INTRODUCTION IX
pagnant sur la cithare, des récits en vers, partout où on les appelait1.
Leur sujet unique, c'étaient les aventures des héros nationaux. Quelques événements historiques en formaient le fond. Sur ce fond, la poésie brodait très librement t une invention en suggérait une autre. Toutefois, comme ces inventions procédaient toutes de la vraisemblance morale, les chants des aèdes passaient pour une sorte de révélation de la vérité. Ils faisaient agir les héros comme ils avaient dû agir dans les circonstances données, ils les faisaient parler comme ils avaient dCt parler. Pour des auditeurs chez qui nul esprit critique ne se manifestait encore, cette vraisemblance était un signe suffisant de vérité. On louait l'aède de savoir les choses « aussi bien que s'il y avait été présent en personne ». Et, comme toute habileté humaine était alors tenue pour un don divin, on admettait qu'il avait reçu d'Apollon et des Muses non seulement la faculté poétique, mais encore la connaissance particulière des faits qu'il racontait.
Grâce à cette croyance et à l'attrait de leur art, ces chanteurs formaient une classe d'hommes estimés et recher-chés. Ils trouvaient surtout l'hospitalité dans les demeures des riches Ioniens, qui aimaient à les entendre pendant leurs repas. Le chant était un plaisir délicat qui faisait partie du luxe d'alors et qu'un hôte libéral ne manquait pas d'offrir à ses invités 2. Les aèdes rivalisaient entre eux pour satisfaire ce goût. Chacun d'eux savait par cœur les chants à la mode, et les mieux doués en composaient de nouveaux sur les sujets qui plaisaient au public. En un temps où l'invention était facile, cette émulation inces-sante ne pouvait manquer de susciter de belles œuvres. La plupart de celles qui naquirent ainsi ont disparu; mais 1. Il est possible qu'à l'origine les chants héroïques aient été entièrement chantés. Au temps de l'Odyssée, l'aède se conten-tait de préluder sur son instrument, puis il en tirait seulement quelques notes de temps en temps pour soutenir sa récitation, qui sans doute était faite encore d'une voix chantante, mais non plus soumise à une mélodie proprement dite. 2. Voir les descriptions de l'Oi/yssée, particulièrement au chant 1 et au chant VIII. X INTRODUCTION l'Iliade et l'Odyssée ont survécu, sans doute parce qu'elles surpassaient en beauté toutes les autres.