CHAPITRE IV
François menait tout au contraire la vie la plus heureuse: par son assiduité au travail il avait fait des progrès rapides et avait gagné l'affection de Camille. Quant à Charles et à sa sœur Rosette, ils étaient les compagnons fidèles du jeune dessinateur dans ses promenades (passeggiate) du soir. Le vieux charpentier répétait qu'il était enchanté d'avoir donné les premières leçons à François , et qu'il avait toujours prédit qu'il deviendrait un jour un grand homme. — " Et un homme bon , reprenait Rosette: il a beau être devenu un monsieur, il est toujours resté le même : c'est le moyen de conserver ses amis."
Ces bons amis rendaient François plus heureux
que Pierre ne Tétait depuis le vol (furto) des diamants. Un matin le jeune artiste fut envoyé par Camille dans les ruines d'Herculanum pour y dessiner le frontispice d'un temple. Il venait (era allora) d'arriver au puits, et on se préparait à le descendre avec des cordes (/uni)-, quand il entendit la voix d'une femme en colère. C'était une villageoise {coniadina) qui défendait de toute la force de ses bras et de ses poumons l'abord [la bocca) de son puits à plusieurs paysans venus avec leurs cruches (broccke) pour y puiser (attingere) de l'eau de vive force.
"Tenez, mon petit jeune homme, vous avez l'air honnête , dit-elle en s'adressant à François ; jugez vous-même si la chose est juste. Le puits est ma propriété : j'ai donc le droit de réserver cette eau pour ma famille dans les temps de sécheresse ; nous en avons tout au plus assez pour nous. Chaque semaine l'eau baisse (scema) , et si cela continue mon pauvre puits sera bientôt à sec (asciulto).
— Tous ceux du voisinage en sont déjà là (a questo punto), dit l'un des ouvriers présents: un meunier (mugnato), par exemple, m'a dit que son moulin s'était arrêté faute [fermato per mancanza) d'eau. 9
François fut frappé (colpito) de ces observations, et se rappelant ce que son père lui avait dit des signes qui précédèrent la dernière éruption du Vésuve, il courut avertir ses parents de quitter (abbandonare) au plus tôt (presto) leur maison, et les aida à emporter tous leurs effets (roba). Les habitants de Résina souriaient avec ironie de la prudence de François, et restaient tranquillement chez eux. Son exemple ne fut imité que par un seul paysan, qui la veille avait vu sortir de terre une bouffée (sbuffo) de fumée et avait entendu en même temps un bruit semblable à un coup de pistolet (pistolettata) .
François après avoir mis en sûreté tout ce qu'il avait de plijs précieux, se rendit à la hâte (in fretta) à la villa de ses amis anglais, située prés de Torre-del- Greco, au pied même du Vésuve, et avertit Arthur de tout ce qui se passait. Arthur courut prévenir son maître. Le comte et la comtesse de T***, qui préparaient une fête pour le jour suivant, partirent précipitamment. Ce n'était pas trop tôt: le lendemain l'éruption eut lieu, et en cinq heures le village de Torre-del-Greco fut entièrement englouti (sepolto) sous la lave. La villa du comte fut la seule maison qui échappât (fosse salva) , mais la lave l'entourait comme d'une mer de feu.
Dans son empressement (fretta) à fuir, le comte avait laissé à sa villa ses bijoux (gioiellt), son argenterie et jusqu'aux pièces (pezzi) d'un feu d'artifice qui devait se tirer (sparare) le lendemain. Dès que la lave fut assez refroidie pour permettre l'accès du château, François, craignant (temendo) avec raison qu'il ne fût pillé (saccheggiato) par des voleurs, ou que la poudre ne le fît sauter, accourut un scéau (con un secchia) à la main, plongea (immerse) les pièces d'artifice dans l'eau , et revint trouver le comte en traversant pour la seconde fois la lave qui lui brûlait la plante des pieds.
L'Anglais avait déjà fait le sacrifice de sa villa. Ravi d'admiration en apprenant l'intrépidité de François, il lui offrit la moitié de ce qui serait sauvé du pillage.
En effet, chaque fois qu'une éruption du Vésuve fait déserter une habitation, les voleurs ne manquent jamais d'y pénétrer les premiers , au risque de périr par le feu ou par la faim. L'un d'eux, par suite d'une indiscrétion de l'improvisateur, avait entendu l'offre faile au jeune François: il s'empressa d'en faire part (parteciparlo) à toute sa bande. C'était précisément celle avec
laquelle Pierre s'était lié : il avait cru d'abord avoir affaire à de simples vagabonds, et peu-à-peu l'habitude de la fainéantise (ozio) , les mauvais conseils, et plus que tout cela, les funestes exemples, l'avaient entraîné dans le sentier du crime (delitto) : il s'était fait voleur de profession!...
Le malheureux, tant qu'avait duré l'argent de la croix de diamants, avait compté autant d'amis qu'il y avait de voleurs tlans la bande; mais dès que le fruit du vol fut consommé, ces mêmes voleurs devinrent pour lui, en raison surtout de son jeune âge, autant de tyrans qui le forçaient (costringevano) , sous peine de la vie, à être complice de leurs expéditions les plus hardies. La veille, Pierre avait vu le chef de la bande poignarder (slilettare) un de ses complices pour un acte d'insubordination. D'un autre côté, il venait d'apprendre (aveva ora saputo) que la nuit suivante lui et quatre de sa bande étaient désignés (scelti) pour aller piller (saccheggiare) le château du comte, et que par conséquent la vie de François était en danger (pericolo).
Dans sa nouvelle et abominable vie, Pierre avait conservé un tendre souvenir pour le petit jardinier qui avait toujours été si bon pour lui. Il frémit à la pensée de cet assassinat ; mais il n'osa aller prévenir lui-même François du complot tramé contre lui. Il se contenta de prévenir un des gens du comte qu'il rencontra dans les rues de Naples.
Pendant ce temps Arthur , apprenant que la vie de son ami François et la propriété de son maître étaient menacées, était monté précipitamment à cheval, et suivi d'une escouade (drappello) de sbires, était accouru à la villa: il était arrivé au moment même où le pauvre François se défendait seul contre plusieurs voleurs
masqués , et venait detre blessé au bras d'un coup de pistolet.
L'un de ces misérables n'avait pas pris part à cet assassinat, et s'était tenu à l'écart (disparte): en voyant arriver les sbires, il se rendit à eux sans résistance, et leur dit: "Menez-moi en prison, je l'ai bien mérité. " On lui enleva son masque. Quel fut l'étonnement et la consternation de François en reconnaissant les traits du petit pêcheur, de Pierre le rusé!... L'émotion, jointe à la blessure (ferita) qu'il avait reçue et à la perte de son sang, le fit évanouir tandis qu'on emmenait la bande.
Le procès de ces misérables fut bientôt fait: tous furent pendus (impiccati), à l'exception de Pierre, qui, grâce à quelques circonstances atténuantes, en fut quitte pour [se la passé con) dix ans de galère. Quant à son père, usé (rifinito) avant le temps par l'ivresse (ubriachezza) et la débauche (stravhio) , il mourut bientôt après misérablement.
La blessure (ferita) de François guérit promptement, grâce aux soins affectueux d'Arthur, de Charles et de Rosette , et bientôt il fut en état de sortir.
"Puisque te voilà convalescent, lui dit un jour son père, il faut que tu viennes voir ma nouvelle maison,
— Comment! dit François étonné, tu as une maison à toi?
— Oui, mon cher enfant, une maison charmante, avec une pièce de terre (poderino) ; le tout situé à une certaine distance du Vésuve. Et devine qui m'a fait ce présent? le Roi; et pourquoi? parce que j'ai un bon fils.
— Oui, s'écria Charles, les habitans de Résina et de Torre-del-Greco , dont les propriétés et la vie ont été sauvées par ton intrépidité, ont été en corps trouver le Ministre, et l'ont supplié de joindre ton nom à la liste
(elenco) de ceux qui ont obtenu une indemnité par suite de la dernière éruption du Vésuve; et le Roi a accordé à ton père une petite ferme (cascina) avec un coin (jpezzo) de terre. *
Le comte , suivant sa promesse, fit présent à François d'une bourse qui contenait en or la moitié de la valeur des effets, que le jeune artiste avait sauvés à la villa; François la partagea avec son ami Charles, pour le remercier de ce qu'il lui avait donné les premières leçons de dessin. Quant à Arthur, il ne voulut rien accepter du petit jardinier, si ce n'est un de ses beaux melons.
"Vous vous rappelez, disait-il, celui que vous vouliez me vendre il y a trois ans? Je reconnus alors votre bon naturel (indolé) ; il ne s'est jamais démenti. Un honnête garçon devient un honnête homme, et j'espère que vous avez prouvé à tous ceux qui pourraient en douter, que l'honnêteté est la meilleure politique.
— Il est vrai , dit le vieux jardinier en regardant complaisamment son fils: Pierre le rusé n'a pas aussi bien mené sa barque que François l'honnête. "