‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 2 sur 34 · HOMÈRE : LÉGENDE. ET HISTOIRE. — LES AÈDES · texte numérisé non relu

HOMÈRE : LÉGENDE. ET HISTOIRE. — LES AÈDES

A défaut d'histoire, Homère avait sa légende dans l'antiquité.

On disputait sur le lieu de sa naissance. Pourtant Smyrne était, entre les villes grecques d'Asie Mineure, celle dont les prétentions se faisaient le plus communément accepter. Quelques-uns le croyaient fils du fleuve Mélès, dont les eaux coulaient près de cette cité. On admettait en général que sa mère l'avait conçu et mis au monde dans des circonstances mystérieuses.

Né dans l'obscurité, le futur poète avait grandi auprès d'un père adoptif, auquel il avait dû sa première éduca-tion. Dès sa jeunesse, le malheur ou le goût des aventures l'avait éloigné du lieu de sa naissance. Il s'était mis à voyager, et, à partir de ce moment, on se le représentait comme menant une vie errante. Devenu aveugle, réduit à compter pour sa subsistance sur la pitié de ceux qu'il charmait par ses chants, il allait de ville en ville et de pays en pays, le plus souvent à travers les colonies grecques d'Asie, quelquefois dans les îles de la mer Egée, à Chios en particulier, composant et récitant ses poèmes VIII INTRODUCTION sur sa route. A propos de ces voyages mêmes, nulle tra-dition fixe : la fantaisie des narrateurs les combinàit et les arrangeait librement 1. A les en croire, le grand poète avait été souvent méconnu, repoussé ou chassé. Des rivaux jaloux lui avaient même dérobé quelques-unes de ses œuvres. Enfin, après avoir vécu en mendiant, il était mort misérablement dans une petite ile de la mer Égée, sans avoir joui de la gloire que son génie devait lui assurer 2.

Cette légende donnait satisfaction au grand nombre d'esprits qui ne pouvaient se résigner à ignorer. Elle entourait d'ailleurs le poète national de plus de respect et d'amour, par le contraste touchant qu'elle offrait entre sa misère et sa grandeur. Voilà comment, acceptée généra-lement dans l'antiquité, elle a pu se perpétuer jusqu'à notre temps. En réalité, il est impossible d'attribuer à ces combinaisons aucune valeur sérieuse.

Tout ce que nous sommes en droit d'affirmer, c'est que le plus ancien des poèmes homériques, l' Iliade, a été au moins commencé par un poète, dont le nom, il est vrai, ne nous est attesté par aucun témoignage sûr, mais que nous pouvons sans inconvénient appeler Homère, puisque le monde entier l'appelle ainsi. De sa vie et de sa personne, nous ne savons rien de particulier. Toutefois, des raisons tirées de son œuvre même et de la connaissance de l'his-toire grecque primitive ne permettent guère de douter qu'il n'ait vécu en Asie Mineure, dans la région de Smyrne et de Chios, c'est-à-dire en Ionie, sur les confins de l'Éolide, vers le début du ixe siècle avant notre ère.

C'était un aède semblable à ceux qui figurent dans l'Odyssée. On appelait alors aèdes (c'est-à-dire « chanteurs ») des hommes qui faisaient métier de débiter, en s'accom--

1. On sait comment André Chénier, dans sa pièce intitulé VAveugle, s'est inspiré de ces légendes pour composer un épi-sode imaginaire de ces voyages. Il a fait en poète ce que les biographes anciens ont fait prosaïquement.

2. Nous suivons ici les grands traits de la biographie faus-sement attribuée à Hérodote. C'est la plus ingénieusement combinée, et, de plus, elle fixe assez bien la physionomie légen-daire du poète.

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