LE TROISIÈME COMBAT JUSQU'A L'INTERVENTION DE PATROCLE
CHANT XI
Exploits d'Agamemnon.
L aurore se levait. Zeus envoie vers les vaisseaux rapides des Achéens la funeste Éris, qui tenait entre ses mains !e signe effrayant du combat.
Elle s arrêta sur le vaisseau d'Ulysse, masse sombre qui se dressait au milieu de la ligne, et d'où sa voix pouvait porter dans les deux sens, d'un côté jus-qu aux tentes d Ajax fils de Télamon, de l'autre jus-qu *à celles d d'; chille; car ces deux héros avaient tiré à terre leurs navires aux deux extrémités du rivage, confiants dans leur courage et dans la force de leurs bras. Ainsi postée, la déesse poussa un cri aigu, une forte et terrible clameur, et elle mit au cœur de chacun des Achéens une grande force, pour qu'ils combattissent sans repos. Soudain la lutte leur devint plus douce que le retour vers la terre natale sur les vaisseaux creux.
Atride, élevant la voix, donne aux siens l'ordre de s'armer; lui-même se couvre de ses armes. 11 met d'abord ses cnémides ; puis, autour de sa poitrine, une cuirasse que Kinyrès, roi de Cypre, lui avait donnée autrefois comme présent d'hospitalité.
Sur son front, il posa un casque à deux cimiers, à quatre bossettes, portant une queue de cheval; du haut du cimier, l'aigrette ondulante jetait l'effroi. Il prit en main deux fortes javelines à la pointe d'airain, aiguisées. Tout son corps jetait une lueur d'airain vers le ciel ; et pour lui Athèné et Hèré firent réson-ner la foudre, honorant le roi de l'opulente Mycène.
Les chefs achéens laissent leurs chars en arrière eu ordonnant aux conducteurs de suivre de loin. Eux-mêmes, à pied, franchissent le fossé, rangent leurs hommes en avant du camp et engagent le combat. De leur côté, les Troyens se groupent autour de leurs chefs sur la partie haute du terrain. Hector, au milieu d'eux, passe de rang en rang. Comme un astre redoutable qui tantôt sort des nuages, tantôt s'y cache, il paraît et disparaît tour à tour. Sur toute sa personne, l'airain lance des flammes aussi vives que des éclairs.
Comme des moissonneurs, marchant les uns au-devant des autres dans un riche domaine, forment une ligne de gerbes avec les tiges de blé et d'orge, qui tombent par poignées nombreuses, de même les Troyens et les Achéens, se ruant les uns sur les autres, frappaient devant eux, sans songer à la fuite, compagne du désastre. Les deux rangées étaient égales en longueur; et ils bondissaient ainsi que des loups. Éris, qui se plaît aux clameurs, se réjouissait de ce spectacle. Seule des divinités, elle était présente à ce combat. Les autres dieux n'y assistaient pas, mais, paisibles, ils restaient dans leurs palais, cha-cun en la demeure bâtie pour lui dans les replis de l'Olympe. Tous se plaignaient du fils de Cronos, dieu des sombres nuées, qui voulait donner un glo-rieux succès aux Troyens. Mais le père ne s'occupait pas d'eux. Retiré à l'écart, il s'était assis loin des autres, superbe et jouissant de sa force; et il tenait ses regards attachés sur la ville des Troyens, sur les vaisseaux des Achéens, sur les éclairs de l'airain, sur les combattants qui tuaient ou qui étaient tués.
Durant toute la matinée, le combat reste indécis. Mais à l'approche de midi, les Danaëns prennent le dessus. Aga-memnon devance tous les autres. Divers Troyens tombent sous ses coups; parmi eux, deux fils de Priam, Isos et Antiphos, qui montaient le même char. Tel un lion saisit les faons d'une biche rapide et les broie sous ses fortes dents; il s'est rué dans leur gîte et il dévore leur tendre cœur; la mère a beau se trouver là, elle est incapable de les secourir; car elle-même est saisie d'un frisson de ter-reur; et, bondissante, elle s'élance à travers taillis et fourrés, affolée, toute en sueur, fuyant l'attaque du monstre.
Après les fils de Priam, Agamemnon atteint Pisandre et llippoloque, fils d'Antimaque. Ils se jettent à ses genoux et demandent la vie. Mais Agamemnon se souvient qu'An-timaque a voulu faire périr Ménélas, quand celui-ci était allé dans Troie porter les propositions des Achéens, et il les tue.
Alors, se précipitant au plus épais de la mêlée, il entraînait à sa suite les Achéens aux belles cnémides. Les fantassins perçaient les fantassins, forcés de fuir devant eux, les conducteurs de chars tuaient les conducteurs de chars. De la plaine s'élevait une épaisse poussière sous les pieds retentissants des che-vaux. L'airain frappait avec rage. Le puissant Aga-memnon, serrant de près les fuyards, ne cessait pas de tuer, tout en excitant les Argiens. On eût dit un feu d,évorant qui tombe sur une épaisse forêt; partout le 94 L'ILIADE [CH. Xl] vent roule la flamme, et les arbres touffus s'abattent tout entiers sur le sol, vaincus par la violence du fèu. Ainsi, sous la lance de l'Atride Agamemnon, tombaient les Troyens en déroute; çà et là les che-vaux à la fière encolure heurtaient les chars vides et bondissaient à travers les lignes, privés des conduc-teurs qui savaient les guider. Ceux-ci gisaient sur' le sol, bien plus agréables désormais aux vautours qu'à leurs épouses... Atride pressait les fuyards en stimulant à grands cris les Danaëns. Devant lui, le long du tertre où reposait Ilos, antique fils de Dardanos, tout au travers de la plaine, près du figuier, les Troyens couraient, impatients d'atteindrela ville. Et lui, en criant, il les serrait de près, ses mains terribles toutes souillées de sang. A mesure qu'ils arrivaient à la porte Skée et au chêne, ils s'arrêtaient et s'attendaient les uns les autres. Les derniers, encore au milieu de la plaine, fuyaient comme un troupeau de vaches, qu'un lion, survenant dans les ténèbres de la nuit, a mis en désordre ; toutes fuient, une seule est en proie à l'étreinte de la mort ; le lion a brisé son cou dans ses fortes dents et dévore ses entrailles sanglantes. De même, l'Atride, le puis-sant Agamemnon, s'attachait à leurs pas, tuant, l'un après l'autre, ceux qui restaient en arrière, et tous fuyaient effarés...
Zeus voit cette déroute. Il envoie Iris pour encourager Hector : « Qu'il attende l'instant prochain où Agamemnon blessé sera forcé de quitter le champ de bataille; alors, je lui donnerai l'avantage, jusqu'à ce qu'il parvienne aux vaisseaux, à la tombée du jour. » Iris s'acquitte du mes-sage. Ainsi encouragé, Hector arrête la fuite des siens. Les Troyens font de nouveau face à l'ennemi; Agamemnon redouble d'efforts. Un fils d'Anténor, Iphidamâs, s'avance contre lui. Agamemnon le vise de sa javeline et le manque ; Iphidamas le frappe à la ceinture, où il émousse sa lance sur 1 airain. Hardiesse funestc, car Agamemnon, tirant son épée, le tue sur place. Toutefois ce succès est le dernier pour lui. Tandis qu'Agamemnon emporte les dépouilles du mort, Coon, frère d'Iphidamas, lui perce l'avant-bras d'un coup de javeline. Tout blessé qu'il est, Agamemnon se retourne et tue Coon. Presque aussitôt, la vive douleur qu'il ressent l'oblige à quitter le champ de bataille. 11 s'éloigne sur son char, en exhortant les siens à bien com-battre.
Les Achéens sont refoulés.
Dès qu'Hector vit Agamemnon s'éloigner, il éleva la voix pour stimuler les Troyens et les Lyciens. « Troyens, Lyciens, Dardaniens ardents au combat, courage, mes amis, faites appel à votre valeur impétueuse. Le voilà parti, le plus brave des ennemis. C'est à moi que Zeus fils de Cronos a voulu donner la gloire du triomphe. Droit devant vous, poussez vos chevaux sur les robustes Danaëns, pour vous saisir de la victoire. » Par ces paroles il excitait l'ar-deur de chacun. Comme un chasseur lance ses chiens aux dents blanches sur un sanglier ou un lion, ainsi Hector, fils de Priam, semblable à Arès, fléau des hommes, lançait sur les Achéens les Troyens au grand cœur. Lui-même, plein de con-fiance, avait passé au premier rang et tombait dans la mêlée, comme un coup de vent furieux fond d'en haut sur la mer aux flots violets et la bouleverse.
De nombreux guerriers succombent sous ses coups. La masse des Achéens commence à s'ébranler. Ulysse voit le danger, il appelle Diomède : « Fils de Tydée, d'où vient que nous faiblissons? Accours, ami, mets-toi ici près de moi. Ce serait grande honte pour nous, si Hector au casque ondoyant se rendait maître de nos vaisseaux. » — « Je resterai, répond Diomède; mais notre joie sera courte, car ZJSUS favorise les Troyens. » En même temps, ils se jettent tous deux dans la foule ennemie, comme des sangliers qui foncent sur les chiens. Les Achéens reprennent haleine. Diomède tue les deux fils du devin Hérops, venus à TroÎe malgré leur père ; Uly-sse tue deux autres guerriers.
Hector les aperçoit. Il s'élance sur eux en poussant un cri, suivi par la masse des Troyens. Diomède lui-même est saisi d'effroi. « C'est sur nous, dit-il à Ulysse, que roule ce fléau, le terrible Hector. Tenons ferme et essayons de le repousser. » Il vise Hector à la tête ; la javeline frappe le casque, sans l'entamer. Hector se rejette dans les rangs des siens, puis tombe sur le, genou et s'appuie 'à terre, défaillant. Mais aussitôt il se relève, monte sur son char, et se soustrait à Diomède, qui l'in-sulte : « Tu as encore échappé à la mort, chien. Pourtant elle a passé bien près de toi. C'est Phœbus Apollon qui fa sauvée tu le pries sans doute, quand tu viens dans le choc des lances. Mais je finirai bien par avoir raison de toi en une autre ren-contre, si j'obtiens, moi aussi, l'appui de quelque dieu. »
En attendant, Diomède tue un autre Troyen. Tandis qu'il le dépouille, Pâris l'a vu de loin.. Appuyé à une des pierres du tombeau d'Ilos, il bande son arc et lui décoche une flèche. Diomède a le pied traversé. <r Tu es touché, s'écrie'Pâris en riant; mon trait n'est pas perdu. Que ne t'ai-je atteint au flanc pour t'ôter la vie! Alors les Troyens auraient respiré. Aujourd'hui ils fuient en frissonnant devant toi comme les chèvres devant le lion. »
Sans se troubler, le vaillant Diomède lui répon-dit : « Archer insolent, glorieux de ton arc, séducteur de femmes, si tu te hasardais à m'attaquer en face, les armes à la main, ni ton arc ni tes flèches rapides ne te serviraient de rien. Maintenant, parce que tu m'as effleuré le pied, tu te glorifies sottement. J'en fais aussi peu de cas que si une femme ou un enfant sans raison m'avait attejnt. Faible flèche que celle d'un homme débile, qui ne compte pas. Tout autre est la morsure du trait que je lance, pour peu qu'il touche ; il ôte la vie sur-le-champ à celui qu'il frappe; sa femme se déchire les joues, ses enfants sont orphelins; lui-même, rougissant la terre de son sang, pourrit, et autour de son corps on voit plus de vautours que de femmes »
Ulysse accourt à son aide. Diomède s'assoit et arrache la flèche. Aussitôt une vive souffrance le saisit. 11 remonte sur son char et abandonne le champ de bataille.
Alors Ulysse n'a plus de compagnon. Il hésite :
« Hélas! que vais-je devenir? C'est grande honte si je fuis devant le nombre, saisi de frayeur; mais, ainsi abandonné, si je viens à être pris, le mal sera pire encore. Le fils de Cronos a mis en fuite les autres Danaëns. Mais allons ! que fais-je de m'arrêter à ces pensées? Ce sont les lâches, je le sais, qui abandonnent le combat. Quiconque excelle dans la lutte, doit garder son poste vaillamment; s'il n'est frappé, il faut qu'il frappe. »
Tandis qu'il agitait en lui-même ces pensées, les lignes des Troyens couverts de leurs boucliers ve-naient sur lui et l entouraient : c'était un grand dan-ger qu ils mettaient au milieu d 'eux. Lorsque, autour d 'un sanglier, des chiens et de vigoureux chasseurs s'élancent, l'animal sort d'un épais fourré en aiguisant ses blanches défenses dans ses mâchoires recourbées; eux, fondent sur lui de tous côtés; et, bien que ses dents fassent un bruit terrible, ils l attendent de pied ferme, tout redoutable qu'il est. De même, autour d'Ulysse aimé des dieux, accou-raient les Troyens.
Ainsi pressé, Ulysse tue Déïopitès, Thoon, Ennomos, Chersidamas, Charops, fils d'Hippasos. Mais le frère de ce 1. Les femmes s'assemblaient autour des morts dans les funérailles pour les pleurer. Ceux que tue Diomède meurent sans sépulture. dernier, Socos, s'approche, furieux, pour le venger. D'un coup de lance il déchire le flanc d'Ulysse, sans que le fer toutefois pénètre profondément.
Ulysse sentit que la lance ne l'avait pas atteint mortellement. Il recula d'un pas et s'adressant à Socos : « Ah! malheureux, dit-il, la mort affreuse te'tient. Sans doute, tu m'empêches de continuer à combattre les Troyens, mais pour toi, c'est au-jourd'hui même, c'est ici, je te le dis, que la mort et le sombre trépas vont t'atteindre. Percé de ma lance, tu donneras de la gloire à moi ton vainqueur, et ta vie à Hadès aux beaux coursiers. » Il dit, et déjà Socos avait tourné le dos et fuyait. Il lui planta sa lance au milieu du corps entre les épaules, et il le perça de part en part. Socos s'abattit lourdement; et alors le divin Ulysse, tout glorieux, s'écria : « 0 Socos, fils d'Hippasos, le guerrier, le dompteur de chevaux, la mort a été plus vite que toi, elle t'a bien atteint, tu n'as pas échappé. Ah! malheureux, ni ton père ni ta mère vénérée ne te fermeront les yeux, bien que tu meures ; tu seras livré aux oiseaux dévorants qui déchireront ton corps en battant des ailes autour de toi. Moi, au contraire, si je viens à mourir, les divins Achéens m'honoreront. »
Cependant les Troyens, voyant Ulysse blessé, s'exhortent mutuellement et le serrent de près. Le héros recule en appelant ses compagnons. Ménélas, qui l'entend, devine qu'il est en danger. Il entraine Ajax, tous deux vont à son secours. Ulysse, tout blessé qu'il est, se défend énergique-ment contre la multitude qui l'enveloppe. Ajax s'approche, portant son bouclier, qui semblait un mur, et se place devant lui. Les Troyens s'arrêtent, épouvantés. Ménélas prend Ulysse par la main et l'emmène hors de la mêlée, tandis que son serviteur fait approcher lechar où il va monter.
Ajax reste ainsi seul à la droite du champ de bataille, où sa vaillance arrête les Troyens. A la gauche, Machaon, Idomenée, Nestor soutiennent de leur mieux l'attaque furieuse d'Hector. Mais Machaon est blessé; sur les ins-tances d'Idoménée, Nestor le fait monter sur son char eL l'emmène vers les vaisseaux. Alors Hector, averti par Kébrionès, se porte vers la droite afin de refouler Ajax.
Kébrionès, ayant ainsi parlé, cingla les chevaux à la belle crinière de son fouet sonore. Les animaux, entendant le claquement, emportaient à toute vitesse le char rapide vers les Troyens et les Achéens, fou-lant aux pieds les cadavres et les boucliers. Tout l'essieu était souillé de sang, ainsi que les bords du char, éclaboussés par les gouttelettes que lançaient les sabots des chevaux et les cercles des roues. Hector ne songeait qu'à percer cette masse humaine, sur laquelle il fondait ; il jetait la confusiou funeste parmi les Danaëns, et sa lance ne cessait de frap-per...
Cependant Zeus, assis dans les hauteurs, excitait dans le cœur d'Ajax la pensée de la fuite. Le héros s'arrêta surpris, et, rejetant derrière lui son bouclier formé de sept peaux de bœufs, il se réfugia dans la foule, semblable à une bête sauvage, en se retour-nant et en reculant pas à pas. Tel un lion au poil roux que des chiens et des pâtres ont chassé d'un parc où ils gardent des bœufs; toute la nuit ils sont là en éveil pour l'empêcher de dévorer la chair grasse des animaux ; lui, que la chair attire, s'avance sur eux, mais inutilement; car de tous côtés les traits volent, lancés par des mains vigoureuses, ainsi que des brandons enflamnés, qui l'obligent à reculer, tout impatient qu'il est d'attaquer ; le matin, il se retire enfin, mécontent. De même Ajax s'éloi-gnait alors des Troyens, mécontent et à contre-cœur. Car il craignait pour les vaisseaux des Achéens. Tel un âne, passant le long d'un champ, échappé à des enfants; obstiné, il a laissé briser sur son dos maint bâton noueux, il se jette dans la moisson épaisse et la broute ; en vain, les enfants le frappent de leurs bâtons; leur force est sans effet; c'est à grand'peine qu'ils le chassent à la fin, lorsqu'il est repu. De même alors, acharnés après le grand Ajax, fils de Télamon, les Troyens au grand cœur et les alliés réunis en foule le pressaient sans cesse en frappant de leurs épieux la surface de son bouclier. Ajax, par moments , rappelant son énergie impé-tueuse, se retournait et arrêtait les phalanges des Troyens dompteurs de chevaux; par moments aussi, il reculait devant eux. Mais tous étaient empêchés par lui de marcher aux vaisseaux rapides; debout entre les Troyens et les Achéens, il se battait furieu-sement; de leurs fortes mains, les traits s'élançaient et venaient se planter dans son bouclier; d'autres, tombant à mi-chemin avant de déchirer la chair blanche, restaient enfoncés en terre, avides de se rassasier de chair.
Eurypyle vient à son aide; il est blessé et contraint de se retirer. Ajax, reculant toujours, trouve enfin un refuge au milieu des siens.
Patrocle va aux informations.
Pendant ce temps, Nestor emmenait Machaon blessé. Achille, qui observait le combat, les voit passer de loin. Il envoie Patrocle savoir qui est ce blessé. Patrocle vient à la tente de Nestor. Le vieillard l'accueille et profite de l'occasion pour faire savoir au messager d'Achille la triste situation des Achéens. Il regrette de n'avoir plus lui-même sa force d'autrefois, et, à ce propos, expose en un long récit une expédition des gens de Pylos contre les Éléens, à laquelle il prit part dans sa jeunesse et où il se couvrit de gloire. Puis, revenant à Achille, il rappelle à Patrocle les recommandations que Pélée et Ménoïtios leur ont faites à tous deux, au moment de les laisser partir pour la guerre. Patrocle est plus âgé qu'Achille. Qu'il lui donne un bon conseil .et essaye de le calmer. S'il n'y réussit pas, qu'il obtienne au moins la permission de revêtir les armes de son ami et de venir en aide aux Achéens. Les Troyens le prendront pour Achille et laisseront un peu de repos à leurs ennemis accablés.
Patrocle s'éloigne en hâte pour aller porter ces paroles à Achille. Mais, à peu de distance, il rencontre Eurypyle blessé, qui lui demande assistance. Tout pressé qu'il est, Patrocle ne peut se refuser à ce désir. Il conduit Eurypyle à sa tente et lui donne les soins dont il a besoin.
CHANT XII
Les Troyens devant le mur du camp.
Avant de raconter l'attaque du camp par les Troyens, le poète nous fait savoir comment le rempart, qu'il va nous montrer assailli et défendu, disparut plus tard, après la guerre. Poséidon et Apollon, irrités qu'on l'eût élevé sans leur ùffrir d'hécatombes, le submergèrent sous une inon-dation qui n'en laissa subsister aucune trace.
Pour le moment, le rempart se dresse devant les assaillants. Tout autour, la bataille fait fureur; les char-pentes résonnent sous les coups. Les Argiens, domptés par le fouet de Zeus, se tiennent en masse autour de leurs vaisseaux, derrière le mur, épouvantés d'Hector.
Lui, il continuait à combattre, aussi violent qu'une tempête. Tel, au milieu des chiens et des chasseurs, un sanglier ou un lion va et vient, enivré de sa force; les hommes, serrés les uns contre les autres et for-- 102 L ILIADE [CH. XII] mant un mur, se tiennent en face de lui et le dardent de traits incessants; son cœur vaillant ne tremble ni ne songe à la fuite, mais son courage le perd ; il va et vient, cherchant à forcer la ligne des chasseurs ; et partout où il se porte, les rangs reculent devant lui. De même Hector allait à travers la foule, sup-pliant ses compagnons, et les pressant de franchir le ' fossé. Mais les chevaux aux pieds rapides n'osaient pas ; ils s'arrêtaient en hennissant au bord du fossé, car la vaste cavité les effrayait; et il n'était aisé ni de la franchir d'un bond en s'approchant ni de la traverser. Des bords escarpés se dressaient des deux côtés dans toute son étendue, et, au-dessus, une rangée de pieux aigus, longs et serrés, que les Achéens avaient plantés pour tenir l'ennemi à distance. Il était presque impossible qu'un cheval traînant un char aux belles roues pût y descendre, mais les combattants à pied se préparaient à le fran-chir.
Alors le Troyen Polydamas donne un avis. Essayer de passer outre avec les chars, c'est non seulement ténter l'impossible, mais, si l'on réussissrjt, ce serait s'exposer à un grand danger. Car, au cas où l'jn serait ensuite refoulé, la retraite, dans de telles conditions, ne pourrait être qu'une déroute. Il conseille donc de laisser les chars en dehors, de se former en colonnes et de marcher à l'assaut derrière Hector. L'avis est accepté. Hector saute à bas de son char, tous les autres l'imitent. L'armée troyenne se divise en cinq corps : le premier, sous Hector, Polydamas et Kébrionès; le second, sous Pâris, Alcathoos et Agénor; le troisième, sous Hélénos, Déïphobos et Asios; le qua-trième, sous Énée et les deux fils d'Anténor, Archélochos et Acamas ; le cinquième est formé des auxiliaires et com-mandé par Sarpédon, qu'accompagnent Glaucos et Astéro-paios. Les colonnes se serrent et s'avancent contre le mur.
Le présage.
Un des Troyens, Asios, fils d'Hyrtakidés, n'a pas voulu se joindre aux autres. Avec sa troupe, il se porte vers la gauche du camp. Là était une large porte que les Achéens laissaient ouverte pour permettre à ceux des leurs qui pourraient être restés dehors en détresse de rentrer dans l'enceinte. Deux Lapithes de haute taille 1, Polypoïtès et Léonteus, en défendaient l'accès. Debout, en avant, ils ressemblaient à deux chênes élevés qui bravent sur la montagne les coups des vents et les rafales, fermement attachés au sol par leurs racines. La colonne troyenne s'avance contre eux à grands cris, les boucliers élevés, autour d'Asios et des autres chefs. A cette vue, les Lapithes s'élancent hors des portes, comme des sangliers sauvages qui foncent à travers les taillis. Les pierres et les traits volent de tous côtés, comme des flocons de neige. En vain Asios se plaint amèrement à Zeus de cette résistance inattendue qui l'arrête : il lui est impossible de la forcer pour le moment. Polypoïtès et Léonteus percent de leurs lances et couchent à terre plusieurs des plus braves parmi ses compagnons.
Pendant ce temps, la principale colonne d'attaque, celle que commandaient Polydamas et Hector, était encore arrêtée au bord du fossé. Car, au moment où elle allait le franchir, un prodige inquiétant s'était montré. Un aigle avait passé sur le front de la ligne troyenne, en la laissant à sa gauche. Entre ses serres, il tenait un serpent vivant, qui se débat-tait; le serpent, en se tordant, mordit l'aigle à la poitrine; l'oiseau lâcha sa proie qui tomba au milieu des rangs. Grande frayeur des Troyens. Polydamas s'approche, tout inquiet, d'Hector.
« Hector, lui dit-il, souvent tu te fâches contre moi dans les assemblées, lorsque je donne de bons con-seils ; car tu n'admets pas qu'un homme de la foule 1. Les Lapithes étaient un peuple de Thessalie.
104 L ILIADE [CH. X JIj
parle autrement que toi, ni dans le conseil ni dans la
guerre ; il faut toujours qu'on loue ta supéri-orité. Eh
bien, je dirai cette fois encore ce qui paraît le plus
sage. N'allons pas combattre contre les Danaëns
pour nous emparer de leurs vaisseaux. Car j'augure
ce qui arrivera, si vraiment c'était un présage pour
nous que cet oiseau qui s'est montré au moment
où nous nous préparions à franchir l'obstacle... Il
tenait dans ses serres un serpent monstrueux, vivant - encore; il l'a laissé tomber avant d'arriver à son
aire, et il n'a pu accomplir son dessein de le porter-
à ses petits. De même nous, si nous parvenons à
rompre par un violent effort les portes et le- mur des
Achéens, si les ennemis cèdent devant nous, nous
reviendrons en désordre sur nos pas, fuyant loin
des vaisseaux ; et nous laisserons derrière'nous beau--
coup de Troyens, que les filg des Achéens auront
massacrés avec le fer, en défendant leurs navires.
C'est bien là l'interprétation que donnerait un devin
qui saurait reconnaître les prodiges et qui serait
écouté des hommes. »
Mais Hector au casque ondoyant lui jeta un regard
irrité et lui dit :
« Polydamas, ce que tu dis là n'est pas pour me
plaire. Tu sais à l'occasion concevoir de meilleures
pensées. Si c'est sérieusement que tu tiens ce'lan--
gage, il faut donc que les dieux t'aient fait perdre
l'esprit. Quoi! tu veux que j'oublie les desseins de
Zeus, maître du tonnerre, les promesses qu'il m'a
faites lui-même et qu'il a confirmées d'un signe de
sa tête! Selon toi, les oiseaux qui passent, les ailes
étendues, méritent plus de confiance! Eh bien, moi,
je n'ai d'eux ni respect ni souci, soit qu'ils volent à
droite vers l'aurore et le soleil, soit qu'ils se dirigent
à gauche vers les ténèbres. Notre affaire à nous, c'est
IV- — LE TROISIÈME COMBAT iOii d'obéir au dessein de Zeus, qui règne en maître sur tous, mortels et immortels. Il n'y a qu'un augure vraiment bon, c'est de combattre pour son pays. Qu'as-tu donc il redouter ainsi la mêlée et les coups de l'ennemi? Quand même nous serions tous tués auprès des vaisseaux des Argiens, toi tu ne risques pas d'y périr ; tu n'as pas un cœur qui aime le com-bat ni la résistance. Sache seulement que si tu l'éloignés de la mêlée ou si tu cherches par tes paroles il en détourner quelque autre, sur-le-champ, frappé de ma lance, tu expireras. »
A ces mots, il marcha en avant, et tous le suivaient avec une clameur puissante. Zeus, le dieu de la foudre, fit souffler du haut de l'Ida une rafale de vent qui portait la poussière droit sur les vaisseaux. En même temps il amollissait le cœur dès Achéens, tandis qu'aux Troyens et à Hector il accordait l'avantage.
L'assaut.
Ceux-ci, confiants dans les prodiges et dans la force de leur chef, essayaient de faire brèche au rempart des Achéens. Ils tiraient à eux les extré-mités saillantes des poutres, tentaient de renverser les parapets, soulevaient avec des leviers les madriers du devant (lue les Achéens avaient enfoncés en terre sur la face du mur pour lui servir d'appui; car 'ils voulaient les arracher, espérant ainsi ouvrir une brèche dans le rempart. Mais les Danaëns ne cédaient pas encore le passage ; de leurs boucliers de cuir, ils couvraient les parapets, et de là accablaient de traits l'ennemi qui montait à l'assaut.
Parmi les défenseurs du mur, les deux Ajax se distinguent surtout. Ils vont de l'un à l'autre, excitant les courages et
106 L'ILIADE [CH. XJI] ne permettant à personne d'abandonner son poste. La lutte est furieuse. De part et d'autre, les pierres volent comme. des flocons de neige. Un bruit terrible s'élève tout le long du rempart.
Alors Zeus inspire à son fils Sarpédon, roi des Lyciens du Xanthe 1, qui combat dans les rangs troyens, un courage extraordinaire. Couvert de son bouclier d'airain, brandis-sant deux javelines, il s'avance comme un lion que la faim-pousse à attaquer une bergerie. Glaucos, son compatriote et son ami, est auprès de lui. « Glaucos, lui dit Sarpédon, nous sommes honorés magnifiquement en Lycie; nous y possédons de riches domaines. Justifions ces privilèges parnotre courage. Pourquoi craindre? Nul homme n'échappe à sa destinée; marchons donc, à la gloire ou à la mort. » Aussitôt la colonne serrée des Lycjens s'élance contre la partie du mur que défend Ménestheus. Celui-ci dépêche son héraut auprès des Ajax pour demander du secours. Le héraut va et s'acquitte en hâte de la commission. Ajax, fils de Télamon, recommande à l'autre Ajax et à Lyco-- „ médès de ne pas faiblir; lui-même, avec son frère Teu-cros, se porte au point menacé.
Il arrive au moment oùles Lyciens envahissaient le parapet en poussant de grands cris. Le héros, soulevant une pierre énorme, renverse du haut du mur Épiclès, le plus hardi des assaillants. Teucros, de son côté, atteint d'une flèche Glaucos, qui s'éloigne, blessé. Mais Sarpédon a saisi le parapet de sa forte main; il l'ébranlé et en fait écrouler une partie,' ouvrant ainsi une brèche à ses compagnons. Zeus protège son fils. Ajax, qui cherche à le frapper, ne. perce que son bouclier. Sarpédon toutefois s'arrête un instant sous ce coup formidable, mais c-'est pour. exciter ceux qui le suivent. Ceux-ci font un effort violent. Les Achéens résistent encore. L'épaisseur du parapet sépare seule les deux partis. Tels deux hommes qui, se disputant au sujet de la limite d'un champ, mesurent l'étroit espace qui est en litige, sans vouloir reculer ni l'un ni l'autre. Les
1. Il y a dans l'Iliade deux groupes de Lyciens, ceux du Nord, venus des bords de l'Asépos, sous les ordres de Lycaon, et ceux du Midi, venus des bords du Xanthe, sous les ordres de Sarpédon. remparts et les parapets sont inondés de sang. De part et d'autre, les forces en lutte se font contrepoids, comme les deux plateaux d'une balance où une pauvre ouvrière, qui travaille pour faire vivre ses enfants, met d'un côté des poids, de l'autre la laine qu'elle a filée.
Enfin Zeus se décide à donner la victoire à Hector. Tous les Troyens, excités par lui, escaladent les poutres proémi-nentes du rempart.
Hector saisit une pierre qui était là dressée devant la porte, large en dessous, pointue en dessus : deux hommes du commun, robustes entre tous, parmi ceux qui vivent aujourd'hui, n'auraient pas pu, même avec un levier, la soulever de terre et la charger sur un chariot. Le héros, à lui tout seul, la brandis-sait sans peine... Comme un berger, qui porte dans sa main de la laine de brebis, n'a point hâte de déposer son fardeau, de même Hector s'avançait en tenant sa pierre vers les deux battants qui fermaient la porte solide et haute. En dedans, deux verrous se croisaient pour empêcher de l'ouvrir, maintenus eux-mêmes par une broche. Hector s'approcha tout près, et, de toute sa force, il frappa en plein milieu, les jambes écartées, pour que le projectile eût plus d'élan. Les deux gonds furent brisés. La pierre, entraînée par sa masse, vint tomber en dedans; les portes mugirent bruyamment, les verrous cédè-rent, les planches volèrent en morceaux sous le choc. Alors le glorieux Hector s'élança d'un bond dans l'enceinte : son regard était semblable à la nuit rapide, tout son corps brillait des lueurs de l'airain dont il était revêtu, et il tenait en main deux jave-lines. Nul au monde n'aurait pu l'arrêter, sauf un dieu, lorsqu'il sauta en dedans des portes. La flamme lui sortait des yeux. Tourbillonnant il tra-vers la foule, il exhortait les Troyens à franchir le 108 ' L 'ILIADE [CH. xn] mur, et ceux-ci lui obéissaient. Sur-le-champ, les uns escaladèrent le rempart, les autres se répandi-rent à travers les portes qu'on avait ménagées. Les Danaëns avaient pris la fuite vers leurs vaisseaux creux et une clameur acharnée s'élevait derrière eux.
CHANT XIII
Intervention de Poséïdon.
Zeus, voyant les Troyens tout près des vaisseaux, les laisse poursuivre leur succès sans son aide. Il tourne ses regards vers le pays des Thraces et des Mysiens, où habi-tent les plus justes des hommes. Aucun dieu, pense-t-il,. n'osera prêter secours à l'un ou à l'autre des deux partis.
Mais Poséïdon, qui observait les choses du haut du pic de Samothrace, s'avise de cette inattention et conçoit immédiatement la pensée de venir en aide aux Achéens.
Sur-le-champ, il descendit de la montagne hérissée à pas rapidès. Les longues cimes et la forêt trem-blaient sous les pieds immortels de Poséïdon en marche. Trois fois, il s'élança en avant ; au quatrième élan, il atteignit le but, le rivage d'Aigées. C'est là qu'était bâtie, dans les abîmes de la mer, sa magni-fique demeure, toute resplendissante d'or, palais impérissable. Aussitôt arrivé, il attelait à son char ses chevaux aux pieds d'airain, au vol rapide, à la crinière d'or ; lui-même se revêtit d'une cuirasse d'or, prit en main un fouet d'or bien fait et monta sur son char. Puis il poussa l'attelage à travers les flots. A son apparition, lés monstres marins bondirent joyeu-sement hors de leurs repaires, car ils reconnaissaient leur roi. Pleine d'allégresse, la mer s'ouvrait devant
PAGES CHOISIES D'HOMÈRE, 1 Q lui. Et ses coursiers volaient rapidement, sans que l'essieu d'airain fût seulement mouillé en dessous. D'un élan léger, ils le portaient jusqu'aux vaisseaux achéens.
Là, le dieu descend, laisse son attelage dans une grotte sous-marine entre Imbros et Ténédos, et entre dans le camp des Achéens. Les Troyens, à la suite d'Hector, y faisaient rage, se croyant déjà maîtres des vaisseaux. Poséïdon, sous les traits de Calchas, s'approche des deux Ajax, qui soutenaient le principal effort de l'attaque. « C'est à vous deux, leur dit-il, de sauver le peuple achéen par votre courage; ne vous laissez pas ébranler. Ailleurs, les Troyens sont peu à craindre ; c'est ici seulement qu'est le danger, car Hector commande l'attaque, furieux, semblable à la flamme dévorante. Qu'un dieu vous donne le cœur de tenir ferme et de soutenir le courage de vos compagnons; Hector ne vaincra pas votre résistance. » En même temps, il les touche de son sceptre et disparaît comme un épervier. Les deux héros se sentent plus souples et plus ardents. Ajax, fils d'Oïlée, a reconnu le dieu à sa façon de s'éloigner ; il signale au grand Ajax ce secours divin et l'effet merveil-leux qu'il en a ressenti. Celui-ci a éprouvé le même effet et ne songe plus qu'à combattre Hector.
Cependant Poséïdon va trouver ceux des Achéens qui reprenaient des forces auprès des vaisseaux. Là étaient Teueros et Léïtos, Pénéléos, Thoas, Déïpyros, Mérionès, Antiloque. Le dieu vient à eux; il leur fait honte de se tenir à l'écart. « En vérité, dit-il, voici un spectacle qui me remplit de surprise; les Troyens attaquent nos vaisseaux, eux qui jusqu'ici ressemblaient à des cerfs prompts à fuir. Si Atride est en faute, s'il a éloigné Achille du comhat, ce n'est pas une raison pour que nous soyons lâches. Allons, vaillants amis, cette négligence pourrait vous coûter cher. Que l'honneur et l'indignation vous excitent. Car Hector livre une terrible bataille auprès des vaisseaux ; il a réussi à enfoncer la porte et à briser la barre qui la fermait. »
Ainsi excités, ceux auxquels s'adresse le dieu viennent se ranger autour des Ajax et ils forment là, devant Hector, une terrible barrière de lances et de boucliers, au-dessus
1 i 0 L'ILIADE [CH. XIII]
de laquelle ondoient les panaches des casques et les cimiers
brillants en une rangée serrée.
Les Troyens en masse cherchaient à forcer le
passage, Hector à leur tête, ardent. à l'attaque,
comme une lourde roche détachée de la masse,
qu'un torrent arrache à la cime, brisant sous la " poussée furieuse des eaux de l'orage les attaches de
la pierre. Elle rebondit en l'air, et, à chaque bond,
la forêt résonne avec fracas; rien ne l'arrête en sa
course, jusqu'à ce qu'elle ait atteint le bas de la
pente; alors seulement, elle cesse de rouler, malgré
son élan. De même Hector, auparavant, prétendait-
pousser sans peine jusqu'au rivage, à travers les
tentes et les vaisseaux des Achéens. Mais lorsqu'il
vint se heurter à cette phalange compacte, il s'arrêta,
tout contre eux. Debout devant lui, les fils des
Achéens, avec la pointe de leurs épées et de leurs
doubles javelines, le repoussèrent. Il dut reculer.
Mais il cria d'une voix terrible aux Troyens :
« Troyens, Lyciens, Dardaniens vaillants, tenez bon.
Les Achéens ne m'arrêteront pas longtemps ici, bien
qu'ils se serrent les uns contre les autres comme un rémpart. Soyez sûrs qu'ils vont reculer devant ma
lance, si vraiment c'est le plus puissant des dieux
qui m'a poussé, l'époux d'Hèré, qui fait retentir le
tonnerre. »
Déïphobos s'élance pour l'aider. Mérionès le frappe en plein bouclier, mais la lance se brise dans le cuir épais. Mérionès est forcé de retourner à sa tente pour chercher une autre arme. La mêlée devient de plus en plus ardente. Teucros tue Imbrios, Hector perce Amphimachos, fils de Poséïdon. On se dispute les deux cadavres. Ajax frappe le bouclier d'Hector d'un coup si vigoureux qu'il force le héros troyen à reculer; alors les Achéens se saisissent des guerriers morts. Le fils d'Oïlée coupe la tête d'Imbrios-, et, par défi, l'envoie rouler aux pieds d'Hector. .. IV. — LE TROISIÈME COMBAT 1H
Exploits d'Idoménée.
Poséïdon, irrité de la mort de son fils Amphimachos, veut lui susciter un vengeur. Il se rend près des tentes achéennes et y rencontre Idoménée : il l'aborde, sous les traits d'Andrémon, fils de Thoas. En quelques paroles, il l'exhorte vivement à venir combattre avec lui.
Idoménée se revêt de son armure; au moment où il sort de sa tente, tout équipé, il rencontre Mérionès, qui est venu se pourvoir d'une nouvelle lance. La tente d'Idoménée étant la plus proche, c'est là que Mérionès prend l'arme dont il a besoin. Un rapide entretien a lieu entre les deux héros; puis ils retournent au combat, semblables à Arès et à son fils Phobos, quand ils quittent la Thrace pour aller se mêler aux luttes des Éphyriens et des Phlégyens, peuples de Thessalie. « Où faut-il nous porter? » demande Mérionès. Idoménée en décide : au centre, les deux Ajax et Teucros suffisent à tenir en respect Hector; c'est à la gauche de la ligne de bataille qu'ils peuvent être le plus utiles.
Quand les ennemis virent Idoménée aussi terrible que la flamme, lui et son compagnon, avec leurs armes merveilleuses, aussitôt, s'exhortant les uns les autres, ils marchèrent tous contre lui. Alors les deux troupes se heurtèrent , à l'arrière des vaisseaux. De même que les souffles des vents se heurtent en sifflant dans un jour de tempête, où la poussière monte en nuages sur les routes, et qu'ils soulèvent à la fois un sombre tourbillon, de même les guer-riers se mêlaient et ils ne songeaient en leur cœur qu'à se percer mutuellement au milieu de la foule avec l'airain aigu. Sur la mêlée sanglante courait le frisson des lances effilées, que les guerriers tenaient en main, prêtes à déchirer les membres. Le regard était ébloui par les lueurs d'airain qui jaillissaient des casques étincelants, des cuirasses fraîchement 11 2 L1 ILIADE - [CH. XIIL] fourbies et des boucliers luisants qui venaient se heurter. Bien ferme eût été le cœur de celui qui se serait réjoui en voyant une telle lutte et n'en aurait pas été troublé.
A ce moment, deux dieux puissants sont aux prises. Zeus favorise les Troyens pour donner satisfaction .à Thétis, Poséïdon vient en aide aux Achéens. Mais celui-ci redouteson frère, plus âgé, et se dissimule sous les traits d'un homme pour exhorter ceux qu'il veut sauver.
Idoménée voit devant lui Othryoneus. C'était un jeune guerrier, venu de Cabèsos 1 au secours de Priam i pour prix de son aide, celui-ci lui avait promis une de ses filles. Idoménée l'ajuste avec sa javeline ; l'arme perce la cuirasse d'airain et pénètre dans les entrailles d'Othryoneus qui tombe mort. Alors Idoménée triomphant :
« Othryoneus, je t'estime au-dessus de tous les hommes vivants, si tu accomplis ce que tu as promis au Dardanide Priam; lui, de son côté, s'est engagé à te donner sa fille. Mais, nous aussi, nous pourrions te fàire semblable promesse et la tenir. Nous te donnerions pour épouse une des filles d'Agamemnon, la plus belle, que nous ferions venir d'Argos, si tu voulais détruire avec nous Ilios, la ville populeuse. Allons, suis-moi pour que nous fas-sions nos conventions près des vaisseaux coureurs de mers au sujet de ton mariage, car nous savons marier nos filles généreusement. »
- En même temps, il tire son cadavre par les pieds à tra-vers les lignes. Asios s'approche pour le ressaisir et cherche à frapper Idoménée; celui-ci le devance et lui perce la gorge. Asios tombe, comme un chêne abattu' par la cognée des bûcherons. Son char et ses chevaux deviennent la proie d'Antiloque. En vain Déïphobos cherche à venger Asios sur Idoménée : l'Achéen'se tieni ramassé sous son large bou--
1. Ville inconnue, probablement en Thrace. clier, et la javeline du Troyen passe au-dessus de lui saris l'atteindre; elle frappe Hypsénor et le tue.
Idoménée ne se laisse pas effrayer. Il immole Alcathoos, gendre d'Anchise et beau-frère d'Énée. Fier de cette vic-toire, il interpelle Déïphobos et le défie de lui tenir tête. « Viens voir, lui crie-t-il, ce que je vaux, moi, issu de Zeus, qui fut père de Minos; Minos eut pour fils Deucalion, et Deucalion m'a donné le jour. Je règne en Crète sur un grand peuple, et mes vaisseaux m'ont amené ici pour ta perte et pour celle des autres Troyens. »
Déïphobos n'ose pas répondre seul à ce défi : il appelle Énée à venger son beau-frère. Tous deux réunis cherchent à joindre le héros crétois. Idoménée appelle à lui Ascala-phos, Aphareus, Déïpyros, Mérionès, Antiloque. Enée, de son côté, outre Déïphobos, entraîne à sa suite Pâris et Agénor, et, derrière eux, toute une troupe nombreuse. Un combat furieux se livre autour du corps d'Alcathoos qu'on se dispute. Énée vise Idoménée et le manque, mais Déï-phobos perce Ascalaphos, fils d'Arès. Pour soustraire son cadavre aux Troyens, Mérionès s'élance, blesse Déïphobos au bras et s'empare de sa lance. Déïphobos blessé est sauvé par son frère Politès, qui réussit à le faire monter sur son char et à l'emmener vers la ville.
Divers guerriers de renom tombent de part et d'autre. Hélénos et Ménélas se rencontrent ; la flèche d'Hélénos ne réussit pas à percer la cuirasse de Ménélas, mais la jave-line de celui-ci blesse le Troyen au poignet et l'oblige à quitter le combat. Vainqueur d'Hélénos, Ménélas tue encore Pisandre. Auprès de lui, Mérionès et Pâris se signalent par divers succès.
Nouvel effort d'Hector.
Les Achéens ont donc repris quelque avantage à la gauche, grâce à Poséïdon et à Idoménée. Hector n'en sait rien; car il est toujours au centre du camp, où les Ajax soutiennent son effort. Les soldats de Salamine sont au premier rang, couverts de leurs armures; en arrière, se tiennent les archers locriens, qui n'ont ni casques d'airain, ni boucliers, ni javelines de frêne, mais qui lancent leurs i 14 L'ILIADE [CH. XIII] flèches par-dessus ceux qui les couvrent, de façon à cribler les phalanges troyennes.
PÕlydamas est le premier à remarquer que les Troyens n'avancent plus. De nouveau, il s'adresse à Hector et lui dépeint vivement l'état des choses ; il lui conseille de ras-sembler les chefs troyens dispersés pour décider avec eux ce qu'il convient de faire.
Hector approuve cet avis, et, tandis que Polydamas con- -tinue l'attaque au centre, il va à la recherche de Déïphobos, d'Hélénos, d'Adamas et d'Asios. Mais les uns sont morts, les autres blessés. Hector ne trouve que son frère Pâris, auquel il demande vivement compte de la disparition de ces guerriers. Pâris lui fait connaître leur sort; quant à lui, il est prêt à le suivre. Tous deux reviennent alors vers Pôlydamas ; les plus braves se groupent à leur côté ; tous ensemble tentent un effort furieux pour percer la ligne ennemie.
' Ils se précipitèrent comme les souffles terribles des vents de mer, qui viennent, accompagnés du tonnerre de Zeus, battre le rivage, et soulèvent les vagues, au milieu d'un fracas épouvantable. Les flots bruyants bouillonnent en masse, inclinant leur crête d'écume et se pressant les uns les autres. Ainsi roulait la masse des Troyens, en rangs serrés, les uns après les autres, avec un rayonnement d'airain, sur les pas de leurs chefs. Hector marchait devant eux, Hector le Priamide, aussi fort qu'Arès fléau des hommes. Il tenait en avant son bouclier bien cintré, formé de peaux épaisses, que retenaient des liga-tures d'airain. Autour de ses tempes, son casque brillant s'agitait. Partout, il tâtait la résistance des phalanges ennemies, précédant les siens, cherchant qui reculerait devant lui, tandis qu'il avançait pas à pas sous son bouclier. Mais il ne réussissait pas à troubler le cœur des Achéens. Ajax, qui marchait fièrement, le défia :
« Téméraire, approche donc. Pourquoi tentes-tu vainement d'effrayer les Argiens? Nous n'ignorons pas ce que c'est que combattre; c'est le fouet funeste de Zeus qui nous a domptés. Sans doute, tu espères en ton cœur nous chasser de nos vaisseaux; mais nous avons des bras, nous aussi, pour nous défendre. Certes, auparavant, votre ville populeuse a grande chance d'être par nous prise et détruite. Toi-même, je te déclare qu'avant peu tu fuiras, demandant en grâce à Zeus père et aux autres immortels de rendre tes chevaux à la belle crinière plus rapides que des éperviers, quand ils te porteront dans un nuage de poussière tout au travers de la plaine jusqu'à ta ville. »
" Comme il parlait ainsi, un oiseau traversa les airs sur sa droite, un aigle au vol altier. Une longue acclamation partit de la foule achéenne, rassurée par le présage. Mais le glorieux Hector lui répondit :
« Ajax, vain parleur, fanfaron, que signifie ce lan-gage? Certes, je voudrais être le fils de Zeus qui tient l'égide, avoir Hèré pour mère et être honoré à l'égal d'Athèné et d'Apollon, aussi sûrement que ce jour amènera la perte de tous les Argiens. Et,. parmi eux, toi-même tu périras, si tu oses bien attendre ma longue lance, qui va mordre ta peau,, blanche comme le lis; oui, tu rassasieras nos chiens et les vautours de ta graisse et de tes chairs, tombé près des vaisseaux achéens. »
En parlant ainsi, il marchait devant, et les siens le suivaient avec un grand cri, auquel répondait au loin l'acclamation de l'armée. De leur côté, les. Argiens poussaient une égale clameur, et, sans faiblir, ils attendaient l'attaque des plus vaillants Troyens. La voix des deux armées monta jusqu'à l'éther, où resplendit la clarté de Zeus. 116 L'ILIADE [CH. XIV]
CHANT XIV
Conseil tenu par les chefs achéens.
Nestor, qui était dans sa tente avec Machaon, entend cette clameur. Il laisse le blessé et sort pour apprendre ce qui se passe. Il voit les Achéens en train de reculer, les Troyens qui les poussent devant eux, le rempart abattu. A ce moment, Diomède, Ulysse et Agamemnon viennent à sa rencontre. Agamemnon révèle à Nestor ses craintes, et le vieillard ne peut que les partager. Sur quoi, le roi, esti-mant que tout est perdu, propose qu'on se rembarque dès que la nuit sera venue. Mais Ulysse se récrie. Il s'indigne que leur chef ait pu songer à lever ce siège qui leur a coûté si cher. D'ailleurs, fuir serait impossible : les Achéens, en se rembarquant, cesseraient de résister; les Troyens les massacreraient tous. Agamemnon se rend à ces vives observations et demande qu'on propose un meilleur parti. C'est Diomède qui s'en charge. Quoique le plus jeune de tous, il s'autorise de la gloire de son père Tydée pour parler le premier. « Tout blessés que nous sommes, dit-il, allons vers les combattants, et si nous ne pouvons plus prendre part à la lutte avec eux, du moins soutenons-les de notre présence et de nos exhortations. »
L'avis est accepté, et les quatre chefs se dirigent vers la mêlée. Poséïdon, qui les voit, vient à eux sous les traits d'un vieillard. Il prend la main d'Agamemnon, et, maudis-sant Achille, il promet au roi qu'il verra bientôt les Troyens fuir de nouveau à travers la plaine, loin du camp et des vaisseaux.
En parlant ainsi, il poussa un grand cri et s'élança dans la plaine. Telle qu'est la clameur de neuf ou dix mille hommes qui combattent, engagés dans la mêlée d'Arès, telle retentit cette voix sortant de la poitrine du dieu qui ébranle la terre. Et il mit au cœur des Achéens une grande force pour lutter sans relâche et soutenir le combat.