CHAPITRE II
Lorsque Pierre arriva au marché, il fut accueilli avec bienveillance, grâce au (mercè) discours de François en sa faveur. Il se conduisit (porto) fort bien d'abord, ce qui acheva (fini) de le réhabiliter dans l'esprit de tous. L'on ne se méfiait (diffidavano) plus de ses poids et mesures; et cela le charma (incanto) beaucoup. Mais à mesure que la confiance renaissait, les occasions de tromper (ingannare) s'offraient plus souvent à lui, terrible tentation à laquelle il n'eut pas la force de résister. Il avait remarqué la passion de certains petits marchands pour les dragées (confetti) de couleur et pour t les pralines (mandorlé). Il employa tout l'argent qu'il venait (aveva) de gagner en un mois à l'achat (acquisto) d'une forte partie de bonbons (confetti), et il peignit en grosses lettres sur la planche (asse) d'étalage : Ici l'on vend les dragées (confetti) les plus grosses et les plus sucrées (dolci) de Naples, et Von donne gratis une praline (mandorla) par mesure de bonbons. Celte annonce magnifique attira l'attention. Une foule d'enfants entouraient la petite boutique qui leur semblait une terre promise, et
chacun s'en allait content. La praline gratis produisait surtout un excellent effet.
Lorsque Pierre crut que sa réputation était solidement établie , il négligea petit à petit (trascuro a poco per volta) d'ajouter la praline gratis. Un jour un petit garçon de dix ans , qui tenait à la main une règle (regolo) de charpentier {fakgname) y passe, en sifflant (JLschiando) un air, devant la boutique de Pierre., et jetant les yeux sur l'enseigne: w Ah! ah! dit-il, voilà qui promet beaucoup." Là-dessus il s'avance et demande deux mesures, l'une pour lui ^l'autre pour sa petite sœur. Cela fait, il réclame tout naturellement les deux pralines gratis.
"Elles sont toutes données; je n'en ai plus depuis longtemps, répond Pierre.
— Alors pourquoi les annoncez-vous? réplique l'acheteur.
^ Je n'ai pas eu le temps d'effacer (scancellaré) l'enseigne.
— Et vous dites que vous n'en avez plus depuis longtemps? mais il ne faut pas (non ci vuolé] tant de temps pour effacer deux mots. " En parlant ainsi, Charles (c'était le nom du petit charpentier) tira de sa poche un morceau de craie (gesso) et effaça le mot gratis. Pierre ne put contenir (frenare) sa mauvaise humeur, et déjà il apostrophait [indirizzava la parola) avec rudesse le petit chaland, lorsque celui-ci, remarquant que la boîte (scatola) qui contenait les dragées pour sa sœur n'était pas si pleine que la sieflne, et se doutant (sospettando) de quelque supercherie, saisit la dernière mesure d'étain (stagno) dont Pierre s'était servi , la mesura avec sa règle, et découvrit qu'elle avait en dedans un quart de pouce de moins qu'en dehors. Pierre se troubla (si sconcerto), saisit (afferro) la boîte, et chercha à l'arracher (strapparla)
des mains du petit charpentier. Charles tint ferme (sodo), et brandissant la prise au-dessus de sa tête, il se mit à courir à travers le marché en criant: w Grande découverte! grande découverte pour les amateurs de dragées!!! "
On accourait en foule à la suite de (dietro) Charles , et chacun demandait quelle était (fossé) la découverte.
w Ecoutez,dit Charles en s'arrêtant (fermandosi). Yous croyez tous que Pierre est (sia) devenu honnête! Eh bien, regardez cette mesure; elle a un double fond, et ne contient que les trois-quarts de ce qu'elle devrait contenir.
— Ah! ah! nous avons été joliment dupés (siamo stati belle minchionatî) ! s'écria l'un des enfants d'un air piqué (mortifkata) ; il faut se méfier de ceux qui font de si belles promesses. "
Il s'éleva (s'ako) aussitôt une clameur (grido) d'indignation générale: un seul des individus présents n'y prit aucune part: il restait silencieux derrière les autres; la surprise et le chagrin se peignaient s s ar sa physionomie. C'était François, le petit jardinier. — Je désirais, pensait-il, que Pierre redevînt bon, mais puisqu'il (giacehè) recommence ses anciens tours (scfierzi) , je renonce à lui pour jamais. Il est heureux (fortuna che) qu'on ait fait aujourd'hui cette découverte, car demain je complais (mi voleva) m'associer avec lui, tant je croyais à son repentir.
"François! François! s'écrièrent alors plusieurs petites voix, prêtez-nous votre mesure pour la comparer (paragonarla) avec celle de Pierre." En disant cela les enfants, Charles en tête, coururent à l'étalage (banco) de François, saisirent sa mesure, et comparaison faite, il se trouva qu'elle contenait un cinquième de plus que celle de Pierre. Les cris de ce petit monde (gente) en
fureur devinrent alors plus terribles. Ils suspendirent au bout (ail' eslremità) de deux bâtons la bonne et la mauvaise mesure, et se formant en phalange serrée (stretta)> ils s'avancèrent vers l'enseigne de Pierre en criant 'Brisons (spezziamo) le banc de Pierre ! les petits mar chands napolitains ne veulent pas de fripon (birbo) parm eux!*
En entendant de loin ces vociférations, Pierre s< sauva (scappô) plein d'effroi (spavento) , prenant à pein«* le temps d'emporter la moitié de sa marchandise ; l'autre* moitié servit à remplir plusieurs bonnes mesures , et à calmer la fureur de ces petits insurgés, auxquels les dragées fermèrent la bouche. Mais ce ne fut pas sans que le banc de Pierre ne fût brisé (rotto) et brûlé sur la place publique du marché, avec l'enseigne trompeuse (ingannatrice) et la fausse mesure.
Si les coquins (birboni) pouvaient calculer les effets de leur mauvaise conduite, ils verraient qu'outre le plaisir d'être aimés et estimés , il est de leur intérêt oVêtre honnêtes. Il est évident que Pierre aurait gagné beaucoup plus à (nelV) être toujours de bonne foi qu'en trompant [ingannando) comme il le fit, même les enfants de son âge.
François était resté l'un des derniers spectateurs de cette scène; en s'éloignant du lieu de l'émeute [sont • mossa) il trouva sur le pavé (lasire) une règle de char-J pentier (falegname) . Il la ramassa [raccatto) , et voyanj dessus le nom et la demeure de Charles, il s'empressa d | la lui reporter. L'enfant fut bien reconnaissant de cett-| bonne action, car il tenait beaucoup (aveva molto caro\ à sa règle. Elle lui avait été donnée à titre de récompense par le patron d'un navire, auquel il avait mesuré h\ charpente (lo scheletro) d'une chaloupe , dont il avait fait ensuite le mémoire [il conto). "Que pourrais-je faire
pour vous remercier? dit Charles en saisissant sa règle avec joie; voulez-vous que je vous fasse un banc d'étalage superbe?
— Eh bien, dit François, puisque vous êtes si bon et si obligeant (servizievole), faites-moi le plaisir de m'expliquer les lignes et les chiffres qui sont sur votre règle.
— Je vous apprendrai volontiers le peu que je sais, et si cela ne vous suffit pas (basta), mon père vous montrera (insegnerà) la trigonométrie.
— La trigonométrie! répéta François un peu effrayé (spaventato) de ce mot imposant.
— Oh! n'ayez pas peur, dit Charles, j'ai fait précisément la même mine que (viso di) vous, la première fois que j'ai entendu parler d'arcs, d'angles, de centres, de tangentes: vous serez bien vite familiarisé avec ces mots. Mais commencez par (con) venir au frais , car ici le soleil brûle (arde), et acceptez sans façon (œmplimenti) un peu de macaroni. D'ailleurs il faut que vous voyiez mon père ; puis ce soir je vous reconduirai chez vous , vous me montrerez vos melons et vos vignes, n'est-ce pas (non è vero)!*
Charles et François étaient faits l'iin pour l'autre : ils firent ce jour-là ample connaissance, et dès le soir même ils étaient amis intimes. Ils passaient ensemble toutes les heures de récréation, soit dans la boutique de l'un , soit dans la vigne de l'autre , et profitaient mutuellement (a mCenda) du peu que chacun d'eux savait. François apprit (imparti) en peu de temps l'arithmétique ; car il sentait tout le plaisir qu'il y a à devenir savant, et à pouvoir se délasser (ricrearsi) avec un livre, un compas (sesle), ou un crayon (lapis).
Un jour qu'il écoutait avec attention une leçon que lui donnait Charles, le maître et l'élève furent interrompus
par la sœur du jeune charpentier, la petite Rosetta, qui entra les yeux baignés de larmes. Charles courut la consoler, et voulut savoir la cause de son chagrin (affanno). L'enfant raconta qu'elle était allée , selon son usage , au chantier de la marine pour ramasser des copeaux (trucioli); qu'après avoir rempli son panier, elle l'avait laissé un instant pour aller sur le bord [spiaggia) de la mer acheter des coquillages (nicchie) à un petit garçon afin d'en orner la grotte que son frère Charles venait de construire, et que quand elle était revenue à l'endroit où elle avait déposé son panier, elle l'avait retrouvé vide. En disant cela, Rosetta, dont chaque joue vermeille était ornée d'une larme, ouvrait (apriva) son tablier (grcmbiule) pour laisser voir aux deux jeunes mathématiciens les beaux coquillages qu'elle avait achetés à crédit, comptant bien sur la vente de ses copeaux.
"Courons au marché au bois, dit Charles; peutêtre pourrons-nous retrouver ton fagot (fascinolto). Mais, dis-moi, serais-tu capable de le reconnaître?
— Oui, car il y avait un des morceaux (pezzi) de bois [legno) qui avait une entaille (taglio).
— En ce cas, partons. "
Les trois enfants se rendirent à la hâte (in fretia) au chantier au bois, et après de longues et inutiles recherches, ils revenaient assez désappointés (sconcertati) , quand ils rencontrèrent Arthur , le domestique anglais. Ils lui racontèrent l'histoire du vol (furto) , sans oublier la circonstance du morceau de bois entaillé.
"Attendez, dit Arthur, il me semble en avoir vu un semblable ici près (vicino), à la porte d'un boulanger (fomaio)." On courut à l'endroit désigné (accennato), et Rosetta poussa (mandé) un cri de joie en reconnaissant son copeau.
"Qui vous a vendu cela? demandèrent-ils tous les quatre à la fois (insieme) au boulanger, en lui montrant un fagot.
— C'est un petit garçon d'une douzaine d'années. Attendez un instant, vous allez le voir revenir, ajoutat-il, car il paraissait avoir grand'faim, et comme il désirait être payé en pain, il a dû (dovuto) attendre que le mien fût cuit (cotto). "
A peine achevait-il ces mots, que Pierre parut, et tressaillit (si riscos:°) en apercevant les trois enfants et le domestique. Ceux-ci se saisirent du voleur (a/ferrarono il ladro) / malgré ses dénégations, et, armés du copeau, ils conduisirent Pierre à l'endroit où Rosetla avait ramassé ce morceau de bois. On ajusta l'entaille sur la pièce de bois d'où provenait le copeau , et par ce témoignage irrécusable on confondit le voleur, qui se vit hué (fischiato) et chassé (cacciato) une seconde fois de la société des petits marchands napolitains.
Pierre ne fut point corrigé par cette seconde leçon ; il essaya (provo) de vendre de l'eau minérale , puis de la limonade, dans un quartier éloigné [remoto) de la ville; mais la mauvaise marchandise qu'il débitait (smerciava) afin de gagner davantage, lui faisait perdre journellement une nouvelle pratique (avventore), de sorte qu'il se retrouva bientôt plus malheureux que jamais.
François pendant ce temps voyait chaque jour augmenter le nombre de ses amis, tout (mentre) en s'occupant de son petit jardin et de celui de son .père. Au commencement (net principio) de l'hiver, il connaissait déjà l'arithmétique. Le père de Charles, qui savait lever les plans d'architecture, lui enseigna tout ce qu'il avait appris lui-même. L'écolier s'appliqua tellement, qu'en peu de temps il parvint (gli riuseï) à égaler son modèle.
Ces études détournaient (distoglievano) un peu François de la culture de son jardin , et l'éloignaient souvent de la maison paternelle. Arthur, qui continuait à le visiter, fut le premier à se plaindre (lagnarsi) de ses absences. Pour le consoler , François le conduisit un jour chez Charles. "Venez avec moi, lui dit-il, vous verrez comment je passe mes soirées, et vous vous plaindrez (lagnerete) ensuite de moi, si vous osez.* Arthur reçut en effet l'accueil le plus gracieux (gentile) de Charles et de Rosette, qui lui montrèrent avec empressement (prévoira) les dessins de François. Quoiqu'Arthur ne fût pas connaisseur (s' intendesse) , il parut étonné, et témoigna (manifesté) aussitôt le désir de les faire voir à un gentilhomme ami de son maître.
Arthur emporta ces dessins, et le gentilhomme, surpris qu'en aussi peu de temps le jeune artiste eût fait des progrès aussi rapides, s'intéressa vivement en faveur de François. 11 traitait (contrattava). précisément alors avec un peintre italien pour quelques copies des ruines d'Herculanum, 1 et il lui vint à l'esprit (alla mente) qu'il pourrait trouver le moyen de rendre service au jeune dessinateur.
« Sous le règne de l'empereur Titus , vers l'an 79 après Jésus- Christ, cette ville fut ensevelie sous la lave du Vésuve situé à deux lieues de là Par la suite des temps, celte lave se couvrit de terre végétale, et c'est sur ce nouveau sol que fut bâti le village de Portici , et celui de Résina. En 4738 un pauvre paysan de Résina aperçut une ouverture latérale au fonds de son puits; il eut la curiosité d'y descendre, et après avoir rampé quelque temps, il trouva des fondations de maison. A la même époque on découvrit à Portici un autre passage souterrain. Le roi de Naples ordonna des fouilles régulières : bientôt les rues et les places de l'antique Herculanum furent déblayées , et I on y trouva quantité d'objets curieux *n meubles, instruments, bijoux et statues.