‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 16 sur 52 · La fleur prirnula elatior · texte numérisé non relu

La fleur prirnula elatior

PUCK. Tu dis bien; c'est moi ce joyeux vagabond de la nuit. J'amuse Obéron et le fais sourire... Parfois je me cache dans le bol d'une commère, me faisant tout pareil à une pomme cuite, et quand elle boit je lui saute aux lèvres, et répands la bière sur son fanon ridé. La vieille de plus d'expérience qui raconte sa plus triste histoire me prend parfois pour un escabeau à trois pieds; je me retire de dessous son séant, et la voilà qui culbute en s'écriant : « Ah ! brigand ! » et qui prend une quinte de toux. Alors tout le chœur de se tenir les côtes et d'éclater de rire, et de redoubler de gaîté, et d'éternuer, et de jurer que jamais on n'a passé un plus joyeux quart d'heure... Mais fais place, voici venir Obéron.

LA FÉE. Et voici ma maîtresse. Que n'est-il loin d'ici! (Entrent d'un côté Obéron et sa suite, de l'autre Titania et la sienne.)

OBÉRON. Fâcheuse rencontre au clair de lune, orgueil-leuse Titania.

TITANIA. Qu'y a-t-il, jaloux Obéron? Esquivons-nous, mes fées; j'ai abjuré sa compagnie.

OBÉRON. Arrête, impudente; ne suis-je pas ton sei-gneur et maître?

TITANIA. En ce cas, je devrais être ta dame et maîtresse ; mais j'ai souvenir de ta fugue loin du pays des fées pour aller, sous la forme de Corin, jouer tout le long du jour sur des chalumeaux de paille et faire des vers d'amour à l'amoureuse Phillida. Pourquoi accourez-vous ici de la plus lointaine montagne de l'Inde, si ce n'est parce que la bondissante amazone, votre maîtresse bottée et votre amante guerrière, doit se marier à Thésée et que vous venez leur apporter joie et prospérité?

OBÉRON. N'as-tu pas honte, Titania, d'insinuer de telles choses sur la faveur dont je jouis près d'Hippo-lyta, quand tu me sais averti de ton amour pour Thésée? N'est-ce pas toi qui l'as guidé à travers la nuit pâle, loin de Périgénie qu'il avait enlevée? qui lui as fait rompre sa foi envers la belle Eglé, envers Ariane et Antiope? .

TITANIA. Ce sont là mensonges forgés par la jalousie. Jamais, depuis 'la mi-juin, nous ne nous sommes ras-semblées sur le mont, dans le val, la forêt ou la prairie, près d'une fontaine pavée de cailloux, ou d'un ruisseau bordé de joncs, ou sur la plage de la mer, pour y danser nos rondes légères au sifflet du vent, sans que tes criail-leries aient troublé nos jeux. Aussi les vents, las de nous jouer en vain leurs airs, ont-ils pour se venger pompé dans la mer des brouillards pernicieux ; et ceux-ci retombant sur la terre ont enflé de tant d'orgueil les plus chétifs ruisseaux qu'ils ont inondé leurs rives; alors le bœuf a tiré son joug vainement, le laboureur a perdu ses sueurs, et le blé vert a pourri avant que sa jeunesse eût pris de la barbe; le parc vide se dresse dans le champ submergé, et les corneilles s'engraissent sur le bétail pestiféré; le jeu de la marelle est couvert de boue et le curieux dédale tracé sur la pelouse s'est effacé faute de pieds qui le foulent : les hommes mortels sont privés de leur hiver; nulle soirée n'est plus bénie par une hymne ou un noël; la lune, souveraine des eaux, détrempe le ciel au point que les rhumes abon-dent. Notre discorde a changé les saisons : les frimas à la tète blanche tombent dans le sein frais de la rose cramoisie; et le vieil Hiver porte sur sa tète chauve et glacée un odorant chapelet de suaves bourgeons prin-taniers, posés là comme par dérision. Le printemps, I 'été, l'automne fécond, le furieux hiver échangent leurs livrées coutumières, et le monde confondu ne les peut plus distinguer à leurs fruits. Or toute cette engeance de maux vient de nos querelles, de nos dissensions; c'est nous qui en sommes les parents et les auteurs.

OBÉRON. Le remède dépend de vous; pourquoi Titania veut-elle contrarier son Obéron? Je ne vous demande qu'un enfant volé au berceau pour faire de lui mon page.

TITANIA. Mettez votre cœur en paix; pour tout le pays des fées je ne vendrais pas cet enfant. Sa mère était une de mes fidèles , mais comme elle était mortelle elle mourut de le mettre au monde ; c'est pour l'amour d'elle que je prends soin de lui, et c'est: pour l'amour d'elle que je refuse de m'en séparer.

OBÉRON. Combien de temps vous proposez-vous de rester dans ce bois?

TITANIA. Peut-être jusqu'après les noces de Thésée. Si vous voulez vous mèler en paix à notre ronde et voir nos fêtes du clair de lune, venez avec nous. Sinon, évitez-moi, et de mon côté je n'inquiéterai pas vos retraites.

OBÉRON. Donne-moi cet enfant et j'irai avec toi.

TITANIA. Pas pour tout ton féerique royaume. Mes fées, partons! Nous nous fâcherons tout de bon, si je reste plus longtemps. (Titania sort avec sa suite.)

OBÉRON. C'est bien, va ton chemin; tu ne sortiras pas de ce bosquet que je ne t'aie punie de cette insulte. Mon gentil Puck, viens ici. Il te souvient qu'un jour j'étais assis sur un promontoire, écoutant une sirène qui, montée sur un dauphin, exhalait des airs si doux et si harmonieux que la sauvage mer se faisait courtoise il l'entendre et que certaines étoiles s'élancèrent folle-ment hors de leur sphère pour écouter la musique de la fille des mers.

PUCK. Il m'en souvient.

OBÉRON. Dans le même moment je vis (mais toi, tu ne pus pas le voir), volant entre la froide lune et la terre, Cupidon tout armé. D'une main sûre il visa une belle vestale 1 dont le trône est à l'occident et décocha avec une telle force sa flèche d'amour qu'elle semblait devoir percer cent mille cœurs. Mais je pus voir le trait de flamme du jeune Cupidon s'éteindre dans les chastes rayons de la lune humide, et l'impériale prêtresse passa, dans sa virginale méditation, pure d'amour. Cependant je remarquai où le trait de Cupidon tomba ; il tomba sur une petite fleur d'occident, auparavant blanche comme le lait et depuis empourprée par la

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