SCÈNE in inu iti
Les précédents, LE COMTE, CARLETTO et ALBIN A.
Le Comte. Voici vos enfants, Madame!... " AttinT } Chère maman! * * (fl* l'embrassent.)
Clarice. Ah! mes chers enfants! je vous revois enfin!... Albina. Combien vous avez dû pleurer à cause (per via) de nous!
Carletto. Quelle inquiétude {pensiero) nous vous aurons causée!
Albiiui. Ah! pardonnez-nous, de grâce!... .
Carletto. Je vous demande pardon, petite mère, et je vous promets de ne plus vous désobéir.
Clarice. Oh mon Dieu ! la joie me met toute hors
de moi. Oui, je vous pardonne, mes enfants, et ne puis penser à autre chose qu'au bonheur (félicita) de vous embrasser. Pauvres enfants, vous avez tant souffert!
Albina. Oh oui, chère maman! Nous nous sommes trouvés enfermés (rinchiusi) toute la nuit dans cette villa.
Carlelto. Et puis il est (sono) venu des voleurs, et il s'en est peu fallu (è mancato poco) qu'ils ne nous tuassent (uceidessero).
Albina. Et au moment où nous nous croyions sauvés en passant par la fenêtre....
Carletto. Les gardes nous ont pris, et conduits comme coupables chez le bailli.
Clarice. Vois-tu, Lisette, j'avais deviné juste. [Aux enfants.) Mais pourquoi êtes-vous entrés dans cette villa après ce que je vous....
Albina. Chère maman....
Carletto. C'est une luciole qui est entrée par la grille. . . . Albina. Carletto me disait qu'il y avait de si jolies choses !
Nencio. Et c'est peut-être moi qui vous ai renfermés sans le savoir.
Le Comte. A peine arrivé à la ferme , je rencontrai ces chers enfants; j'appris (seppi) en même temps qu'il planait sur eux des soupçons (erano sospettt) : mes paroles et leur nom suffirent pour les dissiper en un instant. Pour surcroît de bonheur (maggior fortuna), les deux voleurs ont été arrêtés en traversant le bois; l'on trouva sur eux (addosso) l'argent et les couverts (posaté) qu'ils avaient dérobés, de sorte que tout s'est parfaitement expliqué.
Clarice. Comment, monsieur le Comte, pourrais-je vous témoigner (dimostrarvt) ma reconnaissance?
Le Comte. Je ne vous demande qu'une chose, Mada-
me, c'est d'accepter mon amitié; voilà tout ce que j'ambitionne.
Clarice. Elle vous est acquise; la rencontre d'un véritable ami est une chose assez rare , et quand il se trouve, on doit l'accepter comme un présent (dono) du Ciel. (A Carletto et à Âlbina.) Maintenant mes chers enfants, réfléchissez à tout ce qui vous est arrivé (accaduto) cette nuit, et persuadez-vous bien qu'en repoussant (respingendo) les avis (• consigli) de vos supérieurs, vous ne faites que courir à votre propre perte. Que le souvenir (rimembranza) des tristes effets de votre désobéissance vous serve (sia) de leçon pour l'avenir.
On était au mois de septembre : les routes qui conduisent à Saint-Cloud (village à 6 milles de (6 miglia distante da) Paris) dont la (la cui) fête avait lieu le lendemain, étaient couvertes de marchands ambulants, de gens qui transportaient des marionnettes, des polichinelles, etc., et qui allaient s'établir dans la grande allée [viale) de Saint-Cloud, pour y gagner quelques sous, les uns (chi) en vendant leurs marchandises , les autres (chi) en montrant leurs curiosités. Comme une partie de cette foule traversait la grande rue (via larga) d'Auteuil, Albert de Courtis plusieurs fois dans la journée avait obtenu de son père la permission de se tenir (stare) quelques instants à la grille (cancello) de la maison pour voir passer tout ce monde ((fente). Albert n'avait encore que huit ans; aussi M. de Courtis avait-il recommandé à Vincent, son vieux domestique, de rester près de l'enfant et de ne le point quitter (abbandomre). — "Ah! disait Albert à Vincent, que (quanto) je voudrais habiter Saint-Cloud! Demain je pourrais voir tout ce que ces gens-là portent dans leurs paniers, dans ces grandes boîtes (scatole), tandis qu'ici nous ne voyons rien.
— Monsieur (il padrone) vous mènera (condurrà) peut-être à la fête, répondit Vincent.
— Je l'en prierai tant ! je l'en prierai tant ! qu'il faudra bien qu'il m'y (mi ci dovrà) mène."
Comme Albert achevait (finiva) ces mots, un grand (alto) homme roux (rossaccio) , chargé d'une table, d'une chaise et d'un cerceau, s'arrêta en face de (si ferma dirimpetlo alla) la maison. Cet homme était suivi d'un petit garçon qui portait sur son dos une énorme valise. L'enfant était si pâle, il avait l'air si fatigué, qu'Albert ne put le regarder sans le prendre en pitié; et cette pitié s'accrut encore, quand il remarqua que ce petit garçon, qui pouvait avoir à peu prés*son âge, essuyait en secret quelques larmes.
L'homme roux causait (discorreva) avec la plus . riche aubergiste de la grand'rue. — "Mes enfants vous guettaient depuis longtemps, M. Jean-le-Roux, dit celte femme. Ne voulez-vous pas nous régaler de quelques tours (giuochi) avant de pousser (seguitare) jusqu'à Saint-Cloud? Vous savez que l'année dernière (scorso) vous ne vous en êtes pas trop mal trouvé [non è andata troppo maie per voi); et quand vous aurez fini, vous viendrez vous rafraîchir chez nous.
— Mais c'est qu'il faut faire toute une toilette (cambiare ogni cosa) y répondit le faiseur de tours.
— Venez à la maison, venez à la maison, reprit la femme ; il ne faut pas grand (non ci vuole tanto) temps pour cela."
L'homme roux suivit l'aubergiste, et l'enfant, qui paraissait écrasé (schiacciato) sous le poids- qu'il portait, cheminait lentement derrière lui. "Marcheras-tu, maudit paresseux! dit le faiseur de tours en s'arrêtant; faut-il que je te (vuoi che ti) fasse avancer?" Et en disant cela, il donna un grand coup de pied (calcio) au petit garçon, qui pressa (affrettô) le pas en pleurant. — " Que cet homme a l'air (sembra) méchant! dit Albert, prêt à pleurer aussi. Il voit bien que ce pauvre enfant ne peut
pas porter ce gros paquet. Pourquoi ne prend-il pas quelqu'un pour l'aider?
— Vous croyez donc que ces gens-là ont des domestiques! répondit Vincent en riant; eux qui vont nous (mentre stanno per) faire des tours pour gagner trois ou quatre sous afin d'avoir du pain ! *
Albert fouilla (frugo) dans sa poche (tasca), et s'assura qu'il possédait encore quelque grosse monnaie (spiccioli), outre une pièce de dix sous que son père lui avait donnée la veille ; puis il attendit avec la plus vive impatience que le spectacle commençât.
Au bout de (dopo) quelques minutes, Jean-le-Roux reparut richement habillé (vestito) d'un costume de danseur de corde (funambulo) . Le petit garçon avait aussi quitté (lasciato) sa redingote en lambeaux (soprabito logoro); il portait un pantalon blanc, une veste rouge couverte de paillettes (lustrint) dorées, et ses beaux cheveux blonds, tout bouclés (arricciati), étaient cachés (nascosti) sous un petit bonnet (berretlino) orné d'une broderie (ricamo) et d'une aigrette (pemiacchio).
Le monde (gente) ne tarda pas à se rassembler au bruit du tambour de l'enfant, auquel se joignait la voix rauque (fioca) de Jean-le-Roux qui criait : « Allons , Mes- » sieurs, allons, prenez vos places! Venez admirer le » grand et le petit Hercule du nord; vous allez (ora) voir » des choses que vous n'avez jamais vues ! » Mais Albert fut bien loin de (dal) jouir du plaisir que lui promettait cette annonce, quand il vit le pauvre petit garçon, qui l'intéressait tant, non seulement marcher la tête en bas (giù) et les pieds en l'air, mais secoué, retourné (nvoltato) dans tous les sens par la main vigoureuse de Jean-le-Roux; puis se tenir perché (appollaiato) sur la pointe du pied au dernier bâton d'une chaise qu'on avait
placée sur la table, au risque de se briser (rompersi) tout le corps s'il perdait l'équilibre un seul instant. — n 0h! mon Dieu! criait Albert en détournant (volgendo) la tête, il va (orà) tomber!... ôtez-le donc de làl*
Heureusement le petit garçon ne tomba pas, et, à sa grande satisfaction, Albert vit finir ce spectacle qui n'avait été pour lui qu'une véritable torture.
"Priez ces Messieurs et ces Dames de ne pas oublier le petit Hercule," dit Jean-le-Roux en s'adressant à l'enfant. Alors le petit garçon prit son bonnet brodé (berrelto ricamato) à la main, et fit le tour (giro) de l'assemblée, en le présentant à tout le monde [tutti), pour qu'on mît quelque chose dedans. Jean-le-Roux, tout en (mentre) causant (discorreva) avec les gens qui l'entouraient (circondavano) , ne le perdait pas de vue (non gli staccava gli occhi d'addosso), et d'un air menaçant lui faisait signe d'insister auprès des personnes qui ne donnaient pas. Enfin l'enfant arriva devant Albert, et lui sourit tristement (mestamente) , sans dire une parole. Albert jeta cinq sous dans le bonnet, puis lui mettant la pièce de dix sous dans la main: — "Voilà pour acheter des pêches (Albert aimait beaucoup les pêches); ceci est pour vous tout seul. " Mais le petit garçon s'empressa de jeter la pièce dans le bonnet. "Si j'en gardais un liard (conservassi un quattrino), dit-il en soupirant, je serais joliment battu (ne toccherei délie belle).
— Par qui ? »
L'enfant jeta un regard craintif (di timoré) sur Jeanle-Roux , et ne répondit rien.
"Quel âge (quanti anni) avez-vous? demanda Albert.
— Je ne sais pas.
— Comment ! Mais je le sais bien moi ; j'ai huit ans et trois mois.
— Je ne sais pas.
— Si vous étiez (foste) seul , reprit Albert en baissant la voix, je vous aurais invité à venir prendre quelque chose à la maison, car je crois que vous êtes bien fatigué.
— Est-ce que cette belle maison est à vous [vostra)'! reprit l'enfant, dont les regards s'attachèrent (si fissarono) longtemps sur la grille (cancello) et sur la façade?
— C'est à (di) papa.
— Victor ! Victor ! cria Jean-le-Roux ; à quoi t'amuses-tu là? Vaurien (monello) ! veux-tu bien finir ta tournée (giro) !..."
Le petit garçon jeta sur Albert un regard plein de tristesse et de reconnaissance; et quand il eut recueilli ce qui lui restait à recevoir, il porta bien vite le bonnet à Jean-le-Roux, qu'il suivit chez l'aubergiste.
Albert, tant que (finchè) dura la soirée, ne cessa de penser au petit faiseur de tours, au point que M. de Courtis, qui ne le voyait pas s'amuser comme à l'ordinaire, lui demanda s'il était malade. Alors Albert lui raconta tout ce qui s'était passé (accaduto) devant la grille, et s'attendrit sur le sort du petit garçon.
" La plupart de ces gens-là, dit M. de Courlis quand son fils eut terminé ce récit, la plupart de ces gens-là sont de fort mauvais sujets , des hommes paresseux dès l'enfance, qui, pour n'avoir voulu apprendre ni à lire, ni à écrire, ni au$un métier utile, sont forcés de se faire saltimbanques afin de gagner leur pain.
— L'enfant dont je vous parle, répondit Albert, apprendrait tout ce qu'on voudrait lui montrer, j'en suis sûr; il a bien appris à faire ces vilains tours (brulti giitocki); mais sans doute son méchant père ne veut pas lui donner de maîtres.
— Pour donner des maîtres , il faut avoir de l'argent (quattrini), Albert. En travaillant, quand j'étais jeune , j'ai gagné de quoi (da) payer les tiens, et dans (fra) quelques années, lu travailleras toi-même pour payer ceux de tes enfants. '
Albert se jeta dans les bras de M. de Courtis, tout en frissonnant (rabbrividendo) de l'idée que, sans ce bon père, il serait un ignorant, et pourrait devenir un faiseur de tours (forzatore).
Le lendemain, après le déjeûner (colazione), Albert descendit au jardin selon sa coutume; mais au lieu d'employer au jeu ce temps de récréation, il s'assit sur un banc, et se mit à penser à Jean-le-Roux et au petit garçon dont la figure si douce et si triste lui était encore présente à l'imagination. Il était là depuis quelques minutes, lorsqu'il vit remuer les branches (muoversi le fraschc) d'un épais massif (folto cespuglio) de lilas qui lui faisait face (stava di rimpetto).
"Ici, César! ici! dit-il, croyant que le chien de la maison n'avait point été attaché (legato) et se promenait dans le jardin.
— Ce n'est pas César, c'est moi (son io), répondit une voix craintive (timorosa). Et le petit faiseur de tours se montra couvert de sa vieille redingote [soprabito) , et encore plus pâle qu'il ne Tétait la veille (fi giorno avanti).
— Par (di) où êtes-vous donc entré? demanda Albert, que cette apparition surprenaiï au dernier point.
— Je suis entré hier au soir, répondit l'enfant; je me suis glissé (son passato di sopptatto) derrière le concierge (portière), à la fin du jour, et j'ai passé la nuit dans ce bosquet.
— Vous avez quitté (abbandonato) votre père ?
— Jean-le-Roux n'est pas mon père.
— Ah! tant mieux, reprit Albert; mais sans doute il vous fait chercher, il vous cherche.
— Cela se peut (puo darsi); aussi vous pouvez me sauver, en ne disant à personne que je suis ici, et en me portant, si vous le pouvez, un morceau (pezzo) de pain, car je n'ai rien mangé depuis hier matin. Je me suis échappé le soir, pendant que ce méchant Jean-le- Roux buvait et se régalait chez l'aubergiste.
— Ne le dire à personne?... répliqua Albert, cela est impossible.... car je dis tout à mon père.
— Et votre père est-il aussi bon que vous?
— Bien meilleur encore; et puis il est plus sage et plus instruit que nous.
— Alors dites-lui qu'il ait pitié d'un pauvre petit malheureux. Tâchez qu'il me permette de me cacher dans la cave (nascondere nella cantina), dans la niche (casotto) du chien, où il voudra: pourvu qu'on ne me remette pas dans les mains deJean-le-Roux,jeserai content."
Et le pauvre enfant versait un torrent de larmes (piangeva dirottamente) , et tremblait de tout son corps.
"Attendez-moi là, dit Albert qui n'avait jamais été si ému (commosso). Je vais d'abord vous chercher à manger. "
11 ne fit qu'un saut jusqu'à la maison. Le déjeûner était encore servi (in tavola) , en sorte qu'il revint apportant un gros morceau (tozzo) de pain et deux pêches, que le petit garçon se mit à dévorer, tandis qu'Albert allait chercher M. de Courlis.
Ce dernier était un excellent homme. Il consentit à ce que son fils lui amenât le petit faiseur de tours , bien sûr de savoir aussitôt si cet enfant méritait réellement quelque intérêt. En entrant dans le salon, le protégé d'Albert s'avança vers M. de Courlis, les mains
jointes, et se mettant à genoux devant lui, il le regarda d'un air suppliant, mais sans dire un mot. H. de Courtis le releva et lui demanda son nom.
"Je m'appelle (mi chiamo) Victor, Monsieur.
— L'homme avec lequel vous êtes venu hier n'est donc pas votre père ?
— Non, monsieur.
— Et qui sont vos parents?
— Je n'en sais rien, Monsieur. Jean-le-Roux m'a toujours dit qu'il ne les connaissait pas, et qu'il me nourrissait par charité.
— Et depuis combien de temps vous nourrit-il ainsi?
— Depuis cinq ans, je crois.
--Vous paraissez en avoir huit ou neuf; n'avezvous donc aucun souvenir de votre père et de votre mère?
— Ohl si, Monsieur; je me souviens que ma mère était très bonne. Nous logions dans une maison bien plus petite que celle-ci, et qui était bien moins belle. Je ne sais pas si je l'ai rêvé [Vavro sognato), mais j'ai toujours cru que la maison avait brûlé {fosse stata incendiata) .
— Pensez-vous que ce soit alors que Jean-le-Roux vous ait pris chez lui (presso di se) ?
— Je le pense; cependant je n'en suis pas sûr.
— Mais Jean-le-Roux lui-même a dû vous le dire?
— Bien au contraire, Monsieur; il m'a toujours défendu de lui parler de cela; et quand je voulais en dire un mot [farne parola) , il me battait (picchiava)."
Malgré son air de souffrance, la figure du pauvre N petit avait un caractère de douceur et d'honnêteté qui touchait (commuoveva) le cœur; en sorte qu'après beaucoup d'autres questions auxquelles l'enfant répondit
toujours avec le même accent de franchise et de vérité, M. de Courtis consentit à le garder chez lui [tenerlo presso di se) pendant quelques jours, afin de le soustraire au triste sort qui l'attendait sous la dépendance du faiseur de tours.
M. de Courlis, qui voulait observer le protégé de son fils , décida que Victor «rangerait à sa table. Il lui fit mettre (indossare) une veste et un pantalon d'Albert; ils se trouvaient aller à merveille (a pennello). Vincent était le seul dans la maison qui connût le petit faiseur de tours; M. de Courtis lui recommanda le secret, attendu qu'il était bavard (ciarlone), et tous les autres domestiques ne virent dans Victor qu'un jeune camarade d'Albert, qui venait passer une semaine à Auleuil.
Le pauvre enfant, dans sa joie et sa reconnaissance, se montra si aimable, si bon, que trois jours ne se passèrent pas, sans que M. de Courtis le prît lui-même en affection. Pour Albert, jamais il n'avait été si content: ses heures de récréation étaient devenues délicieuses, maintenant qu'il jouait (faceva il chiasso), qu'il causait (discorreva) avec Victor.
Un matin, ce dernier lui témoignant le regref qu'il avait (confessandogli quanto gli rincresceva) de ne pouvoir partager ses études comme il partageait ses jeux, car le pauvre enfant ne savait pas même lire, Albert lui offrit de lui montrer ses lettres (insegnargli a compitare), ce que Victor accepta avec un transport de satisfaction.
Près d'un mois s'était écoulé (scorso) ainsi, et M. de Courtis ne parlait pas de renvoyer Victor. Seulement deux ou trois fois il avait annoncé l'intention de le placer (collocarlo) , quand il serait de retour à Paris, dés qu'il (appena) se présenterait une occasion avantageuse. Al-
bert vivait dans l'espérance que cette occasion ne se présenterait pas, quand un jour il eut avec son père l'entretien (colloquio) suivant.
Albert. Je vous réponds (assicuro), papa, que Victor m'étonne. Imaginez-vous qu'il assemble déjà ses lettres (cotnpita), tant il a envie d'apprendre. Il lira bientôt couramment (speditamente)^ et quand il saura cela, je lui montrerai quelque autre chose.
M. de Courtis. Tu penses donc qu'il restera toujours dans la maison?
Albert. Mais, papa, je l'espère. Vous ne voudriez pas mettre ce pauvre petit dans (per) la rue, l'hiver, sans feu , sans pain.
M. de Ceurtis. Non, sans doute; je le placerai pour lui faire apprendre un métier; car je ne suis pas assez (tanto da) riche pour entretenir (mantenere) et pour élever un enfant de plus; il faudrait pour cela me priver de jouissances auxquelles je suis habitué, et qui sont devenues pour moi des besoins.
Albert. Oh! j'en serais fâché [dispiacente) , papa. Mais moi, ne puis-je pas me priver? Par exemple, vous me donnerez des habits plus simples, moins chers; et puis, je pourrai partager avec Victor bien des choses.
M. de Courtis. Bah! (che)\ tous ces projets sont bons en paroles; mais quand viendrait l'instant de la privation, tu la supporterais avec peine (difficilmente).
Albert. Non, non, papa, essayez (provate). D'abord je ne mangerai plus aucune friandise (ghiottoneria) , et vous savez que je les aime beaucoup (mi piacciono assai).
M. de Courtis. Écoute, Albert, c'est dans quinze jours ta fête: je dois te donner une montre (orologio) que tu me demandes depuis longtemps; je ne pourrai plus te la donner.
Albert. Eh bien, soit. Je me passerai {fard a meno) de montre.
M. de Courtis. Dans [fra) un an, je devais te faire présent (regalo) d'un petit cheval, que tu désires tant pour aller promener au bois de Boulogne; je ne pourrai plus donner le cheval.
Albert [après avoir hésité un moment). Je me passerai de cheval.
M. de Courtis. Tu en auras du regret [dispiacere) , du chagrin (affanno).
Albert. Jamais, jamais! Si je pense à la montre, au cheval, je me dirai: c'est le pain de Victor."
Depuis cinq semaines, M. de Courlis avait examiné Victor avec soin [accuratamente). Il avait reconnu danscet enfant une bonté, une sensibilité extraordinaires, jointes à une intelligence fort au-dessus de son âge. Il l'aurait choisi entre (scelto fra) tous pour camarade de son fils. Il serra (strinse) Albert dans ses bras, lui promit que Victor ne quitterait (lascerebbe) pas la maison , mais il lui dit aussi de ne pas oublier à quel prix il y restait.
Il est difficile de peindre les transports de joie du pauvre enfant, quand on lui apprit (annunzio) cette bonne nouvelle (notizia). Il riait, il sautait, il baisait les mains de M. de Courtis, il baisait les joues (gote), les cheveux d'Albert, et promettait d'être si sage (buono), si honnête garçon, qu'il mériterait tant de bontés.
Sa conduite, en effet, devint chaque jour plus exemplaire. M. de Courtis lui fit aussitôt donner des leçons par les maîtres d'Albert ; et il travaillait (studiavà) avec une si grande ardeur, que six mois lui suffirent (bastarono) pour rejoindre Albert dans ses études. L'ému-
lation qui s'établit alors entre eux leur était utile sans leur causer aucun chagrin (cagionare alcun dispiacere). Victor aimait tant Albert î Albert aimait tant Victor !...
L'hiver venait de se passer (era appena scorso) à Paris, lorsqu'un matin , Victor se chargea (s' incaricà) de porter une lettre à M. de Courlis qui était en ce moment dans son cabinet. C'était la première fois qu'il entrait dans cette chambre (stanza) ; et tandis que M. de Courlis lisait sa lettre , il s'amusa (divertiva) à regarder plusieurs gravures (incisioni) dont les murs étaient couverts. La sœur de M. de Courlis habitait Compiégne, et elle avait donné à son frère un plan [planta) de cette ville vue du côlé de la rivière (fiume). Victor s'était à peine arrêté (fermato) devant les autres tableaux (quadri) ; mais devant celui-là il resta longtemps immobile ; puis il se mit à se parler à lui-même (fra sè stesso) avec beaucoup d'agitation.
w Qu'as-tu donc, Victor? dit M. de Courtis.
— Ah! monsieur, c'est que je connais tout cela. Voilà la rivière (fiume), le pont, la grande tour. J'ai (sono) souvent été sur ce pont-là.
— Dans ton enfance?
— Oui , monsieur ; il y a bien longtemps (molto tempo ' fa) , bien longtemps ; quand j'étais avec maman.
— Ta mère vivait donc à Compiégne? demanda M. de Courtis, qui concevait l'espoir de retrouver la famille du pauvre enfant.
— Ah ! je ne sais comment cet endroit s'appelle (si chiama), mais je le reconnais, je reconnais tout."
Une pareille (tal) indication suffisait [bastavà] pour que M. de Courtis s'empressât (s'affrettasse) de demander quelques renseignements (ragguaglio) positifs. Il écrivit donc à sa sœur, la mit au fait [le fece conoscere) du peu qu'il savait, et la pria de prendre sur les lieux toutes les infor-
mations qui pourraient éclairer le mystère de la naissance de Victor.
Très peu de jours après, sa sœur lui répondit qu'elle avait fait ce qu'il (quanto) désirait. Elle avait vu le maire (sindaco) de Compiègne. Le bonheur (sorte) voulait que ce maire n'eût point été changé depuis dix ans, et il paraissait certain de connaître l'enfant dont il s'agissait (si trattava) . Toute la ville se souvenait [rammentavasi) comme lui (al par di lui) d'avoir vu une certaine madame Bernard; elle était veuve d'un gros [alV ingrosso) t marchand de bois qui avait été fort riche, mais que des faillites avaient ruiné. La pauvre femme, à la mort de son mari, s'était retirée dans une espèce de chaumière (capanna) située sur les bords [rive) de l'Oise. Il y avait * près de (erano circa) dix ans que cette chaumière avait brûlé , et que madame Bernard avait péri dans les flammes. Son enfant, petit garçon de trois ou quatre ans, qui s'appelait Victor , et qu'on savait avoir été sauvé , n'en avait pas moins (era pure) disparu alors, sans qu'on eût (avessero) jamais pu découvrir ce qu'il était devenu (stato di lui). Ce petit garçon était mince (svelto)et d'une charmante figure. Un renseignement [ragguaglio) donné par le maire et par quelques autres personnes pouvait aider à le reconnaître ; c'est que l'enfant avait des cheveux bouclés [arricciati) , très blonds, avec de grands yeux très noirs.
Ce signalement (queslo connotato), joint aux autres circonstances, désignait tellement Victor, que M. de Courtis n'eut plus le moindre doute. Il écrivit aussitôt au maire de Compiègne que l'enfant n'étant réclamé par aucun parent, il offrait de se charger du soin (incombenza) de son éducation , et bientôt jil reçut l'autorisation nécessaire à cet effet. A cette autorisation était joint l'acte de (fede di) naissance de Victor Bernard.
Dés ce moment Victor fut traité par M. de Courtis comme un second fils, et toute sa conduite le rendait digne de ce bienfait. Il était doux, obéissant; il se distinguait dans ses études d'une manière étonnante. (m modo stupendo), et il aimait Albert au point qu'il ne pouvait vivre une heure content, séparé de lui.
La famille était établie de nouveau à Auleuil depuis un mois. M. de Courtis s'applaudissait de plus en plus d'avoir cédé aux prières d'Albert en gardant Victor chez lui, quand il crut s'apercevoir qu'un défaut unique, mais bien méprisable (dispregevolc) , ternissait (oscurava) toutes les bonnes qualités de son fils d'adoption : Victor paraissait aimer l'argent (il danaro) par-dessus tout. M. de Courtis lui donnait, ainsi qu'à (corne pure) Albert, dix sous par semaine pour ses menus (minutî) plaisirs ; rien au monde ne pouvait décider Victor à en dépenser un seul. Non content de garder (serbarë) tout ce qu'il recevait de son bienfaiteur, il tirait de l'argent de (faceva denari con) tout; au point qu'on lui vit vendre à d'autres petits garçons de fort jolis joujoux (bellissimi balocchi) qu'il avait reçus en étrennes (per ceppo) , à Paris , des amis de la maison. Un jour que M. de Courtis se promenait au bois de Boulogne avec les deux enfants , il demanda (chiese) quelques sous à Victor pour les donner à un pauvre. L'enfant répondit d'un air d'embarras qu'il n'avait rien sur lui (addosso).
"Comment? dit M. de Courtis, n'as-tu pas reçu ta semaine hier? l'as-tu donc déjà dépensée.
— Non, répondit Victor en rougissant beaucoup, car je renferme mon argent.
— Ah! mon Dieu, oui, papa, dit Albert, croyant servir son ami, il doit en avoir bien plus que moi; il est très économe, Victor.
— Ce n'est plus là de l'économie, dit M. de Courlis d'un air de dédain."
Soit que Victor n'entendit point , soit qu'il ne voulût point entendre, il ne répondit rien.
M. de Courlis se creusait la lèle (si lambiccava il cervelle) pour deviner quel plaisir pouvait prendre un enfant à thésauriser ainsi; mais quelle fut sa surprise, quel fut son chagrin (affanno) , quand Vincent vint lui dire que Victor avait tenu une fois dans la grande rue (via larga) d'Auteuil le cheval d'un monsieur pour gagner cent sous (5 franchi) ! Sa tendresse pour l'enfant diminua (scemà) de moitié. En vain Victor se montrait empressé (premuroso), attentif, affectueux; M. de Courtis se disait: "il ne m'aime pas; un avare ne peut aimer personne. *
L'été se passa de la sorte. L'époque de la fête d'Albert approchait. M. de Courtis se dit: nous verrons s'il donnera quelque chose à son ami Albert qui lui fait sans cesse de petits présents (regali).
Le jour venu, Albert avait reçu des livres de son père, des bouquets (mazzi) de tous les domestiques, et jusqu'aux félicitations de l'horloger, qui venait de Paris pour régler les pendules (orologi di caminetlo). Victor ne se montrait pas; il n'avait paru (non si era falto vederé) qu'au déjeuner, et n'avait pas même embrassé Albert. — "Oh! c'est trop fort! se disait M. de Courtis; s'il ne voulait pas dépenser son argent, il pouvait du moins trouver une fleur dans le jardin. "
Au même instant, la porte s'ouvre avec violence, et Victor, le visage en feu, les yeux mouillés (bagnati) de larmes, s'élance dans le salon: "Albert! s'écrie-t-il en serrant (slringendo) son ami dans ses bras , voilà la montre, voilà la montre! Vincent m'a tout dit; et je
mourrai, mon bon Albert, ou je te donnerai le cheval! "
Avec quel plaisir M. de Courtis pressa (strinse) le pauvre enfant sur son cœur, et combien il se reprocha ses soupçons ! C'est ce qu'on peut imaginer.
Albert et Victor ont grandi (cresciuto) ensemble. — Albert s'est fait banquier ; Victor est devenu un avocat célèbre, et leur amitié fait une grande partie de leur bonheur (félicita).