‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 21 sur 52 · BOBINE · texte numérisé non relu

BOBINE

Si j'étais beau, Thi§bè, je serais tout à toi.

LECOING. Oh! monstrueux! ô étrange! nous sommes ensorcelés. Disons nos prières, mes amis! Fuyons, mes amis! au secours! (Lecoing, Propret, Groin et Laffamé se sauvent effarés.) --

PUCK. Je vais vous suivre et vous donner la chasse, à travers marais, buissons, fourrés et ronces. Tantôt je serai cheval et tantôt chien, cochon, ours sans tète, et tantôt flamme; et je veux hennir, aboyer, grogner, rugir et brûler tour à tour, comme cheval, chien, cochon, ours et flamme. (Il sort.)

BOBINE. Pourquoi se sauvent-ils? C'est une farce qu'ils me jouent pour me faire peur. (Rentre Groin.)

GROIN. 0 Bobine, comme tu es changé! Qu'est-ce que je vois sur tes épaules?

BOBINE. Qu'est-ce que vous y voyez? Est-ce que vous y verriez votre tête d'àne, par hasard? (Groin se sauve et Lecoing rentre.)

LECOING. Dieu te bénisse, Bobine! Dieu te bénisse! Tu es transformé, (Il se sauve.)

BOBINE. Je vois la farce; ils voudraient bien m'effrayer, s'ils pouvaient; ils me prennent pour un âne; à d'autres! Mais je ne bougerai pas d'ici, ils auront beau faire. Je

1. Sans doute pour des preux. vais me promener de long en large et je vais chanter pour qu'ils entendent bien que je n'ai pas peur. (Il cllante.)

Le merle au noir plumage

Avec son bec orange,

La grive au doux ramage,

La mignonne mésange...

TITANIA, s'éveillant. Quel est l'ange qui m'éveille sur mon lit de fleurs?

BOBINE, chantant sans la voir.

Le moineau, le pinson,

Le coucou qui vous lance

Du fond d'un vert buisson

Un cri plein d'insolence...

et sanc qu'on ose lui répondre encore, car, en vérité, qui voudrait perdre son esprit à disputer avec ce sot oiseau-là?

TITANIA. Je t'en prie, noble mortel, chante encore. Mon oreille est amoureuse de ta voix comme mon œil est captivé par la grâce de ta forme, et la force de ta beauté me force dès le premier regard à dire, à jurer que je t'aime.

BOBINE. Il me semble, ma bonne dame, que tout ça n'est guère raisonnable; mais, pour dire la vérité, la raison et l'amour ne vont guère de compagnie au jour d'aujourd'hui; c'est bien dommage que d'honnêtes voi-sins ne tâchent pas de faire d'eux une paire d'amis... Eh ! eh! j'ai le mot pour rire, à l'océasion.

TITANIA. Tu es aussi spirituel que tu es beau.

BOBINE. C'est beaucoup dire; mais si j'avais assez d'esprit pour me sortir de ce bois, j'en aurais assez pour ce que j'en veux faire.

TITANIA. Ne désire pas sortir de ce bois. Tu resteras ici, que tu le veuilles ou non. Je suis un Esprit d'un rare pouvoir; l'été me fait un cortège perpétuel, et je t'aime; donc, viens avec moi. Je te donnerai des fées pour te servir, et elles iront te chercher des joyaux au fond des mers, et elles chanteront tandis que tu dormiras sur une couche de fleurs; et je t'allégerai si bien de toute grossièreté mortelle que tu seras comme un esprit de l'air. Fleur-des-Pois! Toile-d'Araignée ! Phalène! Graine-de-Moutarde!

FLEUR-DES-POIS. Présent.

TOILE-D'ARAIGNÉE. Et moi.

PHALÈNE. Et moi.

GRAINE-DE-MOUTARDE. Et moi.

Tous. Où faut-il aller?

TITANIA. Soyez serviables et soumis à ce gentilhomme; sautillez près de lui dans ses promenades et gambadez devant ses yeux; nourrissez-le d'abricots et d'airelles, de raisins pourpres, de figues vertes et de mûres; dérobez aux bourdons leur sac de miel, et pour flambeaux de nuit coupez leurs cuissettes chargées de cire et les allumez à l'œil de flamme du ver luisant, afin d'éclairer mon bien-aimé à son coucher et à son réveil ; arrachez les ailes peintes des papillons pour écarter les rayons de lune de ses yeux endormis. Inclinez-vous, sylphes, et lui faites hommage.

FLEUR-DES-POIS. Salut, mortel!

TOILE-D'ARAIGNÉE. Salut !

PHALÈNE. Salut!

GRAINE-DE-MOUTARDE. Salut !

BOBINE. Je rends grâce à vos seigneuries de tout mon cœur... Plairait-il à votre seigneurie de me dire son nom?

TOILE-D'ARAIGNÉE. Toile-d'Araignée.

BOBINE. Je désire faire plus ample connaissance avec vous, mon bon monsieur Toile-d'Araignée; si je me coupe le doigt, j'aurai la hardiesse de recourir à vous... Votre nom, honoré gentilhomme?

FLEUR-DES-POIS. Fleur-des-Pois.

BOBINE. Je vous en prie, rappelez-moi à dame Gousse, votre mère, et au sieur Cosse, votre père. Mon bon mon-sieur Fleur-des-Pois, je serai heureux de faire votre plus ample connaissance, à vous aussi... Votre nom, je vous prie, monsieur?

GRAINE-DE-MOUTARDE. Graine-de-Moutarde.

BOBINE. Mon bon monsieur Graine-de-Moutarde, je connais bien votre patience dans le malheur. Ce grand lâche de Bœuf-Rôti a dévoré plus d'une digne personne de votre famille. Je vous assure que vos amis et parents m'ont fait venir les larmes aux yeux plus d'une fois. Je désire continuer votre connaissance, mon bon monsieur Graine-de-Moutarde.

TITANIA. Allons, faites-lui. cortège; conduisez-le à mon berceau. La lune me semble regarder avec des yeux mouillés, et quand elle pleure, toutes les petites fleurs pleurent aussi... Enchaînez la langue de mon bien-aimé; conduisez-le en silence. (Tous sortent.)

Le réveil de Titania.

(Le même bois. Entrent Titania et ses sylphes avec Bobine, toujours affublé de sa tête d'âne. Obéron so tient caché au fond de la scène.)

TITANIA, à Bobine. Viens t'asseoir sur ce lit de fleurs, que je caresse tes joues charmantes, que je pose des roses musquées sur ta tète douce et lisse, et baise tes belles larges oreilles, ô ma noble joie!

BOBINE. Où est Fleur-des-Pois?

FLEUR-DES-POIS. Présent.

BOBINE. Gratte-moi la tête, Fleur-des-Pois... Où est milord Toile-d'Araignée?

TOILE-P'ARAIGNÉE. Présent.

, BomiNi. Milord Toile-d'Araignée, mon bon milord, prenez-moi vos armes à la main et allez me tuer un bourdon à cuisse rouge sur la pointe d'un chardon; et, mon bon milord, apportez-moi le sac de miel. Ne vous échauffez pas trop dans la bataille, milord; et puis, mon bon milord, prenez garde que le sac de miel ne crève; car je serais désolé de vous voir inondé et noyé par un sac de miel, signor... Où est milord Graine de-Moutarde?

TITANIA AMOUREUSE D'UN ANE ;jj GRAINE-DE-MOUTARDE. Présent.

BOBINE. Donnez-moi votre poing, milord Graine-de-- Moutarde. Je vous en prie, trève de salutations, mon bon milord.

GRAINE-DE-MOUTARDE. Quelle est votre volonté? BOBINE. Rien, mon bon milord, si ce n'est d'aider le cavalero Toile-d'Araignée à me gratter. Il faut que j'aille chez le barbier, milord, car il me semble que j'ai la figure étonnamment poilue; et je suis, comme on dit, chatouil-leux comme un âne : pour peu que mon poil me démange, il faut que je me gratte.

TITANIA. Voulez-vous entendre un peu de musique, mon doux amour?

BOBINE. J'ai passablement d'oreille pour la musique. Si on nous jouait un air sur les pincettes avec une clef? (La musique désirée par Bobine se met à jouer.)

TITANIA. Maintenant dis-moi, mon doux amour, ce que tu désires manger.

BOBINE. Ma foi, un picotin d'avoine; je mâcherais volontiers de la bonne avoine sèche. Il me semble aussi que j'ai grande envie d'une botte de foin : le bon foin, le foin frais, n'a pas son pareil.

TITANIA. J'ai une fée aventureuse qui ira dérober pour toi le magasin de l'écureuil et te rapportera des noix vertes.

BOBINE. J'aimerais mieux une poignée ou deux de pois secs. Mais, je vous en prie, que personne de vos gens ne vienne me troubler, je me sens une exposition au sommeil.

TITANIA. Dors, et je t'enlacerai dans mes bras. Fées, partez et dispersez-vous. (Les fées sortent.) Ainsi le liseron enserre tendrement le suave chèvrefeuille; ainsi le faible lierre met ses anneaux aux doigts robustes de l'orme. Oh comme je t'aime! comme je suis folle de toi! (Ils s'endorment, Titania ayant sur ses genoux la tête de Bobine. Entre Puck.)

OBÉRON, s'avançant vers Puck. Salut, bon Robin. Vois-tu ce gracieux spectacle? Je commence à prendre pitié de sa folie, car l'ayant tout à l'heure rencontrée derrière le bois qui cherchait des gages d'amour embaumés pour cet odieux imbécile, je lui ai fait honte et nous nous sommes querellés. N'avait-elle pas entouré ses tempes poilues d'une touffe de fraîches fleurs odorantes? et cette même rosée qui s'enflait naguère sur les boutons en brillantes perles rondes, n'était plus dans les yeux des jolies fleurettes que larmes pleurant leur propre déshonneur. Quand je l'eus tancée à plaisir et qu'elle eut avec de douces paroles imploré mon indulgence, je lui ai demandé l'enfant ravi par elle. Elle me l'a aussitôt accordé, et a dépêché une de ses fées pour le conduire à mon bosquet dans le féerique empire. Maintenant que j'ai l'enfant, je veux guérir ses yeux de leur odieuse maladie. Toi,mon gentil Puck, ôte le mufle qui déguise la tête de ce lourdaud, afin qu'il se réveille et s'en retourne à Athènes, où il ne se rappellera les événe-ments de cette nuit que comme le trouble orageux d'un rêve. Mais je vais d'abord délivrer du charme la reine des fées. (Il touche les yeux de Titania avec une fleur.)

Comme tu fus avant, sois!

Comme avant tu voyais, vois !

Par la divine puissance

Dont Diane fit le don

A cette, fleur d'innocence

Sur la fleur de Cupidon.

Et maintenant, ma Titania, éveillez-vous, ma douce reine.

TITANIA, s'éveillant. Mon Obéron! quelles visions j'ai eues ! Il me semblait que j'étais amoureuse d'un âne.

OBÉRON. Voyez votre amour ici couché.

TITANIA. Comment ces choses se sont-elles passées? Oh! que mes yeux ont maintenant son visage en hor-reur!

OBÉRON. Que la musique joue! (Une douce musique se fait entendre.) Viens, ma reine, donnons-nous la main. Toi et moi nous avons renouvelé notre amour, et demain, à minuit, nous danserons des danses triomphales dans le palais de Thésée, et comblerons son hymen de toutes les joies.

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