IV. — LE TROISIÈME COMBAT li
Ruse d'Hèré.
Hèré, du haut de l'Olympe, voit avec joie l'assistance que Poséïdon prête aux Achéens. Pour lui permettre d'agir plus librement, elle imagine d'endormir Zeus ; et aussitôt, elle avise aux moyens de réaliser son projet. Elle entre dans sa chambre, se lave et se parfume, peigne avec soin sa chevelure brillante, puis revêt une robe brodée, que des agrafes d'or retiennent sur sa poitrine. Sur son front, elle pose un diadème aussi resplendissant que le soleil. Mais cela ne lui suffit pas ; pour se rendre plus séduisante encore, elle va emprunter à Aphrodite une bandelette mer-veilleuse, où réside l'amour; elle la cache dans son sein, et, désormais sûre de sa puissance, elle sourit à la pensée de ce qu'elle va tenter.
Elle franchit la Piérie et l'Émathie charmante, les mon-tagnes neigeuses de la Thrace, et, du haut de l'Athos, elle descend sur les flots pour gagner de là Lemnos. Elle y ren-contre Hypnos 1 qu'elle venait chercher; car elle a besoin de lui pour endormir Zeus. Elle le prie de lui prêter son aide, et, pour l'obtenir, elle lui promet un magnifique trône d'or, avec une banquette, où il pourra poser ses pieds quand il prendra son repas. Mais Hypnos, tout d'abord, refuse absolument de se prêter à ses desseins. Endormir Zeus malgré lui, c'est s'exposer terriblement. Déjà, une fois, sur les instances d'Hèré, il s'y est risqué, quand la déesse voulait perdre Hercule. Zeus, en s'éveillant, l'aurait précipité dans les flots de la mer si la Nuit ne l'eût sauvé. — Malgré ce refus, Hèré insiste. Cette fois, elle promet de lui donner pour femme une des plus jeunes Charites, Pasi-théé. Hypnos exige qu'elle s'y engage par les eaux du Styx, et, quand le serment est prêté, il cède.
Alors tous deux, traversant l'espace, arrivent à l'Ida, où est Zeus. Hypnos, avant d'être aperçu de lui, prend la forme d'un oiseau et se cache dans un pin touffu. Hèré s'ap-proche, légère, du sommet qu'occupe le dieu. Dès qu'il la voit, charmante et toute rayonnante de beauté, l'amour s'éveille dans son cœur, et déjà, oubliant toute autre chose,
1. Le sommeil divinisé. 118 L1 ILIADE [CH. Xivj il ne songe plus qu'à elle. Il veut savoir pourquoi elle est venue ainsi. La déesse, habile à tromper, lui explique qu'elle se rend auprès d'Okéanos et de Téthys, les deux plus vieilles divinités du monde, pour mettre fin à un dif-férend qui a surgi entre eux. Elle est venue, dit-elle, pré-venir Zeus de cette démarche. Mais Zeus ne consent pas à la laisser aller. Il exprime, en paroles ardentes, l'amour dont il est saisi et il veut qu'elle se prête à ses caresses. Hèré a donc réussi. Pour mieux détourner les regards de Zeus de la plaine d'Ilios, elle lui suggère d'envelopper l'Ida de vapeurs, qui les déroberont à tous les yeux. Aus-sitôt un nuage d'or descend sur la montagne; et, pour servir de lit aux deux époux, la terre se pare de fleurs et de. gazon. C'est dans cette couche divine que Zeus s'endort entre les bras d'Hère.
Hypnos a fait ce qu'il avait promis. Aussitôt le dieu endormi, il s'élance, vole vers le camp des Achéens et annonce à Poséïdon qu'il est libre de leur prêter secours.
Fuite des Troyens.
Alors le dieu, n'étant plus retenu par aucune crainte, excite les Achéens. Par son ordre, ceux-ci font entre eux un échange d'armes; les meilleurs boucliers sont remis aux plus braves, qui s'avancent sous la conduite de Poséïdon.
Ils marchaient; à leur tête était Poséidon,qui ébranle la terre; il tenait dans sa forte main une^ongue épée, aussi brillante que l'éclair. Personne n'ose appro-cher de ce glaive dans la mêlée effroyable ; la crainte retient les hommes. De l'autre côté, le glorieux Hector mettait en ordre les Troyens. Terrible était la lutte engagée entre ces deux chefs, ici Poséidon à la chevelure glauque, là le glorieux Hector, l'un prê-tant son aide aux Troyens, l'autre aux Argiens. La mer roula ses flots jusqu'aux tentes et jusqu'aux vaisseaux des Achéens; les deux armées se ruèrent l'une sur l'autre à grands cris. Moindre est la cla-meur des vagues qui déferlent sur le rivage, soule-vées au loin par le souffle redoutable de Borée; moindre est le sifflement strident du feu qui brûle dans les gorges de la montagne, quand la forêt est embrasée; le vent lui-même, quand il gronde autour des chênes superbes, qqand son murmure est le plus furieux, est moins bruyant que ne le fut le cri de guerre des Troyens et des Achéens, quand ils pous-sèrent leur clameur formidable en se ruant les uns sur les autres.
Hector veut en finir avec Ajax. Il lance sur lui sa jave-line ; l'arme est arrêtée par les courroies du bouclier et de l'épée. Ajax saisit une pierre énorme et frappe Hector à la poitrine. Le Troyen tombe sans connaissance. Aussitôt, les Achéens se précipitent pour l'enlever; mais déjà ses amis, Polydamas, Enée, Agénor, Sarpédon, Glaucos se sont avancés pour le couvrir. Les Troyens relèvent le héros évanoui et le mettent sur son char qui l'emporte. Au bord du Xanthe, on s'arrête, on lui verse de l'eau fraîche sur le visage; il respire, ouvre les yeux, vomit un flot de sang, puis retombe en défaillance.
Délivrés d'Hector, les Achéens redoublent d'ardeur. Leurs adversaires, malgré leurs efforts, résistent mal. Quelques-uns des meilleurs d'entre eux tombent sous les coups d'Ajax et de ses compagnons. Enfin, sous la poussée victorieuse des Achéens, les autres lâchent pied et prennent la fuite, poursuivis par Ajax.
CHANT XV
Le réveil de Zeus.
Les Troyens fuient en désordre, franchissent la palis-sade et le fossé, non sans perdre beaucoup de monde, et viennent enfin s'arrêter tremblants auprès des chars. A ce moment, Zens s'éveille. D'un coup d'oeil, il voit tout ce 120 L 'ILIADE [CH. XV] qui se passe ; et soudain il s'emporte contre Hèré qui l'a trompé. Dans sa colère, il lui rappelle qu'une fois déjà il l'a châtiée terriblement en la suspendant au ciel par les mains, avec deux enclumes attachées aux pieds. Epou-vantée, Hèré se justifie de son mieux en jurant par le Styx que Poséïdon est venu de lui-même au secours des Achéens, sans qu'elle l'eût poussé. Zeus, apaisé, sourit, mais il exige qu'elle retourne immédiatement dans l'Olympe et qu'elle lui envoie Iris et Apollon pour recevoir ses ordres : Iris ira ordonner à Poséidon de se retirer ; Apollon remettra Hector sur pied et lui rendra la victoire. Il faut que les Troyens arrivent jusqu'aux vaisseaux : alors seu-lement Zeus arrêtera leur élan.
Hèré obéit. Aussi rapide que la pensée passant d'un lieu à un autre, elle traverse l'espace et arrive à l'Olympe, où les dieux sont réunis dans le palais de Zeus. Tous se lèvent à son entrée, et Thémis l'accueille par de douces paroles. Mais Hèré sourit des lèvres seulement, sans se dérider.
« Insensés, dit-elle, nous sommes assez fous pour nous quereller avec Zeus. Nous nous figurons, main-tenant encore, qu'en l'approchant nous le calmerons par nos paroles ou par la force. Mais lui, assis à . l'écart, ne se soucie guère de nous : que lui importe? il se dit qu'entre les dieux immortels il a la supério-rité incontestée de la puissance ét de la force. Que chacun de vous s'en tienne donc à la part de mal qu'il lui inflige. En ce moment, c'est le tour d'Arès de souffrir : son fils vient de périr dans le combat, l'homme qu'il aimait le plus, Ascalaphos, que le glo-rieux Arès reconnaît pour sien. »
A cette nouvelle, Arès se lève, hors de lui; il veut abso-lument aller combattre; il prend ses armes, ordonne d'atteler son char; il va partir. Mais Athèné tremble que sa folie n'attire la colère de Zeus sur tous les dieux. Elle le retient de sa forte main, le désarme, et, par une vive remontrance, l'oblige à se rasseoir.
Hèré cependant fait connaître à Iris et à Apollon ce qu'ils doivent faire. Tous deux s'élancent vers l'Ida. Ils trouvent Zeus assis sur la cîme du Gargaros, dans un nuage em-baumé. Debout devant lui, ils attendent qu'il parle. Le dieu s'adresse d'abord à Iris. « Va, lui dit-il, en toute hâte vers le roi Poséïdon. Dis-lui qu'il cesse de prendre part au com-bat, qu'il se retire soit parmi les dieux, soit dans la mer divine. Et s'il songeait à me désobéir, qu'il réfléchisse, qu'il n'affronte pas ma colère : je lui suis supérieur par l'âge et par la force; il ne doit pas songer à s'égaler à moi... »
Iris vole comme une nuée légère chassée par le vent. Elle arrive auprès de Poséïdon, lui répète mot pour mot l'ordre de Zeus. Tout d'abord Poséïdon s'indigne : « Ah! s'écrie-t-il, quelque puissant qu'il soit, c'est dépasser la mesure que de prétendre me contraindre, moi qui suis son égal. Nous sommes trois frères, issus de Cronos et de Rhéa, Zeus, moi et Aïdès. A chacun de nous, le sort assigna son lot. J'ai eu en partage la mer blanchissante, Aïdès a reçu le royaume des ténèbres, Zeus le ciel immense ; la terre et l'Olympe sont communs à tous. Que Zeus reste dans son domaine et qu'il ne cherche pas à m'effrayer. Il peut menacer ses fils et ses filles, mais non pas moi. » « Dieu puissant, répond Iris, est-ce bien là ce que je dois répondre à Zeus en ton nom? Ne veux-tu pas corriger tes paroles? Les meilleurs se corrigent; [et tu sais que les droits de l'aîné sont protégés par les Erinyes 1. » Docile à ce conseil, Poséïdon se ravise; il renonce à résister. « Mais si Zeus, dit-il, prétend épargner Ilios et nous en refuse la destruction, qu'il sache bien que ma colère sera impla-cable. » En parlant ainsi, il s'éloigne et plonge sous les flots.
Zeus s'adresse alors à Apollon : « Va, lui dit-il, trouver Hector. Poséïdon a quitté le champ de bataille. Cela vaut mieux pour lui et pour moi, car la lutte entre nous eût été terrible. Prends mon égide: secoue-la devant les héros achéens pour les mettre en fuite. Ranime Hector et excite son courage, jusqu'à ce que les Achéens, dans leur fuite, aient été r" nenés auprès des vaisseaux. Je m'occuperai alors de leur salut. »
1. Ces déesses redoutées sont conçues, ici et ailleurs dans Vlliade, comme les gardiennes des lois naturelles. t22 L'ILIADE [CH. XV]
Retour d'Hector.
Apollon aussitôt descend vers Hector. Il le trouve en train de revenir de son évanouissement, ouvrant les yeux ■et reconnaissant ses amis, mais très faible encore. D'une voix presque éteinte, Hector lui fait connaître sa lutte avec Ajax et comment il a failli mourir. Apollon le ranime et l'encourage : « Je suis là pour te soutenir, pour com-battre avec toi, moi, Phébus Apollon à l'épée d'or. Cou-rage, monte sur ton char : j'aplanirai la route devant tes chevaux et je mettrai en fuite les Achéens. f
En parlant ainsi il souffla une grande ardeur dans l'âme du chef troyen. Tel un cheval, long-temps retenu auprès de la mangeoire où il se nourrit d'orge, s'il vient à rompre son lien, bondit à travers la plaine en frappant le sol du pied, le poil tout lustré du bain quotidien dans les eaux courantes, l'allure superbe; il porte haut la tête, sa crinière s'agite sur son cou; fier de sa beauté, il vole vers le pâturage où sont parqués les chevaux. Tel Hector -se précipitait d'une course légère, excitant les con-ducteurs des chars, car il avait entendu la voix d'un dieu.
A sa vue, les Danaëns s'arrêtent brusquement, comme des chasseurs lancés à la poursuite d'un cerf, qui tout à ■coup voient un lion sortir du fourré. Thoas, fils d'An-- * drémon, sent que ce brusque retour est l'œuvre d'un dieu; la déroute est imminente ; pour l'empêcher, il appelle à lui les plus braves : « Résistons à Hector, dit-il, arrêtons son élan, et donnons aux nôtres le temps de se replier en -ordre sur les vaisseaux. » Ajax, Idoménée, Teucros, Mério-- •nès, Mégès forment avec lui un front serré; derrière eux, la foule se retire sans tumulte.
Les Troyens cependant se ruaient en masse; à leur tête, Hector marchait fièrement. Devant lui, allait Phébus Apollon, les épaules enveloppées d'une nuée, tenant en main l'égide impétueuse, terrible, hérissée, brillant au loin, l'égide que le forgeron Héphaistos avait donnée à Zeus pour qu'en la por-tant il jetât la fuite parmi les hommes. Ainsi armé, Apollon conduisait la foule des combattants. Les- Argiens se massaient pour résister; des deux côtés, une clameur aiguë s'élevait, et les flèches s'élan-çaient des arcs; une grêle de traits lancés par des bras vigoureux volaient; les uns venaient s'im-planter dans le corps des guerriers ardents; beau-coup d'autres, n'arrivant pas jusqu'au but, avant de toucher les membres blancs, se fichaient en terre,. avides de se rassasier de chair vivante. Tant que Phébus Apollon tenait l'égide immobile entre ses-mains, les traits volaient des deux côtés et la foule-tombait. Mais quand, tournant ses regards vers les Danaëns aux chars rapides, il la secouait, en pous-sant un grand cri, alors il amollissait le courage en leurs âmes et il leur faisait oublier leur ardeur impé-tueuse. Comme une bande de bœufs ou un grand troupeau de moutons fuient en désordre devant deux lions qui ont fondu soudain sur eux à l'heure la plussombre de la nuit, en l'absence d'un gardien, ainsi se débandaient les Achéens terrifiés. Car Apollon leur inspirait l'effroi, et il donnait aux Troyens et à Hector la gloire du succès.
Les Achéens viennent se jeter en désordre sur le fossé et la palissade; ils rentrent, débandés, dans l'enceinte du camp. Hector excite les siens à grands cris. Apollon abat du pied les rebords du fossé, et avec les terres éboulées forme une large voie, par où se précipite la phalange des assaillants. Le mur s'écroule au passage du dieu, comme un rempart de sable qu'un enfant élève au bord de la mer pour arrêter les vagues.
Devant cette invasion furieuse, Nestor invoque Zeus, qui 124 L'ILIADE [CH. XV] répond à sa prière en faisant gronder la foudre, mais n ar-rête pas les Troyens. Ceux-ci poussent leurs chars de guerre jusqu'aux vaisseaux, qu'ils assaillent avec leurs lances, tandis que les Achéens s'arment pour les défendre des gaffes et des grappins qui s'y trouvaient en réserve.
Alors seulement Patrocle, qui était auprès d'Eurypylos blessé, s'apercevant de l'imminence du danger, songe a prévenir Achille et à tenter d'obtenir de lui l'autorisation de combattre, selon ce que Nestor lui a conseillé. Il quitte donc Eurypylos et court auprès de son ami.
Le combat près des vaisseaux.
Ni les Achéens ne peuvent repousser les Troyens, ni les Troyens ne peuvent forcer la résistance des Achéens. Hector et Ajax sont en face l'un de l'autre : Hector attaque un vaisseau qu'Ajax défend. Un des compagnons de celui-ci, Lycophron, tombe percé d'un trait qu'a lancé le héros troyen. Pour le venger, Ajax appelle à lui son frère, l'archer Teucros, qui accourt. Deux fois, il vise Hector. Sa première flèche atteint Clitos. La seconde fois, par la volonté de Zeus, la corde se rompt entre ses mains, tandis qu'il bande l'arc. Alors, il jette son arc, prend un bouclier, un casque et une lance, et se poste à côté de son frère.
Hector a vu la corde se rompre. Plein de confiance dans le succès, il exhorte ses compagnons à un effort décisif. « Combattez en masse, s'écrie-t-il ; si quelqu'un de nous est atteint d'une lance ou d'une flèche, qu'il meure sans regret; il est glorieux de mourir pour son pays; et après lui, sa femme et ses enfants seront sauvés, ses biens demeureront intacts, si nous réussissons à chasser les Achéens. » Ajax, de son côté, presse ceux qui l'entourent de repousser enfin les assaillants : « Courage, Argiens; c'est le moment de vaincre ou de mourir. Espérez-vous, si Hector s'empare de nos vaisseaux, que nous retournerons à pied, chacun en notre pays? N'entendez-vous pas comme il exhorte les siens, comme il veut à tout prix mettre le feu à nos vaisseaux? C'est une lutte à outrance. Combattons en désespérés. »
Plus le combat dure, plus la fureur des combattants
s'accroît. Hector entraîne avec lui le vaillant Mélanippos. Les exhortations se croisent. Les Argiens, en ligne serrée, forment comme un rempart de fer devant les vaisseaux; Zeus excite l'élan des Troyens. Antiloque perce Mélanippos de sa javeline; Hector se précipite pour venger son ami; mais déjà Antiloque s'est dérobé. Poussé par Zeus, qui veut voir la flamme s'élever d'un des vaisseaux grecs, Hector cherche à percer la ligne épaisse qui l'arrête.
Enveloppé d'une lueur, il bondit au milieu d'eux ci tomba dans leurs rangs comme tombe dans un vaisseau rapide une masse d'eau énorme, gonflée par le souffle du vent; le vaisseau disparaît tout entier sous l'écume, la rafale terrible mugit dans la voile, les matelots épouvantés tremblent; car ils se sentent emportés à quelques doigts de la mort. Tel était l'effroi qui torturait le cœur des Achéens. Hector ressemblait à un lion meurtrier qui fond sur des vaches, en train de paître dans un bas-fond marécageux en grand troupeau; avec elles est un pâtre qui ne sait pas encore bien combattre le lion ni lui disputer la vie -de ses bêtes ; il marche en tête ou en queue du troupeau, mais le lion se jette au milieu et dévore une des bêtes ; les autres se disper-sent effarées. De même alors, les Achéens lâchèrent pied, terriblement pressés par Hector et par Zeus,
Dans ce mouvement, le Mycénien Périphètès s'embar-rasse dans son bouclier et tombe. Hector accourt et le tue presque au milieu de ses compagnons, qui n'osent le défendre. Les Troyens touchent aux vaisseaux; les Achéens reculent au delà, jusqu'aux tentes. En vain, Nestor cherche à les retenir; ses paroles ne réussissent qu'à les empêcher de se disperser. Seul, Ajax ne peut se résigner à livrer la première ligne des vaisseaux aux assaillants.
Il courait à grands pas sur les tillacs, brandissant une perche énorme, arme de combat naval, formée 126 L'ILIADE [CH. XV] de pièces assemblées, longue de vingt-deux coudées. Tel un homme habile à monter des chevaux, quand il en a choisi quatre entre tous ceux qu'il a, les amène au galop de la plaine à la ville populeuse en suivant la grande route; une foule de spectateurs, hommes et femmes, le considèrent; lui, sûr de son adresse, sans jamais tomber, il saute tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, tandis qu'ils vont à toute vitesse. Tel Ajax, sur les tillacs des navires rapides, allait à grands pas, sa voix montait jusqu'à l'éther. Sans cesse, avec des cris terribles, il appelait les Danaëns à la défense des vaisseaux et des tentes. Hector, de son côté, ne restait pas dans la foule des Troyens cuirassés. Semblable à l'aigle brillant lorsqu'il s'abat sur des oiseaux qui cherchent leur nourriture auprès d'un cours d'eau, canards, grues, ou cygnes au long cou, ainsi Hector s'élançait droit vers un des vais-seaux à la proue bleue. Zeus le poussait par derrière de sa main toute-puissante et il excitait la foule à le suivre. De nouveau, un âpre combat se livrait auprès des navires. On eût dit que les adversaires se rencontraient pour la première fois, sans fatigue et sans blessures, tant ils combattaient avec ardeur. Et dans ce combat, voici quelle était leur pensée : les Achéens ne voulaient plus fuir devant le désastre, mais se faire tuer sur place; les Troyens, eux, espé-raient, chacun en son cœur, qu'ils allaient mettre le feu aux vaisseaux et exterminer les héros achéens.
Hector met enfin la main sur la poupe du vaisseau de Protésilaos. Tout autour, on se bat, dans un corps à corps effroyable, avec des haches, des épées, de lourdes lances; la terre ruisselle de sang. Hector, tenant à poignée l'orne-ment de la poupe, demande à grands cris du feu :
« Du feu, donnez-moi du feu; poussez tous ensemble le cri du combat. Enfin Zeus nous a donné un jour qui va payer toutes nos peines; il nous livre ces vaisseaux, venus ici malgré les dieux, ces vais-seaux qui nous ont fait tant de mal; et cela, à cause de la timidité de nos vieillards qui me retenaient quand je voulais aller combattre près des poupes, et m'empêchaient d'entraîner le peuple. Ah ! si Zeus nous aveuglait alors, à présent c'est lui-même qui nous excite et nous pousse. »
Ajax ne résiste plus qu'à grand'peine. Accablé de traits, il recule un peu, abandonne le tillac et s'arrête sur un des bancs du navire. De là, il appelle ses compagnons : « Amis, du courage. Avons-nous quelques secours à espérer en arrière? Il n'y a pas de rempart derrière nous, pas de ville où nous réfugier. Nous sommes ici dans le pays des Troyens, adossés à la mer, loin de notre patrie. Le salut pour nous, c'est de combattre. » En même temps, de sa longue lance, il continue d'écarter les Troyens. Quiconque s'approche pour mettre le feu, tombe sous ses coups. Il perce ainsi douze guerriers devant les vaisseaux.