‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 10 sur 34 · L'ILIADE LA QUERELLE ET LE SERMENT DE ZEUS · texte numérisé non relu

L'ILIADE LA QUERELLE ET LE SERMENT DE ZEUS

CHANT 1

Invocation à la Muse.

Chante, ô déesse, la colère du fils de Pélée, Achille ; colère maudite, qui infligea aux Achéens des maux sans nombre, précipita en foule chez Hadèsdes âmes vaillantes de héros et les livra eux-mêmes en pâture aux chiens et aux oiseaux dévorants; — c'était la volonté de Zeus qui s'accomplissait; — chante, en commençant à la querelle même qui mit la haine entre l'Atride roi des hommes et le glorieux Achille.

La peste. Naissance de la querelle.

Les Achéens, dans une expédition, avaient enlevé, entre autres captives, la jeune Chryséis. Son père, Chrysès, prêtre d'Apollon, vient au camp pour la racheter, sup-pliant les Atrides et tous les Achéens de la lui rendre contre rançon. Chryséis était échue en partage au roi Aga-memnon. Malgré les prières du vieux prêtre, malgré la faveur que lui témoignaient les Achéens, touchés de sa douleur, Agamemnon refuse ; et, brutalement, il lui ordonne de s'éloigner au plus tôt. Chrysès, épouvanté, se retire, mais en s'en allant, le long de la mer bruyante, il invoque son dieu :

« Écoute-moi, sagittaire à l'arc d'argent, toi qui veilles sur Chrysé, maître tout-puissant de la divine Killa et de Ténédos, ô Sminlhien; si jamais tu t'es complu au temple que j'ai bâti pour toi, si jamais j'ai pu t'agréer en brûlant les cuisses grasses des taureaux et des chèvres, accomplis maintenant ce que j'ai au cœur : que les Danaëns payent mes larmes, frappés par tes traits. »

Il priait ainsi : et Phœbus Apollon l'entendit; du haut des crêtes de l'Olympe, le cœur tout en cour-roux, il s'élança, portant à l'épaule son arc et son carquois bien clos : les flèches frémirent avec bruit sur l'épaule du dieu en fureur, quand il prit sa course. Et il vint, semblable à la nuit. Puis il se posta à peu de distance des vaisseaux, et il décocha un trait. Effroyable fut le sifflement de l'arc d'argent. Il atteignait d'abord les mulets et les chiens rapides ; puis sur les hommes eux-mêmes il dirigeait sa flèche amère ; et, sans cesse, les bûchers des morts brûlaient en tous lieux.

Neuf jours durant, à travers le camp, les traits du dieu ne cessèrent de voler. Le dixième, Achille fit convoquer le

1. — LA QUERELLE ET LE SERMENT DE ZEUS 3 peuple en assemblée; Hèré, qui voulait du bien aux Achéens, lui avait suggéré cette pensée. L'assemblée se réunit. Achille, s'adressant à Agamemnon, l'invite à consulter un devin, pour savoir quelle est la cause de la colère d'Apollon et comment on pourrait l'apaiser. Aussitôt Calchas se lève, sans attendre même qu'Agamemnon ait répondu : devin habile entre tous, c'était l'interprète attitré des dieux auprès de l'armée. Cette l'ois encore, il déclare qu'il est prêt à parler; mais il sait que ses paroles vont irriter celui à qui les Achéens obéissent, et, trop faible pour se défendre lui-même, il veut être sûr qu'Achille le proLégera.

« Rassure-toi, lui dit Achille, et fais nous con-naître le secret divin que tu sais. Non, par le fils bien-aimé de Zeus, Apollon, à qui tu t'adresses en priant, Calchas, quand tu révèles aux Danaëns les choses divines, non, tant que je suis vivant, tant que -je vois le jour sur la terre, personne, auprès des vais-seaux creux, ne portera sur toi des mains violentes, personne entre tous les Danaëns, quand môme celui que tu vas nommer serait Agamemnon, qui se fait gloire d'être aujourd'hui le premier des Achéens. »

Le devin est rassuré, et il révèle la cause de la colère d'Apollon. Le dieu a été irrité de l'offense faite à son prêtre, et il ne cessera point de frapper les Achéens tant qu'ils n'auront pas rendu Chryséis à son père, en lui offrant, à lui, une hécatombe expiatoire.

Alors se leva le héros fils d'Atrée, le très puissant Agamemnon, vivement irrité. Son cœur s'emplissait d'une sombre fureur, et ses yeux ressemblaient à des flammes étincelantes. Brusquement, il lança un regard de menace à Calchas en lui disant : — « Prophète de malheur, jamais tu n'as dit ce que j'avais à cœur. Annoncer les choses mauvaises, voilà ce que tu aimes : jamais un mot de toi, jamais un acte qui soit bon. Et, maintenant encore, devant tous les Danaëns, tu déclares au nom des dieux, que si le divin archer leur inflige ces souffrances, c'est parce que moi j'ai refus6 de recevoir la riche rançon de la jeune Chryséis. Oui, j'en conviens, je veux l'avoir à moi, dans ma maison. Je la préfère à Cly-temnestre, ma femme; elle ne lui est inférieure en rien, ni par la beauté, ni par la taille, ni par l'in-telligence, ni par l'adresse des mains. — Et toutefois, soit, je consens à la rendre, si cela vaut mieux. Je veux que mon peuple soit sauvé, et non qu'il périsse. Mais alors, préparez-moi sur-le-champ un autre pré-sent, afin que je ne sois pas le seul des Achéens qui n'ait rien : car cela ne doit pas être. Vous voyez tous ce. qui se passe : le présent que j'avais à moi, le voici qui s'en va en d'autres mains. »

Altercation d'Agamemnon et d'Achille.

Aussitôt, le glorieux Achille, rapide coureur, reprit : « Illustre fils d'Atrée, le plus ardent des hommes à t'enrichir, comment veux-tu que les nobles Achéens te donnent un présent? Nous n'avons pas connaissance de biens communs qui soient encore à partager; ce que nous avions pris dans le pillage des villes, nous l'avons déjà réparti; il n'est pas juste que les hommes de l'armée rapportent chacun leur part pour la remettre à la masse. Non, c est à toi pour le moment d'abandonner au dieu cette captive. Plus tard, nous, Achéens, nous t 'en ren-drons la valeur au triple et au quadruple, si jamais Zeus nous accorde de détruire la ville troyenne, malgré ses remparts. »

En réponse, le puissant Agamemnon lui dit :

« Non, non, Achille, semblable aux dieux, tout vail-lant que tu es, ne tente pas de me faire croire cela;

I. — LA QUERELLE ET LE SERMENT DE ZEUS 5 tu ne réussiras ni à me prévenir ni à me persuader. Prétends-tu, pour garder ce qui t'a été donné à toi, que je resterai ici, moi, les mains vides? Est-ce pour cela que tu me commandes de restituer ma captive? Allons; si les nobles Achéens veulent me donner un présent, qu'ils le choisissent selon mon désir, afin qu'il vaille ce que je perds. Mais s'ils ne me donnent rien, alors, c'est moi qui prendrai d'autorité ou ta part, ou celle d'Ajax, ou qui ravirai celle d'Ulysse. Libre à celui vers qui j'irai de laisser déborder ensuite sa colère. Au reste, ceci aura son heure, et nous y reviendrons. Quant à présent, tirons un noir vaisseau dans la mer immense, embarquons ce qu'il faut de rameurs, mettons à bord l'hécatombe, et fai-sons monter aussi Chryséis aux belles joues. Qu'un. des chefs qui assistent au conseil commande le vaisseau, soit Ajax, soit Idoménée, soit le puissant Ulysse, soit même toi, fils de Pélée, le plus terrifiant des hommes, afin que tu nous rendes la faveur de l'archer divin en lui offrant des victimes. »

Alors, avec un regard de colère, Achille, le léger coureur, lui dit : « Ah! en vérité, cœur revêtu d'au-dace, trop habile chercheur de profits, qui d'entre nous désormais voudrait encore se prêter à ton désir et aller en expédition sur t0l1 ordre ou affronter un rude combat? Quant à moi, si je suis venu ici, ce n'est pas en haine des guerriers troyens, pour leur porter la guerre; car ils n'ont rien fait dont j'aie à me plaindre. Jamais, jusqu'à ce jour, ils n'ont chassé mes bœufs ni mes chevaux; jamais dans la Phthie nourricière, au sol profond, ils n'ont ravagé mes champs 1 ; entre eux et nous, il y a trop d'obstacles, 1. La Phthie, au sud de la Thessalie, était le royaume de .Pélée et la patrie d'Achille. 6 L'ILIADE [CH. IJ montagnes baignées d'ombre et mer mugissante. Non, c'est pour toi seul, homme effronté, que nous sommes ici, c'est pour te contenter; c'est la vengeance de Ménélas, c'est la tienne, chef impudent, que nous réclamons des Troyens. Que t'importe tout cela? tu n'en as ni pensée ni souci. Bien plus, tu me menaces de m'enlever d'autorité ma part à moi, pour laquelle j'ai si durement peiné, celle que les fils des Achéens m'ont attribuée. Et pourtant jamais je ne reçois autant que toi, lorsque les Achéens détruisent quelque ville populeuse de la Troade. Les plus durs travaux de la guerre tumultueuse, c'est mon bras qui les accomplit; puis, quand vient la répartition, alors -à toi la grosse part, à moi un maigre butin, auquel je tiens pourtant : c'est ce que je remporte sur mes vaisseaux après les fatigues des combats. Eh bien, maintenant, je vais partir pour la Phthie; mieux vaut après tout rentrer au pays avec nos vaisseaux re-courbés; je ne veux pas rester ici sans honneur pour t'amasser à toi gains et richesses. »

A'son tour, le roi des hommes, Agamemnon, répondit : « Fuis donc, puisque c'est là ce que tu désires; certes, je ne vais pas te supplier de rester ici pour mon intérêt. Auprès de moi, d'autres demeu-rent, qui me feront rendre ce qui m'est dû, et, au-dessus de tous, Zeus aux sages pensées. Quant à toi, je te déteste entre tous les rois issus des dieux. Tou-jours il te faut la discorde, la guerre et les combats. Si tu es très robuste, c'est à la faveur de quelque dieu que tu le dois; va-t'en dans ton pays avec les vaisseaux qui sont à toi et tes compagnons, et -fais le maître chez tes Myrmidons; je ne me soucie point de toi et peu m'importe ta fureur. Mais voici ce que je vais faire. De même que Phœbus Apollon m 'en-lève Chryséis, — et je vais la reconduire moi-même

1. — LA. QUERELLE ET LE SERMENT DE ZEUS 7 àvec mon vaisseau à moi et mes compagnons, de môme, à mon tour, j'irai prendre dans ta propre tente Briséis aux belles joues, qu'on t'avait donnée, afin que tu saches bien à quel point je te suis supérieur et que tout autre désormais perde l'envie de parler aussi haut que moi et de se faire en face mon égal. »

Achille, hors de lui, songe à tuer Agamemnon. Déjà, il tire du fourreau sa longue épée, quand du ciel descend Athèué envoyée par Ilèré, qui aimait également les deux chefs.

Elle prit pied derrière le fils de Pélée, et posa la main sur ses cheveux blonds, se révélant à lui seul, sans qu'aucun autre la vît. Achille fut saisi de sur-prise; il se retourna, et soudain il reconnut Pallas Athèné : car une lueur effrayante brillait dans ses yeux. Aussitôt, il lui adressa ces propos rapides : « Pourquoi viens-tu encore, fille de Zeus qui est le maître de l'égide ? Est-ce pour voir l'insolence d'Agamemnon fils d'Atrée ? Eh bien, je te le dis, et ceci, je pense, va s'accomplir : avec son arro-gance, il pourrait bien avant peu perdre la vie. »

Alors la déesse Athèné aux yeux bleus lui dit : « Je suis venue, moi, du haut du ciel pour empê-cher ta colère d'aller plus loin, et pour essayer de me faire obéir; celle qui m'envoie, c'est la divine Hère aux bras blancs, qui vous aime également tous deux et qui vous veut le même bien. Allons, mets fin à cette lutte, et que ta main ne tire pas l'épée. Contente-toi des paroles, et dis-lui pour l'humilier ce qui aura lieu en effet. Car voici ma promesse, et ceci s'accomplira. Oui, un jour, tu recevras trois fois plus qu'on ne t'a pris, en dédommage-ment de cette injure. Pour le moment, sois maître de toi-même, et obéis-nous. »

En réponse, Achille, le léger coureur, lui dit : 8 L'ILIADE r CH. il « Cet ordre est le vôtre, il faut bien que je le res-pecte, quelle que soit la colère qui bouillonne en mon cœur. Oui, agir ainsi vaut mieux. Celui qui obéit aux dieux, les dieux à leur tour l' écoutent. » Il dit, et, sur la poignée d'argent il contint sa forte main, repoussa dans le fourreau la grande épée, et ne voulut pas désobéir à la parole d'Athèné. Elle, déjà, était remontée sur l'Olympe, dans la demeure de Zeus maître de l'égide , pour y retrouver les autres dieux.

Le fils de Pélée alors s'adressa de nouveau à l'Atride en termes injurieux, et il laissait encore libre cours à sa colère : « Homme à la lourde ivresse, au regard de chien et au cœur de cerf, jamais, quand il faut avec la troupe endosser la cuirasse pour le combat , ou encore avec les plus vaillants des Achéens aller dresser une embuscade, jamais ton cœur n'est assez ferme : il te semble que ce soit là une chose à en mourir. Certes, il y a bien plus de profit, sans quitter le camp spacieux des Achéens, à prendre la part de quiconque s'oppose à toi. Roi mangeur de peuple, avec ceux-ci qui ne comptent pas il t'est facile de faire le maître. Sans cela, cette injure eût été la dernière. Mais voici ce que j'ai à te dire et je le confirmerai par un puissant serment. Oui, j'en atteste ce sceptre : jamais il ne portera plus ni feuille ni rameau, puisqu'une fois il a laissé dans la mon-tagne la souche d'où il est né; jamais il ne rever-dira, car l'airain l'a dépouillé de ses pousses et de son écorce; et maintenant les fils des Achéens le tiennent en leurs mains, rois justiciers qui gardent les lois 'au nom de Zeus; eh bien, c'est lui que j'at-testerai. Un jour, le regret d'Achille se fera sentir aux fils des Achéens, à tous tant qu'ils sont; et alors, tout affligé que tu seras, tu ne pourras pas les pré--

I. — LA QUERELLE ET LE SERMENT DE ZEUS 9 server, lorsqu'ils tomberont en foule sous les coups d'Hector tueur d'hommes. Ce jour-là, en toi-même, tu déchireras ton cœur, plein de regret, pour n'avoir pas honoré le meilleur des Achéens. »

Ainsi parla le fils de Pélée, et il jeta sur le sol son sceptre garni de clous d'or, puis il s'assit. En face de lui, l'Atride se livrait à sa fureur. Mais voici que se leva Nestor, le doux parleur, l'orateur de Pylos à la voix claire, de la langue de qui le discours découlait plus savoureux que le miel. Sous ses yeux déjà, deux générations d'hommes mortels avaient passé, qui jusqu'à ce jour étaient nés et avaient grandi avec lui dans la bonne Pylos, et, parmi la troisième, il était roi.

Nestor s'afflige de cette querelle, qui, dit-il, réjouirait fort Priam et les Troyens. Il rappelle qu'il a combattu autrefois avec des héros bien supérieurs à ceux d'aujour-d'hui et qu'ils l'ont tous écouté. « Ecoutez-moi donc, vous aussi, ajoute-t-il. Qu'Agamemnon laisse à Achille sa captive et qu'Achille reconnaisse la supériorité d'Agamemnon. »

En réponse à ces paroles, le puissant Agamemnon lui dit : « J'en conviens ; tout ce que tu dis, vieillard, est plein de raison. Mais cet homme prétend se mettre au-dessus de tous ; il veut être le maître par-tout, régner sur tout le monde, et donner ses ordres à tous : je sais quelqu'un qui ne compte pas lui obéir. Si les dieux immortels ont fait de lui un com-battant, lui ont-ils pour cela assigné le rôle de pro-férer des outrages? »

• Brusquement, le divin Achille lui répondit : « En vérité, je passerais pour un lâche et un homme de rien, si je te cédais en tout ce que tu peux dire. Donne tes ordres à d'autres, mais non plus à moi; car je ne suis pas disposé à t'obéir. Au reste, voici ce que je veux te dire : et toi, mets-le dans ta mémoire. Cette fois, je n'emploierai pas la violence pour défendre ma captive ni contre toi, ni contre aucun autre, puisque c'est de vous qui me la ravissez que je l'avais reçue. Mais quant aux autres biens que je possède auprès de mon léger vaisseau noir, à ceux-là du moins tu ne toucheras pas malgré moi. Si tu le veux, fais-en l'essai, afin que ceux-ci sachent à quoi s'en tenir. A l'instant même, ton sang noir ruissellera autour de ma lance. »

Quand ils se furent ainsi combattus en échan-geant des paroles violentes, ils se levèrent et mirent fin à l'assemblée des Achéens auprès des vaisseaux.

Achille et Thétis.

Une fois l'assemblée dissoute, l'armée entière se purifie, et l'on offre des hécatombes à Apollon pour l'apaiser.

Agamemnon n'oublie pas ses. menaces. Par son ordre, les deux hérauts Talthybios et Eurybatès vont à la tente d'Achille pour se faire remettre -Briséis. Ils arrivent, fort inquiets de leur mission ; Achille les rassure; ce n'est pas à eux qu'il en veut : il leur donnera Briséis, mais il les prend à témoin de la violence d'Agamemnon, afin qu'on sache la cause des maux qui vont fondre sur les Achéens. Patrocle remet Briséis aux hérauts; et celle-ci s'éloigne avec eux, bien qu'à contre-cœur.

Alors Achille, tout en larmes, va s'asseoir sur le rivage, le regard tourné vers la mer immense; et, tendant les mains vers les flots, il s'adresse à la déesse Thétis, sa mère, qui habite sous les eaux profondes :

« Ma mère, puisque tu m'as donné la vie pour n'en jouir que bien peu de temps, du moins Zeus l'Olympien, dont la foudre gronde dans les hau-teurs, devait me garantir mes honneurs. Loin de là, il n'a rien fait pour me glorifier. L'Atride Agamemnon

I. — LA QUERELLE ET LE SERMENT DE ZEUS 11 qui règne au loin m'a couvert de honte : le présent que j'avais reçu, il me l'a pris pour lui, de sa propre autorité. »

Il parlait ainsi en pleurant, et son auguste mère l'entendait, assise dans les profondeurs de la mer, auprès de son père chargé d'années. Promptement, elle sortit des flots écumants, comme une brume légère, et venant s'asseoir près de lui qui versait des larmes, elle le caressa de la main, et lui dit : « Mon enfant, pourquoi pleures-tu? quelle douleur a pénétré jusqu'en ton âme? Dis-la-moi tout entière, ne m'en fais pas un secret, afin que nous la con-naissions tous les deux. »

Achille, en gémissant, raconte à sa mère tout ce qui s'est passé. Il lui demande d'aller trouver Zeus et de l'intéresser à sa cause; Zeus l'écoutera, car elle l'a sauvé autrefois d'un complot formé contre lui par les autres Olympiens. Qu'elle use de son influence, et qu'elle obtienne de lui qu'il donne la victoire aux Troyens, afin qu'Agamemnon reconnaisse sa faute. Thétis s'engage à faire ce qu'Achille désire: mais Zeus est absent de l'Olympe depuis la veille ; il s'est rendu avec les autres dieux chez les Éthiopiens, qui lui offrent un sacrifice; il reviendra dans douze jours, et dès son retour, elle ira le trouver.

Cependant Agamemnon renvoie Chryséis à son père. Ulysse la reconduit à Chrysé et la remet entre les mains du vieillard, qui révoque ses malédictions. Un sacrifice est offert à Apollon, qui l'accepte et met fin à la peste.

Le serment de Zeus.

Les jours s'écoulent : le ressentiment d'Achille n'est aucunement atténué. Il se tient à l'écart, regrettant les combats. Le douzième jour, Thétis, dès le matin, monte dans l'Olympe ; elle y trouve Zeus assis à l'écart sur la plus haute cime; elle se jette à ses pieds, saisit ses genoux, touche son menton en signe de supplication, et le prie de venger son fils. « Donne l'avantage aux Troyens, s'écrie-t-elle, jusqu'à ce que les Achéens rendent à mon fils ce qui lui est dû et le comblent d'honneurs. » Zeus hésite. Mais Thétis insiste avec tant de force qu'il finit par céder. « Qu'il en soit donc ainsi, dit-il; je ferai un signe de tête, afin que tu aies confiance, car c'est là pour moi le plus grand engagement devant les dieux; tout ce que j'ai promis en inclinant la tête est irrévocable et s'accomplit de point en point. » Il dit et, avec un mouvement de ses sombres sourcils, le fils de Cronos inclina la tête. La chevelure divine du roi céleste s'agita sur sa tête immortelle, et il fit trembler le grand Olympe.

Thétis se retire, satisfaite, et les dieux s'assemblent. Hèré a vu de loin ce qui s'est passé; elle est à la fois inquiète pour les Achéens qu'elle aime et irritée de ce que Zeus -s'est décidé sans la prévenir. Pleine de dépit, elle lui reproche avec amertume de la tenir à l'écart. Zeus cherche d'abord à la calmer, tout en maintenant son droit. Mais Hèré le provoque plus directement : elle a vu venir Thétis, elle sait que Zeus s'est engagé à faire périr beaucoup d'Achéens. Alors le dieu courroucé lui impose durement silence : « Abstiens-toi de rien dire de plus et, obéis-moi, de peur que tous les dieux de l'Olympe ne soient impuissants à te secourir,'si je m'approche pour porter sur toi mes mains redoutables. »

Hèré se tait, effrayée ; les Olympiens s'indignent en secret d'être ainsi traités. Mais Héphaistos, qui tient à ramener parmi eux la bonne humeur, engage sa mère à calmer Zeus par de douces paroles, et, pour la décider, il lui offre une coupe qu'elle prend de ses mains. En même temps, il va d'un dieu à l'autre en versant le nectar, et son empressement maladroit fait naître un rire inextin., guible. Ainsi s'achève le jour; les Olympiens prennent place pour le banquet; et ils oublient leurs querelles, en écoutant les chants des Muses qu'Apollon accompagne sur sa cithare.

Page 1