MORT DE PATROCLE
CIIANT XVI
Patrocle fléchit Achille.
Tandis que ce combat furieux se livrait autour du vais-seau de Protésilaos, Patrocle était arrivé à la tente d'Achille ; et, tout en larmes, il se tenait debout devant lui, sans rien (lire. Achille l'interroge affectueusement : « Pourquoi pleures-tu ainsi? As-tu reçu de notre pays quelque nouvelle fâcheuse? Ou bien t'affliges-tu du sort des Argiens, victimes de leur insolence envers moi? »
Patrocle, avec des gémissements, lui répondit :
« 0 Achille, fils de Pelée, ô le premier des Achéens, ne t'indigne pas de mes larmes; le malheur des Achéens est si affreux! Tous ceux qui comptaient jusqu'ici comme les plus vaillants gisent dans l'en-ceinte des vaisseaux, atteints par des flèches ou des lances. Le fils de Tydée, le robuste Diomèdc, est blessé; blessés aussi, Ulysse, le glorieux guerrier, et Agamemnon; blessé, Eurypylos, d'une flèche dans la cuisse. Les médecins savants en remèdes s'em--
y. — FIN D[ TROISIÈME COMBAT 129 pressent autour d'eux et soignent leurs plaies. Et toi, cependant, tu restes inflexible, Achille. Ah! puissé-je ne jamais connaître un ressentiment pareil à celui que tu nourris, héros de vengeance! A qui donc réserves-tu tes services dans l'avenir, ni tu refuses d'écarter des Argiens ce désastre horrible? Cœur sans pitié; non, tu n'as pas eu pour père le cavalier Pélée, ni pour mère Thétis : tu as dû naître de la mer aux ondes glauques et des rochers ardus, ,pour que ton âme soit si dure. Si par hasard c'est quelque oracle que tu redoutes en ton esprit, si ta mère divine t'a donné quelque avis de la part de Zeus, moi, du moins, envoie-moi promptement au combat, et, avec moi, laisse aller tes soldats, tes Myrmidons, afin que je tente d'apporter le salut aux Danaëns. Donne-moi tes armes pour en couvrir mes épaules; peut-être les Troyens, me prenant pour toi, cesseront-ils l'attaque; ce serait un repos pour les vaillants fils des Achéens, durement acca-blés ; car l'assaut qu'ils subissent ne leur en donne guère. Avec nos forces toutes fraîches, nous repous-serions sans peine des hommes fatigués de la lutte, loin des vaisseaux et des tentes, jusqu'à la ville. »
C'est ainsi qu'il priait en sa grande folie ; car ce qu'il allait obtenir, c'était la mort funeste et son propre trépas. Très ému, Achille, le léger coureur, lui répondit :
« Que dis-tu, Patrocle issu des dieux? L'oracle que je peux connaître, je ne m'en soucie pas, et ma mère divine ne m'a donné aucun avis de la part de Zeus. Mais une vive souffrance m'a percé le cœur quand j'ai vu qu'un homme voulait frustrer son égal, lui ravir sa part d'honneur, parce qu'il était plus puissant; oui, une bien vive souffrance, au sou-venir de tout ce que j'avais enduré. Cette jeune fille, 130 L'ILIADE ICH. XVI] que les fils des Achéens m'avaient donnée pour m'ho-norer, que j'avais conquise par ma lance en détrui-sant sa ville aux fermes remparts, Agamemnon, le puissant Atride, me l'a arrachée des mains, comme à un étranger qu'on dédaigne. Mais cela est passé; - n'en parlons plus ; après tout, il n'était pas possible de persister indéfiniment dans cette colère ; pourtant, je m'étais bien dit que mon ressentiment ne cesse-rait pas avant que l'attaque et la mêlée fussent venues jusqu'à mes vaisseaux. N'importe; mets sur tes épaules ma bonne armure, et, à la tête des Myr-midons guerriers, va combattre, puisque la sombre nuée des Troyens est venue s'abattre lourdement sur nos vaisseaux, et que les Argiens, confinés àu rivage, sont réduits à une mince bande de terre. Toute la cité troyenne est descendue sur eux, pleine de confiance; car ils ne voient plus la visière -de mon casque briller auprès d'eux. Certes, ils auraient bientôt fait de fuir et de remplir de leurs cadavres les fossés des champs, si le puissant Agamemnon se montrait mon ami : au lieu de cela, ils combat-tent autour des tentes. Car la lance de Diomède, fils de Tydée, ne s'agite plus, furieuse, entre ses mains, pour éloigner des Danaëns ce sort funeste; et je n'entends plus la voix d'Atride s'échapper de sa bouche odieuse; seule, résonne avec éclat celle d'Hector tueur d'hommes, qui exhorte les siens, et ceux-ci, poussant des cris, occupent toute la plaine, vainqueurs des Achéens. Quoi qu'il en soit, Patrocle, pour écarter des vaisseaux la destruction, tombe de toute ta force sur eux, de peur que la flamme ardente n'incendie la flotte et ne nous enlève-le moyen du retour. Mais écoute ce que je veux mettre en ton esprit, afin que tu obliges tous les Achéens à me rendre honneur et gloire, qu'ils me restituent la belle jeune fille et qu'ils me donnent en plus de riches présents. Dès que tu auras chassé l'ennemi d'auprès des vaisseaux, reviens. Quand même le dieu de la foudre, époux d'Hèré, te don-nerait la gloire du succès, ne te laisse pas entraîner à combattre sans moi contre les Troyens guerriers; car tu me priverais ainsi des honneurs que j'attends ; et ne va pas, enivré par la lutte, à travers les cadavres des Troyens, ouvrir aux nôtres une route jusqu'à Ilios, de peur qu'un des dieux immortels de l'Olympe ne fonde sur toi; le sagittaire Apollon les aime d'un grand amour. Retire-toi donc, dès que tu auras assuré le salut des vaisseaux, et laisse-les se battre à travers la plaine. Par Zeus père, par Athèné, par Apollon, plût aux dieux qu'aucun des Troyens, si nombreux qu'ils soient, n'échappât à la mort, ni aucun des Argiens, que nous deux seuls nous puissions survivre, afin de renverser seuls la puissante couronne de murs de Troie. »
Les Myrmidons vont combattre.
Pendant cet entretien, Ajax, de plus en plus pressé par les ennemis, commence à se lasser et ne soutient plus la lutte qu'avec peine. Hector, de sa grande épée, frappe sa lance et la brise au-dessous du 1er. Ajax, désarmé, sent que Zeus veut mettre fin à la résistance; saisi de frayeur, il recule hors de la portée des traits. Aussitôt les assail-lants jettent des torches ardentes sur le navire qui, en un instant, est entouré de flammes.
Achille voit la lueur subite. Impatient, il presse lui-même Patrocle. Celui-ci revêt les armes de son ami. Son compa-gnon Automédon attelle les chevaux immortels d'Achille, Xanthos et Balios, aussi rapides que le vent, tous deux fils de Zéphyre et de la Harpie Podargè ; à côté d'eux, le cheval Pèdasos, qui, tout mortel qu'il est, peut suivre à la course les chevaux divins. En même temps, Achille lui-même fait armer les Myrmidons. 132 L'ILIAJJE [CH. XVI]
On eût dit des loups, mangeurs de chair, qu'une fureur sauvage anime. Ils ont tué dans les mon-tagnes un grand cerf aux longues cornes et le dévorent; le sang ruisselle le long de leurs mâ-choires; et, en longue bande, ils vont vers la source sombre pour lapper avec leurs langues minces la surface des eaux profondes ; leurs gueules dégorgent des débris sanglants, leur ventre est gonflé, mais leur ardeur n'est pas diminuée.. Tels les chefs et les premiers des Myrmidons, autour du bon compagnon du rapide Éacide, se hâtaient; au milieu d'eux, se tenait le vaillant Achille, excitant les chevaux et les hommes couverts du bouclier.
Achille avait amené cinquante vaisseaux, qui portaient chacun cinquante hommes. Il les partage en cinq groupes, commandés chacun par un chef qu'il désigne. Les cinq chefs désignés sont : Ménesthios, Eudoros, Pisandre, Phénix et Alkimédon. Quand la troupe est formée, Achille la harangue :
« Myrmidons, qu'aucun de vous n'oublie les menaces que vous profériez auprès des vaisseaux rapides contre les Troyens, tant qu'a duré ma colère, et les reproches que vous m'adressiez : — Fils impla-cable de Pélée, disiez-vous, ta mère t'a donc nourri de fiel, cœur sans pitié, toi qui retiens auprès des vaisseaux tes compagnons malgré eux. Retournons plutôt dans notre patrie sur nos embarcations à travers les routes de la mer, puisqu'une telle colère a pris possession de ton cœur. — Voilà ce que vous ne cessiez de dire, groupés autour de moi. Aujourd'hui, voici qu'une grande tâche guerrière vous est pro-posée, celle-là même que vous désiriez ardemment. Donc que chacun combatte d'un - cœur vaillant contre les Troyens. »
En l 'ente-ndant, les combattants serrent leurs rangs. Comme les pierres d'un mur qu'un homme ajuste en con-struisant une haute demeure, pour se défendre de la vio-lence des vents, de même les casques et les boucliers se rapprochaient et s'ajustaient. Bouclier contre bouclier, casque contre casque, homme contre homme. En avant, brillaient Patrocle et Automédon, impatients de combattre. Achille alors va chercher dans sa tente une coupe pré-cieuse, avec laquelle il ne faisait de libations qu'à Zeus, et, l'ayant soigneusement purifiée, il y verse du vin, en laisse tomber quelques gouttes, et, le regard élevé vers le ciel, adresse au dieu cette prière :
« Zeus, roi, maître de Dodone, dieu des Pélages, qui habites au loin, souverain de Dodone, où sévit l'hiver, auprès de qui demeurent les Selles, tes interprètes, qui ne lavent point la poussière de leurs pieds et qui couchent sur la dure 1; déjà, une fois, tu as écouté ma parole, quand je te priais, tu m'as honoré, tu as infligé grand dommage au peuple des Achéens; eh bien, maintenant encore, exauce mon vœu. Moi, sans doute, je vais rester ici au milieu de mes vaisseaux; mais mon ami, je l'envoie com-battre avec la troupe de mes Myrmidons. Fais que la gloire du succès l'accompagne, Zeus retentissant, rassure son cœur dans sa poitrine, afin qu'Hector apprenne si notre compagnon sait combattre, même seul, ou si son bras n'est terrible en sa fureur qu'aux jours où je vais moi-même dans la mêlée d'Arès. Et ensuite, quand il aura repoussé des vaisseaux l'attaque et le tumulte, qu'il revienne ici sain et sauf avec toutes ses armes et ses compa-gnons belliqueux ! »
1. Dodone, en Épire, était le siège du plus ancien culte de Zeus et d'un oracle célèbre. Ses prêtres, appelés Selles, me-naient, comme on le voit ici, une vie ascétique. 134 ; L'ILIADE [CH. XVI]
Zeus l'entend, mais n'accueille qu'une partie de son vœu : Patrocle chassera l'ennemi, mais il ne doit plus rentrer vivant dans le camp.
Achille se tient devant sa tente pour voir ce qui va se passer. Les Myrmidons, à la suite dg Patrocle, se hâtent de gagner le lieu du combat. Ils se répandent comme un essaim de guêpes que des enfants ont mises en fureur; celles-ci fondent sur le passant qui a touché du pied invo-lontairement leur ruche, chacune se précipite à l'attaque. Ainsi s'élancent les Myrmidons. Patrocle les précède et les excite : « Montrez qui vous.êtes, s'écrie-t-il; combattons de toutes nos forces pour honorer le fils de Pélée, le premier des Achéens, et pour faire sentir à l'Atride Agamemnon quelle fut sa folie, quand il traita indignement le plus noble des héros. »
Par ses paroles, il animait les courages. Les Myrmidons tombèrent comme une masse sur les Troyens; et, au loin, les vaisseaux répétèrent la cla-meur terrible que poussaient les Achéens. Quant aux Troyens, lorsqu'ils virent le vaillant fils de Ménoïtios, lui et son compagnon, dans leurs armures resplendissantes, tous se troublèrent et leurs pha-langes s'agitaient, car ils pensaient que le léger fils de Pélée avait renoncé à sa colère auprès des vaisseaux et qu'il était redevenu l'ami des Achéens; chacun donc cherchait du regard une route par où fuir la mort odieuse.
Fuite des Troyens devant Patrocle.
Patrocle s'est jeté en personne au plus épais de la mêlée, près du vaisseau de Protésilaos. Il éloigne les Troyens, éteint le feu qui avait déjà consumé la moitié du navire. Toutefois, si les Troyens ont reculé, ils n'ont pas encore. pris la fuite. Une série de combats singuliers se livrent entre les principaux héros des deux armées. L'avantage est du côté des Achéens. Les Troyens, comme un troupeau de moutons assailli par des loups, se défendent mal et songent à la fuite. Hector lui-même sent bien que la chance est en train de tourner; néanmoins il résiste et par son attitude retient encore ses compagnons.
Mais, tout à coup, la masse des Troyens se met à fuir. Avec le bruit d'une tempête qui envahit le ciel, ils se pré-cipitent à grands cris en tournant le dos aux vaisseaux et essayent en désordre de repasser le fossé.
Les chevaux d'Hector l'emportaient d'une course rapide : il laissait derrière lui l'armée troyenne, que le fossé profond arrêtait malgré elle. Nombreux furent les chars des chefs, qui, entraînés par les chevaux effarés, y brisèrent leur timon et ne purent plus s'en dégager. Patrocle suivait de près les Danaëns en appelant les siens, furieux contre les Troyens. Ceux-ci, criant et fuyant, avaient rempli tous les passages en se dispersant; un nuage de poussière montait jusqu'au ciel, et les chevaux entraînaient les chars vers la ville, loin des vais-seaux et des tentes. Patrocle, cherchant toujours l'endroit où la foule des fuyards était le plus épaisse, y dirigeait sa course en excitant ses chevaux. Les conducteurs précipités roulaient sous les essieux, les chars culbutaient. Les chevaux rapides et immor-tels que les dieux avaient donnés comme un présent insigne à Pélée franchirent droit le fossé d'un élan impétueux. Une fureur animait Patrocle à rejoindre Hector. C'était lui qu'il voulait frapper. Mais Hector fuyait, emporté par son attelage. Parfois, sous les coups du. vent, la terre, enveloppée de ténèbres, gémit en un jour d'automne, quand Zeus verse des torrents d'eau. Sa colère s'est allumée contre des hommes qui, dans l'agora, rendent des jugements tortueux, et chassent la justice, sans se soucier du respect des dieux. Alors toutes les rivières se gonflent , 136 L'ILIADE [CH. X n] les eaux torrentueuses emportent leurs rives; du haut des montagnes, elles roulent à grand bruit jusqu'à la mer sombre sans suivre leur lit, et elles détruisent les travaux des hommes. Ainsi les cavales troyennes gémissaient et couraient de toutes leurs forces.
Quand Patrocle a traversé les premières phalanges enne-mies, il se retourne pour leur couper le chemin de la fuite et en fait un grand massacre au milieu de la plaine. Les Troyens tombent en foule sous ses coups.
Mort de Sarpédon.
Sarpédon s'indigne de voir ainsi périr les siens sous les coups de Patrocle. Il les exhorte, et, pour donner l'exemple, saute de son char et marche contre le vainqueur. Celui-ci l'aperçoit et en fait autant. Ils s'élancent l'un sur l'autre en poussant des cris, comme deux oiseaux de proie.
Zeus s'émeut en voyant son fils chéri Sarpédon prêt h mourir. Il se demande à lui-même, tout en questionnant lIèré, s'il ne pourrait pas le sauver. Mais Ilèré s'emporte il la pensée de cette faveur, qui affranchirait un mortel de la mort. Elle conseille à Zeus de faire seulement emporter le corps de son fils par Ilypnos et Thanatos jusqu'en Lycie, où les honneurs suprêmes lui seront rendus. Zeus se rési-gne; du moins, pour honorer son fils, il fait tomber du ciel une pluie dé 'sang.
Les deux adversaires s'attaquent avec furie. Patrocle tue Thasymède, qui accompagnait Sarpédon ; Sarpédon, à son tour, perce le cheval Pèdasos, attelé au char de Patrocle. De nouveau, l'un et l'autre dardent leur javeline. Celle de Sarpédon passe près de son. adversaire sans l'atteindre; mais l'arme de Patrocle perce la poitrine de Sarpédon. Celui-ci tombe comme un chêne sous la cognée des bûche-rons. En tombant, il appelle son ami Glaucos et l'adjure de ne pas laisser son corps aux mains des Achéens qui le dépouilleraient. Sur cet appel, il expire, et les Myrmidons s'emparent de son char.
Glaucos a entendu le cri de son ami. Désespéré de la
blessure qui l'empêche de voler à son secours, il supplie
Apollon de le guérir et de lui rendre ses forces. Le dieu l'écoute, arrête le sang, cicatrise la plaie et lui verse au
cœur une force indomptable. Glaucos se sent guéri. Immé-diatement, il assemble ses compagnons, et s'adressant aux chefs troyens, Hector et Polydamas, il leur fait honte d'abandonner le-corps de leur fidèle allié. Aussitôt, tous les Troyens, à la suite d'Hector, se précipitent en masse vers le lieu où est tombé Sarpédon.
. Patrocle, qui les voit se réunir contre lui, appelle à son tour les deux Ajax. Ainsi les plus vaillants de part et
d'autre se groupent autour du héros lycien tombé. Une bataille furieuse s'engage sur son corps même. Zeus s'en
réjouit comme d'un honneur suprême rendu à son fils, et, pour rendre la mêlée plus sanglante, il l'enveloppe de ténèbres.
Des deux côtés, d'intrépides guerriers sont atteints.
Hector et Glaucos, Patrocle et Mérionès ne frappent pas en vain. Ce dernier toutefois n'évite un trait d'Énée qu'à . force d'adresse, en se baissant pour esquiver le coup. Plein de dépit, Enée le raille : « Mérionès, quelque souple
danseur que tu sois, c'en était fait de tes tours, si ma jave--
line t'avait touché. » Mérionès répond à cette raillerie par
une bravade. Mais Patrocle met fin à ce duel de paroles, en le rappelant à la tâche sanglante du combat.
Là-dessus, il prit les devants et Mérionès égal aux
dieux le suivit. Comme la cognée des bûcherons
retentit bruyamment dans les vallons de la montagne et se fait entendre très loin, de même le bruit des
coups qu'ils portaient s'élevait au-dessus de la vaste
terre, tant ils résonnaient sur l'airain et le cuir, sur
les boucliers compacts frappés par les épées et par les lourdes lances. L'homme le plus avisé eût été hors d'état de reconnaître le divin Sarpédon, car, de la tête aux pieds, tout son corps était hérissé de traits,
couvert de sang et de poussière. Les combattants
cependant formaient autour du cadavre une masse 138 LILIADE [CH. XVI] serrée, comme des mouches qui bourdonnent dans l'étable autour des jattes pleines de lait, dans la saison printanière, lorsque le lait remplit les vases.
Zeus contemple ce spectacle. Il songe à faire périr Pa-trocle. Mais, au lieu de le laisser tuer là, il préfère lui donner encore quelque succès. Pour cela, il trouble le cœur d'Hector. Celui-ci remonte sur son char et presse les Troyens de fuir, car il a compris la volonté de Zeus. Alors tous lâchent pied avec lui, sans excepter les Lyciens, qui abandonnent le corps de leur roi. Les Achéens le dépouil-lent : ses armes sont emportées aux vaisseaux. Quant au corps lui-même, Zeus ordonne à Apollon de le soustraire, de le laver dans le fleuve, de le parfumer d'ambroisie, de le revêtir de vêtements divins et de le faire porter en Lycie par Hypnos et Thanatos i. Apollon obéit. Le corps de Sar-pédon est enlevé et porté en son pays.
Mort de Patrocle.
En voyant fuir les Troyens, Patrocle oublie les recom-mandations de son ami et se lance à leur poursuite. Car Zeus a décidé sa mort. De nombreuses victimes tombent sous ses coups. Chassant tout devant lui, il arrive jus-qu'aux murs d'Ilios ; trois fois, il prend son élan pour les escalader; mais Apollon veille; et, trois fois, il le repousse en heurtant son casque de ses mains immortelles; la troi-sième fois, il lui commande de se retirer : Patrocle obéit.
Hector cependant s'est arrêté à la porte Skée, hésitant sur ce qu'il doit faire. Apollon vient à lui, sous les traits du vieil Asios, son oncle maternel; il lui reproche sa fuite et l'invite à se porter contre Patrocle.
Hector, enhardi, ordonne à Kébrionès de fouetter ses che-vaux. Patrocle le voit venir, et, pour combattre, saute à bas de son char. Sa javeline dans la main gauche, il saisit de la droite une lourde pierre et la lance sur Hector. C'est 1. Le sommeil et la mort divinisés sont naturellement chargés de ce soin funèbre. Le sommeil est appelé quelque-fois par les poètes grecs « frère de la mort ».
V. — FIN DU TROISIÈME COMMET 139 Kébrionès qui la reçoit en plein front. Comme un plongeur, il tombe en avant, tué sur le coup. Alors Patrocle l'invec-tive d'un ton railleur : « En vérité, quelle agilité ! s'il se trouvait dans la mer poissonneuse, il ferait une récolte d'huîtres suffisante pour plusieurs hommes en sautant de son embarcation, quand même les flots seraient agités; car, même sur terre, il saute d'un char et se retourne avec aisance. Certes, il y a parmi les Troyens des sauteurs excellents » En même temps, il se jette sur Kébrionès pour le dépouiller. Mais déjà Hector est descendu de son char et dérend le corps de son compagnon. Comme deux lions furieux, les deux héros luttent ensemble. Autour d'eux, leurs compagnons se pressent, ardents à les secourir. Longtemps, la mêlée se prolonge sans avantage pour per-sonne. Enfin, vers le soir, les Achéens l'emportent; ils restent maîtres du corps de Kébrionès et le dépouillent.
Alors Patrocle veut pousser plus avant. Mais, comme il se jette au milieu des ennemis, Apollon vient à lui, enve-loppé d'un nuage qui le rend invisible. De sa forte main, le dieu frappe le héros par derrière entre les épaules et l'étourdit. Son casque, le casque d'Achille, roule dans la poussière; sa lourde lance se brise entre ses mains; son bouclier tombe à terre ; Apollon détache même sa cuirasse. Aussitôt le Dardanien Euphorbos lui enfonce sa lance par derrière entre les épaules. Patrocle, mortellement blessé, a encore la force de reculer pour chercher un refuge dans les rangs des siens. Hector le suit, s'approche, et lui perce le bas-ventre de sa javeline.
Patrocle tomba lourdement ; une grande douleur saisit le peuple achéen. Tel un sanglier infatigable est vaincu par un lion. Tous deux, superbes, sur les cimes de la montagne, ont combattu pour un filet d'eau; ils voulaient boire l'un et l'autre; après une lutte furieuse, le sanglier a succombé. Tel, le vail-lant fils de Ménoïtios, après avoir tué maint ennemi, exhalait son âme sous la lance du Priamide Hector, et celui-ci, l'insultant, lui adressait ces paroles rapides : i40 L'ILIADE [CH. XVl]
« Patrocle, tu te croyais sûr sans doute de piller notre ville, d'enlever aux femmes troyennes le jour de la liberté et de les emmener sur tes vaisseaux dans ton pays ; insensé ! Pour leur défense, les chevaux rapides d'Hector se sont élancés au combat ; et me voici moi-même, le premier à manier la lance parmi les Troyens guerriers, voici que j'éloigne d'eux le jour fatal; c'est toi qui seras dévoré ici par les vautours. Ah ! misérable, Achille, tout fort qu'il est, n'a pas pu te porter secours, lui qui, sans doute, t'avait fait au départ ses recommandations instantes : « Ne reviens pas vers nos vaisseaux creux, Patrocle, « ardent conducteur de char, avant d'avoir déchiré « sur la poitrine d'Hector tueur d'hommes sa tunique « ensanglantée ». Voilà ce qu'il a dû te dire, et toi, tu le croyais, dans ta folie! »
« Alors, prêt à expirer, tu lui répondis, ô cavalier Patrocle : « Maintenant, Hector, tu te vantes super-bement; car Zeus, fils de Cronos, et Apollon t'ont adonné la victoire : ce sont eux qui m'ont dompté sans peine, ils m'ont enlevé les armes des épaules. Sans cela, quand même vingt combattants comme toi seraient venus à ma rencontre, tous auraient succombé sous ma lance. Je meurs, victime de la Parque funeste et du fils de Lèto, ainsi que d'Eu-phorbos, parmi les hommes ; car c'est lui qui m'a tué ; toi, tu n'es venu qu'en troisième lieu pour m'achever. Mais écoute ce que je te dis et garde-le dans ton esprit. Toi non plus, tu ne vivras pas longtemps : déjà la mort, déjà la Parque puissante, est tout près de toi ; tu vas périr par le bras d'Achille, l'invincible Éacide. »
Comme il parlait ainsi, la mort l'enveloppa. Son âme, s'envolant de son corps, descendit chez Hadès, en se lamentant sur son sort, car elle quittait la
y. — FIN DU TROISIÈME COMBAT 141 force et la jeunesse. Le glorieux Hector lui dit quand il était déjà mort :
« Patrocle, pourquoi me prédis-tu l'âpre trépas? Qui sait si Achille, fils de Thétis aux beaux cheveux, ne sera pas le premier à perdre la vie, frappé par ma lance? »
En même temps, il retire son arme du corps de Patrocle, qu'il repousse du pied, puis se lance à la poursuite d'Auto-médon, qu'emportent les chevaux divins d'Achille.
CHANT XVII
Combat autour du corps de Patrocle.
Ménélas a vu tomber Patrocle. Il accourt pour protéger son corps. Euphorbos, qui l'a frappé le premier et qui veut avoir ses dépouilles, essaie en vain d'écarter ce redou-table adversaire par des menaces. Ils luttent ensemble. Euphorbos est tué. Ménélas vainqueur inspire un tel effroi qu'aucun Troyen n'ose approcher pour lui disputer le corps d'Euphorbos, qu'il est en train de dépouiller.
Mais Apollon a prévenu Hector qui poursuivait les che-vaux d'Achille. Hector aussitôt revient sur Ménélas, en poussant des cris aigus, semblable à une flamme dévo-rante. Ménélas le voit venir, et, se sentant hors d'état de résister seul à son attaque, il abandonne le cadavre et recule : toutefois, il se retourne comme un lion géné-reux que des chiens et des chasseurs ont débusqué de son gîte avec des javelines et en criant; l'animal est effrayé, et, quoique à regret, il sort du lieu où il s'abritait. Ainsi recule Ménélas. A peine est-il rentré dans la foule, qu'il cherche Ajax. Il l'aperçoit à la gauche de la ligne de bataille, court à lui et l'appelle à l'aide : « Ajax, ami, hâtons-nous d'aller défendre le corps de Patrocle. Essayons de le reprendre aux ennemis pour le rendre à Achille. Quant à ses armes, Hector s'en est emparé. » Tous deux aussitôt s'élancent. 4 42 .- L'ILIADE [CH. XVII]
Hector avait enlevé à Patrocle ses armes; il le traînait, dans l'intention de détacher la tête des épaules avec son épée tranchante et de livrer ensuite le corps aux chiens troyens. Ajax s'approcha, portant son bouclier semblable à un rempart. A sa vue, Hector se rejeta dans la foule de ses compagnons et sauta sur son char ; il ordonna aux siens d'emporter les belles armes à la ville, où elles devaient lui faire grànd honneur. Ajax, debout sur le corps de.
Patrocle, le couvrait de son large bouclier, semblable à un lion qui défend ses petits ; comme il les menait avec lui, des traqueurs l'ont rencontré dans la forêt ; sûr de sa forcé, il frémit, et, plissant son front, il -fait descendre ses sourcils jusque sur ses yeux ; tel était Ajax, debout près du héros Patrocle. A côté de lui, le belliqueux Ménélas avait pris place, le cœur plein d'affliction.
Alors Glaucos interpelle Hector pour le ramener au combat. En termes indignés, il lui fait honte de donner l'exemple de la fuite. « Sarpédon, dit-il, est tombé en défendant Troie : Hector n'a pas même su dérober son corps à l'ennemi. Il ne reste qu'un moyen de le reprendre :■ c'est d'enlever de vive force le cadavre de Patrocle. Pour le recouvrer, les Achéens consentiraient à rendre en échange celui de Sarpédon. Mais Hector a peur d'Ajax et n'ose pas l'attaquer. » Piqué au vif par ces reproches, Hector invite Glaucos à se joindre à lui pour revenir au combat : « Viens, tiens-toi près de moi, regarde-moi faire. Tu verras si, comme tu le prétends, je suis sans courage tout le long du jour, ou bien si je saurai éloigner du corps de Patrocle quelqu'un des Danaëns les plus ardents au combat. »
En même temps, il exhorte ses compagnons. Lui-même rejoint ceux qui emportaient les armes d'Achille, et il s'en revêt. Zeus l'aperçoit et, secouant la tête, il dit en lui-même :
« Ah ! malheureux, tu ne te préoccupes pas de la mort qui est tout près de toi; tu revêts les armes divines de ce vaillant, devant qui tous ne savent qu.e fuir. Tu as tué son compagnon qui était brave et fort, et, sans respect pour lui, tu lui as arraché ses armes de la tête et des épaules. Eh bien, je vais te donner du moins une grande force, en dédommage-ment de ce que tu ne reviendras pas de ce combat. pour remettre à Andromaque les armes du fils de Pélée. »
Les membres d'Hector se remplissent d'une force mer-veilleuse. Tout brillant sous son armure nouvelle, il se jette au milieu des combattants.
Entraînés par son appel, les alliés de Troie font un vigoureux effort pour repousser Ajax. Celui-ci, effrayé, invite Ménélâs à rassembler rapidement les plus vaillants des Achéens pour soutenir cette attaque. Ménélas obéit. En vain les Troyens se ruent à grands cris sur leurs ennemis. Les Achéens demeurent inébranlables autour du corps en se couvrant dé leurs boucliers d'airain. Zeus les protège et les enveloppe de ténèbres : car il ne veut pas que Patrocle soit livré en pâture aux chiens.
Un instant, les Troyens semblent prendre l'avantage et entraînent le corps. Mais aussitôt Ajax revient sur eux avec une impétuosité terrible et les fait reculer. Le Troyen Hippothoos avait attaché une courroie à un des pieds de Patrocle et croyait déjà le tirer à lui; Ajax, d'un coup de sa lance, I)rise son casque et lui fend la tête. D'autres ennemis tombent sous ses coups. La masse troyenne s'ébranle et va lâcher pied. Alors, Apollon, sous les traits de Périphas, s'approche en personne d'Énée et l'excite. Enée rèconnaît le dieu, et, plein d'une confiance nouvelle, encourage ses compagnons. La fureur du combat redouble. Mais aucun effort ne peut écarter du corps Ajax et ses compagnons, qui se soutiennent les uns les autres, au milieu du brouillard épais qui les enveloppe toujours. Le reste du champ de bataille est en pleine clarté; la lutte y continue, plus lente toutefois, car la fatigue se fait sentir à tous les combattants. Ceux qui se disputent le corps sont 11* 4 L 'ILIADE [CH. XVIl] fatigués aussi, la sueur coule de leurs membres ; néanmoins ils ne faiblissent pas, les uns voulant entraîner Patrocle mort dans les murs d'Ilios, les autres le ramener aux vais-seaux. Achille, pendant ce temps, ignore le sort de son ami; car celui-ci était tombé loin du camp; il s'attend toujours à le voir revenir victorieux.
Tandis que le cliquetis de l'airain monte jusqu'au ciel, les chevaux d'Achille, qui ont appris la mort de Patrocle, versent des larmes.
Automédon, le vaillant fils de Diorès, les frappait en vain de son fouet rapide ; en vain il leur adressait de douces paroles ou s'emportait contre eux. Ils ne voulaient aller ni du côté des vaisseaux vers le vaste Hellespont, ni revenir au combat vers les Achéens. Comme une stèle immobile qui se dresse sur le tertre d'un homme ou d'une femme, ils demeuraient sans bouger, retenant le char éclatant, la tête allongée jusqu'à terre ; de chaudes larmes ruisselaient de leurs yeux sur le sol, car ils s'affligeaient de la perte de leur conducteur ; leur opulente crinière traî-nait dans la poussière, s'échappant du collier des deux côtés du joug. Le fils de Cronos les vit pleurer et fut saisi de pitié; il secoua la tête, et, se parlant à lui-même, il dit : « Ah! malheureux, pourquoi vous avons-nous donnés au roi Pélée qui est mortel, vous qui ne devez ni vieillir ni mourir? Est-ce donc pour que, parmi les hommes infortunés, vous connaissiez la souffrance? Car il n'est rien qui souffre plus que l'homme, entre tous les êtres qui respirent et mar-chent sur la terre. Du moins, ni vous ni votre char ciselé vous ne servirez à Hector, fils de Priam : cela, je ne le permettrai pas. N'est-ce pas assez qu'il soit en possession des armes et qu'il s'en glorifie sans raison? Quant à vous, je vous donnerai assez de vigueur dans les jambes et assez de cœur pour que