SUIVANTE
CHANT VIII
Zeus favorise les Troyens.
L'Aurore -au voile de pourpre étendait ses feux sur toute la terre; Zeus, à qui obéit la foudre, ras-sembla les dieux sur la plus haute cime de l'Olympe dentelé. Il prit la parole et tous les dieux prêtaient l'oreille.
« Dieux et déesses, tous et toutes, écoutez-moi... Qu'aucune déesse, qu'aucun dieu n'essaye de con-tredire à mes paroles, mais d'un commun accord, approuvez-les, afin que je puisse terminer ceci au plus tôt. Celui que je verrai se séparer des autres et se disposer à porter secours soit aux Troyens, soit aux Danaëns, celui-là, frappé par moi, reviendra honteusement dans l'Olympe. Ou même je le saisi-rai et je le jetterai dans le Tartare ténébreux, très loin d'ici, au plus profond de l'abîme, sous la terre, là où sont les portes de fer et le seuil d'airain, autant au-dessous de l'Hadès que la terre est au-dessous du - '70 L'ILIADE [CH. VIII] ciel 1. Alors vous reconnaîtrez de combien je suis le plus puissant des dieux. Au rest-e, dieux, essayez, afin qu'aucun de vous ne l'ignore. Suspendez au ciel une chaîne en or et tirez-la tous ensemble, dieux et déesses; vous ne réussirez pas à faire tomber du ciel sur la terre Zeus, le maître souverain, quelque effort que vous fassiez. Mais qu'à mon tour je veuille -tirer la chaîne à moi, je vous attirerai avec la terre même et la masse des eaux de la mer. J'attacherai alors la chaîne à une éminence de l'Olympe, et tout son fardeau resteta suspendu dans l'espace, tant je' suis supérieur aux dieux aussi bien qu'aux hommes. »
Tous les dieux se taisent. Seule, Athèné, tout en reconnais-sant la suprématie de son père, demande au moins le droit de donner un conseil aux Argiens. Zeus sourit et laisse entendre que ses menaces ne seront pas exécutées à la rigueur. Puis il fait atteler son char; ses chevaux, à la crinière d'or, s'élancent dans l'espace entre ciel et terre. Le dieu arrive sur le Gargaros, le plus haut sommet de l'Ida. Là il dételle ses chevaux et s'assoit dans un nuage, les regards attachés sur la ville des Troyens et sur le camp -des Achéens.
Les Achéens revêtent leurs armes ; les Troyens en font autant; puis les portes de la ville s'ouvrent, et les combat-tants s'élancent à grand bruit. Les deux armées se préci-pitent l'une sur l'autre; un choc épouvantable a lieu; la terre ruisselle de sang. Pendant toute la matinée, le combat se soutient sans avantage marqué. Le soleil monte au ciel et
1. Dans cette conception du monde, la terre est représentée comme une sorte de disque aplati; sa face supérieure, habitée par les hommes, est tournée vers un immense espace, rempli par l'air et limité par le ciel; sa face inférieure est le royaume d'Hadès, où habitent les morts, toujours plongés dans l'obscu-rité; elle est tournée; elle aussi, vers un immense espace, qui est limité par.le Tartare. Le Tartare et le ciel se correspondent donc et sont à égale distance de la terre. arrive au milieu de sa course. A ce moment, Zeus pèse dans une balance d'or les destins des deux partis; le plateau où est le sort des Achéens descend. Aussitôt, le dieu fait retentir la foudre du haut de. l'Ida et lance au milieu des Achéens un météore enflammé; la stupeur et l'effroi les saisissent. Une panique brusque s'empare de tous, même des chefs. Idoménée et Agamemnon s'enfuient avec les deux Ajax. Seul, le vieux Nestor reste en arrière; car un de ses che-vaux a été blessé d'une flèche par Pâris. Il va périr sous les coups d'Hector, qui pousse son char à travers la mêlée, lorsque Diomède s'aperçoit de sa détresse. Aussitôt, il appelle Ulysse pour porter secours avec lui au vieillard. Mais Ulysse passe avec les fuyards sans l'écouter, et court vers les vaisseaux. Alors Diomède, quoique seul, vient se placer devant les chevaux de Nestor : il le presse de remettre son char à un serviteur et de monter auprès de lui; tous deux iront au-devant d'Hector. Nestor accepte; il monte dans le char de Diomède, saisit les rênes et pousse droit à Hector. Quand ils sont près, Diomède lance sa jave-line; mais il manque Hector et transperce seulement le conducteur de son char. Hector cherche un autre conduc-teur, qu'il ne tarde pas à trouver.
Ce retour offensif de. Diomède contrarie les desseins de Zeus. Le dieu fait retentir le tonnerre; la foudre vient tomber devant .les chevaux du fils de Tydée. Une flamme s'élève, répandant une odeur de soufre; les chevaux se cabrent et cherchent à se dérober. Nestor laisse échapper les rênes, et, tout épouvanté, invite Diomède à se retirer : G: Ne vois-tu pas, lui dit-il, que Zeus n'est pas pour toi? Le fils de Cronos favorise aujourd'hui Hector; peut-être, une autre fois, nous donnera-t-il la victoire; mais aucun homme, si fort qu'il soit, ne peut lutter contre Zeus. » Diomède sent que Nestor a raison. Pourtant il hésite : car il craint la honte. « Que dis-tu? lui répond Nestor. Si Hector osait te traiter de lâche, il ne serait cru ni des Troyens ni des femmes d'Ilios, dont tu as couché les robustes époux dans la poussière. » Diomède cède. Hector le poursuit en l'injuriant :
«Fils de Tydée, jusqu'ici les Danaëns aux chevaux rapides te rendaient hommage, en t'offrant un siège 72 L'ILIADE [CH. Vlll] d'honneur, des morceaux de choix, des coupes pleines. Désormais, ils te mépriseront; tu ne valais-pas plus qu'une femme. Va donc, fille timide! car je ne te laisserai ni escalader nos tours ni emmener nos femmes sur tes vaisseaux. Auparavant, je te donne-rai la mort. »
En l'entendant, le fils de Tydée hésitant était-prêt à ramener ses chevaux et à combattre en face. Trois fois, en son âme, il allait s'y décider; trois fois, du haut des crêtes de l'Ida, Zeus aux sages pensées fit retentir le tonnerre, signe de faveur pour les Troyens, présage du succès. Hector excitait ses compagnons avec de grands cris : « Troyens, Lyciens, Dardaniens qui savez combattre de près, soyez hommes, mes amis, faites appel à votre cou-rage ardent. Je vois que Zeus fils de Cronos me veut du bien; c'est à moi qu'il a donné la victoire glorieuse, aux Danaëns l'affliction. Insensés, ils bâtissaient à grands efforts ces murs débiles, dignes de mépris; vains obstacles,-qui n'arrêteront pas mon courage. Que sera-ce pour mes chevaux que de fran-chir d'un saut leur fossé? Mais quand je serai auprès de leurs vaisseaux creux, qu'on n'oublie pas alors le feu dévorant, afin que j'embrase leurs vaisseaux et qu'eux je les fasse périr... »
En même temps, Hector excite ses chevaux; il leur rap-pelle quels soins Andromaque a pris d'eux; qu'en retour ils fassent un effort, afin de lui permettre de s'emparer du bouclier d'or de Nestor, célèbre entre tous, et de la cuirasse de Diomède, œuvre d'Hèphaistos.
Essai de résistance des Achéens.
A la vue -de la déroute des Achéens, la déesse Hèré a peine à se contenir. Elle veut décider Poséidon à se joindre
PAGES CHOISIES D'IJOMLRE. ~ à elle, pour intervenir, malgré Zeus, et pour arrêter l'élan des Troyens. Mais Poséidon, plus calme, refuse d'entrer en lutte avec Zeus.
Du moins, Hèré excite Agamemnon à la résistance. Celui-ci, voyant que le camp risque d'être forcé, monte sur le vaisseau d'Ulysse, en tenant à la main un grand voilerouge qu'il déploie. D'une voix forte qui se fait entendre jusqu'aux deux extrémités du camp, il fait honte aux siens de se laisser ainsi refouler, et il supplie Zeus de ne pas permettre que les Achéens succombent sous Ueffort de leurs ennemis. Zeus a pitié de lui. Un aigle, qu'il envoie, passe en volant au-dessus de son autel et y laisse tomber un jeune faon qu'il tenait entre ses serres. Encouragés parce prodige, les Achéens se rassurent et essaient de résister.
Diomède, Agamemnon, Ménélas, les deux Ajax, Idoménée et Mérionès, Eurypylos et Teucros se signalent par leur ardeur et par des coups heureux. Teucros, armé de son arc, fait plus de mal aux Troyens qu'aucun autre. Caché derrière le bouclier de son frère Ajax, fils de Télamon, il cherche du regard les chefs ennemis, sort de son abri pourles viser, puis, aussitôt qu'il les a frappés, revient s'y réfu-gier. Agamemnon l'aperçoit; enchanté de son adresse, il s'approche pour le louer et l'encourager. Teucros n'a qu'un désir, qui est d'atteindre Hector. Il Le vise et le manque - la flèche a frappé un autre fils de Priam, le jeune Gorgythion. Blessé à mort, celui-ci, en s'abattant, laisse tomber sa tête sur son épaule, comme tombe dans un jardin la tête d'un pavot, alourdie par le poids de sa graine et par les pluies du printemps. Une seconde flèche de Teucros atteint Ar-chéptolémos, conducteur du char d'Hector; le héros troyen confie ses chevaux à son frère Kébrionès, et, sautant lui-même à bas de son char, marche droit à Teucros; au moment où celui-ci s'apprête à tirer de nouveau, il lui lance une lourde pierre qui l'atteint à {'.épaule. Ajax n'a que le temps de couvrir son frère, qui est emporté par deux de ses compagnons.
Alors, de nouveau, le dieu de l'Olympe excita l'ardeur des Troyens. Ceux-ci poussèrent les Achéens tout droit vers le fossé profond. Hector, au premier Î 4 L'ILIADE [cH. YIITJ rang, allait et venait, dans l'orgueil de sa force. Comme un chien, lancé après un sanglier ou un lion, lorsqu'il l'a saisi par derrière, lui mord les cuisses et la croupe, attentif à chaque mouvement qu'il fait en se débattant, de même Hector suivait de près les Achéens chevelus, tuant, les uns après les autres, ceux qui restaient en arrière; et devant lui tous s'enfuyaient. Enfin, quand ils eurent franchi dans leur déroute les pieux et le fossé, et que beau-coup furent tombés sous les coups des Troyens, les autres s'arrêtèrent auprès des vaisseaux, s'exhortant mutuellement ; en même temps ils élevaient les mains au ciel et priaient tous les dieux. Cependant Hector poussait çà et là ses chevaux à la belle crinière, et-il lançait des regards tels que ceux de la Gorgone ou d'Arès fléau des hommes.
Intervention d'Hèré et d'Athèné
réprimée par Zeus.
De nouveau, Hèré s'indigne : « Quoi, dit-elle à Athèné, laisserons-nous ainsi massacrer les Danaëns par un seul homme, que rien ne peut plus arrêter? » « C'est la défense de Zeus qui me retient, répond Athèné; mais n'importe; attelons notre char, je vais m'armer, et nous verrons si Hector se réjouira, quand nous apparaîtrons dans les lignes des combattants. »
Hèré attelle les chevaux; Athèné revêt ses armes; toutes deux montent sur leur char commun; les portes du ciel s'ouvrent devant elles, et l'attelage s'élance.
Mais Zeus les a soudain aperçues. Il appelle Iris et lui commande d'aller les trouver en son nom avec ses ordres et ses menaces. « Ramène-les en arrièré, dit-il; car, si nous entrons en lutte, elles s'en repentiront. Je romprai les membres de leurs chevaux, je les renverserai de leur char, que je briserai. Et il leur faudra plus de dix ans pour ~ guérir les blessures que leur fera la foudre. s Iris vole. Elle atteint les déesses sur le seuil de l'Olympe; elle leur redit mot pour mot les menaces que Zeus vient de proférer.
Ilèré n'ose pas désobéir. Elle ramène les chevaux, et les deux déesses reviennent s'asseoir parmi les autres divinités en dévorant leur affliction. Alors Zeus à son tour quitte l'Ida et, rentrant lui aussi dans l'Olympe, s'assoit sur son trône d'or. Puis, voyant les deux déesses à l'écart, il les interpelle ironiquement : « Vous ne vous êtes guère fati-guées au combat. Vous avez agi sagement. Car, frappées de la foudre, vous ne seriez pas rentrées dans l'Olympe, où est la demeure des Immortels. » Athèné se tait; mais Hère, indignée, hasarde une protestation en faveur des Danaëns, sacrifiés à leurs ennemis. « Demain, lui répond Zeus, tu les verras bien plus maltraités encore par le puis-sant fils de Cronos. Car Hector ne cessera pas de combattre avant que le Péléide se soit levé auprès des vaisseaux. Quant à ta fureur, je ne m'en soucie en rien. » Hèré se tait, et la lumière du soleil descend dans l'Océan. Les Troyens voient avec peine arriver la nuit qui les arrête, mais les Achéens s'en réjouissent comme d'une chance de salut.
Hector se voit obligé de suspendre l'attaque. Il rassemble ses compagnons et leur donne ses instructions. Ils vont prendre leur repas sur le champ de bataille et y passeront la nuit, de peur que les Achéens ne profitent des ténèbres pour s'embarquer. Les vieillards garderont la ville, vide de ses défenseurs. Quant à eux, le lendemain matin, dès l'au-rore, ils s'armeront, et alors sans doute Diomède tombera enfin sous la lance d'Hector. — Tout cela s'exécute.
Les Troyens, pleins de confiance, gardaient leurs longues lignes, immobiles toute Ja nuit; parmi eux, brûlaient des bûchers nombreux. De même que les astres dans le ciel, autour de la lune claire, brillent avec éclat, lorsque la nuit est sereine;... on les dis-tingue tous aisément, et leur aspect réjouit le cœur du pâtre. De même, entre les vaisseaux et les eaux courantes du Xanthos, les bûchers allumés par les I royens brillaient, en avant d'Ilios. Mille bûchers brûlaient dans la plaine, et, auprès de chac une de ces 76 L'ILIADE [CH. VIII] flammes éclatantes, se tenaient cinquante hommes. Les chevaux, mangeant l'orge blanche et l'épeautre, debout auprès des chars, attendaient le lever d'Éos.
CHANT IX
Délibération des chefs achéens.
Les Achéens veillent, pleins de trouble et d'angoisse. Agamemnon, désespéré, fait convoquer silencieusement l'assemblée par les hérauts. Quand tous sont réunis, il se lève en pleurant et leur déclare que Zeus l'a trompé Il ne reste, dit-il, qu'un seul parti à prendre : c'est de fuir sur nos vaisseaux; car nous ne prendrons pas Troie, la grande cité. » Ceux qui l'écoutent ne savent que dire. Seul, l'ardent Diomède proteste avec violence. CI. Les dieux, dit-il à Agamemnon, t'ont donné l'autorité du- sceptre, mais -non la force de l'âme. Pars donc, si bon te semble, sur tes vaisseaux. Nous autres, nous resterons ici à combattre. Ou même, si ceux-ci veulent s'en aller avec toi, qu'ils s'en aillent. Seuls, Sthénélos et moi, nous combattrons jusqu'à ce que Troie soit prise; car nous sommes ici, forts des promesses divines. » Emue et entraînée,- l'assemblée approuve à grands cris. Toutefois, il faut faire quelque chose, et Diomède n'a rien proposé. C'est ce que le vieuxet prudent Nestor fait remarquer, tout en le louant de son ardeur. Il conseille donc à Agamemnon de disposer d'abord des postes tout le long du fossé, pour éviter une surprise, puis de réunir les chefs dans sa tente, afin de délibérer avec eux sur les mesures à prendre. L'avis est mis à profit. Sept chefs sont désignés, chacun avec une compa-gnie de cent hommes, pour la garde du camp. Le danger immédiat ainsi écarté, les autres chefs se réunissent dans la tente d'Agamemnon.
Là, Nestor prend de nouveau la parole. Il rend hommage à la haute autorité d'Agamemnon, qui doit être respectée de tous. Mais il n'hésite pas à dire franchement que l'of-fense faite par lui à Achille est la cause de leurs malheurs.
111. --- LE SECOND COMBAT ET LA NUIT 77 Depuis qu'Achille s'est retiré, rien n'a réussi. Il propose donc de chercher à l'apaiser par des présents et des paroles conciliantes. — Agamemnon avoue sans détour qu'il a eu tort et se déclare prêt à offrir satisfaction à celui qu'il a offensé. Pour rendre cet engagement plus irrévocable, il énumère devant tous les présents qu'il compte donner à Achille. Qu'il se soumette seulement et reconnaisse la supériorité d'Agamemnon.
Nestor propose aussitôt de choisir des députés qui iront porter à Achille ces propositions, et même, pour gagner du temps, il les désigne lui-même : Phénix (l'abord, puis Ajax, enfin Ulysse. Deux hérauts, Odios et Eurybatès, les accompagneront. Le choix de Nestor est ratifié et les députés s'en vont pour accomplir leur mission.
Les députés chez Achille. Discours d'Ulysse.
Ils arrivent aux tentes des Myrmidons. Achille était en train de chanter les belles actions des héros, en s'accom-pagnant sur sa lyre. En face de lui, son ami Patrocle était assis, prêt à le servir. Les députés se présentent ; Achille, surpris, s'avance au-devant d'eux et les accueille par des paroles amicales. Puis il les invite à s'asseoir; on fait rôtir des viandes succulentes; Patrocle distribue le pain, Achille découpe et répartit les morceaux. Quand le repas touche à sa fin, Ulysse prend sa coupe, et, debout, il la lève en l'honneur d'Achille.
« Salut, Achille. La bonne chère ne nous a pas manqué, ni dans la tente d'Agamemnon fils d'Atrée, ni maintenant dans la tienne. Devant nous, voici des mets savoureux en abondance; mais ce n'est pas de morceaux délicats que nous nous soucions en ce moment. L'affreuse détresse, que nous venons de contempler, ô fils des dieux, nous remplit d'effroi. Il est douteux que nous puissions sauver nos vaisseaux bien pontés, si tu ne revêts ta force secourable. Car c'est à peu de distance des navires et du mur que 78 L'ILIADE [CH. IX] campent les Troyens valeureux et leurs auxiliaires venus de loin. Ils ont allumé de nombreux bûchers à travers leurs lignes, et ils déclarent qu'ils ne sus-pendent plus l'àttaque, mais qu'ils vont se jeter sur nos noirs vaisseaux. Zeus, fils de Cronos, multipliant pour eux les signes favorables, fait luire ses éclairs. Hector, dans l'ivresse de sa force, transporté d'unefureur terrible et sûr de l'appui de Zeus, méprise hommes et dieux; une rage invincible à saisi son âme. Il somme l'aurore divine dé paraître au plus tôt, car il se croit assuré d'abattre les hauts corymbes des poupes, de livrer les vaisseaux eux-mêmes à un vaste embrasement et de pourchasser le long des carènes les Achéens mis en' désordre par la fumée. - Ces menaces, j'ai grand'peur en mon âme que les dieux ne les réalisent et qu'il ne soit dans notre destinée de périr sous les coups des Troyens, loin d'Argos nourricière de chevaux. Lève-toi donc, si tu as enfin le désir de sauver les fils des Achéens, accablés par l'attaque furieuse des Troyens. Sinon, tu auras plus tard des regrets, mais, le mal une fois fait, nul moyen de le réparer; c'est auparavant qu'il te faut aviser à éloigner des Danaëns le jour du malheur. 0 cher ami ! combien ton père Pélée t'adressait de recommandations, le jour où il t'envoyait de la Phthie vers Agamemnon : « La force, mon enfant, Athèné « et Hèré te la donneront, si bon leur semble; mais « toi sache par toi-même contenir ce cœur ardent (, qui bat dans ta poitrine; car la douceur est plus « utile au succès. Etouffe l'esprit de querelle, funeste « conseiller, pour être plus honoré des Argiens, « aussi bien des vieillards que des hommes encore « jeunes. » Voilà ce que le vieillard disait avec ins-tance; et. toi, tu l'oublies. Allons, maintenant, du moins, apaise-toi; calme ce ressentiment qui dévore ton coeur ; Agamemnon te fait promettre des présents de valeur, si tu mets fin à ta colère. Prête-moi ton attention, et je t'énumérerai en détail tout ce qu'Aga-memnon dans sa tente s'est engagé à te donner. »
Ulysse énumère en effet ces présents : talents d'or, chau-dières brillantes, chevaux, esclaves lesbiennes. En outre, Agamemnon rendra Briséis.
« Voilà, ajoute l'orateur, ce qui te sera donné dès maintenant. Plus tard, si les dieux nous accordent de piller la grande cité de Priam, il te permettra de charger ton navire d'or et d'airain en pénétrant dans les murs, lorsque nous partagerons le butin entre Achéens, et tu choisiras à ton gré vingt femmes troyennes, celles qui sont les plus belles après l'Ar-gienne Hélène. Puis, si nous revenions en Argos d'Achaïe, terre féconde, tu serais son gendre, et il te traiterait comme Oreste, le fils longtemps désiré qu'il fait élever dans l'abondance. Il a trois filles dans son palais aux murs puissants, Chrysothémis, Laodiké et Iphianassa. Celle des trois que tu vou-dras, tu pourras, sans l'acheter l'emmener à la maison de Pélée; et lui vous donnera de nombreux présents , comme jamais homme n'en a donné encore à sa fille. Il te donnera sept villes popu-leuses : Cardamylé, Énopé, Iré aux beaux herbages, Phères la divine et Anthéa aux grasses prairies, la belle Aipéia et Pédasos avec ses vignobles; toutes près de la mer, aux confins de la sablonneuse Pylos. Là habitent des hommes riches en agneaux et en bœufs, qui t'honoreront par des offrandes ainsi
1. C'était l'usage dans les temps homériques que le fiancé achetait sa future épouse à son père. Celui-ci, à son tour, fai-sait souvent, un riche présent à sa fille, à l'occasion de son -mariage. 80 L'ILIADE [CH. IXJ qu'un dieu, et, soumis à ton sceptre, te paieront de larges tributs. Voilà ce qu'il ferait pour toi si tu renonçais à ta colère. Mais si le fils d'Atrée t'est par trop odieux en ton cœur, lui et ses présents, du moins prends en pitié les autres Achéens, toute cette armée accablée, qui t'honorera comme un dieu; ah, en les sauvant, combien tu seras glorieux parmi eux! D'ailleurs, tu serais sûr à présent de tuer Hector, car il viendrait te combattre de près, emporté par une rage funeste ; il prétend n'avoir pas d'égal entre tous les Danaëns que les vaisseaux ont amenés ici. »
Réponse d'Achille à Ulysse.
A cela, Achille aux pieds légers répondit :
« Héros issu des dieux, fils de Laërte, inventif Ulysse, il faut que je dise sans détour ce que j'ai dans le cœur et ce qui s'accomplira, afin que vous ne vous répandiez pas en vains discours, chacun de votre côté. Je hais autant que les portes d'Aïdès celui qui cache une chose en son esprit et en dit une autre; cela étant, je vous déclarerai ce qui me semble juste.
« Je n'imagine pas que ni le fils d'Atrée, Agamem-non, ni les autres Danaëns réussissent à me persuader; car il ne m'a servi de rien de combattre nos ennemis sans me relâcher jamais. Que l'on demeure au camp ou que l'on se batte, on a même part : le lâche est estimé autant que le brave... Je n'ai rien de plus que les autres, moi qui ai tant souiï'erl dans mon âme en exposant sans cesse ma vie dans les batailles. Comme l'oiseau, quand il porte à ses petits, encore sans ailes, l'aliment qu'il lui a fallu enlever, prend pour
Ht. — LE SECOND COMBAT ET LA'NUIT 81 lui seul toute la peine, de même, moi aussi, j'ai passé bien des nuits sans sommeil, j'ai employé des jour-nées sanglantes à combattre, luttant contre les hommes à, qui j'enlevais leurs femmes. Avec mes vaisseaux, je suis allé détruire douze villes : à pied, j'en ai forcé onze dans la Troade féconde. De toutes, j'ai enlevé en abondance un butin précieux; je l'ap-portais à l'Atride Agamemnon et je le lui donnais. Et lui, qui restait en arrière auprès des vaisseaux rapides, recevait tout, répartissait peu de chose et en gardait une grosse part. Ce qu'il partageait, il l'attribuait aux chefs et aux rois; or, on ne leur dis-pute pas ce qu'ils possèdent ; moi seul entre tous les Achéens, il m'a dépouillé, il s'est attribué la femme que j'aimais. Eh bien, qu'il repose près d'elle et goûte son amour. Pourquoi faut-il que les Argiens fassent la guerre aux Troyens? Pourquoi Atride a-t-il assemblé cette armée et l'a-t-il amenée ici? N'est-ce pas à cause d'Hélène à la belle chevelure? Est-ce donc que, seuls entre les hommes, les fils d'Atrée aiment leurs femmes? Mais quoi? Quiconque a du cœur et du sens aime celle qui est à lui et a soin d'elle, comme moi j'aimais de toute mon âme celle-ci, bien que je l'eusse conquise avec la lance. A pré-sent, puisqu'il m'a enlevé mon présent des mains, puisqu'il m'a trompé, qu'il n'essaye pas de me séduire; je le connais trop bien, et il ne me persua-dera pas. Qu'il s'adresse plutôt à toi, Ulysse, et aux autres rois ; qu'il se concerte avec vous pour écarter des vaisseaux le feu de l'ennemi. Déjà, sans moi, il a fait de grandes choses, il a bâti un mur, il l'a entouré d'un large et vaste fossé, il y a enfoncé des pieux. Seulement, avec tout cela, il ne réussit pas il contenir l'élan d'Hector meurtrier, tandis qu'au temps où moi je combattais parmi les Achéens, 82 L'tHAOK [CH. lx] Hector ne voulait pas s'éloigner de ses remparts pour engager le combat, il ne dépassait ni la porte Skée ni le chêne. C'est là qu'il m'attendait et il faillit bien ne pas échapper à mon atta«jue.
« Maintenant, puisque j'ai résolu de ne plus com-battre le puissant Hector, demain malin, quand j aurai sacrifié à Zeus et à tous les dieux, quand j'aurai tiré mes vaisseaux à la mer et que je les aurai «•hargés, tu les verras, si cela te plaît et si tu en as souci, naviguer aux premières heures du jour il tra-vers l'Hellespont poissonneux, chargés d'hommes qui ont hâte de ramer. Pour peu que le glorieux Poséidon nous accorde une heureuse traversée, en trois jours j'aurai atteint la Phthie, terre de profond labour. J'ai lÜ-bas quantité de choses de prix,' que j'y ai laissées en partant ; et d'ici j'emporterai encore de l'or et du cuivre rouge, des femmes il la belle ceinture, du fer blanchâtre, tout ce que j'ai reçu pour ma part du butin; quant au présent d'honneur qu'il m'avait fait, le puissant Agamemnon fils d'Af r«V me l'a repris pour m'humilier. Donc dites-lui tout ce que je vous dis, sans rien atténuer, afin que les autres Achéens se lâchent it leur tour, s'il espère tromper encore «juehpi'un d'entre eux par l'impu-dence dont il se revêt; pour moi, tout effronté qu'il est, il n'oserait plus me regarder en face. Eh bien, moi non plus, je ne veux plus avec lui ni tenir conseil ni combattre; il m'a trompé, il s'est joué de moi; mais il ne me dupera pas une fois de plus par ses paroles; c'est assez de ce qu'il a fait. Qu'il aille il sa perte comme il l'entend; Zeus très sage lui a enlevé le jugement. Ses présents je les déleste, et lui, je l'estime autant que rien.
« Non, quand même il me donnerait dix et vingt fois tout ce qu'il a et tout ce qui pourrait encore lui échoir, tout ce qui afflue dans Orchomène, ou encore dans Thèbes l'Egyptienne, la ville du monde où il y a le plus de richesses dans les maisons, la cité aux cent portes, par chacune desquelles deux cents hommes sortent avec leurs chevaux et leurs chars ; non, quand il me donnerait autant d'or qu'il y a de grains de sable et de poussière, non, même alors, Agamemnon ne persuaderait pas mon âme, jusqu'à ce qu'il m'ait payé en souffrant amèrement. Quant au mariage, je n'épouserai pas la fille de l'Atride Aga-memnon, alors même qu'elle rivaliserait en beauté avec la rayonnante Aphrodite, et qu'elle serait égale en adresse à la déesse Athèné aux yeux bleus; non, fût-elle ainsi, je ne l'épouserai pas.. Qu'il choisisse quelque autre Achéen qui lui plaise, quelque roi plus puissant. Car, si les dieux me conservent et me ramènent chez moi, Pélée certes me cherchera lui-même une femme. Nombreuses sont les Achéennes en Hellas et en Phthie, filles des chefs vaillants qui défendent les cités; et celle que je voudrai choisir, j'en ferai ma chère compagne. C'est là-bas qu'un grand désir en mon cœur ardent me sollicite d'aller, quand j'aurai pris une épouse, une compagne digne de moi, pour jouir des richesses qu'amassa le vieil-lard Pelée.
« Car, pour moi, rien ne vaut la vie, pas même tous les trésors que possédait, dit-on, Ilios, la ville bien bâtie, autrefois, quand régnait la paix, avant que les fils des Achéens fussent venus; ni tous ceux que contient la margelle de pierre du divin archer, de Phœbus Apollon, dans Pytho la rocheuse1. On peut ravir des bœufs et de gras troupeaux, on peut
1. Pytho est l'ancien nom de Delphes, où était un oracle célèbre d'Apollon. Dès ce temps, de grandes richesses y étaient amassées. 84 L'ILIADE [CH. lxj1 acquérir des trépieds et des chevaux à la blonde crinière; mais la vie de l'homme, on ne peut ni la reprendre par adresse ni.la ressaisir, une fois qu'elle a franchi la barrière des dents. Ma mère, la déesse Thétis aux pieds d'argent, me dit que deux destinées me mènent vers le terme de la mort. Si je demeure ici à combattre autour de la ville des Troyens, c'en est fait de mon retour, mais ma gloire sera impéris-sable; si au contraire je reviens au foyer dans ma terre natale, c'en est fait de ma gloire, mais j'aurai une longue vie et le terme de la mort ne m'atteindra pas promptement. Eh bien, je conseillerais même volontiers aux autres de s'en retourner ainsi chez eux, car vous ne trouverez plus le jour fatal de la haute Ilios. Zeus dont la voix retentit dans l'espace a étendu sa main au-dessus d'elle, et ses peuples ont cessé de craindre. Allez donc vers les chefs des Achéens porter ce message (car c'est la charge dont s'honorent les conseillers du peuple), afin qu'ils avisent en leur esprit à quelque parti meilleur,, qui puisse sauver leurs vaisseaux et leur peuple; le calcul qu'ils avaient fait ne vaut rien, ils ont eu tort de croire que ma colère allait cesser. Quant à Phénix, qu'il demeure ici et y prenne son repos, afin de m'accompagner demain sur mes vaisseaux vers la terre natale, si bon lui semble, car je ne veux pas l'emmener de force. »
Discours de Phénix.
Achille avait parlé avec emportement. Le vieux Phénix se mit à pleurer et lui dit : « Non, assurément, mon cher enfant, je ne me séparerai pas de toi, si tu t'en vas.. Ton père m'a envoyé ici pour t'apprendre à parler et il com-battre, ce que tu ignorais encore quand tu vins avec Aga-memnon. » Le vieillard rappelle en quelles circonstances, au temps de sa jeunesse, il fut accueilli en Phthie. Fils d'Amyntor, qui habitait la Thessalie, il s'était pris de que-relle avec son père. Dans sa fureur, il faillit devenir parri-cide. Alors, désespéré, il s'enfuit, malgré ses amis et ses sèrviteurs qui voulaient le retenir, et il vint en Hellade. Pélée l'accueillit, le traita comme son fils et lui assigna même un domaine à lui, chez les Dolopes. En reconnais-sance de cet accueil, Phénix s'est dévoué-à Achille dès ses premières années, il l'a élevé avec l'affection d'un père et n'a cessé de le considérer comme son enfant.
« Maintenant, ajoute-t-il, dompte ta colère, ô Achille; ton cœur ne doit pas être inflexible; les dieux eux-mêmes se laissent apaiser, bien qu'ils soient au-dessus de nous par leurs qualités, leurs honneurs, leur puissance. En leur offrant des sacrifices, de douces prières, des libations et la graisse des yic-times, les hommes désarment leur colère à force de supplications, quand ils ont enfreint leur volonté et les ont offensés. Car les Prières sont filles du grand Zeus : boiteuses -et ridées, détournant les yeux, elles ne cessent d'aller pourtant sur les pas d'Até. Celle-ci est robuste et légère; elle les dépasse de loin, et s'en va en avant à travers le monde, faisant du mal aux hommes ; mais elles viennent après et guérissent ce qu'elle a fait. Celui qui respecte les filles de Zeus quand elles viennent à lui, elles l'assistent et l'écou-tent à son tour lorsqu'il les invoque; si au contraire un homme les repousse et se refuse durement à leurs désirs, elles vont trouver Zeus fils de Cronos et obtiennent qu'Até s'attache à lui pour lui faire du mal, afin qu'il soit puni. »
Phénix insiste donc pour qu'Achille accepte les présents d'Agamemnon, car ses présents sont une large réparation de l'offense qu'il a subie. Pour le mieux convaincre; il rap-- 86 LILIADE - [CH- IX] porte l'histoire de Méléagre. Les Curètes et les Étoliens étaient armés les uns contre les autres ; Méléagre l'Étolien, fils d'Oïneus, avait tué près de Calydon un sanglier ter-rible qui ravageait tout ; le partage de la dépouille mit cil guerre les deux peuples. Tant que Méléagre combattit avec les siens, les Curètes, incapables de lui résister, durent se tenir dans leur ville, Pleuron. Mais le héros éto-lien tua dans la lutte un frère de sa mère Althéa; celle-ci, irritée, maudit son fils; alors Méléagre, cédant à son tour à la colère, refusa de combattre, et les Étoliens vaincus se virent à leur tour enfermés dans Calydon.. En vain, les vieillards étoliens, les- prêtres, Oïneus, Althéa elle-même le suppliaient de s'apaiser; Méléagre restait inflexible. A la fin, les Curètes forcèrent les portes de la ville. Il fallut que le héros s'armât pour sauver sa femme et ses enfants. Il délivra ainsi sa patrie, trop tard pour son hon-neur; car personne ne lui en sut gré. « Réfléchis à cela, dit Phénix à Achille. Accepte les présents offerts et com-bats. Les Achéens t'honoreront comme un Dieu. Sinon, tu combattras sans rien recevoir et tu seras moins honoré. î
« Phénix, mon vieux père, répond Achille, je n'ai pas besoin de cet honneur; j'ai assez de celui qui me viendra de Zeus, tant que je serai vivant. Ne me fais donc pas de peine en prenant le parti d'Agamemnon. Tu t'honores en aimant ceux qui m'aiment. Partage mon autorité et mes honneurs, et que ceux-ci aillent porter au camp ma réponse. Demain, nous déciderons si nous devons partir ou rester. »
Retour des députés au camp.
En parlant ainsi, Achille faisait signe à Patrocle de pré-parer un lit pour Phénix. Les députés comprennent qu'il est temps pour eux de se retirer. « Allons-nous-en », dit Ajax à Ulysse; « Achille est inflexible. L'homme dont le père a été tué consent à recevoir une indemnité du meur-trier et cesse de le poursuivre; mais- toi, ajoute-t-il en s'adressant à Achille, ta colère est implacable. Et pour-tant nous t'offrons les plus riches présents. Que ne res--
111. — LE SECOND COMBAT ET LA NUIT 87 pectes-tu au moins ta propre hospitalité? Nous sommes tes hôtes et entre tous les Achéens tes amis les plus sincères. » « Ajax, répond courtoisement Achille, les sen-timents que tu exprimes me sont agréables. Mais mon cœur se gonfle de courroux quand je songe à l'insulte que j'ai subie. Allez donc porter ma réponse. Je refuse de prendre part à la lutte sanglante, tant qu'Hector n'aura point poussé jusqu'aux tentes des Myrmidons et mis le feu aux vaisseaux. Quand il touchera à ma tente et à mon vaisseau, je pense bien Jui. ôter le désir d'aller plus loin. »
Après une libation, les députés s'éloignent. Achille, Patrocle et Phénix s'étendent chacun sur leur couche. Ulysse et ses compagnons reviennent auprès d'Agamemnon, chez qui les chefs achéens sont restés réunis. On les inter-roge. Ulysse rapporte de point en point la réponse d'Achille, son refus et ses menaces de départ. Tous se taisent, accablés. Seul, l'impétueux Diomède se récrie : « Glorieux Atride, mieux eût valu ne pas supplier le fils de Pélée ni lui offrir de présents. Il n'a déjà que trop d'or-gueil: cette démarche l'a rendu plus présomptueux encore. Laissons-le, donc agir à sa guise. Qu'il s'en aille ou qu'il reste, comme bon lui semble. Quant à nous, reposons-nous maintenant pour reprendre des forces. Demain matin, nous rassemblerons nos troupes devant les vaisseaux et nous combattrons. » Ces courageuses paroles sont approuvées de tous. On offre aux dieux une libation, puis chacun se retire pour goûter le bienfait du sommeil.
CHANT X
Conférence nocturne des chefs achéens.
Cependant Agamemnon, plein d'angoisses, ne peut dormir; à la fin, il se lève, s'arme et va sortir de sa tente pour se rendre auprès de Nestor, avec lequel il désire s'en-tretenir. Mais la même inquiétude a chassé aussi Ménélas de son lit. Il vient trouver son frère. Également troublés, ils conviennent d'éveiller Ajax, Idoménée et Nestor, afin de s'assurer avec eux d.e la bonne garde du camp. 88 L'IUADE [CH. X]
Les deux frères se séparent. Agamemnon se rend à la tente de Nestor. Le vieillard, couché sur son lit, ne dor-mait pas. Informé de l'intention d'Agamemnon, il l'ap-prouve, et conseille d'éveiller Diomède, Ulysse, Ajax fils d'Oïlée et Mégès, Ajax fils de Télamon et Idoménée. Le roi lui apprend que Ménélas est déjà parti pour prier ces deux derniers de venir. Nestor va donc éveiller Ulysse et Diomède; celui-ci à son tour éveille Ajax, fils d'Oïlée, et Mégès.
Les neuf chefs, une fois réunis, s'assurent que les gar-diens du camp sont vigilants; ils les encouragent à redou-bler d'attention; puis, franchissant le fossé, et se faisant accompagner de Mérionès et d'Antiloque, ils vont tenir conseil en dehors du camp, dans un espace vide de cada-vres. Là, Nestor demande s'il ne se trouvera pas un homme de cœur pour aller en éclaireur surprendre, à travers la nuit, les secrets de l'ennemi. Les Troyens comptent-ils garder la position qu'ils ont prise? ou songent-ils à se retirer? « Celui qui rendrait un tel service à l'armée, dit Nestor, serait grandement honoré et récompensé. » Diomède aussitôt s'offre à remplir cette mission périlleuse, mais il demande qu'on lui adjoigne un compagnon. Les deux Ajax, Mérionès, Antiloque, Ménélas, Ulysse se déclarent prêts à partager ses dangers. Agamemnon invite Diomède à choisir lui-même son compagnon. C'est Ulysse qu'il choisit : « Car, dit-il, son esprit est prudent et son âme est énergique dans toutes les épreuves; de plus il est aimé de Pallas Athèné. A nous deux, quand même il s'agirait de traverser un brasier ardent, nous reviendrions sains et saufs; il n'a pas d'égal pour se tirer d'affaire. » Ulysse, ainsi loué, accepte et hâte le départ; déjà, dit-il, deux tiers de la nuit sont passés.
Expédition d'Ulysse et de Diomède.
Mort de Dolon.
Les deux compagnons se revêtent donc rapidement d'armes qu'on leur prête et s'éloignent dans les ténèbres à travers la plaine. A leur droite, un héron passe en criant. Ils saluent l'un et l'autre l'augure favorable que leur envoie
HI. — LE SECOND COMBAT ET LA NUIT 89 la déesse Athèné et la prient de les protéger. Puis, comme deux lions, ils s'avancent au milieu de la nuit, parmi le carnage, les monceaux de cadavres, les armes brisées et les flaques de sang.
De son côté, Hector avait eu la même pensée qu'Aga-memnon. Il réunit les chefs troyens et demande un homme courageux pour aller savoir ce qui se passe dans le camp des Achéens. Comme récompense, il promet le plus bel attelage que contienne le camp. Un Troyen, nommé Dolon, renommé pour son agilité, se propose, à condition qu'on lui donnera les chevaux d'Achille. Hector s'y engage par serment, et Dolon se met en route.
A peine est-il à quelque distance des siens que le regard perçant d'Ulysse le découvre à travers les ténèbres. Immé-diatement, les deux chefs grecs prennent leur parti. Ils se dissimulent derrière les monceaux de morts, laissent passer Dolon, puis, se relevant tout à coup, se mettent à le pour-suivre vers le camp achéen. Dolon, qui les voit, fuit déses-pérément. Mais Diomède le suit de près. A peu de distance du camp, il lance sa javeline en le manquant à dessein et le somme de s'arrêter. Dolon se retourne, tremblant, et se jette à leurs genoux, en offrant une riche rançon pour être épargné.
Alors Ulysse, sans rien promettre, mais en lui laissant l'espoir, l'interroge. Que voulait-il faire? qui l'envoyait? Dolon raconte la promesse d'Hector et sa folle confiance. « Et Hector, lui demande encore Ulysse, où est-il? que fait-il? quels sont ses desseins? » — « Hector, répond Dolon, délibère avec les chefs auprès du tombeau d'Ilos. Il n'y a point de garde autour du camp. Les Troyens veillent, il est vrai, auprès de leurs feux; mais les alliés dorment sans défiance, car ils se fient aux Troyens pour les garder. » — « Ces alliés, demande Ulysse, sont-ils mêlés aux Troyens ou campent-ils à l'écart? » Dolon lui indique en détail la position de chacun. « Mais, ajoute-t-il, tout près d'ici et isolés campent les Thraces, nouvellement arrivés. Leur roi est Rhèsos. Il a des chevaux plus blancs que la neige, les plus beaux que j'aie jamais vus. Maintenant, liez-moi, si vous voulez, et laissez-moi ici jusqu'à votre retour, vous verrez que j'ai dit la vérité. » Le misérable espérait avoir 90 L 'ILIADE [CH. X la vie sauve; mais Ulysse, sans pitié, le frappe du glaive, détache la tête du corps, puis le dépouille et fait de ses armes un trophée qu'il offre à sa protectrice Athèné.
Alors, les deux Achéens pénètrent dans le camp de Rhèsos. Tous les Thraces dorment d'un profond sommeil, le roi comme les siens; ses chevaux sont attachés auprès de lui. Diomède se précipite et massacre tout devant lui pour se frayer une route jusqu'à l'attelage; il égorge le roi endormi. Ulysse, qui le suit, débarrasse le chemin des cadavres, détache les chevaux et siffle pour rappeler Dio-mède que son ardeur emporte. Celui-ci continuerait le massacre, si Athèné elle-même ne venait l'avertir de songer à la retraite. Il était temps. Apollon a réveillé un des Thraces, qui donne l'alarme. Un gémissement s'élève; les Troyens accourent et voient ce qui s'est passé.
Pendant ce temps, Ulysse et Diomède, emmenant les chevaux, sont déjà loin. Ils reprennent, en passant, les dépouilles de Dolon et se hâtent vers le camp. Nestor entend le pas des chevaux, et, au moment où il exprime un espoir mêlé d'inquiétude, les deux héros arrivent et mettent pied à terre. On les entoure et on les interroge. Ulysse raconte ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont fait. Ils attachent alors les chevaux qu'ils ont pris auprès de ceux de Diomède et placent les armes sanglantes de Dolon sur la proue du vaisseau d'Ulysse en l'honneur d'Athèné. Puis ils se baignent, et, ainsi reposés, mangent et boivent pour réparer leurs forces.