LE PREMIER COMBAT
CHANT II
Le songe.
Pendant la nuit, Zeus, voulant réaliser ce qu'il a promis à Thétis, envoie un songe trompeur à Agamemnon. Le songe vient auprès du roi endormi. « Réveille-toi, lui dit-il; je suis le messager de Zeus, qui te veut du bien. Fais armer tes troupes ; c'est le moment : les dieux sont d'ac-cord pour la ruine de Troie; attaque la ville et tu la pren-dras. JI Agamemnon s'éveille et ne doute pas de la sincé-rité de la promesse qui lui est faite. Il ordonne aux hérauts de convoquer l'assemblée ; en attendant, il réunit les chefs en conseil et leur fait connaître ce qui vient de lui être révélé. « Armons donc les Achéens, ajoute-t-il. Toutefois, auparavant, je veux les éprouver. Je vais les engager à lever le siège pour retourner au pays natal. Vous, retenez-les par vos paroles. » Le conseil approuve et l'as-semblée se réunit.
L'épreuve.
Le peuple affluait en hâte. On eût dit des essaims nombreux d'abeilles qui s'échappent du creux d'un rocher : il en sort sans cesse de nouvelles; et, for-mées en grappes, elles s'abattent sur les fleurs prin-tanières; les unes voltigent en masse d'un côté, les autres d'un autre. Tels des groupes nombreux sor-taient des vaisseaux et des tentes le long du rivage sinueux; et, en longues files, tous se rendaient à l'assemblée. Parmi eux, vive comme la flamme, s'était propagée une rumeur qui les excitait, mes-sagère de Zeus. Et peu à peu l'assemblée se forma. Grand tumulte d'hommes. Sous leurs pieds, la terre retentissait, tandis qu'ils prenaient place, et un bruit confus s'élevait. Neuf hérauts, à grands cris, s'effor-çaient d'apaiser leur clameur, afin qu'on pût entendre les rois issus de Zeus. Enfin, non sans peine, la multitude se plaça, tous se calmèrent en s'asseyant, et le silence se fit.
Alors le puissant Agamemnon se leva, tenant un sceptre qu'Héphaistos avait fabriqué par son art. Héphaistos l'avait donné au roi Zeus, fils de Cronos; Zeus le donna au messager rapide Hermès; le roi Hermès le transmit à Pélops, ardent conducteur de chevaux, et Pélops, à son tour, le donna au pasteur de peuples Atrée ; Atrée, en mourant, le laissa à Thyeste, riche en troupeaux; Thyeste enfin le léguait à Agamemnon , pour qu'en le tenant il régnât sur des îles nombreuses et sur toute la terre d'Argos.
Appuyé sur ce sceptre, il adressait aux Argiens ces paroles : « Amis, héros Danaëns, serviteurs d'Arès, Zeus fils de Cronos m'a enchaîné durement dans les liens funestes de l'erreur; dieu cruel, il m'avait promis autrefois par un consentement formel que je reviendrais après avoir détruit les hauts rem-parts d'Ilios. Ce n'était là, je le vois maintenant, qu'une tromperie perfide; il veut que je rentre à Argos déshonoré, puisque j'ai perdu un si grand nombre des miens. Oui, c'est là ce qui plaît à Zeus redoutable, qui a déjà renversé le faîte de tant de cités et qui en renversera tant d'autres encore, car sa puissance n'a pas d'égale. Certes, il est humi-liant pour nous, devant ceux qui vivront un jour, que ce peuple des Achéens, si brave, si riche en hommes, laisse cette guerre inachevée, bien qu'il surpasse en nombre ses ennemis; et pourtant, nul terme encore n'apparaît. Si nous voulions, Achéens et Troyens, réconciliés sur la foi des serments, nous compter de part et d'autre, les Troyens rassemblant toutes leurs familles, et nous, Achéens, nous divi-sant en décades, et si ensuite chacun de nos groupes prenait un Troyen pour échanson, beaucoup de décades n'auraient personne pour remplir les coupes; tant, je le déclare, les fils des Achéens sont plus nombreux- que les Troyens, habitants de cette cité. Mais ceux-ci ont auprès d'eux des auxiliaires, venus de plusieurs autres villes, qui combattent avec la lance; voilà ceux qui confondent mes des-seins et m'empêchent de détruire Ilios, la grande cité. Neuf fois déjà, le grand Zeus a conduit l'année à son terme : le bois des vaisseaux est pourri et les cordes sont détendues; sans doute, nos femmes et nos petits enfants nous attendent dans nos mai-sons; et nous sommes là, sans pouvoir achever l'en-treprise pour laquelle nous sommes venus en ce pays. Allons, ce que je vais proposer, il faut que tous nous l'exécutions. Fuyons sur nos vaisseaux jusqu'à la tèrre natale ; car nous ne prendrons jamais Troie aux larges rues. »
Il dit, et il fit naître un ardent désir dans le cœur de tous ces hommes, parmi la foule qui n'avait pas assisté au conseil. L'assemblée entière fut soulevée, comme les longues vagues de la mer d'Icare, quand
16 L'ILÏÀDE [CH. II]
elles se dressent au souffle d'Euros et de Notos, qui,
du sein des nuées de Zeus, s'abattent sur elles. Ou encore, comme se met à frémir la masse épaisse des
blés, quand Zéphyros court à la surface en bondis--
sant, et quand s'inclinent les têtes chargées d'épis, ainsi toute l'assemblée se mit en mouvement; les-hommes s'élançaient à grands cris vers les vaisseaux, et de dessous leurs pieds la poussière s'élevait en
colonne. Les uns les autres, ils s'encourageaient à saisir les vaisseaux et à les traîner dans la mer immense; déjà, ils déblayaient les sillons pour le
glissement de la quille ; déjà montait au ciel la cla-meur joyeuse du retour; et, de dessous les carènes,
ils retiraient les pierres qui les calaient.
Ulysse et Thersite.
Les Achéens allaient donc fuir malgré les destins. Hère voit ce qui se passe; elle appelle Athèné, et, rapidement.' l'envoie pour qu'elle arrête le départ. Athèné descend auprès des vaisseaux. Elle y trouve Ulysse, qui se désolait,. impuissant et immobile. En quelques mots, elle lui révèle la pensée d'Hèré : « Va, hâte-toi, cours de l'un à l'autre;
retiens-les, ne les laisse pas s'embarquer. » Ulysse obéit, il prend le sceptre d'Agamemnon en signe d'autorité, et le . voilà au milieu de la foule, arrêtant les fuyards. Rencontre-t-il un chef, il lui fait honte de sa frayeur; Agamemnon, dit-il, a voulu nous éprouver; tout à l'heure peut-être, il châtiera ceux qui auront fui.
Était-ce un homme du peuple qu'il trouvait en train de crier, il le frappait de son sceptre et le réprimandait durement : « Téméraire, reste donc en paix et prête l'oreille à ce que disent ceux qui valent mieux que toi; tu n'es rien au combat, tu es sans valeur, tu ne comptes ni dans la guerre ni dans le conseil. Non, tous ici, tant que nous sommes d'Achéens, nous ne pouvons pas être rois à la fois. Il n'est pas bon qu'il y ait, beaucoup de maîtres. N'ayons qu'un seul maître, un chef unique, celui qui tient l'autorité de Zeus, fils de l'avisé Cronos. » C'est ainsi que, parlant et commandant, il rétablissait l'ordre dans l'armée. La foule, refluant des vaisseaux et des tentes, s'élançait de nouveau vers l'assemblée, à grand bruit; telles, les vagues de la mer houleuse se brisent sur une grande plage, et les eaux mugis-santes grondent jusqu'au large.
Tous prenaient place et s'étaient tus en s'asseyant. Seul encore, Thersite vociférait sans fin. C'était un homme dont l'esprit abondait en paroles injurieuses, en verbiage téméraire et déréglé pour disputer contre les rois, en propos qu'il jugeait bons à provoquer le rire des Argiens. Il était le plus laid de tous ceux qui vinrent sous Ilios. Jambes arquées, l'une plus courte que l'autre; épaules voûtées, qui se rappro-chaient sur la poitrine ; tête pointue, où végétait un rare duvet. Entre tous, il détestait surtout Achille et Ulysse, et sans cesse il récriminait contre eux. En ce moment, c'était à l'illustre Agamemnon qu'il adressait, d'une voix aigre et criarde, ses propos outrageants; et une terrible colère contre le roi agitait les Achéens, l'indignation avait rempli leur âme. Thersite cependant, criant à tue-tête, ne cessait pas de harceler Agamemnon :
« Fils d'Atrée, de quoi te plains-tu encore, et que te faut-il de plus? Tes tentes sont pleines d'airain; elles contiennent nombre de belles femmes, que nous te donnons par privilège, nous Achéens, lorsque nous avons pris quelque ville. As-tu donc besoin d'un peu plus de cet or que t'apportera d'Ilios quel-qu'un des Troyens dompteurs de chevaux pour paver 1 8 L'ILIADE [CH. Il] le rachat de son fils, après que moi ou quelque autre Achéen nous l'aurons lié et conduit ici? Ou veux-tu encore quelque jeune femme, que tu aimeras, en refusant de t'en séparer? Ce n'est pas ton rôle, à toi qui es le chef, d'attirer des fléaux sur les fils des Achéens. 0 cœurs amollis, peuple lâche et digne d'opprobre, femmes achéennes, car vous n'êtes plus des hommes, allons, retournons chez nous sur nos vaisseaux, et quant à lui, laissons-le ici, en Troade, jouir à son aise de sa grosse part; afin qu'il voie si vraiment nous lui servons à quelque chose, oui ou non. Maintenant, voici qu'il s'en est pris à Achille, combien plus vaillant que lui ! et il l'a outragé, il lui a enlevé sa part, de sa propre autorité. Mais vraiment Achille n'a point de colère dans l'âme ; c'est un homme qui oublie tout : autrement, fils d'Atrée, ceci eût été le dernier de tes méfaits. -)
Ainsi récriminait Thersite contre Agamemnon, pasteur du peuple, quand, tout à coup, Ulysse fut debout près de lui, et, lui lançant un regard de colère, il le réprimanda en ces termes :
« Thersite, parleur inconsidéré, si sonores que soient tes discours, fais silence, et ne prétends pas tenir tête seul aux rois. Car, je le dis hautement, il n'y a pas un homme ici qui soit au-dessous de toi, entre tous ceux qui, accompagnant les Atrides, sont venus sous Ilios. Cesse donc ces discours où tu mêles sans cesse le nom des rois, cesse de leur adresser des injures et de vouloir assurer ton retour. Ce qu'il en sera de ce retour, nous ne le savons pas encore, nous ignorons si ce sera un bien ou un mal pour nous, fils des Achéens, que de rentrer chez nous. Mais ce que je vais te dire, à toi, cela s'accom-plira. Si je te rencontre encore en train de dérai-sonner, comme tu le fais en parlant ainsi, que la tête
II. — LE PREMIER COl\IBAT 19 d'Ulysse ne demeure plus sur ses épaules, que je ne sois plus appelé père de Télémaque, si je te ne saisis-, si je ne te dépouille de tes vêtements, de ton manteau de laine et de ta tunique, qui couvrent ta nudité, et si je ne te renvoie tout pleurant auprès des vaisseaux rapides, en te chassant honteusement de l'assemblée avec le bâton. »
A ces mots, il le frappa de son sceptre au milieu du dos, entre les épaules. Thersite se courba et un ruisseau de larmes s'échappa de ses yeux. Une tumeur sanguinolente sortit au milieu de son dos, sous le choc du sceptre d'or. Il se rassit, saisi de peur, et, sentant la douleur du coup, le regard troublé, il essuyait ses larmes. Alors, les Achéens, tout tristes qu'ils étaient, se mirent à rire de bon cœur à sa vue, et chacun d'eux disait en regardant son voisin : « En vérité, Ulysse en sa vie a fait beaucoup d'actions excellentes, soit en ouvrant de bons avis, soit en assurant la victoire. Mais voici qu'aujourd'hui il s'est surpassé lui-même devant les Argiens, en imposant silence à ce malfaisant pro-vocateur. Non, sans doute, l'ardeur impétueuse de Thersite ne le poussera plus à s'attaquer aux rois en paroles injurieuses. »
Discours d'Ulysse et de Nestor.
Ainsi parlait la foule : et de son siège, Ulysse, le destructeur de villes, se leva, tenant le sceptre. A Côté de lui, Athèné aux yeux bleus, sous les traits d'un héraut, commandait le silence à la multitude, afin que tous 'les fils des Achéens, les derniers comme les premiers, pussent entendre ce qu'il allait dire et faire leur profit de ses conseils. Alors, lui, 20 L'ILIADE [CH. II] plein de sagesse, prit la parole et leur adressa ce discours :
« Fils d'Atrée, oui, les Achéens veulent en ce jour, ô roi, te couvrir de honte devant tous les hommes; ils renoncent à accomplir ce qu'ils t'ont promis ici même, quand ils arrivaient d'Argos, nourricière de chevaux, à savoir de détruire Ilios aux remparts puissants avant de songer au retour. Semblables à' de petits enfants ou à des femmes veuves, ils pleurent en se disant qu'ils veulent revenir chez eux. A coup sûr, nous souffrons. assez, pour que là peine nous pousse au retour. Un homme qui reste, un mois -seu-lement, éloigné de sa femme, s'impatiente, retenu avec son navire solide par les souffles de la tempête - et par la mer soulevée. Et nous, voici déjà que s'achève la neuvième année, depuis que nous séjour-nons ici. Aussi je ne m'indigne pas de ce que les Achéens perdent patience auprès des vaisseaux recourbés. Mais, quoi qu'on puisse dire, quelle honte, 'après tout ce temps passé ici, que de revenir sans -avoir rien fait! Du courage, mes amis, persistez encore, afin que nous sachions si Calchas dit vrai en ses prophéties, ou s'il se trompe. Ce que je vais rappeler, nous l'avons présent à l'esprit, et tous, vous m'êtes témoins, vous que les fatalités de la mort ont épargnés. »
Ulysse rappelle alors un prodige qui s'est manifesté aux-- Achéens lorsqu'ils partaient d'Aulis. Un serpent dévora sous leurs yeux toute une nichée d'oiseaux, neuf petits et la mère : cela signifiait que la guerre durerait neuf ans et que Troie serait prise la dixième année. Or., ajoute-t-iL neuf années sont accomplies.
Les Achéens lui répondirent par une grande cla-meur, et les vaisseaux tout autour résonnèrent ter-riblemcnt, au bruit de ces voix qui acclamaient le conseil du divin Ulysse.
Nestor, à son tour, prend la parole, et, en termes éner-giques, flétrissant les lâches qui songent à fuir et rappe-lant les promesses de Zeus, il engage Agamemnon à res-saisir avec fermeté l'autorité qui a paru chanceler un instant entre ses mains. Qu'il prépare le combat en pas-sant la revue de son armée.
Préparatifs du combat.
Catalogue des Achéens et des Troyens.
Ces paroles achèvent de relever le courage d'Agamemnon. Il donne l'ordre aux troupes de prendre leur repas et de s'apprêter à combattre. Aussitôt, les Achéens se précipi-tent vers les tentes comme des flots qui viennent inces-samment battre un rivage escarpé. Partout la fumée des sacrifices s'élève vers le ciel. Agamemnon immole à Zeus un taureau. L'espérance renaît dans tous les cœurs. Alors. les hérauts invitent les troupes à s'armer et à se ranger pour le combat. Comme les oiseaux de passage qui s'abat-tent en troupe au bord du Caystros, la foule des Achéens accourt des tentes q. grand bruit, et tous prennent place dans la plaine fleurie du Scamandre, aussi nombreux que les feuilles et les fleurs dans la saison d'été. Agamemnon, superbe et confiant, ressemblant à Zeus par l'éclat du regard, à Arès par la taille, à Poséidon par l'ampleur de la poitrine, passe au milieu des siens.
Cette revue offre au poète l'occasion d'énumérer. sous forme de catalogue, tous les chefs achéens avec leurs peuples. Dans le même temps, Iris annonce aux Troyens l'attaque qui les menace. Aussitôt Hector sort de Troie avec les siens et les fait ranger sur la hauteur de Batiéia. Il compte là ses alliés, qui sont énumérés comme viennent de l'être les peuples achéens. 22 L'ILIADE [CH. III]
GHANT III
Le défi de Pâris.
Quand les deux armées se furent mises en rangs autour de leurs chefs, les Troyens s'avancèrent en criant comme une bande d'oiseaux; .leurs appels ressemblaient à ceux que les grues jettent en- plein ciel, lorsque, fuyant devant l'hiver et les pluies incessantes, elles volent à grands cris vers le - cours de l'Océan, portant aux Pygmées la mort et la des-truction 1 : dès le lever du jonr, elles engagent contre eux la lutte meurtrière. Au contraire, les Achéens, respirant l'ardeur guerrière, marchaient en silence, soucieux de se prêter assistance les uns aux autres.
Devant les Troyens marche fièrement Paris ; armé d'un arc, d'une épée et de deux javelots, les .épaules couvertes d'une peau de panthère, il défie les chefs ennemis. Ménélas l'a vu; comme un .lion qui flaire sa proie, il tressaille de joie, saute à bas de son char et marche à lui. Aussitôt, -- Pâris sent son courage l'abandonner : pâle, tremblant, il se réfugie dans la foule. Cette fuite indigne son frère, le brave Hector. En paroles violentes, il invective le lâche : « Quoi ! c'est toi qui es la cause de cette guerre, et tu fuis! Tu n'oses pas tenir tête au vaillant Ménélas? Tu sais vien que, si tu l'affrontais, tu apprendrais vite quel est l'homme de qui tu as pris la femme. A quoi te serviraient ta cithare et les présents d'Aphrodite, ta chevelure blonde et ta beauté, quand tu serais gisant dans la poussière? Certes, les Troyens sont bien peu hardis : sans cela ils t'auraient déjà lapidé, pour se venger de toi. » — Confus, Pâris s'excuse de son mieux, et, pour réparer sa J'aute, il se déclare prêt à combattre Ménélas, seul à seul : le vain--
1. Allusion à un mythe, d'après lequel les grues, quand elles fuyaient vers le midi, allaient combattre un peuple de nains. queur sera maître d'Hélène et de ses trésors; la guerre entre les deux peuples sera terminée.
Hector accepte la proposition; il fait signe qu'il veut parler, et, s'avançant entre les deux armées, il énonce à haute voix ce que propose Pâris. Sans hésiter, Ménélas accepte le défi. u: Faites venir Priam, dit-il, afin qu'il ratifie solennellement nos conventions. » — Achéens et Troyens sont saisis de joie : car ils se croient enfin au terme de la guerre. De part et d'autre, les troupes dépo-sent leurs armes et se rapprochent, ne laissant entre elles que l'espace nécessaire au combat. Hector envoie chercher Priam, Agamemnon fait amener les victimes.
Hélène et Priam sur le rempart d'Ilios.
Cependant Iris, messagère des dieux, vient trouver Hélène dans la chambre du palais de Pâris qu'elle habi-tait. Celle-ci était en train de tisser une grande pièce de toile, sur laquelle elle représentait en broderie les combats que Troyens et Achéens se livraient à cause d'elle. Iris l'informe de la convention qui vient d'être proposée. En l'entendant, Hélène sent se réveiller dans son cœur le regret de son premier époux, de sa ville et de ses parents.
Sur-le-champ, s'étant enveloppée clans un voile d'une éclatante blancheur, elle sortit de la chambre en versant des larmes; elle n'était pas seule : deux servantes l'accompagnaient... En un instant, elles arrivèrent à l'endroit où se dressait la porte Skée.
Là étaient Priam, Panthoos, Thymoetès, Lampos, Clytios, Hikétaori, rejeton d'Arès, Oucalégon et Anténor, prudents l'un et l'autre : tous, vieillards et chefs du peuple, ils restaient assis sur la porte Skée1 ; l'âge les tenait éloignés des combats, mais ils excel-laient par la parole, semblables à des cigales, qui, dans le bois, posées sur un arbre, font retentir leur
1. C'est-à-dire sur la partie du rempart voisine de cetle porte. ,24 L'ILIADE [CH. IIl] voix, suave comme les lis. Tels étaient ces chefs des Troyens, assis sur la tour. Quand ils virent Hélène qui venait vers le rempart, ils s'adressèrent à demi-voix, les uns aux autres, ces propos rapides : « Certes, il est naturel que pour une telle femme Troyens et Achéens aux belles cnémides 1 supportent tant de peines; Combien son visage ressemble à celui des déesses immortelles! Et pourtant, si belle qu'elle soit, qu'elle retourne sur les vaisseaux, et qu'elle ne laisse pas ici après elle la souffrance pour nous et nos en-fants. »
Ils parlèrent ainsi, et Priam appela Hélène vers lui : « Viens, approche, ma chère enfant, assieds-toi devant moi, afin que tu voies ton premier époux, vos parents et vos amis. Ce n'est pas à toi que je m'en prends, c'est aux dieux, qui ont excité contre moi la guerre déplorable des Achéens. Viens me dire qui est ce héros merveilleusement fort, cet Achéen grand et robuste. D'autres le dépassent par la taille, mais jamais je n'ai vu un homme si beau ni si imposant; tout en lui est vraiment d'un roi. » — Et Hélène, femme divine, lui répondait : « Père bien-aimé, jeté vénère et je te respecte. Que n'ai-je embrassé la mort sombre, lorsque je venais ici avec ton fils, abandonnant ma chambre d'épouse, mes frères, ma fille toute jeune encore, mes compagnes aimées! Hélas! je ne l'ai pas fait; et c'est pourquoi je me consume en pleurs. Mais tu m'interroges, et je veux te dire ce que tu me demandes. Celui-ci, c'est le fils d'Atrée, c'est Agamemnon qui règne au loin; bon roi et vaillant guerrier à la fois. J'étais sa belle-sœur, moi, indigne, si jamais réellement je le fus. »
1. Les cnémides étaient une pièce d'armure qui couvrait le bas de la jambe.
En l'écoutant, le vieillard est saisi d'admiration et il se récrie sur l'heureuse destinée d'Agamemnon qui a fait de lui le chef de tant de peuples.
Ensuite, ayant aperçu Ulysse, le vieillard demanda : « Dis-moi encore, chère enfant, celui que je vois ici, quel est-il? Il porte la tête moins haut qu'Agamemnon fils d'Atrée, mais il est plus large des épaules et de la poitrine. Ses armes sont déposées sur la terre nourricière. Lui-même, tel qu'un bélier chef de troupeau, parcourt les rangs de ses hommes. Oui, il me fait songer au bélier couvert d'une épaisse toison, qui passe à travers le grand troupeau des brebis à la laine blanche. » Ainsi questionnée, Hélène, fille de Zeus, répondit : « Celui-là est le fils de Laërte, l'inventif Ulysse, qui a grandi dans Ithaque, île rocheuse, et qui sait toute sorte de ruses et d'habiles desseins. »
A son tour, le sage Anténor dit à Hélène : « Vrai-ment, femme, ce que tu dis de lui est bien juste. Une fois, l'illustre Ulysse est venu ici, chargé de propositions à ton sujet; il avait pour compagnon Ménélas aimé d'Arès. C'est moi qui les accueillis, qui les traitai en amis dans mon palais, et je pus ainsi observer la taille et les pensées de chacun d'eux. Plus tard, quand ils eurent pris place dans l'assem-blée des Troyens, Ménélas, tant qu'ils étaient debout, dépassait Ulysse de ses larges épaules ; quand au contraire tous deux s'asseyaient, Ulysse était plus imposant. Devant l'assemblée, lorsqu'ils tressaient les discours et les pensées, Ménélas parlait vive-ment, en peu de mots, mais en termes bien son-nants ; car il n'aimait pa's les longs propos et ne s'égarait jamais, bien qu'il fût plus jeune. Quant à l'inventif Ulysse, lorsqu'il s'était levé, il restait d'abord immobile, baissant les yeux et regardant la 26 L'ILIADE .. [CH. MIL terre obstinément ; il ne balançait point son sceptre soit en arrière, soit en avant; il le tenait immobile, comme un homme qui n'a rien à dire ; on l'eût pris pour un mécontent ou simplement pour un sot. Mais quand il lançait du fond de sa poitrine sa forte voix et ses paroles qui ressemblaient aux flocons de. la neige d'hiver, alors nul mortel n'aurait osé se compa-rer à Ulysse. Jamais nous ne l'avions admiré comme alors : car, jusque-là, nous le jugions sur son aspect. »
Ajax fut le troisième que le vieillard remarqua, -et il- demanda : « Quel est encore cet- autre Achéen, beau et grand, qui dépasse tous les Argiens de la tête et de ses larges épaules? » Hélène au long voile, femme divine, lui répondit : « Celui-là est le puissant Ajax, rempart des Achéens. Et près de lui se tient Idoménée, au milieu des Crétois, pareil à un dieu, entouré des chefs de la nation crétoise. Sou-vent Ménélas aimé d'Arès l'a reçu dans notre maison, lorsqu'il venait de Crète. Avec eux, je vois tous les autres Achéens aux- yeux ardents : il me serait aisé de les reconnaître et -de dire leurs noms. Mais il est deux chefs de peuples que je ne peux découvrir; c'est Castor dompteur de chevaux et Pollux le bon pugiliste, mes deux frères, nés de la même mère que moi Est-ce parce qu'ils sont restés dans l'aimable Lacédémone? ou bien, venus ici sur les vaisseaux qui franchissent les mers, se refùsent-ils maintenant à se mêler aux combats, craignant l'opprobre et la honte qui s attachent à moi? »
Elle parla ainsi : mais ceux qu'elle cherchait étaient déjà couchés sous la terre qui donne la vie, dans Lacédémone, leur pays natal 2.
1. Castor, Pollux et Hélène étaient tous trois enfants de Léda.
2. On montrait à Thérapné en Laconie un tombeau, qui était censé être celui des Dioscures, c'est-à-dire de Castor et de Pollux.
Le pacte.
Cependant les hérauts envoyés par Hector ont prévenu Priam. Le vieillard monte sur un char avec Anténor et se rend dans la plaine. Là, les rois font ensemble des liba-tions. Agamemnon coupe quelques poils sur la tête des animaux destinés au sacrifice, et les fait distribuer par les hérauts aux chefs des deux nations. Puis il adresse aux dieux cette prière solennelle :
« Zeus, père, qui règnes du haut de l'Ida, très glo-rieux et très grand, soleil, qui vois tout et qui entends tout, fleuves et terre, et vous, dieux qui sous la terre punissez parmi les morts quiconque a violé son serment, soyez tous nos témoins, et veillez sur le pacte dont ces victimes sont le gage. Si Pâris tue, Ménélas, qu'il reste en possession d'Hélène et de tout ce qui est à elle, et que nos vaisseaux nous emmènent, nous, à travers les mers. Si au contraire le blond Ménélas tue Pâris, que les Troyens rendent Hélène et tout ce qui est à elle et payent aux Argiens une indemnité assez forte pour qu'elle reste en exemple aux hommes dans l'avenir. Au cas où Priam et les fils de Priam refuseraient de me payer cette indemnité malgré la défaite de Pâris, alors je conti-nuerai à les combattre en vue de ce qui m'est dû, et je resterai ici jusqu'à ce que j'aie atteint le terme de la guerre. »
Là-dessus, il immole les victimes; tous prient les dieux immortels et prononcent, en versant un peu de vin sur le sol, cette imprécation : »
« Zeus très glorieux, très grand, et vous tous, dieux immortels, ceux de nous qui, les premiers, en dépit de ces gages, feront acte d'ennemis, que leur 2'8 L'ILIADE [CH. iu] cervelle se répande sur le sol comme ce vin, la leur et celle de leurs enfants, et que leurs femmes pas-sent à d'autres hommes. »
Alors, le vieux Priam se retire pour ne pas assister au combat où son fils va jouer sa vie. Hector et Ulysse mesu-rent le terrain et s'apprêtent à tirer au sort pour décider qui des deux combattants lancera le premier son trait. En même temps les deux partis prient Zeus de faire descendre dans la demeuré d'Hadès celui des deux champions -qui est l'auteur de cette guerre. Hector agite les sorts : c'est celui de Pâris qui est tiré le premier. Les deux adversaires se revêtent de leurs armes.
Le combat de Pâris et de Ménélas.
Quand ils se furent armés, chaeun de leur côté, ils s'avancèrent entre les Troyens et les Achéens jusqu'au milieu, jetant des regards terribles. Une admiration muette s'empara des spectateurs, Troyens dompteurs de chevaux et Achéens aux belles cné-mides. Eux deux s'arrêtèrent, non loin l'un de l'autre, dans l'espace qui avait été mesuré, brandis-sant leurs lances et pleins de fureur. Le premier, Pâris lança sa longue javeline et atteignit le bou-clier bien cintré de l'Atride ; la pointe d'airain ne put le percer, elle se tordit dans le bouclier solide. A son tour, Ménélas fils d'Atrée darda sa javeline en adressant à Zeus cette prière : « Roi Zeus, accorde-moi de me venger de celui qui sans motif m'a fait du mal, du puissant Pâris; fais que mon bras l'abatte, afin qu'à l'avenir chacun craigne d'offenser un hôte qui l'aura accueilli en ami. »
Il dit, et, ramenant le bras en arrière, lançait sa longue javeline; celle-ci vint frapper le bouclier bien cintré du Priamide; la lourde pointe traversa le métal brillant et perça même la cuirasse, œuvre d'un art habile. Tout droit, le long du flanc, elle fendit le vêtement de dessous; mais Pâris se jeta . de côté et esquiva la sombre mort. Alors l'Atride, tirant son glaive aux clous d'argent, le leva et en donna un coup sur le cimier du casque ; brisée en trois et quatre morceaux, l'épée lui tomba de la main. Il poussa un cri de douleur en levant les yeux au ciel : « Zeus, père, aucun dieu n est plus cruel que toi. Certes, je me croyais sûr de châtier la perfidie de Pâris. Mais voici qu'en mes mains mon glaive s'est brisé. Quant à ma javeline, je l'ai lancée en vain, sans abattre cet homme. »
Il dit, et, bondissant, il saisit son ennemi par son casque aux crins de cheval, l'attira vers lui et le traînait du côté des Achéens aux belles cnémides. Pâris étouffait, le cou serré par la courroie riche-ment ornée, qui, tendue sous le menton, servait à fixer le casque. Ménélas allait réussir à l'entraîner et gagnait ainsi une gloire sans pareille, si la fille de Zeus, Aphrodite, ne's'en était soudain aperçue. Elle rompit la courroie, faite avec le cuir d'un bœuf assommé. A l'instant, le casque vide vint dans la main robuste qui l'attirait. Le héros le fit tournoyer et le lança vers les Achéens aux belles cnémides; ses compagnons le ramassèrent. Lui, en même temps, bondit en avant pour tuer Pâris avec sa javeline d'airain. Mais Aphrodite enleva le Troyen sans effort, par sa puissance divine; elle l'enveloppa d'un brouil-lard épais et vint le déposer dans sa chambre embaumée de parfums.
Pâris et Hélène.
Hélène, pendant ce temps, était toujours sur le rempart. Aphrodite, qui ne songe qu'à consoler le vaincu, vient la 30 L'ILIADE [CH. ITl] trouver sous les traits d'une' servante et l'informe que Pâris, rentré chez lui, la fait demander. Mais Hélène a reconnu la déesse sous ses traits empruntés, qui dissimulent mal son immortelle beauté. Irritée de se voir ainsi assujettie aux caprices d'un homme si faible, elle répond par des paroles presque injurieuses. La menace seule la contraint à céder. Elle vient donc vers son mari, mais c'est pour lui témoigner son mépris, en lui conseillant ironiquement de ne plus combattre. Pâris l'apaise de son mieux, et en se promettant meilleure chance dans une rencontre future avec Ménélas, il oublie sa défaite présente dans l'ivresse de l'amour.
Cependant Ménélas, sur le champ de bataille, cherche Pâris, brusquement disparu, que personne ne peut lui indi-quer. Alors Agamemnon déclare son frère vainqueur et somme les Troyens d'exécuter ce qui a été convenu.
CHANT IV
Les dieux décident la reprise des hostilités.
Les dieux assistaient du haut de l'Olympe au combat singulier et à ses suites. Zeus met en délibération la con-duite à tenir. Faut-il laisser aller les choses? convient-il qu'Hélène soit rendue aux Achéens et que ceux-ci se reti-rent, laissant subsister Ilios? — En posant cette ques-tion, le dieu n'ignore pas quelle protestation il la provo-quer de la part d'Hèré et d'Athèné, qui ont juré la ruine d'Ilios; et lui-même a pris soin de les exciter encore en rappelant combien Aphrodite a montré plus de zèle pour le salut de Paris qu'elles deux pour la victoire de Ménélas.
En effet, les déesses murmurent; et même Hèré, ne pou-vant se contenir, éclate en reproches : « Fils de Cronos, qu'as-tu dit? Quoi tu prétends rendre vains tous mes efforts! C'est en pure perte que je me serai fatiguée quand je rassemblais les Achéens pour la perte de Priam et de ses enfants. A ton aise; mais sois sûr que tu auras tous les dieux contre toi. » Zeus, ainsi provoqué, s'indigne. : « Quelle est donc, lui dit-il, cette fureur sauvage qui t'anime contre Priam et les siens? Ce qu'il te faudrait sans doute, ce serait de pouvoir les dévorer tout vivants. Eh bien, fais ce qu'il te plaît. Seulement, quand je voudrai à mon tour détruire quelqu'une des cités que tu protèges, ne viens pas arrêter ma colère. Car j'aimais la puissante Ilios, où mon autel était sans cesse arrosé du sang des victimes. » Ilèré accepte le marché. Oui, s'il le faut, elle abandonnera ses plus chères cités, Argos, Sparte ou My-cènes, mais elle ne veut pas que ses peines soient perdues : car elle aussi est fille de Cronos.
L'accord ainsi fait, Zeus charge Athèné de descendre dans la plaine d'Ilios, afin de brouiller les choses et de pousser les Troyens à violer l'arrangement qui a été conclu.
Trahison de Pandaros. Rupture du pacte.
Athèné se laisse glisser à travers l'espace sous la forme d'un météore flamboyant, dont la vue remplit dé crainte les deux partis. Puis, prenant les traits d'un fils du Troyen Anténor, elle s'approche d'un chef lycien, Pancla-ros, venu à Troie comme allié, et lui montrant Ménélas : < Veux-tu me croire? dit-elle. Lance une flèche à Ménélas. Tu rempliras de joie les Troyens et tu recevras de Paris les plus riches présents. » Le barbare, esprit léger, se laisse persuader. Il portait à l'épaule un arc excellent, fait avec les deux longues cornes d'une chèvre sauvage qu'il avait tuée; il le détache, le pose sur le sol. Devant lui, ses com-pagnons élèvent leurs boucliers, pour cacher ses mouve-ments.
Il enleva le couvercle du carquois, y prit une flèche toute neuve, bien garnie de plumes, source de noires souffrances; promptement, il plaçait sur la corde le trait amer, et il promettait à Apollon, dieu de la lumière, archer glorieux, qu'il lui immo-lerait une riche hécatombe d'agneaux nouveau-nés, 32 L'ILIADE 1 . [CH. rvJ quand il serait revenu chez lui, dans la cité puis-sante de Zéléié. Alors, tirant à la fois sur le bois entaillé de l'arc et sur la corde en nerf de boeuf, il amena la corde jusqu'à sa poitrine et le fer -de la flèche jusqu'au bois de l'arc ; la longue tige se tendit en demi-cercle, puis l'arc siffla, le nerf rendit un. son strident, et la flèche aiguë s'envola, avide de s'abattre au milieu de la foule.
Mais Pallas veille. Elle écarte légèrement la flèche, comme une mère éloigne une mouche de son enfant qui repose dans le doux sommeil. Le trait vient frapper le ceinturon; il le perce, et se plante dans la cuirasse et dans la ceinture que Ménélas portait en dessous. La sur-- " face de la peau est entamée; sur-le-champ, un sang noir jaillit de la blessure. En voyant Ménélas blessé, Aga-memnon, qui le croit en danger de mort, s'écrie avec une indignation douloureuse :
« Cher frère, c'est ta mort que j'ai conclue par ce pacte, en t'exposant seul au combat pour les Achéens. Les Troyens viennent de te frapper, et ils ont foulé aux pieds nos engagements. Mais ce ne sera pas en vain que nous aurons juré, que le sang des agneaux et l'eau pure auront été versés, ni que nous nous serons serré la main avec confiance. Car si l'Olympien n'a pas accompli dès maintenant ce qui fut promis, il l'accomplira plus tard; et cette déloyauté, ils vont la payer chèrement, de leurs têtes et de la liberté de leurs femmes et de leurs enfants. Oui, je le sais en mon cœur, j'en suis sûr : un jour viendra où périra la puissante Ilios, et Priam et le peuple de Priam à la forte lance, un jour où Zeus, le fils de Cronos, sur sa haute montagne, assis dans l'éther, agitera sur eux de sa propre main la sombre égide, courroucé de cette tromperie. Ce que je dis aura son accomplissement. Mais moi, je souffrirai cruellement à cause de toi, ô Ménélas, si tu viens à mourir, si tu achèves ton destin. »
Et Agamemnon songe à ce qui arrivera si son frère vient à mourir. Ménélas le rassure; il ne se sent pas atteint profondément. Agamemnon envoie un héraut chercher Machaon, fils d'Asclépios, habile à guérir. Celui-ci était au milieu de ses troupes, prêt à combattre. il vient, retire la flèche, suce la blessure, et y applique des remèdes calmants que le centaure Chiron avait autrefois donnés à son père 1 -
Cependant les Troyens s'ébranlent pour marcher sur les Achéens. Ceux-ci, de leur côté, se revêtent de leurs armes et s'apprêtent à combattre.
Agamemnon passe en revue ses troupes.
Agamemnon remplit son devoir de chef. Voyant le combat près de s'engager, il laisse son char à son compa-gnon Eurymédon, et, à pied, va de rang en rang, à travers son armée. Ceux qu'il voit pleins d'ardeur, il les encourage en leur promettant la victoire. Ceux qui paraissent hési-tants, il les stimule par ses reproches.
Il passe devant les Crétois. Idoménée, leur chef, était au premier rang, impatient de combattre. Agamemnon, heureux de les voir si empressés, loue Idoménée, qui, de son côté, l'assure du succès.
Un peu plus loin, autour des deux Ajax, s'agite une masse d'hommes semblable au nuage noir qui annonce la tempête. Les boucliers et les lances frémissent, toute la troupe est en mouvement. Agamemnon ne croit pas utile de les exciter, tant ils ont d'ardeur; il les loue en quelques paroles brèves et fortes.
Continuant sa marche, il voit le vieux Nestor qui range ses troupes : au premier rang les chars, en arrière les
1. Le centaure Chiron habitait, selon la légende, sur le mont Pélion en Thessalie. Il avait appris à connaître dans la montagne les vertus salutaires des plantes et les avait ensei-gnées à Asclépios. 34 .. L'ILIADE [CH. IV] combattants à pied les plus résolus, au milieu les timides, afin de les contraindre à combattre malgré eux. A tous, il donne ses instructions en guerrier expérimenté : « Vieillard, lui dit Agamemnon, charmé de ce spectacle, pourquoi ta force n'est-elle plus égale à ton courage ? Il serait à sou-haiter que d'autres pussent porter le fardeau de ton grand âge et que, toi, tu fusses jeune encore à leur plaèe. » — « Roi, lui répond Nestor, je suis encore capable de com-battre sur un char et de guider mes soldats. Aux jeunes gens, de lancer au loin les javelines. »
Agamemnon arrive à l'endroit où se tiennent les Athé-niens, commandés par Ménestheus, ainsi que les Képhallé-niens, qui obéissent à Ulysse. Éloignés du front, ils atten-daient pour s'armer que le combat fût engagé. Le roi, étonné de ce retard, s'en prend aux chefs. Sa réprimande touche au cœur Ulysse, qui répond avec colère : et Fils d'Atrée, que signifient ces propos? Veux-tu dire quejious craignons de combattre? Lorsque la mêlée s'engagera, tu verras, si tu en as le désir, le père de Télémaque pre-mier rang, mêlé aux Troyens. Tes reproches ne sont pas justes. » Apaisé aussitôt, Agamemnon sourit, et, pour calmer le héros, il se hâte de lui rendre justice en s'excu-sant. -
Il passe à d'autres. Diomède et Sthénélos sont debout au milieu de leurs chevaux et de leurs chars. Eux aussi, Agamemnon les réprimande. Pour exciter Diomède, il rap-pelle un des exploits de son père Tydée : attendu sur une route par cent guerriers thébains qui s'étaient cachés pour le surprendre, il les tua tous, sauf un qu'il renvoya comme messager 1. « Voilà, dit-il, ce qu'était ton père; mais il a engendré un fils qui lui est bien inférieur dans le combat, quoique supérieur par les discours. » Malgré l'injure, Dio-mède se contient, car il respecte le roi. Mais l'orgueilleux
1. Il s'agit là d'un épisode de la guerre de Thèbes : Tydée était un des sept chefs, qui, sous la conduite de l'Argien Adraste, allèrent assiéger cette ville, pour rétablir sur le trône Polynice, fils d'OEdipe, dépossédé par son frère Étéocle. L'expédition échoua et presque tous les chefs argiens périrent. Mais, plus tard, leurs fils, appelés les Épigones, revinrent mettre le siège devant Thèbes et s'en emparèrent.
Il. — LE PREMIER COMBAT 3 b Sthénélos s'emporte : « Fils d'Atrée, s'écrie-t-il, ne dis donc pas de mensonges. Nous valons bien mieux que nos pères. Car nous avons pris Thèbes, devant laquelle ils avaient échoué. » Dioniède, plus maître de lui, lui impose silence. Il a compris l'intention d'Agamemnon, et il ordonne qu'on s'arme sur-le-champ.
Le combat s'engage.
Lorsque, sur une plage sonore, les vagues défer-lent l'une après l'autre, poussées par Zéphyros, chaque flot s'enfle d'abord au large, puis il vient se briser sur la terre ferme avec un grand fracas ; ou bien, autour des promontoires, il se gonfle, grossit, et soudain jette au loin une neige d'écume. De même, l'une après l'autre, les phalanges des Danaëns se mettaient en mouvement, et sans retard marchaient au combat. Les chefs donnaient leurs ordres, chacun à ses soldats; la troupe suivait en silence : jamais on n'aurait cru qu'il y eût là en mouvement une telle multitude d'êtres doués de la parole; muets, ils obéissaient avec crainte. Et, tout autour, miroitait la lueur des armes, dont étaient couverts les hommes rangés en lignes. Quant aux Troyens, comme font des brebis lorsque dans le parc d'un homme riche, pressées en foule à l'heure où l'on trait le lait blanc, elles bêlent d'instant en instant à l'appel de leurs agneaux, de même ils poussaient des cris confus d'un bout à l'autre de leurs lignes. C'est qu'ils n'avaient pas tous même langage ni même accent ; leurs idiomes étaient mélangés, car ils étaient de pays divers. Arès excitait les uns, Athèné aux yeux bleus poussait les autres, et, avec eux, la Crainte, la Fuite, la Discorde, violente sœur et compagne d'Arès tueur d'hommes, faible d'abord quand elle se pré-- 36 L'ILIADE [CH. IV) pare, puis grandissant au point d'avoir la tête dans le ciel et les pieds sur le sol. Elle-même, allant et venant au milieu de la multitude, y jetait partout une égale fureur et grossissait le tumulte.
Quand les deux armées furent en contact, les. combattants aux cuirasses d'airain heurtèrent leurs,boucliers, mêlant leurs lances et leurs fureurs-. Les saillies des boucliers s'entrechoquèrent, et un immense fracas se fit entendre. Puis, tout ensemble,, des gémissements et des cris de triomphe, voix des vainqueurs et des vaincus ; le sang ruisselait sur le sol. De même que mugissent deux torrents issus des hautes cimes, qui mêlent en un lit étroit les eaux fougueuses des grandes sources dans le creux d'un ravin; loin, dans la montagne, leur fracas. est entendu par le pâtre; de même, criaient et lul-taient les combattants en se mêlant les uns aux autres.
Dès le début du combat, plusieurs chefs se distinguent par des coups hardis et heureux; ce sont Antiloque, Ajax,. Ulysse, Thoas. Autour d'eux là lutte sévit avec fureur. Des deux côtés, de nombreux guerriers tombent, blessés ou morts, dans la poussière.
CHANT V
Élan victorieux de Diomède.
Alors Pallas Athèné donna à Diomède, fils de Tydée, courage et confiance, afin qu'il se signalât entre tous les Argiens et remportât un renom glo-rieux. De son casque et de son bouclier, elle faisait jaillir une flamme toujours vive, semblable à l'astre de la saison chaude, qui resplendit entre tous quand
H- — LE PREMIER COMBAT 3 -1 il sort des eaux de l'Océan. Aussi brillant était le feu qui flamboyait de sa tête et de ses épaules ; et elle le poussa au milieu des combattants, dans les tourbillons les plus épais.
En même temps, pour laisser libre carrière aux Achéens, la déesse emmène Arès, qui combattait pour les Troyens, et le fait asseoir au bord du Simoïs. Les Achéens pren-nent l'avantage. Chacun de leurs chefs tue un ennemi.
Quant a Diomède, on ne pouvait plus dire à laquelle des deux armées il appartenait, s'il était avec les Troyens ou bien avec les Achéens. Car il s élançait à travers la plaine, semblable à un cours d eau débordé après l'orage, qui dans sa course a rompu ses digues. Ni les chaussées continues ne le retiennent, ni les murs des vergers opulents n'arrê-tent son élan soudain, lorsque les pluies de Zeus se sont déchargées dans son lit. Nombre de champs cultivés s'effondrent sous sa poussée. De même, sous l impulsion du fils de Tydée, les phalanges ser-rées des Troyens tourbillonnaient, incapables de lui tenir tête, malgré leur nombre.
Pandaros, le Lycien, fils de Lycaon, l'aperçoit, tandis qu 'il se ruait ainsi à travers la plaine : il le vise; sa flèche l atteint à l épaule droite; elle perce la chair, et la cuirasse se couvre de sang.
Alors le fils de Lycaon s'écria d'une voix forte : « En avant, Troyens au grand cœur, aiguillonneurs de chevaux. J 'ai touché le plus vaillant des Achéens, et j 'ose dire qu 'il n'ira pas loin avec le trait puissant, s 'il est vrai que le roi Apollon, fils de Zeus, m'a lui-même poussé à venir de Lycie. » Il parla ainsi, plein de joie. Mais le fer aigu n'avait pas tué Diomède.
Celui-ci recule jusqu'à son char. Là, il se fait enlever la flèche par son compagnon Sthénélos.
Aussitôt le sang jaillit à travers la forte étoffe'de la tunique. A cette vue, l'intrépide Diomède adressa cette prière à Athèné : « Écoute-moi, fille de Zens qui tient l'égide, AtrytonÓ *, si jamais tu t'es mon-trée bienveillante et secourable pour mon père et pour moi dans la guerre ardente, c'est maintenant, Athèné, qu'il faut me témoigner ton affection. Fais que je tienne à portée de ma javeline et que je tue celui qui m'a frappé le premier, cet homme qui pré-tend en triomphant que je n'en ai plus pour long-temps à voir la lumière éclatante du soleil. »
Cette prière, Pallas Athèné l'entendit. Elle donna l'agilité à son corps, à ses pieds et à ses bras, et, se plaçant près de lui, elle lui adressait ces paroles rapides : « Confiance, Diomède, ne crains pas d'at-taquer les Troyens. Je viens de verser en ton cœur l'ardeur intrépide de ton père, ce courage qui ani-mait le cavalier Tydée au lourd bouclier. Un brouil-lard couvrait tes yeux; je l'ai dissipé, afin que tu distingues les dieux et les hommes. Donc, si quelque dieu vient ici pour éprouver ta force, évite de com-battre ouvertement avec un des immortels. Mais si la fille de Zeus, Aphrodite, se mêle au combat, perce-la de ton fer aigu. »
Là-dessus, Athèné aux yeux bleus s'en alla, et le fils de Tydée revint se mettre au premier rang des combattants. Si ardent qu'il eût été jusqu'alors à combattre les Troyens, sa fureur maintenant était triplée; comme celle d'un lion qu'un pâtre en pleine campagne, veillant à ses brebis chargées de laine, a blessé, au moment où il franchissait d'un bond la 1. Un des noms de la déesse Athèné. clôture du parc, mais qu'il n'a pas tué. La blessure n'a fait qu'exciter sa force, et le pâtre ne songe plus à le repousser; il se blottit dans l'étable, et les bêtes abandonnées s'effarent; les brebis, l'une sur l'autre, tombent en monceaux, jusqu'à ce que le lion, plein de fureur, bondisse hors de la haute enceinte. Non moins furieux était le robuste Diomède, se jetant au milieu des Troyens.
Il perce de sa: lance, coup sur coup, jusqu'à huit enne-mis, parmi lesquels deux des fils de Priam, Echemmon et Chromios, qu'il dépouille de leurs armes et dont il prend l'attelage. Énée, qui le voit de loin sans le reconnaître, cherche Pandaros, celui-là même qui a déjà blessé le héros. Il le trouve et le presse de percer d'une de ses flèches ce redoutable combattant. Pandaros lui apprend qu'il a déjà tiré sur lui, qu'il a cru l'avoir tué, mais qu'un dieu sans doute l'a sauvé. Venu à Troie comme archer, il n'a point de char ni de chevaux pour suivre à présent Diomède et le viser de nouveau; son arc lui est donc inutile. Enée aussitôt lui offre de monter dans son propre char; Pandaros accepte : il est convenu qu'ils attaqueront ensemble Dio-mède; Énée conduira les chevaux, habitués à sa voix, Pandaros combattra, la lance en main.
Combat de Diomède contre Pandaros et Énée.
Les choses ainsi convenues, ils montèrent sur 'le char incrusté, et, pleins d'ardeur, dirigèrent vers le fils de Tydée leurs chevaux rapides. Sthénélos, le glorieux fils de Capaneus, les aperçut, et aussitôt adressa à Diomède ces paroles rapides : « Fils de Tydée, Diomède, qui m'es cher, je vois deux hommes redoutables qui fondent sur toi impétueusement, deux combattants d'une force rare. L'un, archer habile, est Pandaros, qui se dit fils de Lycaon ; l'autre, Énée, se fait gloire d'être issu d'Anchise au grand coeur ;.il a pour mère Aphrodite. Faisons reculer nos chevaux, ne t'élance pas ainsi au premier rang, de peur d'y laisser ta vie. »
Mais; avec un regard de colère, le robuste Dio-mède lui répondit : « Ne me parle pas de fuir, car Je ne pense pas que tu me persuades. Ce n'est pas la coutume des miens que de combattre en fuyant ni de se blottir dans quelque'abri. Mon ardeur est encore entière. Si j'hésite à monter sur un char, eh bien! tel que me voici, j'irai à leur rencontre. Fuir, Pallas Athèné ne me le permet pas. A coup sûr, leurs chevaux rapides ne les remporteront pas tous deux hors de notre atteinte, à supposer que l'un des deux nous échappe. »
Diomède convoite les chevaux d:Énée, Il recommande à Pandaros de s'en emparer, s'il est victorieux. -
Tandis qu'ils se concertaient ainsi, leurs deux adversaires, poussant leurs chevaux rapides, étaient tout près d'eux. Le premier, le fils glorieux de Lycaon interpella Diomède : « Combattant au coeur intré-pide, fils du noble Tydée, tu as donc échappé à mon trait aigu, à ma flèche amère? Essayons maintenant si avec ce dard je serai plus heureux. » 11 dit et, brandissant sa longue javeline, il la lançait et l'at-teignit en plein bouclier; la pointe d'airain passa au delà et vint donner dans la cuirasse. Alors, d'une voix très forte, le fils glorieux de Lycaon s'écria : « Tu as le flanc traversé, et je ne crois pas que tu ailles bien loin ; c'est une grande gloire que tu m'as •donnée. » Sans se troubler, le robuste Diomède lui répondit : « Tu as manqué ton coup, tu ne m'as pas atteint. Mais vous deux, je pense, vous ne quit-terez pas le combat, avant qué l'un ou l'autre, tombé du char, ait rassasié- de sang Ares, dur combattant. »
A ces mots, il lance son dard; Athèné le dirige. Pan-daros s'abat lourdement du char, et sur lui sonnent avec fracas ses armes resplendissantes; ses chevaux aux pieds rapides prennent peur. Il tombe défaillant et la vie lui L manque.
Enée, aussitôt, sautant du char, enjambe le cadavre pour le défendre, confiant en sa force ainsi qu'un lion. Il tenait sa lance en arrêt, ne songeant qu'à tuer le premier qui approcherait, et poussant des cris effroyables. Diomède saisit une lourde pierre, que ne soulèveraient pas deux hommes d'aujourd'hui; lui, sans effort, il la faisait tour-noyer à lui seul. Il la lance sur Enée, qu'il atteint à la hanche. La pierre froisse l'articulation, rompt les deux tendons, emporte la peau. Le héros tombe sur son genou, et de sa forte main cherche un appui sur le sol; d'épaisses ténèbres enveloppent ses yeux.
Et assurément le roi Énée serait mort là, s'il n'avait été aperçu tout aussitôt de la fille de Zeus, Aphro-dite, sa mère.. Elle enlaça son fils de ses deux bras blancs, elle fit retomber devant lui un pli de son vêtement brillant pour le couvrir et le défendre des traits, de peur qu'un des Danaëns aux chevaux rapides ne lui lançât un dard dans la poitrine et ne le privât de la vie.
Pendant que la déesse emporte son fils, Sthénélos saute à terre, s'empare des chevaux d'Énée, et les confie à son ami Déipylos. Puis il remonte sur son char et le ramène vers Diomède.
Diomède blesse Aphrodite.
Celui-ci poursuivait Cypris 1, en brandissant sa lance impitoyable ; car il savait que c'était une déesse sans force, bien différente de celles qui règnent dans
1. Cypris est un autre nom d'Aphrodite. 42 L'ILIADE fCH. vl les combats des hommes, et non Athèné ni Ényo, la destructrice de villes. Enfin, quand il l'eut rejointe à force de la suivre à travers la foule, bondissant sur elle, le fils de Tydée au grand cœur, d'un rapide élan, l'atteignit avec sa lance aiguë tout à l'extré-mité de la main sans enfoncer. La lance, traversant le voile ambrosien que les Kharites avaient tissé elles-mêmes, perça la peau au-dessus de la main, près du poignet. De la blessure s'écoula un sang divin, un peu de cette lymphe pure qui court dans les veines des immortels. Car ils ne mangent point de pain, ils ne boivent pas de vin brillant, et à cause de cela, ils n'ont point de sang et sont appelés im-mortels. Cypris, poussant un grand cri, laissa échap-per son fils qu'elle tenait : Phœbus Apollon le reçut entre ses bras dans un nuage sombre, de peur qu'un des Danaëns aux chevaux rapides ne lui lançât un trait dans la poitrine et ne le privât de la vie. Le vaillant guerrier Diomède, la voyant blessée, lui cria de toutes ses forces : « Fuis, fille de Zeus, loin de la mêlée et du carnage. Ne te suffit-il donc pas de tromper de faibles femmes? Désormais, si la pensée te vient de te mêler encore aux combats, je pense que tu frémiras de terreur, rien qu'à entendre parler de guerre, même à distance. »
La déesse, hors d'elle-même, s'éloignait en toute hâte, souffrant cruellement. Iris l'avait saisie et l'emmenait hors de la mêlée ; un sang noir souillait -ses membres éclatants.. Sur la gauche du champ de bataille était Arès; assis, dans un nuage, il y avait déposé sa lance et arrêté ses chevaux rapides. Cypris se jette à ses genoux, et obtient qu'il lui prêle ses chevaux pour se rendre dans l'Olympe. Elle monte sur le char, le cœur rempli d'angoisse ; Iris se place près d'elle et fouette les chevaux. Presqùe aussitôt, elles arrivent à l'Olympe. Là, Iris dételle et donne aux chevaux leur nourriture.
Quant à la divine AphrodÍte, elle s'était laissée aller dans le sein de Dioné, sa mère : celle-ci prit sa fille entre ses bras, et, la caressant, elle lui dit : « Qui donc, chère enfant, qui des habitants du ciel t'a ainsi traitée, sans raison, comme si tu faisais quelque chose de mal ouvertement? » A cette ques-tion, Aphrodite, déesse des doux sourires, répondit : « J'ai reçu un coup de lance du fils de Tydée, de l'insolent Diomède, parce que j'emportais loin de la mêlée mon fils Énée, que je chéris entre tous. Car le combat n'est plus entre Troyens et Achéens; voici que les Danaëns s'attaquent aux immortels eux-mêmes. »
Dioné console sa fille; elle lui rappelle que d'autres dieux avant elle ont été maltraités par des mortels : Arès, Hèré, Aïdés. « C'est Athèné, ajoute-t-elle, qui a excité contre toi cet ennemi. Mais le fils de Tydée ne sait pas que la vie est courte pour qui s'attaque aux immortels. Celui-là n'entend pas, au retour des combats, ses enfants l'appeler tendrement du nom de père. Si vaillant qu'il soit, que Diomède soit donc en garde et ne s'en prenne pas à plus fort que toi : car sa femme pourrait bien un jour avoir lieu de pleurer sur lui. »
En même temps, elle essuyait de ses deux mains la lymphe qui coulait de la blessure. La main fut soulagée et les douleurs poignantes s'apaisaient. Mais Athèné ainsi qu'Hèré l'avaient aperçue et elles la raillaient en s'adressant à Zeus. La première, Athèné aux yeux bleus, disait : « Zeus, père, te fâcheras-tu si je parle librement? Sans doute, Cypris voulait engager quelque Achéenne à suivre un de ces Troyens qu'elle a pris en si tendre affection; et, en caressant cette femme aux beaux voiles, elle aura déchiré sur une agrafe d'or sa main délicate. » En l'entendant, le père des dieux et des hommes sourit, et, appelant à lui la resplendissante Aphro-dite : « Non, dit-il, ma chère enfant, ce n'est pas à toi que sont attribuées les œuvres guerrières. Oc-cupe-toi plutôt des œuvres amoureuses de l'hymen; quant-à ceci, l'impétueux Arès et Athèné en feront leur affaire. »
Péripétie. Arès et Hector refoulent les Achéens.
Cependant Diomède avait continué à poursuivre Énée jusqu'entre les bras d'Apollon. Trois fois, il s'élance pour le frapper, trois fois Apollon fait luire à ses yeux sonbou-clier flamboyant, qui l'arrête. A la quatrième attaque, le dieu lui dit : « Prends garde, fils de Tydée, et recule, sans prétendre t'égaler aux dieux; car il n'y a point parité entre la race des dieux immortels et celle des hommes qui vont sur la terre. » Diomède recule alors, et Apollon, emportant Énée, le dépose dans son temple, à Pergame, %où Lêto et Artémis lui donnent les soins nécessaires 1. A la place du héros, le dieu a laissé sur le champ de bataille un fantôme fàit à son image, autour duquel se livre un combat furieux. Arès, stimulé par Phœbus, quitte l'endroit où il s'était retiré et revient animer ses chers Troyens. •
D'un autre coté, Sarpédon, chef des Lyciens du Xanthe, un des principaux entre les alliés de Priant, interpelle Hector et, lui reproche de ménager les Troyens, tandis que les troupes auxiliaires supportent tout le poids de la lutte. Piqué au vif par ce reproche, Hector passe à travers les rangs des siens et excite leur ardeur.
Ainsi, poussés à la fois par Arès et par Hector, les Troyens redoublent d'audace. Les Achéens tiennent bon. Un nuage de poussière blanche enveloppe les combattants. Arès répand les ténèbres sur le champ de bataille et se porte partout au secours de ceux des Troyens qui faiblis-sent. Enée lui-même, remis de son étourdissement et
L Il est naturel que la mère et la sœur d'Apollon habitent le même temple que lui et s'intéressent à ceux qu'il protège.
Il. — LE PREMIER COMBAT 4 a guéri par Apollon, reparaît sur le champ de bataille. Pour résister à ce violent effort, tous les chefs achéens rivalisent de courage, les deux Ajax, Ulysse, Diomède, Agamemnon, Antiloque. Mais Arès, qui combat avec Hector, le rend si redoutable que le vaillant Diomède lui-même conseille à ses compagnons de reculer pas à pas devant eux, sans toutefois tourner le dos. Hector et les siens gagnent ainsi du terrain.
Au milieu de cette mêlée furieuse, deux héros d'une valeur singulière se rencontrent face à face : c'est, du côté des Achéens, Tlépolème, fils d'Héraclès, et, du côté des Troyens, le Lycien Sarpédon, fils de Zeus. Tlépolème pro-voque son adversaire, qui répond à son défi. Tous deux lancent à la fois leur javeline. Tlépolème est tué sur le coup; Sarpédon tombe aussi, la cuisse traversée. Ses COlll-pagnons l'emportent. Grâce à Hector, on l'arrache aux Achéens, qui essayent de le saisir; on le couche à l'écart sous un grand chêne, et là un des siens retire le trait de la blessure. Sarpédon s'évanouit, mais, presque aussitôt, ranimé par le souffle frais du vent, il reprend ses esprits. Pendant ce temps, Hector poursuit son avantage et con-traint les Achéens à reculer lentement devant lui. Diomède et Athèné blessent Arès et le chassent.
Leur retraite se changerait en fuite, si Ilèré ne s'en aper-cevait. Irritée de l'intervention d'Arès, elle fait appel à Athèné pour le mettre à la raison. Aussitôt Hèbé prépare aux deux déesses un char tout incrusté d'or et d'argent ; elle y attelle des chevaux rapides. Athèné s'arme pour le combat. Elle prend l'égide redoutable, au milieu de laquelle est fixée l'horrible tête de la Gorgone 1 ; elle prend aussi la lourde lance qui renverse des rangs entiers. Puis elle monte sur le char avec Hèré. Devant l'attelage, les Heures ouvrent les portes mugissantes du ciel. Les deux déesses viennent trouver Zeus, qui est assis seul sur la plus haute cime de l'Olympe. Hère lui signale la violence d'Arès et se
1. Il s'agit d'une sorLe de masque monstrueux, destiné iL terrifier les ennemis de la déesse. 4-6 L1ILIADE [CH. V] fait autoriser à le chasser du champ de bataille. Alors, elle fouette ses chevaux qui s'envolent entre ciel et terre. D'un bond, ils franchissent autant d'espace qu'en aperçoit un homme qui, du haut d'un rocher, contemple au loin la mer. Le char descend dans la plaine de Troie. Là, Hèré dételle ses coursiers et les laisse au bord du Simoïs, enve-loppés d'un nuage qui les dérobe à la vue. Puis les deux déesses, aussi légères que des colombes, se portent vers la mêlée.
Quand elles furent à l'endroit où se tenaient en rangs serrés les plus vaillants des Argiens autour de Diomède dompteur de chevaux, semblables à des lions dévorants ou à des sangliers dont la force est immense, Hèré aux bras blancs s'arrêta et poussa une clameur ; elle avait pris les traits de Stentor au grand cœur, à la voix d'airain, qui pouvait crier à lui seul aussi fort que cinquante hommes : « Honte à vous, Argiens, lâches, hommes sans honneur, qui n'avez d'héroïque -que l'apparence! Tant que le glorie.ux Achille venait au combat, jamais les Troyens ne se montraient devant la porte de Dardanos i : ils redou-taient trop le poids de sa lance. A présent, c'est loin de leur ville, c'est près de vos vaisseaux qu'ils com-battent. » Par ces paroles, elle, excitait le courage et l'ardeur de chacun.
De son côté, la déesse aux yeux bleus, Athèné, s'était élancée vers Diomède. Elle le trouva auprès de son attelage, en train de rafraîchir la blessure que lui avait faite la flèche de Pandaros. 'Car, sous le poids de la large courroie qui retenait à l'épaule son bou-clier circulaire, inondé de sueur, il souffrait et son bras se fatiguait. Soulevant donc la courroie, il étanchait le sang noir.
1. L'une des portes de Troie, peut-être la même que. la porte Skée.
La déesse feint de croire que le courage de Diomède a failli. Elle lui rappelle la vaillance de son père Tydée, et lui demande s'il est vraiment le fils de ce héros.
A ces reproches le robuste Diomède répondit : « Je te reconnais, déesse, fille de Zeus qui tient l'égide. Aussi vais-je te dire la vérité sans aucune feinte. Non, ce n'est pas la peur qui me paralyse, non, je n'hésite pas; mais je me souviens encore des recommanda-tions que tu m'as faites. Tu me disais de ne pas m'aL-taquer de front aux dieux, sauf à la fille de Zeus, Aphrodite, si elle se mêlait au combat ; je l'ai blessée avec mon fer aigu. Voilà pourquoi je recule mainte-nant et pourquoi j'ai invité les autres Argiens à se masser tous autour de moi : c'est que je reconnais Arès qui règne en maître dans la bataille. » Alors la déesse aux yeux bleus, Athèné, lui dit : « Fils de Tydée, Diomède, héros que je chéris, ne crains pas Arès en cette circonstance ni aucun autre immortel ; songe quel auxiliaire tu as en moi. Allons, c'est jus-tement sur Arès qu'il te faut lancer immédiatement tes chevaux à la corne massive; frappe-le corps à corps, ne te laisse pas troubler par ce violent, ce fou furieux, vrai fléau, cœur toujours changeant, qui, hier encore, nous promettait, à Hèré et à moi, de combattre les Troyens, de prêter assistance aux Argiens, et qui, maintenant, oubliant ceux-ci, est l'ami de ceux-là. »
A ces mots, elle fit descendre du char Sthénélos, en le tirant en arrière ; et lui, d'un bond rapide, sauta à terre. Elle-même monta sur le char, à côté du glo-rieux Diomède, l'ardente déesse; sous son poids, l'essieu de chêne craqua bruyamment, car il portait une redoutable divinité et un guerrier vaillant. Puis, saisissant le fouet et les rênes, Pallas Athèné dirigeait droit sur Arès les chevaux à la corne massive. Celui-ci était en train de dépouiller le gigantesque Péri-phas, le plus vaillant des Étoliens, fils glorieux d'Ochésios ; Arès meurtrier le dépouillait ; Athèné se coiffa du casque d'Aïdès *, pour n'être pas- vue de son robuste adversaire. Quand Arès, fléau des hommes, aperçut le noble Diomède, il abandonna le corps gisant du gigantesque Périphas à l'endroit où en le frappant il lui avait ôté la vie, et il se dirigea sur lé héros dompteur de chevaux.
Déjà ils étaient tout près l'un de l'autre; Arès le premier pointa sa javeline d'airain par-dessus le joug et les rênes des chevaux, impatient d'ôter la vie à son adversaire. Mais, à l'instant, la déesse aux yeux bleus, Athèné, saisit l'arme et la détourna dujehar dans le vide, où se perdit son élan. Et alors, à son tour, Dio-mède le vaillant portait au dieu un coup de sa lance d'airain ; Pallas Athèné, appuyant sur l'arme, la poussa vers le bas du flanc, à l'endroit où la cein-ture enserrait la taille. La lance toucha et perça, en déchirant la chair divine. Diomède aussitôt la retira à lui. Arès, le dur Arès, poussa un cri rauque, aussi fort que la clameur de neuf ou dix mille hommes, qui sur le champ de bataille se mêlent dans une lutte guerrière. A ce cri, un tremblement s'empara des Achéens et des Troyens, saisis de frayeur; si- forte était la voix d'Arès, le combattant insatiable.
Telle que d'une masse de nuées on voit se déta-cher une sombre vapeur, que chasse, après l'orage brûlant, le souffle d'un vent furieux, tel aux yeux de Diomède fils de Tydée, passa le dur Arès, mon-tant avec les nuées dans les vastes espaces du ciel. D'un élan rapide, il arriva jusqu'à la demeure des dieux, jusqu'à l'Olympe escarpé.
1. Le casque d'Aides, selon la légende, rendait invisible celui qui le portait. Aïdè¡; est aussi appelé Hadès.
Il. — LE l'HK\lIEH COMBAT il)
Ares se plaint vivement à Zeus de l'audace insolente de Diomède, qui s'attaque aux dieux. Zeus, irrité, lui impose silence. Toutefois, ému de pitié en voyant sa blessure, il ordonne à Péon de le guérir.
Alors Hère et Athèné remontent dans l'Olympe, satis-faites d'avoir éloigné Arès du champ de bataille.
CIIANT VI
Les Troyens faiblissent, puis s'arrêtent.
Rencontre de Glaucos et de Diomède.
Les dieux ayant quitté le champ de bataille, Troyens et Achéens sont livrés iL leurs propres forces. Alors, la supé-riorité des Achéens se manifeste. Ajax, Diomède, Euryalos, Ménélas rivalisent d'ardeur et de succès. Leur fureur est à son comble. Le Troyen Adraste, renversé de son char, se jette aux genoux de Ménélas et lui promet une large rançon pour sauver sa vie. Mais Agamemnon, qui voit son frère hésiter, lui l'ait honte d'épargner un ennemi el frappe de son épée le suppliant. Le sage Nestor lui-même est animé de la même passion. « Danaëns, s'écrie-t-il, que nul de nous ne songe pour l'instant à remporter du butin. Tuons tout. Plus tard, nous viendrons dépouiller les morts. »
Devant cette poussée furieuse, les Troyens commencent fi. se troubler. Ils sont sur le point de lâcher pied. A ce moment, un des fils de Priam, Hélénos, conseille à Hector et à Enée de les remettre en ordre devant les portes. Quand ils auront repris pied, Hector ira dans Troie trouver sa mère, pour qu'elle se rende immédiatement au temple d'Athèné et lui offre une riche offrande. Peut-être la déesse arrètera-t-elle l'élan victorieux de Diomède. « Car, dit Ilélénos, jamais héros achéen ne s'est montré aussi redou-table. Achille même, qu'on dit fils d'une déesse, n'a jamais jeté pareille épouvante dans nos rangs. Personne ne peut lui tenir tête. » Hector suit ce conseil. Il saute de son char, rassure ses soldats ébranlés, les rassemble en masse serréeet les oblige à tenir tête aux Achéëns ; surpris, ceux-ci s'arrêtent et suspendent leur attaque. Hector recommande qu'on tienne bon et s'éloigne rapidement.
De chacune des deux armées en présence se détache alors un héros; d'un côté, le Lycien Glaucos, de l'autre Diomède. Ils s'approchent pour combattre. Quand ils sont à portée de javelot, Diomède, le premier, interroge son adversaire : « Qui es-tu? lui dit-il; jamais encore je ne t'ai rencontré sur le champ de bataille. Seul, tu oses venir au-devant de moi; malheur à ceux qui tiennent tête à mon ardeur. Es-tu donc un dieu? En ce cas, je ne te combattrai pas. Le fils de Dryas, Lycurgue, osa s'attaquer à un dieu; il chassa Dionysos et frappa de l'aiguillon ses compagnes ; il en fut puni et mourut peu après 1. Je ne veux pas com-battre comme lui les immortels. Mais si tu es un des hommes qui se nourrissent des fruits de la terre, appro-che, pour tomber aussitôt dans les liens de la mort. » * Fils de Tydée, lui répond Glaucos, pourquoi me demander mon origine? Les générations humaines sont semblables à celles des feuilles. Le vent détache les unes et en jonche la terre; d'autres repoussent et font reverdir la forêt, quand revient le printemps. Ainsi des hommes ; une génération naît, l'autre s'éteint. » Néanmoins Glaucos énumère ses ancêtres : son trisaïeul, Sisyphe l'Éolide, qui vécut à Éphyré en Argos; son bisaïeul, Glaucos; son aïeul, Bellérophon, dont il raconte en détail l'histoire. Calomnié par la femme du roi Proïtos de Tirynthe, il fut envoyé par celui-ci au roi de Lycie, qui devait le faire mourir. Ce roi lui ordonna de combattre la Chimère, puis les Solymes, puis les Amazones; il en triompha successivement; enfin il le fit assaillir à l'improviste par les plus vaillants Lyciens : Bellérophon les vainquit encore. Alors, reconnu pour être de race divine, il épousa la fille du roi de Lycie. De ce mariage naquirent plusieurs fils, parmi lesquels Hippoloque, père de Glaucos. « C'est lui, dit-il, qui m'a envoyé en
1. Selon la légende à laquelle il est fait ici allusion, ce Lycurgue était un roi de Thrace. Dionysos ou Bacchus voulaitintroduire son culte dans son royaume; Lycurgue s'y opposait par la force, Cette légende fut mise sur la scène par Eschyle, Troade, en me recommandant d'y combattre bravement, de me signaler entre tous et de ne pas déshonorer la race de mes pères, qui ont été si glorieux à Ephyré et en Lycie. »
A ce récit, Diomède témoigne sa joie, et, plantant dans le sol sa lance, déclare à Glaucos qu'ils sont unis par des liens d'hospitalité. Bellérophon a été l'hôte de son grand-père Oïneus; ils ont échangé les présents de l'amitié. « Évitons donc, ajoute-t-il, la lance l'un de l'autre dans la mêlée. J'ai assez de Troyens à tuer, si les dieux m'en donnent l'occasion, et toi assez d'Achéens. échangeons ici nos armes, afin de faire savoir à tous que nous sommes unis par l'hospitalité de nos aïeux. »
Tous deux aussitôt mettent pied à terre et se serrent les mains en gage de foi. Puis ils échangent leurs armes. Mais Zeus a privé pour un instant Diomède de son discerne-ment habituel ; car il donne une armure d'or contre une armure d'airain, un objet qui vaut cent bœufs contre un autre qui n'en vaut que neuf.
Hector et Hécube. Prière des femmes de Troie.
Cependant Hector était arrivé à la porte Skée et au chêne. Autour de lui s'empressaient les femmes et les filles des Troyens; et elles le questionnaient sur leurs enfants, sur leurs frères, sur leurs parents, sur leurs maris; lui, il leur disait à toutes succes-sivement de prier les dieux; mais beaucoup d'entre elles avaient lieu de pleurer.
Hector entre dans le palais de Priam. Toute la famille du vieux roi habitait là, groupée autour de son chef. Dans la même enceinte, ses cinquante fils, mariés, avaient chacun leur chambre d'un côté de la cour; de l'autre, ses douze filles habitaient avec leurs maris.
A l'entrée, sa mère, bonne et tendre, vint au-devant de lui, conduisant avec elle Laodiké, la plus belle de ses filles. Elle lui prit la main et lui adressa la parole : « Mon enfant, quelle raison t'a fait quitter la bataille ardente pour venir ici? Sans doute les fils maudits des Achéens nous livrent un rude combat autour des murs, et le désir t'est venu de monter ici à la citadelle pour élever de là tes mains vers Zeus. Attends un instant ; laisse-moi t'apporter un vin suave, dont tu feras d'abord libation à Zeus 'père et aux autres immortels, et dont tu boiras ensuite pour te rafraîchir. Le vin rend des forces à l'homme épuisé, à celui qui s'est fatigué, comme tu viens de le faire en combattant pour les tiens. » A cela le grand Hector au casque ondoyant répondit : « Mère vénérée, ne m'offre pas de vin, doux à boire : car tu m'affaiblirais, j'y perdrais mon ardeur et ma force. D'ailleurs, avec ces mains sanglantes, je n'ose pas verser en l'honneur de Zeus le vin brillant; il n'est pas permis de prier le fils de Cronos, maître des nuées sombres, quand on est souillé de sang. Charge-toi plutôt toi-même d'aller au temple d'Athèné con-ductrice des armées avec des offrandes, et rassemble pour cela tes compagnes âgées. Prends le voile le plus beau et le plus grand que tu aies dans le palais, celui qui te plaît entre tous, et va le déposer sur les genoux d'Athèné à la belle chevelure. En même temps, promets-lui de sacrifier dans son temple douze vaches d'un an que l'aiguillon n'a pas encore touchées, si elle a pitié de notre ville, des femmes des Troyens et de leurs petits enfants, si elle écarte de la puissante Ilios le fils de Tydée, combattant sauvage, dbnt la force met tout en fuite. Oui, va au temple d'Athèné conductrice des armées; moi, j'irai trouver Pâris pour le décider à me suivre, s'il veut m'écouter. Ah! puisse ici même la terre s'ouvrir sous ses pas! En lui, l'Olympien a fàit grandir un fléau terrible pour les Troyens, pour Priam au grand cœur et pour ses enfants. Si je le voyais descendre chez Hadès, certes, je le dis, mon âme, sans la moindre douleur, en perdrait le souvenir. »
Il dit; et déjà, étant entrée dans le palais, elle don-nait des ordres à ses servantes. Celles-ci, à travers la ville, rassemblèrent les femmes âgées. Hécube, elle, descendit dans le magasin plein d'une suave odeur, où elle gardait les voiles brodés, œuvre des femmes sidoniennes, qu'Alexandre semblable aux dieux-avait lui-même ramenées de Sidon, en traver-sant la vaste mer, quand il revint avec Hélène, fille d'un père divin. De ces voiles, Hécube en prit un pour l'offrir à Athèné, celui qui était le plus grand, le plus richement brodé, un voile qui brillait comme un astre; il était au-dessous de tous les autres. Puis elle alla vers le temple, suivie par un grand nombre de femmes.
Quand elles arrivèrent au temple, dans la ville haute, Théano aux belles joues leur en ouvrit les portes; Théano, fille de Kissès, épouse d'Antènor dompteur de chevaux; car c'était elle que les Troyens avaient instituée prêtresse d'Athèné. Alors, toutes, avec un long cri, élevèrent leurs mains vers la déesse; en même temps, Théano aux belles joues prit le voile et le déposa sur les genoux d'Athèné à la belle chevelure, et, suppliante, elle priait la fille du grand Zeus : « Vénérable Athèné, gardienne de la cité, sainte entre les déesses, ah! brise la lance de Diomède, et, lui-même, fais qu'il tombe la face contre terre devant la porte Skée, afin qu'aussitôt nous t'immolions dans ton temple douze vaches d'un an que l'aiguillon n'a jamais touchées, si tu prends en pitié notre ville et les femmes des Troyens et les petits enfants! » Elle priait ainsi; mais Pallas Athèné détournait la tête.
Hector chez Pâris.
Tandis que les femmes troyennes prient ainsi, Hector se dirige vers la demeure de son frère Paris.
Le héros aimé de Zeus entra dans ce palais; il tenait en main une lance de onze coudées ; en haut brillait la pointe d'airain; autour du bois courait un anneau d'or. Hector trouva son frère dans sa chambre; il était occupé de ses armes éclatantes, bouclier et cuirasse, et maniait un arc recourbé. L'Argienne Hélène, au milieu de ses femmes, était assise, faisant exécuter aux servantes des travaux exquis. Hector, en voyant son frère, lui adressa ces paroles de reproche : « Insensé, tu ne te fais pas honneur par ce mécontentement que tu affectes. Nos gens meurent autour de la ville et du rempart escarpé, les armes à la main ; c'est pour toi que la clameur de la guerre résonne ardente le long de la cité. Et, toi-même, tu ne manquerais pas de t'irriter contre tout autre, que tu verrais s'éloigner ainsi du combat détesté. Allons, lève-toi, de.peur que bientôt le feu dévorant ne consume la ville. » ' --
A ces paroles, Alexandre, semblable aux dieux, répondit ; « Hector, tes reproches sont justes, tu net'irrites pas mal à propos; eh bien, je te parlerai : écoute-moi et prête attention à ce que j'affirme. Si je restais dans cette chambre, ce n'était pas tant que j'en voulusse aux Troyens; j'avais plutôt besoin de me livrer à ma douleur. Mais justement ma femme, me consolant par de douces paroles, m'exci-tait à retourner au combat; et moi-même je pense que cela vaudrait mieux; la victoire passe de l'un à l'autre. Attends-moi un instant, pour que je revête mes armes guerrières; ou bien, va, je te suivrai et je pense te rejoindre. »
Il parla ainsi, et Hector au casque ondoyant ne répondit rien. Alors Hélène s'adressa à lui pour l'apaiser : « Frère, tu as en moi, femme indigne, une sœur malfaisante et odieuse; pourquoi, au jour où ma mère me mit au monde, n'ai-je pas été enlevée par une bourrasque furieuse et emportée par les vents dans la montagne ou dans les flots bruyants de la mer? La vague m'eût entraînée au loin, avant que le mal fût fait. Mais du moins, puisque les dieux m'avaient assigné cette destinée mauvaise, que n'ai-je été l'épouse d'un homme de cœur qui eût le sentiment de la honte et respectât l'opinion des hommes! Celui-ci n'a point le sens droit, il ne l'aura jamais; je pense qu'il en subira la peine. Mais toi, mon frère, entre, et viens t'asseoir sur ce siège; car c'est toi qui supportes le plus de peines à cause de moi, femme indigne, et à cause de la folie de Pâris; oui, pour nous deux, à qui Zeus a donné un triste destin, afin que nous soyons plus tard un sujet de chants chez les hommes qui naîtront. »
Le grand Hector au casque ondoyant repartit : « Ne m'invite pas à m'asseoir, Hélène ; quelle que soit la douceur de ton accueil, tu ne me persuaderas pas. Déjà mon cœur s'élance, impatient de porter secours aux Troyens, qui ont grand regret de me voir absent. Presse plutôt ton mari, et qu'il se hâte de son côté, afin qu'il me rejoigne avant que j'aie quitté la ville. Je vais maintenant chez moi pour voir les miens, ma femme et mon petit enfant. Car je ne sais si je les reverrai encore au retour du combat, ou si le temps est venu où les dieux me feront périr sous les coups des Achéens. » Là-dessus, Hector au casque ondoyant les quitta. 5 6 L'ILIADE [CH Vl]
Hector et Andromaque.
Il se rend à sa demeure et n'y trouve pas Andromaque. Celle-ci, avec son enfant et une servante, était sur une des tours de la ville, en train de pleurer et de s'affliger. Hector la demande aux servantes; l'une d'elles lui dit où elle est : « Elle s'est rendue à l'une des tours de la grande Ilios, lorsqu'elle a entendu dire que les Troyens avaient le dessous et que les Achéens l'emportaient. En toute hâte, elle a couru au rempart, comme hors d'elle-même; la nourrice la suit en portant l'enfant. »
La servante le renseigne ainsi ; et aussitôt Hector s'élance hors de la maison, revenant sur ses pas à travers les rues bien bâties. Lorsqu'il eut traversé toute la ville et atteint la porte Skée, par où il devait sortir pour redescendre dans la plaine, sa femme, la riche Andromaque, vint en courant au-devant de lui; c'était la fille d'Éétion au grand cœur, d'Éétion qui habitait au pied du Placos couvert de forêts, dans Thèbe située en bas de la montagne, où il régnait sur les Ciliciens 1. Sa fille était la femme d'Hector au casque d'airain. Elle vint donc au-devant de lui, étalée elle une servante qui portait sur son sein l'effïant innocent, tout petit encore, le fils chéri d'Hector, semblable à un astre rayonnant. Hector-l'appelait Scamandrios 2; les autres Troyens le nom-maient Astyanax (l'oi de la ville), car Hector, à lui seul, était le salut d'Ilios. Le héros sourit en regar-dant l'enfant, sans rien. dire; mais Andromaque s'approcha de lui, toute en pleurs, et elle lui prit la main, et lui dit : « Téméraire, ton ardeur te perdra; 1. Il s'agit donc ici d'une Thèbe cilicienne, qu'il ne faut pas confondre avec Thèbes de Béotie ni Thèbes d'ÉgypLe. :L hn 1 honneur du fleuve Scamandre, qui coulait dans la plaine de Troie. tu n'as donc pas pitié de ton enfant tout petit encore, ni de moi, infortunée, qui bientôt serai veuve de toi? car ils vont, te tuer, ces Achécns, en se jetant, tous à la fois, sur toi. Ah ! pour moi, si je dois te perdre, mieux vaudrait descendre sous la terre. Plus d'adoucissement à mes peines, quand tu auras subi ton destin; rien que l'affliction. Je n'ai plus ni mon père ni ma mère vénérée. Mon père, le puissant Achille l'a tué ; il a détruit de fond en comble la ville populeuse des Ciliciens, Thèbe aux portes élevées, et il a fait périr Éétion. Toutefois il ne le dépouilla pas, car il eut honte de cela dans son cœur ; mais il le brûla sur un bûcher avec ses armes merveilleuses, et il lui a élevé un tombeau. Tout autour, se dressent des ormes, qu'ont plantés les nymphes de la montagne, filles de Zeus qui tient l'égide. Quant aux sept frères que j'avais dans notre palais, tous en un seul jour sont descendus chez Hadès; car tous, le puissant Achille, rapide cou-reur, les tua, pour leur enlever les bœufs au pas lourd et les brebis à la blanche toison. Ma mère enfin, qui était reine au pied du Placos couvert de forêts, il l'emmena ici avec tous ses biens; puis il la renvoya contre une immense rançon; mais dans le palais de mon père, Artémis, qui lance ses flèches, la frappa d'un trait1. 0 mon Hector! tu es pour moi un père, une mère vénérée, un frère; tu es de plus mon époux florissant de jeunesse. Allons, aie pitié de nous : reste ici sur ce rempart; ne fais pas de ton fils un orphelin, de ta femme une veuve. Arrête tes hommes auprès du figuier, là où la ville est le plus accessible, le rempart le plus exposé
1. On croyait que les femmes, lorsqu'elles s'éteignaient dou-cement, avaient été frappées par Artémis. 58 I L'ILIADE [CH. VI] à. l'assaut. Trois fois déjà, les plus vaillants ont tenté de l'assaillir par là, les deux Ajax, le glo-rieux Idoménée, les Atrides et le fils robuste de Tydée, soit qu'un devin bien informé le leur eût conseillé, soit que leur propre ardeur les y eût poussés. »
Le grand Hector au casque ondoyant lui répondit « Oui, femme, tout cela me touche, moi aussi; mais j'ai grande crainte de ce que diront les Troyens et les Troyennes aux longs voiles, si, comme un lâche, je me dérobe au combat; et mon cœur même ne s'y résoudrait pas : car j'ai appris à être toujours brave et à combattre entre les Troyens au premier rang, pour la gloire de mon père et pour la mienne. Ah ! je le sais bien, moi aussi, en mon âme : un jour viendra où périra la puissante Ilios et Priam et le peuple de Priam à la forte lance. Mais ce n'est pas tant le malheur futur des Troyens que j'ai à cœur, ce. n est pas même le sort d'Hécube ni du roi Priam -ni de mes frères, jeunes gens braves et nombreux, qui tomberaient dans la poussière sous les coups de l'ennemi; c'est surtout -le tien, si quelqu'un des Achéens vêtus d'airain doit t'emmener, toute en larmes, t'ayant ravi ta liberté. Alors, dans Argos, aux ordres d'une autre femme, tu tisserais la toile, ou encore tu irais chercher de l'eau à- la source Mésséis ou Hypéréié, bien à contre-cœur, mais forcée d'obéir à la dure contrainte. Et peut-être quelqu'un, en te voyant pleurer, dirait : « Cette « femme fut l'épouse d'Hector, qui était le plus vail-le lant dans la mêlée parmi les Troyens dompteurs « de chevaux, lorsqu'on se battait autour d'Ilios. » Voilà ce qu'on dirait; et ces paroles renouvelleraient -ta douleur, dénuée que tu serais d'un époux capable d'écarter de toi la servitude. Ah ! que la terre versée sur mon cadavre, me recouvre, avant que j'entende ton cri d'appel et que je te sache entraînée par des mains violentes. »
En parlant ainsi, le glorieux Hector tendit les bras à son enfant. Mais l'enfant se rejeta avec un cri dans le sein de sa nourrice à la belle ceinture, épouvanté à la vue de son père ; car il avait elL peur de l'airain et du cimier surmonté d'une crinière de cheval, qu'il voyait ondoyer terriblement sur le casque. Le père se mit à rire, ainsi que la mère vénérée. Et, sur-le-champ, le glorieux Hector ôta le casque de sa tête et le déposa tout resplendissant sur le sol; puis, il baisa son fils chéri et le berça entre ses bras, en adressant cette prière à Zeus et aux autres dieux : « Zeus et autres dieux, faites que cet enfant, qui est le mien, devienne un jour, comme moi-même, illustre entre les Troyens, fort et vail-lant comme je le suis, et qu'il soit en Ilios un roi puissant! Faites qu'un jour on dise : « Celui-ci est « bien supérieur encore à son père ! » lorsqu'il reviendra du combat. Et qu'il en rapporte des dépouilles sanglantes, ayant tué un ennemi, et que sa mère s'en réjouisse en son coeur ! »
En même temps, il remit son enfant entre les bras de sa femme. Elle le reçut dans son sein par-fumé, en souriant sous ses pleurs. Son mari s'en aperçut, et, attendri, il la caressa de la main et lui dit : « Pauvre femme, ne t'afflige pas ainsi à l'excès. Personne ne me jettera en proie à Hadès, si tel n'est pas mon destin; mais ce qui est dans la destinée, nul homme encore n'a pu s'y soustraire, ni lâche, ni brave, dès qu'il est venu au monde. Va donc dans ta maison, pour t'occuper de tes travaux accoutumés, de la toile et de la quenouille; et aie soin que les servantes accomplissent leur tâche. La guerre, c'est l'affaire- des hommes, de tous indis-tinctement, mais dé moi surtout, entre tous ceux qui sont dans Ilios. »
Là-dessus, le glorieux Hector remit son casque à la longue crinière. Sa femme revint chez elle ; et elle se retournait souvent, en versant un. flot de larmes. Elle ne tarda pas à rentrer dans la riche-maison d'Hector tueur d'hommes ; elle y trouva ses nombreuses servantes, et elle les fit éclater en gémissements. Elles gémissaient sur Hector en sa maison, bien que vivant encore; car elles pressen-taient qu'il ne reviendrait pas du combat, ayant échappé à la colère et aux mains des Achéens.
Pendant ce temps, Pâris s'est armé. Couvert de l'airain resplendissant, il descend de la citadelle en hâte, pour rejoindre Hector. Celui-ci, heureux de le voir si empressé, rend justice à son courage et s'excuse de ce qu'il lui a dit. précédemment. « Nous réparerons cela plus tard, ajoute-t-il, si Zeus nous accorde de dresser dans mon palais un cratère en l'honneur des dieux immortels, le jour de la délivrance, après avoir chassé loin de Troie les Achéens. -»
CHANT VII
Le défi d'Hector.
Hector et Pâris, sortant de Troie, se retrouvent bientôt au milieu des leurs, à qui leur' retour rend l'espérance. Athèné songe à protéger ses chers Achéens. Elle descend de l'Olympe et rencontre Apollon, qui, de son côté, cher-chait à favoriser les Troyens. Les deux divinités conviennent de suspendre la lutte et, pour cela, de suggérer à Hector la pensée de défier en combat singulier les plus vaillants de ses adversaires. Le devin Hélénos a compris leur pensée, et, se faisant leur interprète, c'est lui qui excite son frère à proposer ce défi. Hector accepte l'idée avec joie. Il s'avance aussitôt entre les combattants et arrête ses compagnons en faisant signe qu'il veut parler. Agamemnon, d'autre part, réprime également l'ardeur des siens. Les deux armées se tiennent immobiles en longues lignes frémissantes. Alors Hector élève la voix :
« Écoutez-moi, Troyens et Achéens aux belles cnémides, pour que je puisse vous dire ce que j'ai envie de proposer. Nos engagements mutuels, le fils de Cronos, assis dans les hauteurs, les a rendus vains. Irrité, il veut nous faire du mal aux uns et aux autres, jusqu'au jour qui vous verra maîtres de Troie aux belles tours ou accablés par nous auprès de vos vaisseaux qui couvrent les mers. Mais dans vos rangs se trouvent les plus vaillants de tous les Achéens. Que celui d'entre vous qui est. disposé à combattre avec moi sorte des rangs et qu'il vienne se mesurer avec le puissant Hector. Voici les con-ditions du combat; que Zeus en soit témoin pour nous. Si, mon adversaire me tue avec sa longue pointe d'airain, qu'il prenne mes dépouilles et les emporte vers ses vaisseaux creux ; quant à mon corps, qu'il le rende aux miens, afin que je reçoive des Troyens et des femmes troyennes les honneurs suprêmes du bûcher. Si, au contraire, c'est moi qui le tue, si Apollon m'accorde la victoire, je le dépouillerai, j'emporterai ses armes dans la forte Ilios et je les suspendrai aux murs du temple d'Apollon sagittaire. Quant à son corps, je vous le laisserai rapporter vers vos vaisseaux pontés, afin que les Achéens chevelus l'ensevelissent et qu'ils lui élèvent un tombeau près du large HellespoIlt. Sans doute, un jour, quelqu'un des hommes qui naîtront 62 L'ILIADE [CH. YII] dans l'avenir, passant avec son vaisseau aux rames nombreuses sur la mer sombre, dira : « Voici le « tombeau d'un héros qui est mort autrefois; c'était « "un brave, que le glorieux Hector a tué. » Cela se dira, et ma gloire ne périra jamais. »
Le défi d'Hector est accueilli par un profond silence. Les-- Achéens n'osent ni le relever ni le repousser. Enfin Ménélas s'indigne de cette hésitation, et, reprochant à ses compa-gnons leurs craintes, il se propose pour combattre le héros troyen. Mais les chefs achéens l'entourent, et son frère Agamemnon lui représente qu'il ne saurait s'égaler à Hector. ({ .Reprends ta place, lui dit-il, au milieu de tes sol-elats. Contre Hector, les Achéens trouveront un autre cham-pion. Il a beau être intrépide et avide de combats, je pense qu'il sera heureux de se reposer, s'il échappe à la terrible lutte qui l'attend. »
Ménélas se retire. Alors le vieux Nestor, en quelques paroles indignées, fait honte aux Achéens de leur timidité. Que dirait le héros Pélée, s'il était témoin de ce spectacle affligeant? « Ah! ajoute-t-il, si j'étais jeune et vigoureux encore, comme au temps où je combattis en Elide le guer-rier treuthalion armé d'une massue de fer 1, Hector n'atten-drait pas longtemps un adversaire digne de lui. Mais vous, qui êtes les plus forts combattants entre tous les Achéens, vous n'avez pas d'ardeur pour tenir tête à Hector. » Excités par ces paroles, neuf des chefs achéens se lèvent : Aga-memnon, Diomède, les deux Ajax, Idoménée et son com-pagnon Mérionès, Eurypylos, Thoas et Ulysse. Nestor les invite à tirer au sort entre eux. Chacun des neuf met un signe à. lui sur une tessère ; puis les neuf tessères sont jetées dans le casque d'Agamemnon, et tous les assistants adressent à Zeus cette prière : « Zeus père, fais que le sort désigne ou Ajax, ou le fils de Tydée, ou le roi de là riche Mycènes lui-même. » Nestor agite le casque; c'est la tes-sère d'Ajax qui en sort. Le héraut la porte à la ronde aux 1. Il s'agit là d'une vieille légende du Péloponnèse. Éreu-thalion était un chef arcadien.
neuf chefHpour la faire reconnaître. Dès qu'il arrive devant
Ajax, celui-ci reconnaît le signe qu'il a inscrit et il se
réjouit. Il le jette à terre et s'écrie :
« Amis, ce sort est le mien; je me réjouis en mon cœur, car je pense vaincre le puissant Hector. Vous, tandis que je vais revêtir mes armes, priez le roi Zeus, fils de Cronos, mais à voix basse, afin que les Troyens ne s'en aperçoivent pas 1 ; ou bien ouverte-tement, car, après tout, nous ne craignons personne. Non, il n'est personne qui puisse me mettre en fuite malgré moi, ni par la force ni par l'habileté ; car Sala-mine ne m 'a pas enfanté et nourri pour savoir si mal combattre. » Il parla ainsi, et les Achéens priaient le roi Zeus, fils de Cronos. Chacun d'eux élevait ses regards vers le vaste ciel en disant : « Zeus père, qui règnes du haut de l Ida, très glorieux et très grand, accorde à Ajax le succès et un triomphe glo-rieux. Ou, si tu aimes trop Hector et si tu as trop de bienveillance pour lui, accorde à tous deux même force et même gloire. »
Combat d'Hector et d'Ajax.
Tandis qu'ils priaient ainsi, Ajax se revêtait de 1 airain éblouissant. Lorsqu'il eut mis sur lui toutes ses armes, il s'avança, tel que le gigantesque Arès, quand il va combattre chez des peuples que le fils de Cronos a livrés aux fureurs dévorantes de la dis-corde et qu 'il a mis aux prises. Tel s'élançait au combat le gigantesque Ajax, rempart des Achéens ; un sourire se jouait sur son visage farouche ; il marchait d 'un pas fier, brandissant sa longue lance. 1. S'ils s'en apercevaient, ils pourraient croire que les Achéens ont peur pour leur champion. 64 L'ILIADE [CH. VII]
Les Achéens se réjouissaient en le regardant, tandis qu'un tremblement terrible agitait les mem-bres des Troyens, et qu'Hector lui-même sentait son cœur battre dans sa poitrine. Mais il n'était plus temps de céder à la crainte ni de se retirer dans les rangs des siens, puisqu'il avait défié son adversaire au combat.
Ajax s'approcha, portant un bouclier semblable à une tour,' une plaque d'airain sur sept peaux de bœufs, que lui avait fabriqué Tychios, le meilleur ouvrier pour travailler le cuir, habitant d'Hylé 1. C'était lui qui avait fait pour Ajax ce bouclier étin-celant avec les peaux de sept taureaux robustes, sur lesquelles il avait fixé une huitième plaque en airain. Couvrant sa poitrine de cette arme, le fils de Télamon, Ajax,1 s'arrêta tout près d'Hector et, d'un ton menaçant, lui dit : « Hector, à présent tu vas apprendre, homme contre homme, quels héros on compte parmi les Danaëns, même après Achille, briseur de rangs, cœur de lion. Lui, près des vais-seaux recourbés qui traversent les mers, il se tient à l'écart, parce qu'il en veut à Agamemnon, pasteur d'hommes. Mais nous, aussi capables de te tenir tête, nous sommes encore nombreux. Va donc et engage la lutte. » A cela le grand Hector au casque étince-lant répondit : « Ajax, issu des dieux, fils de Téla-mon, chef de guerriers, ne m'éprouve pas comme un faible enfant ou comme une femme, ignorante des œuvres de la guerre. Moi, je connais les combats et le carnage. Je sais porter tantôt à droite, tantôt, à gauche, un bouclier de cuir desséché ; c'est ma façon de combattre avec le lourd bouclier. Je sais m'élancer
1. Il y avait une ville de ce nom en Béotie, près du lac Copaïs.
Il. — LE PREMIER COMBAT 6 b dans le tumulte des chevaux rapides, je sais de pied ferme me mouvoir selon le rythme guerrier d'Arès. Mais je ne veux pas frapper un guerrier tel que toi en t'épiant à la dérobée; je te frapperai en face, si je peux t'atteindre. »
Il dit; et, brandissant sa longue lance, il la lançait; il atteignit le terrible bouclier d'Ajax, le bouclier aux sept peaux de bœufs, au bord extrême de la plaque d'airain qui en formait le huitième revête-ment. La lance inflexible traversa en les déchirant les six premières plaques ; elle s'arrêta dans la sep-tième peau. Alors, à son tour, Ajax, issu des dieux, lançait sa longue lance; et il atteignit le bouclier bien cintré du Priamide. La lourde lance passa au travers du bouclier luisant et vint pénétrer dans la cuirasse habilement fabriquée; tout droit le long du flanc, elle déchira la tunique, mais Hector se courba et put éviter le noir destin.
Tous- deux, aussitôt, ayant retiré à eux leurs longues lances, tombèrent l'un sur l'autre comme des lions dévorants ou des sangliers dont la force est immense. Dans ce choc, le Priamide frappa le milieu du bouclier avec sa lance; mais il ne put percer l'airain et la pointe de son arme se tordit. Ajax, lui, bondit et porta un coup dans le bouclier; la lance passa outre et fit reculer Hector dans son élan ; elle entailla même le cou, et un sang noir en jaillit. Malgré cela, Hector au casque étincelant ne renonça pas au combat. Il recula et saisit dans sa forte main une pierre qui était là dans la plaine, une pierre noire, grosse et raboteuse ; il la lança sur le terrible bou-clier à sept peaux et l'atteignit en plein milieu ; la plaque d'airain résonna tout entière. A son tour, Ajax souleva une pierre beaucoup plus grosse encore; et, la faisant tournoyer, il la lança avec une 66 L'ILIADE .. [CH. vu] force immense. Cette masse semblable à une meule, frappant le bouclier et le brisant devant elle, blessa Hector aux genoux; le héros tomba étendu à la renverse, serré sous son bouclier; mais, à l'instant même, Apollon le remit sur pied.
Ils allaient donc s'attaquer corps à corps avec leurs épées, si deux hérauts, messagers de Zeus et des' hommes, n'étaient venus, l'un au nom des Troyens, l'autre au nom des Achéens vêtus d'airain, Talthy-bios et ldaios, sages tous deux. S'avançant entre les combattants, ils étendirent leurs sceptres; et le héraut Idaios, plein de sages pensées, prit la parole : « Cessez, chers enfants, de combattre et de lutter; car, tous deux, vous êtes chers à Zeus assembleur de nuages, tous deux vous êtes vaillants : cela, nous le savons tous. Mais voici qu'il fait nuit; et il est bon d'obéir à la nuit. » Ajax, fils de Télamon, lui répondit : « Idaios, c'est Hector que vous devez inviter à se prononcer ; car c'est lui qui a provoqué au combat tous les plus vaillants. Qu'il parle donc le premier; quant à moi, je ferai ce qu'il fera lui-même. » Alors le grand Hector au casque étincelant lui dit : « Ajax, puisque les dieux t'ont donné la taille, la force et la sagesse, et que tu es, la lance en main, le premier des Achéens, cessons maintenant le combat pour aujourd'hui. Une autre fois, nous lutterons de nou-veau, jusqu'à ce que les dieux décident entre nous et donnent la victoire à l'un des deux peuples. Pour le moment, voici qu'il fait nuit : il est bon d'obéir à la nuit. De la sorte, tu pourras réjouir tous les Achéens auprès des vaisseaux, et surtout ceux qui sont tes compagnons et tes amis; et moi, de mon côté, dans la grande ville du roi Priam, je réjouirai les. Troyens et les Troyennes aux voiles pendants, qui, pour remercier les dieux de mon salut, se rassem-- Lieront en fête. Mais auparavant, donnons-nous l'un à l'autre des présents honorables, afin que l'on dise parmi les Achéens et les Troyens : « Certes, ils se « battirent bien à la suite du défi meurtrier; mais « ensuite ils se séparèrent, s'étant traités en amis. »
En parlant ainsi, il donna son épée aux clous d'argent avec le fourreau et le baudrier bien découpé. Ajax, lui, donna son ceinturon rouge, tout brillant. Puis ils allèrent chacun de leur côté, l'un vers le peuple des Achéens, l'autre vers la foule troyenne. Et les Troyens se réjouirent, quand ils le virent vivant et sans blessure, ayant échappé à la fureur d'Ajax et à ses mains redoutables. Ils l'em-menèrent à la ville ; car ils avaient désespéré de son salut. De l'autre côté, les Achéens aux belles cné-mides conduisaient chez le puissant Agamemnon Ajax tout joyeux de son succès 1.
Armistice. Ensevelissement des morts.
Construction du rempart.
Un repas réunit les chefs achéens dans la tente d'Aga-memnon. Ajax en a tous les honneurs. Après le repas, Nestor conseille à Agamemnon de faire cesser les hostilités le lendemain matin : il est urgent, selon lui, d'ensevelir les morts ; et d'autre part on pourra profiter de cette sus-pension d'armes pour construire un rempart qui protégera le camp. La proposition est approuvée.
Eux aussi, les Troyens se sont réunis en assemblée dans la ville haute, devant la porte du palais de Priam. Anté-nor y propose de rendre Hélène et ses trésors ; car le pacte conclu le matin même a été violé par eux, ce qui Jie leur permet d'attendre rien d'heureux. Cet avis est repoussé avec colère par Paris : « Jamais, dit-il, il ne rendra Hélène; quant aux trésors, il consent à les restituer et même à en ajouter d'autres. » Priam accepte cette propo--
1. Ajax, sans être positivement vainqueur, avait obtenu un certain avantage, et, en tout cas,il avait soutenu le défi d'Hector. 68 L'ILIADE [CH. 'vnJ sition. « Dès le lendemain matin, dit-il, le héraut. Idaios ira faire connaître aux Atrides ce que Pâris est disposé à céder. S'ils rejettent cette ouverture, il demandera du moins une suspension d'armes pour ensevelir les morts. »
Le lendemain matin, en effet, Idaio's vient au eamp des Achéens et s'acquitte de sa mission. Mais à peine a-t-il fait connaître la proposition ,de Pâris que Diomède conseille avec indignation de la rejeter; car, dit-il, il est visible -pour tous que les Troyens sont bien près de leur fin. Ses paroles sont acclamées par les Achéens. Agamemnon répond donc à Idaios par un refus de traiter; quant à la suspension d'armes potir l'ensevelissement des morts, il l'accorde volontiers.
Toute la journée est employée à la sépulture. Troyens et Achéens, répandus dans la plaine, reconnaissent chacun les leurs, les séparent, lavent les corps en pleurant et les emportent sur des chariots. Deux grands bûchers sont élevés, et les flammes consument les restes des guerriers tombés dans la bataille de la veille. Le soir, les Achéens élèvent un tertre immense, puis un long rempart qui vient s'y appuyer, pour protéger les vaisseaux et le camp. De hautes tours le garnissent; des portes y sont ménagées, assez larges pour laisser passer les chars; un fossé pro-fond, muni de pieux pointus, en couvre les abords. A la vue de ce travail, le dieu Poséidon est saisi de jalousie et se plaint à Zeus; il craint que cette construction ne fasse oublier les murs que lui-même autrefois éleva pour Lao-médon"l. Zeus le rassure, en lui promettant qu'une fois les, Achéens partis, il pourra renverser ce rempart et en COll-vrir de sable les débris.
Le soir, la construction est achevée. Les Achéens pren-nent leur repas; des vaisseaux leur amènent le vin qu'ils ont envoyé acheter à Lemnos. Pendant une partie de la. nuit, le festin se prolonge. Zeus les épouvante par des coups de tonnerre terribles. Enfin, ils se lèvent de ta,ble et s'endorment.
1. Par ordre de Zeus, Poséidon ét Apollon avaient dû autre-fois se mettre au service du roi troyen Laomédon, moyennant salaire. Poséidon lui avait bâti des murs, tandis qu'Apollon gardait ses troupeaux. Cette légende est rapportée dans Y Iliade même, ch. xxi, v. 440 et suiv.