui les entendit venir, leva le bandeau des yeux d'Œil-brisetout, lequel, fixant un instant ces cavaliers de son regard pénétrant, les fit éclater comme du verre. Enfin le prince et ses gens continuèrent leur route sans rencontrer aucun autre obstacle; puis quand la cérémonie du mariage et les noces furent achevées (finité), les six domestiques prirent congé de leur maître en disant: "Nous allons courir le monde (per il mondo) pour chercher fortune. "
A une demi-lieue du château du prince se trouvait un village à l'entrée duquel était un homme occupé à garder des cochons (porci). Quand ils furent arrivés auprès de lui: w Sais-tu bien qui je suis? dit le prince à sa fenime; je ne suis pas le moins du monde (altrimenti) le fils d'un roi ; je suis tout simplement gardeur (custode) de pourceaux [maiali). Voici mon père, que toi et moi devons assister. • A ces mots les époux descendirent dans une auberge. Le prince prit à part le valet (cameriere) , et lui dit d'enlever pendant la nuit tous les beaux habits de la princesse. Le lendemain matin (la mattina dopo), quand elle se réveilla, comme elle ne trouvait plus de quoi (con che) se vêtir, l'hôtesse lui apporta une vieille robe (veslito) et une paire de bas (calze) de laine tout percés (foralè), comme si elle eût prétendu lui faire un cadeau (regalo) de grand prix, et lui dit en les lui remettant: "Ma foi (in fede mia!) si ce n'eût été à cause de votre mari , je ne vous aurais rien donné. " La princesse crut donc que son mari était (fosse) bien réellement un gardeur (guardiano) de pourceaux, et veillait avec lui sur le troupeau (mandria) , tout en (mentre) se disant souvent à elle-même: "Je l'ai bien mérité par
mon orgueil." Cela dura huit jours entiers, au bout (termine) desquels la princesse ne put plus y tenir (resistervi), tant ses pieds étaient enflés {gonflait).
Sur ces entrefaites (in questo frattempo) arrivèrent deux personnes] qui lui demandèrent si elle ne savait pas où était son mari. * Certainement, répondit-elle; c'est un gardeur (guardiano) de pourceaux qui vient de (ora è) sortir pour ses affaires.
— Soyez tranquille, reprirent (soggiunsero) ces deux individus , nous allons vous (adesso vi) conduire à lui. w Cela dit, ils menèrent la princesse au château. A peine fut-elle entrée, qu'elle aperçut son mari revêtu du manteau royal. Toutefois elle ne le reconnut que lorsque celui-ci se jeta dans ses bras, en s'écriant: "J'ai tant souffert pour toi ! il était bien juste que tu souffrisses un peu pour moi."
Alors commencèrent les fêtes des fiançailles (sponsalî)> et ces fêtes furent si belles, si belles, que l'auteur de ce petit conte (novellina) aurait voulu y assister.
(Il piccolo pasticciere.)
Un paysan des environs (vicinanze) de Moscou, las (stanco) de la vie de la campagne , s'avisa (immagino) un jour de vendre ses bœufs , sa charrue (aratro) , le petit bien (poderetto) qu'il possédait, et avec le peu d'argent qu'il en retira (ricavo), il se rendit dans cette ville, espérant y
faire fortune. Ce pauvre homme amenait (conduceva) avec lui son fils appelé Menchikoff, petit garçon plein d'esprit et de gentilesse (garbatezze). Ils achetèrent (comprarono) une boutique de pâtissier, et se «mirent à vendre toutes les bonnes choses qui sortaient de leur four.
Il faut (bisogna) que je vous dise, mes enfants, qu'on appelle (si chiama) en Russie piroghi toute espèce de gâteaux (pasticcini) ; mais il y en a (ve n'è) une que ce peuple préfère, et qui est faite avec de la farine et de l'huile.
Quand le petit Menchikoff eut atteint (raggiunto) sa dixième année, son père l'envoya vendre des piroghi dans les rues de Moscou. L'enfant partait tous les matins avec une provision de ces petits gâteaux, placés (collocate) sur un panier plat, et revenait toujours avec son panier vide, mais avec ses poches (tasche) pleines de l'argent que lui produisait la vente de ses gâteaux, et qu'il rapportait bien joyeux à son pauvre père.
C'était le plus souvent dans la cour du Kremlin, forteresse de Moscou dans laquelle était le palais des czars, que le jeune Menchikoff se rendait pour vendre sa marchandise (mercanzia) , parce que cette cour était remplie de soldats qui formaient l'escorte du prince. En effet ceux T ci, charmés (incantatï) de la gaîté et de l'esprit du petit pâtissier, se plaisaient (dilettavansî) à causer (discorrere) avec lui et à lui acheter ses gâteaux, et le czar (c'est le nom qu'on donne en Russie aux souverains) Pierre-le-Grand , qui, des fenêtres du palais, voyait et entendait tout, s'amusait (si divertiva) beaucoup de l'air enjoué (umore gioviale) et des réponses plaisantes (facete) de Menchikoff.
Un jour le monarque entendit de son appartement les cris d'un enfant, et reconnaissant la voix du petit pâtissier, il ouvrit sa fenêtre et vit un soldat de sa garde
• Diçjitized by
assez (tanto) brutal pour (da) tirer les oreilles à ce pauvre enfant. Touché (mosso) de ses cris , Pierre ordonna aussitôt à un de ses officiers de le faire monter {salivé). Menchikoff se présenta devant le prince sans se troubler le moins du monde [la nienoma suggezione)> et répondit à toutes ses questions (domandé) avec tant d'assurance et tant d'esprit , que le czar en fut charmé et voulut qu'on le mît de suite au nombre de ses pages.
Menchikoff, au comble de la joie et plein de reconnaissance^, ne chercha plus qu'à mériter les bonnes grâces [il favore) de son souverain. Il eut le bonheur (la fortuna) de réussir, et devint bientôt le favori et plus tard le premier ministre de Pierre-le-Grand.
Malheureusement ( disgraziatamente ) Menchikoff n'avait reçu de ses parens aucune éducation: il ne savait ni lire ni écrire , et n'avait appris qu'à signer son nom (far la sua firma). Il s'en désolait (5e ne doleva) bien souvent, et se promettait, s'il venait à se marier (ammogliarsi) et à avoir des enfans , de les rendre le plus savants possible; car il pensait avec raison qu'un homme qui a de l'instruction, est estimé et considéré de tout le monde [da tutti), au lieu (in vece) d'être humilié, comme le sont la plupart du temps (le più volte) les ignorants.
Savez-vous, mes enfants, ce que fit Menchikoff pour cacher (nascondere) cette ignorance, jusqu'à ce qu'il eût appris tout ce qu'il devait savoir? Comme il accompagnait toujours le czar dans les assemblées, ainsi qu'au conseil des ministres, il faisait semblant (finta), pendant les séances (sedute) , dp lire avec une grande attention des papiers qu'il tenait à la (in) main; puis quand il était retiré et bien enfermé [rinchiuso) dans sa maison, il se mettait à étudier réellement, avec courage, pendant des (durante) heures entières.
A force de travail (lavoro), Menchikoff devint ea peu de temps un ministre très habile et très utile à Pierre-le-Grand, qui l'éleva aux plus grandes dignités: il fut créé par lui sénateur, feld-maréchal et chevalier des ordres de Russie. Les rois de Danemark, de Prusse, et de Pologne, reconnaissant ses talens, le firent aussi chevalier des ordres de leur pays, et y ajoutèrent des pensions considérables (ragguardevoli) ; enfin l'empereur d'Allemagne, voulant à son tour (anche lui) lui prouver [dargli una prova délia) son estime, le nomma prince de l'Empire et lui donna un grand duché en propriété.
Ce ne fut pas tout encore (non fini qui) : notre ancien (già) petit pâtissier finit par [con) devenir si riche et posséder tant de biens, qu'il pouvait, dit-on, traverser presque toute la Russie en couchant (dormendo) sur les terres qui lui appartenaient; et comme dans chaque château et dans chaque ferme (faltoria) il était obligé d'avoir plusieurs domestiques pour soigner (custodire} ses biens, on prétend qu'il avait à lui seul près (quasi) d'un million de sujets (sudditï).
Après la mort de Pierre I er , Menchikoff devint tout puissant sous l'impératrice Catherine, et lorsqu'elle mourut, laissant pour successeur Pierre II, fils d'Alexis j qui avait tout au plus onze ans, Menchikoff s'empara (sïmpossessà) de la régence en attendant (finchè) que le jeune monarque fût en âge de régner. Comme son ambition allait toujours croissant, il eut la folie (pazzia) de vouloir donner sa fille en mariage à Pierre II, et son fils à la sœur de Pierre. Mais ce fut à ce point élevé de la fortune qu'il commença à éprouver les plus grands malheurs (infortunii, sciagure): il est bon de (fa d'uopo) remarquer que ce fut un enfant qui causa toutes ses infortunes.
Aussitôt après la mort de Catherine, MenchikofT vivait fait sortir le petit Pierre du palais des czars, et l'avait conduit dans le sien , où il le tenait enfermé , ne lui laissant pour tout divertissement que celui de jouer (fare il chiasso) avec quelques enfants de son âge.
Parmi ces enfants se trouvait un jeune prince nommé Ivan Dolgorouki. Cet enfant, indigné de la tyrannie que le ministre exerçait sur son jeune souverain, conçut (formé) le projet de le délivrer de cet esclavage (schiavilù) et d'abaisser (umiliare) l'orgueil de MenchikofT. Une circonstance fort singulière (assai particolare) l'aida beaucoup dans l'exécution de ce projet.
Le jeune Pierre, voulant un jour faire un beau présent (regalo) à sa sœur, lui envoya par un de ses gentilshommes une somme considérable (ragguardevole) en or. Celui-ci rencontra en chemin [per la strada) MenchikofT, qui lui demanda où il allait avec cet argent. Le gentilhomme le lui ayant appris (partecipato) : Portez, dit MenchikofT, cette somme dans mon cabinet; le czar est trop jeune pour en savoir faire un bon usage. Le pauvre gentilhomme n'osa pas répliquer (rispondere) , et obéit sans murmurer (brontolare).
Le lendemain la sœur de Pierre étant venue voir le jeune prince , celui-ci fut bien étonné d'apprendre (udire) qu'elle n'avait pas reçu les pièces d'or qu'il lui avait envoyées. Il fit aussitôt venir le gentilhomme, qui lui raconta ce qui lui était arrivé (accaduto) en route {per via). Le czar furieux envoya chercher (mandà a chiamare) son ministre, et lui demanda d'un ton (con voce) menaçant pourquoi il avait eu l'audace d'empêcher qu'on exécutât ses ordres. MenchikofT, qui n'était pas accoutumé [abituato) à lui voir prendre ce ton de maître (da padrone) , resta interdit (sbalordito) et ne sut que
répondre : alors Pierre lui tourna le dos (volto le spalle) avec mépris (disprezzo) , et rentra dans son cabinet, plus disposé que jamais à se délivrer de son tyran.
Peu de temps après, le czar se trouvait dans un château près de Pétersbourg, et toujours bien gardé (eustodito) par son- ministre , lorsque Dolgorouki , qui avait pris toutes ses mesures, se lève au milieu de la nuit, réveille son jeune maître (padrone) et le décide à s'échapper (scappare) des mains de Menchikoff. Tous deux des- . cendent bien doucement (di soppiatto) par une fenêtre, traversent en courant les jardins, et arrivent à la porte, où , comme ils en étaient convenus (rimasti d' accorde-) secrètement, plusieurs seigneurs les attendaient avec des chevaux. Aussitôt le czar se mit en route, et arriva triomphant à Pétersbourg avec cette troupe de seigneurs.
Au point du jour, Menchikoff, apprenant la fuite du czar, se promit d'en tirer vengeance. Il part à la hâte (in furia) pour la capitale, se rend à son palais; mais à peine y est-il arrivé, qu'un officier se présente avec un détachement de grenadiers, et lui annonce qu'il vient d'être (è stato ora) condamné à l'exil.
Le ministre pensa que le czar l'envoyait seulement dans une maison de campagne (villa) : il passa le reste (rimanente) du jour à faire ses préparatifs, et le lendemain il sortit de Pétersbourg, emmenant (conducendo) avec lui (seco) tous ses équipages, ses chevaux, ses domestiques, ses bagages, si bien que (di modo che) ce départ ressemblait plutôt à un triomphe qu'à un exil. Ce triomphe ne fut pas de longue durée; car à peine avaitil fait deux lieues (due leghe, o sei miglia) , qu'un officier du czàr accourut à toute bride (a briglia sciolta) , avec ordre de lui reprendre ses litres, ses décorations, ses carrosses, et de le faire monter dans un simple
charriot (baroccio) avec sa femme et ses enfants, pour aller en Sibérie.
Il faut vous (vi debbo) dire, mes enfants, que la Sibérie est une grande contrée (contracta) au nord de la Russie, où le froid est horrible, et qui possède des mines (minière) très riches d'or, d'argent, de fer. C'est là le lieu d'exil où les criminels russes sont envoyés , et où ils sont condamnés à travailler aux mines (minière).
Menchikoff arriva en Sibérie, après une marche (cammino) longue et pénible. Alors on lui fit quitter (gli si fece spogliare) ses superbes vêtemens et on lui mit (gli si fece indossare) des habits de paysan, un mauvais (rozzo) manteau, et un bonnet [berretto) de peau de mouton. Pour comble d'infortune, Menchikoff perdit bientôt sa femme, sa seule consolation dans son exil. La malheureuse était devenue aveugle (cieca) à force de pleurer (piangere). Toutefois l'ex-petit pâtissier supporta son triste sort avec une patience et un courage extraordinaires. Il vécut (visse) encore deux ans dans cet état de souffrance, et mourut frappé d'un coup de sang (<f un colpo d* apoplessia).
Menchikoff dans son exil réfléchit souvent aux suites (conseguenze) de son ambition, et regretta (pensô con rammarico) plus d'une fois le temps où il vendait en liberté dans les rues de Moscou les bons petits pâtés qu'il avait fait cuire le matin, époque à laquelle il était toujours content, toujours joyeux, toujours exempt (esente, scevro) d'inquiétude, et n'avait d'autre ambition que celle d'aider son pauvre père à gagner sa vie. Heureux temps qu'il aurait racheté [redento, riacquistato) au prix de bien des [tanti) trésors !