CHAPITRE I
Quiconque a visité l'Italie, a dû remarquer avec intérêt l'active industrie des enfants napolitains. Les uns vont vendre du poisson à Sainte Lucie, d'autres ramassent des copeaux (raccattano dei trucioli) dans les chantiers, ou bien ils cherchent sur le bord (spiaggia) de la mer les débris (frantumi) de bois que les flots (cavallonï) déposent sur la plage. Les enfants de deux à trois ans, à peine en état de marcher, accompagnent leurs aînés (maggiori), et les aident à remplir le panier qu'ils doivent rapporter à la ville (in città). Us ont dans divers quartiers des marchés où ils vendent leur petit tas {mucchio) de bois placé (collocato) devant eux. Les paysans et les pauvres ouvriers achètent ce bois pour se réchauffer pendant l'hiver ou pour faire cuire leurs aliments. D'autres enfants vont puiser (attingere) de l'eau dans les sources sulfureuses des environs de Naples, pour la vendre aux habitants qui en font une grande consommation; plusieurs achètent un petit lot (quantità) de fruits, de confitures (conserve) ou de gâteaux (pasticcini) , qu'ils revendent au même prix, mais après en avoir mangé une portion qui ne leur coûte rien. 11 est réelle-
ment curieux de voir chacun de ces petits marchands, dont tout (il eux solo) l'établissement consiste en une planche (asse) et un couteau , étaler (stendere) sur cette planche un cocomero qu'il distribue gravement par tranches (Jette) à une troupe d'enfants rangés autour de lui, tandis que ceux-ci examinent si le morceau de melon (pezzo di popone) est proportionné au quattrino qu'ils vont [stanno per) donner. Ces petits marchands sentent de bonne heure [presto) l'avantage de la probité: outre la satisfaction de la conscience, ceux qui se distinguent par (con) leur bonne foi ne tardent pas à (di) voir prospérer leur petit commerce. Parmi les nombreux exemples à l'appui de cette vérité, nous citerons l'histoire encore récente de Pierre et de François.
C'étaient deux enfants égaux par la (di) naissance et la fortune, mais différents par (di) l'éducation, conséquemment par les habitudes et par la conduite. François était fils d'un honnête jardinier. Son père l'habitua de bonne heure (presto) à l'horreur du mensonge, lui répétant qu'on ne croyait plus un enfant menteur même lorsqu'il (anche quando) disait la vérité. François profita de ses avis (consigli) , et imita si scrupuleusement sa probité, que bientôt les petits garçons de son âge disaient en manière de proverbe : Honnête comme François.
Honnête comme François! s'écriait un jour le père de Pierre en levant les (stringendosi nelle) épaules d'un air de pitié. Quant à moi, je veux qu'on dise un jour de mon fils: fin (furbo) comme Pierre; et nous verrons lequel des deux réussira le mieux dans le monde. "
Mais croyant donner de la finesse (furberia) à son (ils, il lui inspira de la ruse (astuzia) , lui répétant qu'un bon marché consistait à profiler de l'ignorance de l'ache-
teur pour lui vendre fort cher un objet qui avait coûté très-peu. — Retiens bien ce proverbe, lui disait-il:
11 faut (ci vuole) cent yeux à l'acheteur, Un seul peut suffire au vendeur. 1
Le père de Pierre était un pêcheur insouciant (incurante) , qui avait l'habitude de se confier à sa bonne fortune. Après avoir passé tout le jour à dormir au soleil , il allait le soir tendre ses filets (reti) , et si la pêche était bonne, il la montrait d'un (con) air de triomphe à son voisin le jardinier.
"Vous êtes obligé de travailler toute la journée pour vivre (campare) , lui disait-il , et moi je ne travaille que cinq minutes, et je vis mieux que (di) vous. 9 Le jeune Pierre qui entendait ces paroles , ne tarda pas à (di) prendre les habitudes de paresse (pigrizia) de son père, et l'imitant jusque dans ses défauts-, il allait dormir au fond du bateau (barca), quand il était las (stanco) de jouer sur le rivage.
"Que ferez-vous de Pierre quand il sera grand, mon voisin? disait le jardinier; il a de l'intelligence, mais il s'en sert pour faire le mal. Il ne se passe pas de semaine que je ne le surprenne dans mes vignes.
— Bah! (chef) c'est un enfant, il ne sait pas qu'il fait (di far) mal.
— Mais comment le saura-t-il, si vous ne le lui apprenez pas maintenant?
— Voilà bien du bruit [Eh! quanto chiasso) pour quelques méchants grappes (grappolacci) de raisin !
— C'est dans l'intérêt de votre fils ce que je dis , entendez-vous; j'ai peur qu'un jour vous n'en fassiez rien de bon.
1 CM compra ha bisogno di cenlo occhi,
A chi vende hast a uno.
— Laissez donc, disait le père de Pierre, c'est un gaillard (monello) qui 'fera son chemin: chaque fois qu'il jetle le filet, il le retire plein de poisson. Il vaut mieux être heureux que sage. 9
Pierre l'entendant souvent répéter ce proverbe mensonger, finit par y croire.
Un jour le pêcheur prend son fils par le bras , le met entre ses genoux, et le regardant fixement lui dit :
"Ah çà (dimmi) , Pierre, quel âge as-tu (quanti annihaifi
— Douze ans, père.
— Comment, François n'a que six mois de plus que toi ! mais tu as six ans de plus que lui pour la malice. Tiens, va porter ce poisson à Naples; nous allons voir (ora vedremo) comment tu le vendras. Je n'ai pu m'en défaire hier au marché: ne t'avise (immaginare) pas au moins de dire qu'il n'est pas frais d'aujourd'hui !
— Pas si (non tanto) bête ! dit Pierre en souriant ; ce serait bon pour (il caso di) François. L'autre jour n'a-t-il pas manqué la vente d'un coconiero , parce qu'il en avait tourné (voltato) la partie (il lato) gâtée du côté d'un nigaud (grullo) de domestique qui tirait déjà sa bourse pour le payer!
— Val tu es un fin matois (gran furbo); je parie (scommetlo) que tu me vendras bien mon poisson. D'ailleurs, qui a du raisin le garde (uva ci badï); tu m'entends, mon garçon, dit le pêcheur en regardant malicieusement son fils.
— Certainement, " répondit Pierre, qui comprit que son père lui pardonnait d'avoir volé (rubato) du raisin, à la condition (col patto) qu'il vendrait le poisson de la veille (del giorno avanti).
. L'enfant se rendit (reco) au marché, et offrit sa marchandise à tous ceux qu'il croyait pouvoir duper (gab-
bare). Mais les connaisseurs en (di) poisson lui tournaient (voltavano) le dos (spalle) avec mépris (dispreizo). Enfin le hasard lui fit rencontrer un domestique à l'air niais (minchione) , celui-là même qui avait failli (era stato per) acheter'le cocomero gâté. Il courut droit à lui (incontro) en criant: Beau poisson frais, beau poisson frais!... "Est-il péché d'aujourd'hui? demanda le domestique.
— De ce matin/ répondit effrontément (sfacciatamente) Pierre.
Le domestique était étranger (foresliero) , entendait peu l'italien, et connaissait mal la monnaie du pays; il fut donc aisément trompé (facilmente ingannato) sur le prix comme sur la qualité de la marchandise : Pierre lui fit payer le double de la valeur réelle d'un poisson frais.
En revenant de Naples à Résina où demeurait son père, il rencontra François qui conduisait (guidava) un âne chargé de débris (buccie) de légumes que les jardiniers recueillent avec soin (accuratamente) pour en faire du fumier (letame).
"Voilà, ma foi (cospetto), des paniers bien remplis, dit Pierre d'un air moqueur (di canzonatura) !
— Ce n'est point une charge trop lourde (peso) pour mon âne, reprit François.
— Eh ! je ne pensais point à ton âne , mon cher , mais à toi, quand je disais: Voilà des paniers bien remplis. Je suis sûr que ton père exige de toi par (ogni) jour au moins deux de ces voyages divertissants.
— Je rends (reco) ainsi service à mon père, c'est tout naturel; d'ailleurs le travail est pour moi un plaisir.
— Tiens, dit Pierre en montrant l'argent (ildanaro) qu'il avait reçu pour son poisson , je n'ai eu que la peine (fatica) de le demander. Voilà ce que (quanto) l'on gagne à savoir tirer (ottenere) l'argent du monde.
— Pour moi , je serais honteux (mi vergognerei) de mendier ou d'emprunter (prendere a imprestito) .
— Je n'ai pas eu besoin de mendier; je n'ai eu qu'à (mi bastà di) faire usage de mon esprit: cela ne vaut-il pas mieux que de montrer, comme toi, le côté gâté d'un cocomero pour en manquer la vente?
— Il me semble que j'ai (pare di aver) agi honnêtement.
— Et ton père est de cet avis?
— Sans doute.
— Eh bien , le mien pense tout autrement : il dit toujours que l'acheteur doit avoir cent yeux; tu avoueras (confesserai) que si le vendeur peut les lui fermer (chiuder) tous , c'est tant mieux pour lui. Par exem-
, pie, j'ai vendu tout-à-l'heure (dianzi) le poisson que mon père n'a pu vendre hier; on me l'a acheté pour du poisson frais, et payé le double de sa valeur. Et devine qui a fait ce beau marché? C'est ce nigaud (minchione) de domestique qui t'aurait acheté hier ton melon (jpopone) gâté si tu avais été (fossi stato) plus fin (furbo). Avoue, François, que je ne suis pas bête, et que je ne tarderai pas à devenir riche.
— Mais, tu l'oublies, Pierre: ce nigaud que tu as trompé (ingannasti) ne t'achètera plus rien de crainte (per paura) d'être dupe (gabbato) de nouveau, tandis (mentre) qu'il reviendra toujours m'acheter des fruits, parce qu'il sait que Je ne le tromperai point. Tu as perdu une pratique (avventore) , et moi j'en ai gagné une.
— Eh! garde-la (tienlo per te) ta pratique, dit Pierre un peu piqué (mortificato) , et sentant la justesse du raisonnement. D' ailleurs il ne manque pas à Naples de gens qui achètent du poisson.
— Est-ce que tu comptes (intendi) les servir de la
même façon (maniera)*! demanda malicieusement François.
— Pourquoi pas , s'ils sont assez niais pour (tanto minchioni da) s'y laisser prendre?
— Mais tous ces gens-là, reprit le petit jardinier, s'apercevront (si accorgeranno) que tu les a trompés (ingannati) ; c'est autant de (tutta roba) perdu pour toi.
— Bah ! (chef) il me restera (avanzerà) toujours assez d'acheteurs pour la saison.
— Et l'été (estate) prochain que feras-tu?" demanda François, qui devenait plus pressant (incalzante) à mesure qu'il gagnait du terrain.
Pierre resta un instant embarrassé. — "L'été prochain.... l'été prochain est encore loin , balbutia-t-il ; j'ai le temps d'y penser. D'ailleurs si je ne puis plus attraper (prendere) personne avec mon poisson, je ferai autre chose. Qui m'empêchera, par exemple, de vendre des dragées (confetti) ou des gâteaux (pasticcini) aux enfants?
— Mais les enfants, comme les grandes personnes, s'apercevront bientôt que tu les trompes.
— Çà ce peut (puo darsi): eh bien, dans ce cas, je changerai encore de commerce, je vendrai des fagots (fascine) et des copeaux (trucioli) au marché; parbleu (pcrbacco!) les métiers ne manquent pas.
— Oui, pour ceux qui sont honnêtes, reprit François. J'ai toujours entendu dire à mon pére qu'une bonne réputation (fama) est le meilleur fonds qu'on puisse avoir pour faire fortune. Tu auras beau (un bel) changer de métier, on finira toujours par découvrir qui lu es.
— Et qui suis-je donc? dit Pierre en colère. Tiens, avoue plutôt que tu es jaloux de ma bonne fortune. Après tout (epoï), ajouta-t-ii d'un air (conaria) de dépit, quand on aura découvert qui je suis, eh bienl je me mettrai à
ramasser des ordures (raccattare la spazzatura) et à conduire comme vous une sotte bourrique (stupido ciuco), monsieur l'honnête homme!
— Cela ne sera pas si (tanto) facile , reprit François, à moins que tu ne sois V honnête Pierre. * Là-dessus il fouetta (frusto) légèrement son âne, et s'éloigna (si allontanô).
François avait en effet une grande réputation de probité; aussi chacun s'empressait-il (affrettava) de traiter avec lui, et quand l'heure du marché était passée, il voyait bientôt ses paniers remplis. Il travaillait sans relâche (senza posa) , gagnait peu , il est vrai , mais son gain était sûr (sicuro) , et il reconnaissait chaque jour la vérité de cette maxime (motto) : l'honnêteté est la meilleure politique.
Le domestique qui avait marchandé le cocomero y et auquel Pierre avait vendu le poisson gâté (marcio), était Anglais et fort aimé de son maître qu'il servait avec autant d'affection que de (quanto) zèle. Peu de jours après, retrouvant Pierre dans le marché, il ne manqua pas de le désigner (accennarlo) à d'autres domestiques comme un petit fripon (birboncello); en sorte qu'il eut beau crier et vanter sa marchandise, chacun lui tourna le dos (volto le spalle) avec mépris. Il perdit donc plus en trompant le domestique. Le marché était bien fourni (provvisto) ce jour-là; de sorte que chacun vendait sa marchandise ) mais Pierre ne pouvait se défaire de la sienne.
" N'est-ce pas vexant (seceante)*! disait-il en passant devant François, auquel un chaland (avventore) achetait des fruits: vois, je n'ai pas encore vendu un seul poisson. C'est sans doute une vengeance de cet Anglais: et cependant (eppure) mon poisson est frais aujourd'hui. "
— Tu en disais autant (lo stesso) l'autre jour: il t'a
cru la première fois; mais, comme dit mon père: chat échaudé (scottato) craint Veau froide. 11
Leur conversation fut interrompue en ce moment par le domestique anglais qui s'approcha de (a) François et lui dit en prenant une grappe de raisin sur son étalage (banco): "Je n'ai pas besoin de te demander si ces raisins sont mûrs : tu sais que quand la marchandise est bonne, je ne regarde pas au prix; l'essentiel c'est que ces fruits fassent du bien à mon maître (padrone).
— Comment, est-ce qu'il est malade votre maître? Oh! en ce cas, attendez, je vais vous choisir (vi voglio scegliere) le meilleur. Tenez, j'espère que celui-ci sera de son goût. D'ailleurs, si vous voulez venir un jour jusqu'à Résina, à cinq milles d'ici, vous pourrez choisir de belles grappes bien fraîches pour votre pauvre maître.
— Eh ! ce n'est pas de refus (non dico di no) , mon garçon; quand il s'agit (si traita) de la santé de mon maître, vois-tu, les pas (gite) et les démarches (passi) ne me coûtent plus. À revoir donc à Résina," ajoula-til en payant ce qu'il venait (aveva ora) d'acheter; puis il s'éloigna en regardant Pierre d'un (con) air significatif, et se disant à lui-même (fra se stesso): "Je voudrais bien que tous ses compatriotes lui ressemblassent. *
Arthur (c'était le nom du domestique) tint parole (mantenne la promessa) à François, et fut pour lui une excellente pratique tant (fin tanto) que dura la saison des fruits. Le maître d'Arthur avait été invité à visiter, pendant son séjour à Naples, la villa du comte de T***, située à peu de distance de Résina, et comme Arthur avait fait circuler (spargere) l'histoire du melon, la nombreuse et brillante société qui habitait la villa venait souvent visiter les beaux fruits de l'honnête François.
"Ecoute, mon enfant, disait un jour le jardinier à
son fils, tandis qu'Arthur regardait travailler les vignerons; c'est grâce à (mercè) ta probité que j'ai fait cette année de bonnes affaires; il est juste que tu en profiles. Tiens, ce quartier de vigne, ce figuier (fico), et un melon par semaine, seront désormais ta propriété: avec cela tu ne peux manquer de réussir, pourvu que lu continues à être un honnête garçon. *
Le rusé (asiuto) Pierre prit une autre route : il en résulta naturellement que bientôt personne ne voulut traiter avec lui. — On peut être plus fin qu'un autre, mais pas plus fin que tous les autres, — a dit un grand écrivain (scrittore) 1 qui connaissait le monde aussi bien que pouvaient le connaître Pierre et son père. Or ce dernier (ultimo) avait bien à se plaindre [da lagnarsi) de son fils. Il voyait toutes ses anciennes pratiques (avventori) l'abandonner tour-à-tour (a vicenda) , et chacun lui disait au marché que son fils était un fripon (birba).
Un jour qu'il revenait de fort mauvaise humeur par (in) suite des reproches qu'il avait reçus à propos de son fils et de la marchandise qu'il n'avait pas vendue, il surprit Pierre dévorant une gourde (zucca) qu'il venait de (poco fa aveva) voler à un petit marchand. "Où as-tu pris de l'argent pour payer cela, glouton (ghiottone)V lui cria-l-il; et en même temps il fouillait dans la poche (frugava la tasca) de l'enfant et en retirait une poignée de petite monnaie (mandata di spiccioli). "Ah! coquin (ladro) , je t'apprendrai (f insegnero) à te régaler à mes dépens! Comment, drôle [birbo) ! ce n'est pas assez pour toi (non ti basta) de me faire perdre mes pratiques; tu me voles (rubi) encore mon argent ! " En disant cela il rouait l'enfant de coups (bastonava) au milieu du marché aux fruits.
' Larochefoucault.
Ce rude traitement ne rendit pas Pierre meilleur; il comprit bien que son père le battait (picchiava) , non pas parce qu'il était fripon (ladro), mais parce qu'on savait qu'il l'était, et par-dessus tout, parce qu'il lui revenait (tornava) quelque argent de moins. L'enfant s'éloigna donc meurtri (pesto) , mais non point changé.
Tous les petits marchands avaient été témoins de cette scène ; Pierre en ressentit longtemps les effets. Il * s'était autrefois flatté (aveva sperato) que si son commerce de poisson venait à lui manquer, il pourrait aisément en reprendre un autre; mais il s'aperçut (si aceorse) alors que François avait raison quand il disait que le meilleur fonds de commerce était une bonne réputation. Pas un des petits marchands napolitains ne voulait * s'associer avec lui, encore moins lui faire crédit. De plus, son père voyant que sa finesse ne lui servait plus à faire de bons marchés, le traitait chaque jour avec plus de dureté, lui donnant comme à regret (a malincuore) la nourriture et les vêtements les plus nécessaires. Pierre passa l'hiver dans cette triste situation, espérant toujours que le souvenir de sa mauvaise réputation finirait par s'effacer (scancellarsi) . Mais il était loin d'être corrigé: il se persuadait seulement qu'il n'était si malheureux que parce que ses tromperies (inganni) avaient été découvertes.
Il était un jour assis sur le rivage, les bras croisés, le regard triste et rêveur (pensoso) f son chapeau déchiré (lacero) et rabattu (abbassato) sur ses yeux, et le corps couvert de haillons (cenci): à droite était une ligne (amo) qui traînait sur le sable au lieu de plonger (immergere) dans l'eau ; à gauche (sinistra) un panier vide de poisson. A ce moment passe François portant sur la tête une corbeille (cesta) remplie de beaux raisins noirs et blancs. Touché
i78 LES PETITS MARCHANDS NAPOLITAINS.
(commosso) de compassion, il s'approcha si doucement (pian piano) que Pierre ne s'aperçut de sa présence que lorsqu'il sentit une grappe de raisin lui caresser le front.
w Mange, dit François en souriant avec bienveillance; ils sont très mûrs.
— Merci (gradé), dit Pielro: ma foi ! tu viens bien à propos ; car je mourais de (dalla) faim , et cela m'arnve (accade) assez souvent: c'est que mon père ne me gâte plus (avvezza più maie).
— Allons, prends (faltt) courage; celui qui reconnaît sa faute est à demi corrigé, a dit mon père.
— Mais, dit Pierre en acceptant une seconde grappe, que dira-t-il s'il s'aperçoit qu'il en manque?
— Crois-tu donc que je t'aurais donné ce raisin s'il n'eût pas été (fosse stato) le mien; et là-dessus il lui lendit une troisième grappe!
— Bien obligé (tante grazië) , dit Pierre.
— Ah ça ! continua le petit jardinier d'un ton affectueux, il paraît que lu n'es pas heureux: on ne te voit plus au marché; que deviens-tu (cosa fax) donc?
— Depuis que mon père m'a traité de coquin (birba) devant tout le monde, je n'ose plus me montrer. Si vous vouliez, ajouta-t-il d'un air patelin (melata-piaggiatrice) , me prendre un jour avec vous pour aller au marché, et paraître mon ami seulement pour quelques heures, cela suffirait (basterebbe) pour rétablir ma réputation.
— J'aimerais mieux être ton ami que de le paraître.
— Sans doute, ce serait bien plus heureux pour moi; et si vous le voulez, nous nous associerons; j'ai l'idée que vous ne vous en repentirez pas.
— M'associer avec toil s'écria François comme effrayé (spaventato) de cette pensée, et reculant involontairement; non, ne songeons (petisianio) pas à cela.
LES PETITS MARCHANDS NAPOLITAINS. t79
Prends, si tu veux, la moitié de ces fruits, et tâche (gnarda) de les vendre au marché. Je consens même à t'y précéder; je dirai à tes anciennes connaissances (relazioni) que tu as le désir de devenir meilleur , de rétablir ta réputation. Mais ne me fais pas mentir, au moins. . Adieu, bonne chance (fortuna)."