OBÉRON
Venez, ma reine; allons sans bruit
Suivre les ombres de la nuit ;
Plus vites que la lune blonde
Mettons une ceinture au monde.
(Ils sortent.)
Une haine invétérée sévit à Vérone entre la maison de Capulet et celle de Montaigu. Le jeune Roméo Montaigu se laisse pourtant mener par ses amis Mercutio et Benvolio à un bal que donnent les Capulets. Il n'y va que dans l'espoir d'y trouver une certaine Rosaline dont il se croit épris et pour laquelle il soupire lan": goureusement. Bien que masqué il est reconnu par le neveu du seigneur Capulet, Tybaut, qui se promet de tirer vengeance de l'apparente insulte. Cependant Roméo n'a vu dans le baL que la jeune Juliette Capulet, qui lui fait oublier sur-le-champ et sa factice passion pour Rosaline et l'inimitié des deux familles.
Première rencontre au bal.
Pendant le bal, Roméo déguisé en pèlerin ou paumier est resté quelque temps absorbé dans la contemplation de Juliette qu'il ne connait pas.
ROMÉO, à un valet. Quelle est la dame qui enrichit la main de ce cavalier là-bas?
LE VALET, en s'éloignant. Je ne sais pas, monsieur.
ROMEO, à part, les yeux fixés sur Juliette qui danse. Oh! elle enseigne aux torches à resplendir! A la voir ainsi posée sur la joue de la nuit, on dirait un riche joyau sus-pendu à l'oreille d'une Éthiopienne : beauté trop riche pour l'usage, pour la terre trop précieuse! Une nei-geuse colombe dans une bande de corneilles, telle cette dame brille au-dessus de ses compagnes. La danse finie, j'irai bénir ma main rude au toucher de la sienne. Mon cœura-t-il aimé jusqu'à présent? Jurez que non, mesyeux, car je n'avais jamais vu la beauté vraie avant ce soir. (Roméo s'approche do Juliette assise et prend sa main dans la sienne.)
ROMÉO
Si cette main profane une châsse divine,
Ma bouche que rougit la honte du péché
Se prépare à venir, dévote pèlerine,
Pour effacer l'affront de ce rude toucher.
JULIETTE
Bon pèlerin, je trouve injuste votre bouche
Pour votre main qui fait hommage coutumier :
Les saintes ont des mains que le pèlerin touche
Et paume contre paume est baiser de paumier.
ROMÉO
Le paumier n'a-t-il pas des lèvres, et la sainte?
JULIETTE
Des lèvres, pèlerin, pour prier nuit et jour.
ROMÉO
Ah! les miennes envient à nos mains leur étreinte;
Elles te prient : exauce, ou bien le ciel est sourd !
JULIETTE
Mème exauçant un vœu les saints restent de pierre.
ROMÉO
Reste ainsi, que je goûte au fruit de ma prière.
(Il lui donne un baiser.)
Tes lèvres ont purgé les miennes du péché !
JULIETTE
Le péché passe alors en celle qui vous l'ôte?
ROMÉO
Inexcusable oubli justement reproché 1 --
Rends-le moi !
JULIETTE
Vous savez le rituel sans faute.
LA NOURRICE DE JULIETTE, s'approchant. Madame, votre mère voudrait vous dire un mot. (Juliette !Çdl oigne.)
ROMÉO. Qui est sa mère?
LA NOURRICE. Pardi, bachelier, sa mère est la dame de céans, et une brave dame, allez, sage et vertueuse. C'est moi qui ai nourri sa fille, celle avec qui vous venez de causer; entre nous, celui qui saura mettre la main sur elle aura du sonnant. (La nourrico s'éloigne.)
ROMÉO. C'est une Capulet! 0 la chère créance! ma vie est une dette aux mains de mon ennemie.
BENVOLIO, à Roméo. Allons, partons, nous avons vu le plus beau de la fète.
ROMÉO, à part. Oui, j'en ai peur, trop pour mon repos.
LE VIEUX CAPULET, allant vers Benvolio et Roméo. Ça, mes-sieurs, ne vous préparez pas encore à partir; nous avons une petite collation de rien du tout qu'on va Servir... (Les jeunes gens font un signe de refus.) C'est décidé? Allons, soit! merci à tous; merci, honnêtes messieurs. Bonne nuit... D'autres torches ici!... Eh bien! alor's, allons nous coucher. (Tous se dirigent vers la sortie, sauf Juliette et la nourrice.)
JULIETTE, désignant Benvolio. Viens ici, nourrice. Quel est ce gentilhomme là-bas?
LA NOURRICE. Le fils et héritier du vieux Tibério.
JULIETTE, désignant Mercutio. Quel est celui qui passe, en ce moment la porte?
LA NOURRICE. Ma foi, c'est, je crois, le jeune Pétruchio.
JULIETTE, montrant Roméo. Quel est cet autre qui suit... qui n'a pas voulu danser?
LA NOURRICE. Je ne sais pas.
JULIETTE. Va demander son nom. (La nourrice s'éloigne pour interroger un des hôtes.) S'il est marié mon tombeau risque d'être mon lit nuptial.
LA NOURRICE, revenant. Son nom est Roméo et c'est un Montaigu, le fils unique de votre grand ennemi,
JULIETTE
Mon seul amour issu du seùl être abhorré !
Connu trop tard, et vu trop tôt sans le connaître! Un amour monstrueux dans mon cœur vient de naître Qui du pire ennemi fait l'amant adoré.
LA NOURRICE. Qu'est-ce que c'est que ça? qu'est-ce que c'est que ça?
JULIETTE. Des rimes que je viens d'apprendre à 1 ins-tant de quelqu'un avec qui j'ai dansé. (On appelle de l'inté, rieur : Juliette 1) LA NOURRICE. Voilà! voilà! Allons-nous-en, les étran-gers sont tous partis. (Elles sortent.)
Roméo sous le balcon de Juliette.
La même nuit, Roméo franchissant le mur du jardin des Capulets, va exhaler son amour sous la fenêtre de Juliette.
(La lune luit sur le jardin. Un flambeau s'allume dans la chambre.)
ROMÉO. Quelle lumière perce là-haut à travers cette fenêtre? C'est là l'orient, et Juliette est le soleil!... Lève-toi, beau soleil, et tue la Lune envieuse, qui est déjà malade et pâle de chagrin, de ce que toi, vierge de sa suite1, tu es bien plus belle qu'elle-même. (Juliette parait a la fenêtre du balcon et regarde le ciel.) C'est ma dame, oh ! C est mon amour; oh 1 si elle pouvait savoir qu'elle l'est! Elle parle et pourtant elle ne dit rien. Qu'importe! son œil discourt, je vais lui répondre... Je suis trop hardi, ce n'est pas à moi qu'elle parle : deux des plus belles étoiles de tout le ciel, ayant quelque affaire, supplient ses yeux de scintiller en leur place jusqu'à leur retour... Et si vraiment ses yeux étaient au firmament, et les étoiles dans sa tète? L'éclat de sa joue ferait honte à ces étoiles, comme le grand jour à une lampe ; ses yeux, s'ils étaient au ciel, répandraient dans la région aérienne un tel ruissellement de lumière que les oiseaux chante--
1. C'est-à-dire : nymphe de Diane» qui est la déesse de la Lune. raient, croyant que ce n'est plus la nuit... Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main! Oh! que ne suis-je le gant de cette main, pour pouvoir baiser cette joue! JULIETTE, se croyant seule. 0 mon Dieu !
ROMÉO. Elle parle : oh 1 parle encore, ange lumineux, car au cœur de cette nuit tu es aussi glorieuse, planant ainsi sur ma tète, qu'un messager ailé du ciel l'est aux mortels émerveillés qui lèvent le blanc de leurs yeux et rejettent la tète en arrière pour le mieux contempler, tandis que lui-même chevauche les nuages au pas lent e vogue sur le sein des airs !
JULIETTE, de même. 0 Roméo, Roméo! Pourquoi es -tu Roméo? Renie ton père et abdique ton nom, ou, si tu ne le veux pas, jure seulement de m'aimer, et moi je cesserai d'être une Capulet.
ROMÉO, à part. En écouterai-je davantage, ou parlerai-je après ceci?
JULIETTE, de môme. Ce n'est que ton nom qui est mon ennemi. Tu es toi-même, que tu sois ou non un Mon-taigu. Qu'est-ce que Montaigu? Ce n'est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien de ce qui fait un homme. Oh ! sois un autre nom ! Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons rose, sous tout autre nom sentirait aussi suave; ainsi Roméo, s'il ne s'appelait plus Roméo, n'en garderait pas moins la chère per-fection qu'il possède sans ce titre. Roméo, dépouille ton nom, et en échange de ce nom qui ne fait pas partie -de toi, prends-moi toute.
ROMÉO, haut. Je te prends au mot; appelle-moi seule-ment ton amour, et je reçois un nouveau baptême; désormais je ne veux plus être Roméo.
JULIETTE. Quel homme es-tu, toi qui, caché derrière l'écran de la nuit, surprends ainsi mon secret?
ROMÉO. Par un nom je ne sais comment te dire qui je suis ; mon nom, chère sainte, m'est odieux à moi-même parce qu'il est ton ennemi; si je le tenais écrit là, je déchirerais ce mot.
JULIETTE. Mes oreilles n'ont pas encore bu cent mots de cette bouche, et pourtant j'en reconnais le son : n'es-tu pas Roméo, et un Montaigu?
ROMÉO. Ni l'un ni l'autre, chère sainte, si l'un ou l'autre te déplaît.
JULIETTE. Comment es-tu venu ici, dis-moi, et pour-quoi? Les murs du jardin sont hauts et durs à esca-lader, et ce lieu est la mort, considérant qui tu es, si quelqu'un de mes parents te trouve ici.
ROMÉO. C'est avec les ailes légères de l'amour que j'ai franchi ces murs; car des limites de pierre ne sauraient empêcher l'amour d'entrer, et tout ce que l'amour peut l'aire, l'amour ose le tenter; donc tes parents ne sont pas un obstacle pour moi.
JULIETTE. S'ils te voient, ils te tueront.
ROMÉO. Hélas! il y a plus de périls dans tes yeux que dans vingt de leurs épées : regarde-moi seulement avec douceur, et je suis cuirassé contre leur inimitié.
JULIETTE. Je ne voudrais pas, pour le monde entier, qu'ils te vissent ici.
ROMÉO. J'ai le manteau de la nuit pour me dérober à leur vue; d'ailleurs, à moins que tu ne m'aimes, mieux vaut qu'ils me trouvent. Plutôt ma vie abrégée par leur haine, que ma mort prorogée sans ton amour!
JULIETTE. Quel est donc le guide qui t'a conduit ici?
ROMÉO. L'amour, qui en premier me donna l'idée de m'enquérir; il m'a prêté ses conseils, et je lui ai prêté mes yeux. Je ne suis pas un pilote; pourtant, fusses-tu aussi loin que le rivage désert de la mer la plus loin-taine, je m'aventurerais pour un trésor pareil.
JULIETTE. Tu sais que le masque de la nuit est sur mon visage; sans cela une rougeur virginale colorerait ma joue, à cause de ce que tu m'as entendu dire ce soir. Je voudrais bien m'en tenir aux convenances; je voudrais, oh! oui, je voudrais bien démentir ce que j'ai dit; mais adieu la cérémonie! M'aimes-tu? Je sais que tu vas dire oui, et que je te prendrai au mot; pourtant, si tu jures, tu peux me tromper; Jupiter, dit-on, rit des parjures des amants. 0 noble Roméo, si tu aimes, déclare-le loyalement; ou si tu penses que je sois trop vite gagnée, je froncerai le sourcil, je ferai la cruelle et te dirai non, pour te contraindre à m'implorer; mais sans cela, je ne le ferais pour rien au monde! En vérité, beau Montaigu, je suis trop éprise, aussi peux-tu juger ma conduite légère; mais crois-moi, gentilhomme, tu me trouveras plus fidèle que celles qui sont plus habiles à user de réserve. Moi aussi j'eusse été plus réservée, je dois le confesser, si tu n'avais pas surpris, à mon insu, l'aveu passionné de mon sincère amour; donc pardonne-moi, et n'impute pas ma facilité à une flamme passagère; souviens-toi plutôt que c'est la sombre nuit qui t'a dévoilé mon cœur.
ROMÉO. Dame, je jure par cette lune bénie qui là-bas argente à leur pointe toutes les cimes de ces arbres fruitiers...
JULIETTE. Oh! ne jure pas par la lune, la lune incon-stante, dont le disque change chaque mois, de peur que ton amour ne se montre aussi variable qu'elle.
ROMÉO. Par quoi dois-je jurer?
JULIETTE. Ne jure pas du tout; ou, si tu veux jurer, jure par ta gracieuse personne, qui est le dieu de mon idolâtrie, et je te croirai.
ROMÉO. Si le cher amour de mon cœur...
JULIETTE. Ne jure pas, vois-tu : bien que ma joie vienne de toi, il ne me vient aucune joie d'un tel enga-gement fait cette nuit; c'est trop téméraire, trop irré-fléchi, trop soudain, trop semblable à l'éclair qui cesse d'être avant qu'on puisse dire : il éclaire. Doux ami, bonne nuit! Ce bourgeon d'amour, mûri par la chaude haleine de l'été, sera peut-ètre devenu une fleur magni-fique la prochaine fois que nous nous reverrons. Bonne nuit, bonne nuit! qu'un repos aussi doux descende dans ton cœur que celui dont est rempli mon sein!
ROMÉO. Oh! tu veux donc me laisser aussi mal satis-fait?
JULIETTE, Quelle satisfaction pourrais-tu avoir cette nuit? ROMÉO. L'échange de ton serment d'amour fidèle contre le mien.
JULIETTE. Je t'ai donné le mien avant que tu l'eusses demandé, et pourtant je voudrais qu'il fût encore à donner.
ROMÉO. Tu voudrais donc le reprendre? Dans quel dessein, mon amour?
JULIETTE. Simplement pour faire la généreuse et pour te le donner de nouveau. Mais pourquoi désirerais je ce que je possède? Ma générosité est aussi illimitée que la mer, mon amour aussi profond; plus je te donne et plus j'ai, car tous les deux sont infinis. (La nourrice appelle Juliette de l'intérieur.) J'entends du bruit dans la maison; cher amour, adieu!... J'y vais, bonne nourrice!... Doux Montaigu, sois fidèle. Attends un peu, je vais revenir. (Elle rentre dans sa chambre.)
ROMÉO, seul. 0 heureuse, heureuse nuit! J'ai peur, étant dans la nuit, que tout ceci ne soit qu'un rève, trop délicieusement flatteur pour être substantiel. (Juliette reparaît à sa fenêtre.)
JULIETTE. Trois mots, cher Roméo, et bonne nuit tout de bon. Si la nature de ton amour est honorable, si le mariage est ton but, mande-moi demain, par quelqu'un que je ferai en sorte de t'envoyer,. où, et à quelle heure, tu veux accomplir le saint rite, et je déposerai à tes pieds toutes mes destinées, et te suivrai, mon seigneur, par tout le monde.
LA NOURRICE, de l'intérieur. Madame!
JULIETTE. J'y vais; tout à l'heure!... mais si tu n'as pas de bonnes intentions, je te conjure...
LA NOURRICE, de même. Madame !
JULIETTE. A l'instant, je viens!... de cesser tes instances et de me laisser à ma douleur. J'enverrai demain.
ROMÉO. Sur le salut de mon âme!...
JULIETTE. Mille fois bonne nuit! (Elle se retire.)
ROMÉO, seul. Nuit mille fois mauvaise, dès que ta lumière lui manque! L'amour va vers l'amour comme les écoliers s'éloignent de leurs livres; mais l'amour1 s'éloigne de l'amour comme les enfants vont à l'école, la mine déconfite. (Il se retiré lentement. Juliette reparaît à sa fenêtre.)
JULIETTE. PSt! Roméo, pst!... Oh! que n'ai-je la voix du fauconnier pour réclamer mon fidèle tiercelet! Mais la captivité est enrouée et ne peut pas parler haut; sans cela je percerais de mes cris la caverne où Écho repose, et rendrais sa voix aérienne plus enrouée encore que ma Voix, à force de lui faire répéter le nom de mon Roméo... Roméo!
ROMÉO, revenant sur ses pas. C'est mon âme qui invoque mon nom ! Quel doux son argentin a la voix de la bien-aimée dans la nuit; c'est comme une musique moelleuse pour les oreilles -attentives!
JULIETTE. Roméo! ;
ROMÉO. Ma chérie!
JULIETTE. A quelle heure enverrai-je vers toi demain?
ROMÉO. A neuf heures.
JULIETTE. Je n'y manquerai pas. Il y a vingt ans d'ici- -là... J'ai oublié pourquoi je te rappelle.--
ROMÉO. Laisse-moi rester ici jusqu'à ce qu'il t'en sou-vienne.
JULIETTE. Je l'oublierai, pour te faire rester là tou-jours, ne me souvenant que de l'amour que j'ai pour ta compagnie.
ROMÉO. Et moi je veux rester toujours, pour te faire oublier toujours, moi-mème oublieux de toute demeure autre que celle-ci. >
JULIETTE. C'est presque le matin, je voudrais que tu fusses parti ; et cependant pas plus loin que l'oiseau d'une enfant joueuse, qui le laisse voleter à une petite distance de sa main, comme un pauvre prisonnier embarrassé dans ses entraves, puis avec un fil de soie le ramène à elle, tant elle est amoureusement jalouse de sa liberté.
ROMÉO. Je voudrais être ton oiseau.
JULIETTE. Doux ami, je le voudrais aussi : pourtant je te tuerais par trop de caresses. Bonne nuit, bonne nuit! les adieux sont une peine-si douce que je dirais : bonne nuit! jusqu'à ce qu'il soit.matin. (Elle se retire.)
ROMÉO. Le sommeil descende sur tes yeux, la paix dans ton sein ! Que ne suis-je le sommeil et la paix pour reposer aussi délicieusement! (il sort.)
Les adieux.
Juliette et Roméo ont été mariés en secret par le Frère Lau-rent, qui espère ainsi éteindre l'hostilité des deux familles. Mais cette haine a bientôt mis entre les deux époux de nouveaux obstacles. Tybaut qui a juré vengeance depuis qu'il a vu au bal des Capulets Roméo et ses amis, se prend de querelle avec l'un de ceux-ci, Mercutio, et le poignarde. Roméo à son tour venge Mercutio en tuant Tybaut en duel. Pour ce meurtre il est banni de Vérone. Avant de partir pour l'exil il a pu, grâce à la com-plicité de la nourrice, s'introduire secrètement dans la chambre de Juliette. Voici le matin du départ.
(La chambre de Juliette. Roméo et Juliette sont près de la fenêtre, ot se tiennent embrassés.)
JULIETTE. Veux-tu donc partir? Le jour n'est pas proche encore : c'est le rossignol, et non l'alouette, qui a percé le creux craintif de ton oreille; toutes les nuits il chante là-bas sur le grenadier; crois-moi, mon amour, c'était le rossignol.
ROMÉO. C'était l'alouette, messagère du matin, non le rossignol; vois là-bas, mon amour, quelles bandes de lumière jalouses frangent à l'orient les nues qui se séparent : les flambeaux de la nuit sont consumés, et le jour joyeux pose la pointe du pied sur la cime des mon-tagnes brumeuses. Il me faut partir et vivre, ou rester et mourir.
JULIETTE. Cette lueur-là n'est pas la lueur du jour, je le sais, moi : c'est quelque météore que le soleil exhale pour te servir cette nuit de porte-torche et t'éclairer. sur le chemin de Mantoue; reste donc encore; tu n'as pas besoin de partir.
ROMÉO. Qu'on me prenne, qu'on me mette à mort! j'y consens volontiers, pour peu que tu le désires. Je dirai que cette lueur grise n'est pas l'œil du matin, mais le pâle reflet du front de Cynthie; non, ce n'est pas l'alouette dont les notes frappent la voûte des cieux si haut au-dessus de notre tète; j'ai plus souci de rester que volonté de partir; viens, mort, sois la bienvenue! Juliette le veut. (Juliette reconnaissantl'aube tressaille.) Qu'y a-t-il, ma chère âme? causons; ce n'est pas le jour.
JULIETTE. C'est le jour, c'est le jour; va-t'en, pars, fuis ! C'est l'alouette qui détonne ainsi, forçant son aigre voix discordante et ses odieuses notes suraiguës. Il y en a qui disent que l'alouette prolonge harmonieusement les accords; ce n'est pas vrai de celle-ci, car elle rompt le nôtre. D autres disent que l'alouette et le hideux cra-. paud ont fait échange de leurs yeux; ah! que n'ont-ils aussi fait échange de leur voix, puisque cette voix nous arrache effrayés aux bras l'un de l'autre, et te chasse d'ici par sa fanfare en l'honneur du jour. Oh! pars vite; le ciel se fait de plus en plus clair.
ROMÉO. Plus le ciel s'éclaire, plus nos malheurs s'as-sombrissent. (Entre la nourrice.)
LA NOURRICE. Madame!
JULIETTE. Nourrice?
LA NOURRICE. Madame votre mère va venir dans votre chambre; le jour se lève; soyez prudente, ouvrez l'œil. (Elle sort.)
JULIETTE, ouvrant la fenêtre. Alors, fenêtre, laisse entrer le jour et sortir ma vie.
ROMÉO. Adieu, adieu! Un baiser et je descends, (Il en-jambe la fenôtre.)
JULIETTE, penchée sur l'embrasure. Tu es donc parti, mon seigneur, mon amour, mon ami? Il faut que j'aie de tes nouvelles chaque jour de l'heure, car dans une seule minute il y a bien des joucs. Oh! à jce compte, comme je serai chargée d'années avant de revoir mon Roméo!
ROMÉO. Adieu ! je n'omettrai aucune occasion de t'en- . voyer mes saluts, amour !
ROMÉO ET JULIETTE il JULIETTE. Oh! penses-tu que nous nous reverrons jamais?
ROMÉO. Je n'en doute pas, et tous ces malheurs nous fourniront de doux entretiens dans nos jours à venir. JULIETTE. 0 Dieu, mon âme est pleine de mauvais pré-sages! Il me semble te voir, maintenant que tu es en bas, comme un mort au fond d'un tombeau; ou ma vue se trouble, ou tu es bien pâle.
ROMÉO. Et crois-moi, mon amour, tu parais de même à mes yeux; le chagrin altéré boit notre sang. Adieu! adieu ! (Il disparaît.)
JULIETTE, seule. 0 fortune, fortune! tous les hommes t'appellent inconstante; si tu es inconstante, que fais-tu de celui qui est la fidélité même? Sois inconstante, for-tune, car alors j'espère que tu ne le garderas pas long-temps et que tu me le renverras.
Le sommeil de Juliette.
Les parents de Juliette avaient dès longtemps formé le projet d'unir leur fille à un jeune gentilhomme de Vérone, le comte Paris. Ignorant son mariage avec Roméo, ils la somment d'agréer le comte. Toutes les tentatives de Juliette pour échapper à cette union demeurent vaines. Elle prend conseil du Frère Laurent qui lui remet un narcotique à boire dans la nuit même qui précède les noces. De cette manière on la croira morte et elle sera déposée dans le tombeau des Capulets. Cependant Roméo, averti par le Frère, viendra la rejoindre dans le monument funé-raire, à l'heure de son réveil, et l'emmènera à Mantoue.
(La chambre de Juliette. Julietto est avec sa nourrice, en train do dis. poser ses robes et ses effets pour la cérémonie du lendemain.)
JULIETTE. Oui, cette toilette est la mieux; mais, gen-tille nourrice, je t'en prie, laisse-moi cette nuit à moi-même, car j'ai besoin de beaucoup d'oraisons pour émouvoir le ciel et le faire me sourire ; tu sais combien ma situation est pénible et pleine de péché ! (Entre Madonna Capulet.)
MADONNA CAPULET. Eh bien ! vous avez beaucoup à faire ; avez-vous besoin de mon aide?
JULIETTE. Non, madame; nous avons choisi les choses nécessaires à ma toilette pour la cérémonie de demain; s'il vous plaît, veuillez maintenant me laisser seule, et garder la nourrice pour veiller avec vous cette nuit, car, j'en suis sûre, vous avez tous de la besogne plein les mains, tant cette affaire est soudaine!
MADONNA CAPULET. Bonne nuit! mets-toi au lit et repose-toi, car tu en as besoin. (Madonna Capulet et la nourrice sortent.)
JULIETTE. Adieu!... Dieu sait quand nous nous rever-rons... Je me sens défaillir; une peur froide court en frissons dans toutes mes veines et y glace' presque la chaleur de là vie... Je vais les rappeler poùr me rassurer. Nourrice!... Que ferait-elle bien ici? il "faut que je joue seule ma lugubre scène... A moi, fiole!... Et si ce breu-vage n'agissait pas du tout? Serai-je alors mariée de force au comte? Non, non; (ello pose près d'elle un poi-gnard) ceci l'empêchera; repose ici, toi!... Et si c'était un poison que le Frère m'eût perfidement remis pour œç faire mourir, de' peur d'être " déshonoré par ce mariage, puisqu'il m'a déjà mariée à Roméo? J'en ai peur; et pourtant il me semble que cela n'est pas, car il a toujours été reconnu pour un saint homme... Mais si, quand je serai couchée dans la tombe, je me réveille avant l'heure où Roméo viendra me délivrer? C'est là une effrayante pensée? Ne serai-je pas alors suffoquée dans ce caveau, dont la bouche impure n'aspire jamais un air salubre. et n'y mourrai-je pas étouffée avant que mon Roméo vienne? ou bien, si je vis, n'est-il pas très probable que l'horrible sentiment dé la mort et de la nuit, en même temps que la terreur du lieu, de ce caveau, cet antique réceptacle où depuis tant de cen-taines d'années s'entassent les os de tous mes aïeux ensevelis ; où le sanglant Tybaut, qui vient d'être mis en terre, est en train de pourrir dans son linceul; où, dit-on, à de certaines heures de la nuit, les Esprits reviennent, — hélas! hélas! n'est-il pas probable que me réveillant avant l'heure, au milieu d'odeurs repous-santes et de cris pareils à ceux de la mandragore arra-chée de la terre, cris dont l'horreur rend fous les vivants, — oh! si je m'éveille, ne perdrai-je pas la raison, à me sentir environnée de toutes ces hideuses épouvantes? La démence ne me fera-t-elle pas jouer avec les osse-ments de mes ancêtres? et arracher de son linceul Tybaut ' mutilé? et dans cette frénésie, avec l'os de quelque aïeul pour massue, ne lerai-je pas sauter ma cervelle désespérée?... Oh! tenez, il me semble voir le spectre de mon cousin poursuivant Roméo qui l'em-brocha sur la pointe de sa rapière!.. arrète, Tybaut, arrête!... Roméo, je viens. C'est à toi que je bois ceci. (Elle vide la fiole et se renverse sur son lit.)
Roméo achète du poison.
(L ne rue do Mantoue.)
ROMÉO, seul. Si je puis croire à la vérité d'un sommeil flatteur, mes rêves présagent qu'une joyeuse nouvelle est proclie : le souverain de mon cœur siège légèrement sur son trône, et, tout aujourd'hui, une allégresse inac-coutumée me soulève au-dessus du sol avec des pensées riantes. J'ai rêvé que ma dame venait et me trouvait mort (rève étrange qui laisse à un mort la pensée!), et ses baisers insufflaient une telle vie à travers mes lèvres que je renaissais et que j'étais un empereur!... 0 mon Dieu! quelle n'est pas la douceur de l'amour possédé, quand les ombres seules de l'amour sont si riches de joies! (Entre Balthazar, serviteur de Roméo.) Des nou-velles de Vérone! — Eh bien, Balthazar? Ne m'ap-portes-tu pas de lettre du Frère? Comment va ma dame?... Mon père est-il bien?... Comment va ma dame? je te le demande encore, car rien ne peut aller mal si elle va bien.
BALTHAZAR. Alors elle va bien et rien ne peut, aller mal... son corps dort dans le monument des Capulets et la partie immortelle d'elle-même vit avec les anges. Je l'ai vu déposer dans le caveau de sa famille, et aussitôt j'ai pris un cheval de poste pour venir vous l'apprendre. Oh ! pardonnez-moi de vous apporter cette mauvaise nouvelle, puisque c'est vous-même qui m'aviez chargé de cet office, monsieur.
ROMÉO. En est il ainsi! Alors, je vous abjure, étoiles! (A Balthazar) Tu connais mon logement : procure-moi de l'encre et du papier et va louer des chevaux de poste; je partirai ce soir.
BALTHAZAR. Je vous en conjure, monsieur, prenez patience; votre visage est pâle et égaré, et fait craindre quelque malheur.
ROMÉO. Bah! tu te trompes; laisse-moi et fais ce que je t'ordonne... Tu n'as pas de lettre pour moi du Frère?
BALTHAZAR. Non, mon bon seigneur.
ROMÉO. Peu importe! pars et va louer ces chevaux; je te rejoins dans un instant. (Balthazar sort.) Allons, Juliette, je coucherai à côté de toi cette nuit. Voyons le moyen... 0 destruction, tu es prompte à entrer dans l'esprit des désespérés! Je me rappelle un apothicaire— il demeure près d'ici — que j'ai remarqué dernièrement, en vête-ments déguenillés, le front sourcilleux, triant des sim-ples; extrême était sa maigreur, l'Apre misère l'avait rongé jusqu'aux os; au plafond de sa pauvre boutique pendaient une tortue, un alligator empaillé, et des peaux de poissons difformes; çà et là, sur les rayons, quelques misérables boîtes vides, des pots de terre verdâtres, des vessies, des graines moisies, des restes de ficelles et de vieux gâteaux de roses étaient clairsemés en désordre, pour faire montre. Frappé de cette pénurie, je me suis dit : « Si un homme avait besoin d'un de ces poisons dont la vente est aujourd'hui punie de mort à Mantoue, ici vit un gueux qui le lui vendrait » .. Oh! cette pensée ne faisait qu'aller au-devant de mon besoin; et cet homme besogneux me vendra ce qu'il me faut... Si je
ROMÉO ET JULIETTE -j :; me rappelle bien, ce doit ètre ici la maison; comme c'est jour de fète, la boutique du mendiant est fermée .. Holà l'apothicaire !
L'APOTHICAIRE, entr'ouvrant sa porte. Qui appelle si fort?
ROMÉO. Viens ici, l'homme. Je vois que tu es pauvre ; tiens, voici quarante ducats ; donne-moi une dose de poison, une drogue si rapide à se disperser par toutes les veines que l'ètre las de la vie qui l'absorbe tombe mort, et que le corps décharge son souffle aussi violem-ment que la poudre impétueuse, une fois enflammée, s'élance des entrailles du canon fatal.
L'APOTHICAIRE. J'ai de ces drogues mortelles, mais la loi de Mantoue condamne à mort tout individu qui les vend.
ROMÉO. Es-tu si nu, si misérable et as-tu peur de mourir? La famine est sur tes joues; le besoin et la détresse agonisent dans tes yeux; le mépris et la gueu-serie pèsent sur ton dos; le monde n'est pas ton ami, ni la loi de ce monde; le monde n'a pas fait de loi pour t'enrichir; cesse donc d'ètre pauvre, viole la loi et prends ceci.
L'APOTHICAIRE. C'est ma pauvreté qui consent, non ma volonté.
ROMÉO. C'est ta pauvreté, et non ta volonté que je paie.
L'APOTHICAIRE, lui tendant une fiole. Mettez ceci dans n'im-porte quel liquide et buvez; et quand vous auriez la force de vingt hommes, cela vous dépêcherait sur-le-champ.
ROMÉO, lui jetant sa bourse. Voici ton or, pire poison pour rame des hommes et qui commet plus de meurtres dans cet exécrable monde que ces pauvres mixtures qu'il ne t'est pas permis de vendre. C'est moi qui te vends du poison; toi, tu ne m'en as pas vendu. Adieu! achète de quoi manger et engraisse ! (L'apothicaire rentro dans sa boutique.) Viens, cordial et non poison, viens avec moi au tombeau de Juliette, car c'est là qu'il me faut tes services. (Il sort.)
Le tombeau des Capulets.
(Vérone; un cimetière au milieu duquel s'élève le monument des Capu-lets. Entre le comte Paris suivi d'un page qui porte des flours et une torche.)
PARIS. Page, donne-moi ta torche; va-t'en et tiens-toi à distance... Pourtant, non, éteins-la, car je ne vou-drais pas être vu. Couche-toi tout de ton long sous ces ifs, l'oreille collée contre le sol creux; de cette façon pas un pied ne foulera le cimetière dont le terrain est relâché et ébranlé par toutes ces fosses creusées, sans que tu l'entendes. Dans ce cas, siffle pour m'avertir que tu entends approcher quelque chose. Donne-moi ces fleurs. Fais ce que je te dis, va.
LE PAGE, à part. J'ai presque peur de rester seul ici dans le cimetière; pourtant je me risque, (il s'éloigne.)
PARIS, posant des fleurs sur la tombe.
0 fleur, voici des fleurs pour ton lit d'épousée
Dont le dais n'est que pierre et que poussière, hélas !
Et chaque nuit j'irai, pèlerin jamais las,
Leur verser de mes yeux l'abondante rosée.
Le rite que mon cœur veut pour toi célébrer
C'est fleurir chaque nuit ton sépulcre et pleurer.
(Le page siffle. Lueur de torches et bruit de pas au loin.;
Le page m'avertit que quelqu'un s'approche. Quel pied maudit s'égare cette nuit par ici pour contrarier la cérémonie et le rite du fidèle amour?... Quoi! avec une torche !... 0 nuit, cache-moi un instant sous ton man-teau ! (11 s'écarte.)
(Entrent Roméo et Balthazar avec une torche, une pioche, etc.) ROMÉO, à Balthazar. Donne-moi cette pioche et la pince de fer... Tiens, prends cette lettre; demain matin de bonne heure aie soin de la remettre à mon seigneur et père. Donne-moi la lumière. Sur ta vie, je t'enjoins, quoi que tu entendes ou voies, de rester à distance et de ne pas interrompre ce que je fais. Pourquoi je descends dans ce lit de mort? C'est en partie pour contempler le visage de ma dame, mais surtout pour prendre à son doigt inerte un anneau précieux, un anneau dont je dois me servir pour un cher emploi; ainsi donc pars, va-t'en; mais si, soupçonneux, tu reviens pour épier ce que je me propose ensuite de faire, par le ciel, je te déchirerai membre par membre, et je joncherai de tes morceaux ce cimetière, affamé. L'heure et mes desseins sont farouches et sauvages, plus féroces et plus inexorables bien des fois que les tigres à jeun ou la mer rugis-sante. --
BALTHAZAR. Je vais partir, monsieur, et ne vous déran-gerai pas.
ROMÉO. C'est ainsi que tu me montreras ton amitié. (Il lui tend une bourse.) Prends ceci ; vis et prospère ; et main-tenant adieu, mon brave garçon.
BALTHAZAR, à part. Malgré tout cela, je vais me cacher aux alentours; son expression me fait peur et je me méfie de ses intentions, (Il s'éloigne.)
ROMÉO, s'approchant du sépulcre. Détestable panse, ventre de mort, gorgé du plus précieux morceau de cette terre, je forcerai bien tes mâchoires pourries à s'ouvrir, (il ouvre le sépulcre) et, de défi, je vais te gaver d'une nou-velle proie!
PARIS, s'avançant. Arrête ton travail impie, vil Montaigu ! Peut-on poursuivre sa vengeance plus loin que la mort? Misérable condamné, je t'arrête. Obéis et viens avec moi, car il faut que tu meures.
ROMÉO. Il le faut en effet, et c'est pour cela que je suis venu ici. Bon et noble jeune homme, ne tente pas un désespéré ; fuis et me laisse ; pense aux morts qui sont là; que cette pensée t'épouvante. (Paris essaie de le saisir.) Je t'en conjure, jeune homme, ne charge pas ma tète d'un nouveau péché en me poussant à la fureur. Oh ! va-t'en 1 Par le ciel, je t'aime mieux que moi-même, car je viens ici armé contre moi. Ne reste pas, va-t'en; vis et dis plus tard que la pitié d'un frénétique t'a recommandé de t'enfuir.
PARIS. Je fais fi de ta commisération et je t'arrête ici comme félon.
ROMÉO. Tu veux me provoquer? Alors, en garde, bambin ! (Ils se battent.)
LE PAGE DE PARIS, sortant de sa cachette. 0 mon Dieu ! ils se battent, je vais appeler la garde. (il sort en courant.)
PARIS. Oh! je suis tué! Si tu es miséricordieux, ouvre le tombeau et couche-moi près de Juliette. (il meurt.)
ROMÉO. Sur ma foi, je le ferai... (Se penchant sur le cadavre.) Examinons ce visage. C'est le parent de Mercutio, le noble comte Paris! Que me disait donc mon valet, quand mon âme bouleversée ne l'écoutait pas, en chevauchant sur la route? Il me disait, je crois, que Paris devait se marier avec Juliette; me l'a-t-il dit, ou l'ai-je rêvé? ou suis-je si fou que, l'entendant parler de Juliette, j'aie imaginé cela? (Prenant la main du mort.) Oh! donne-moi ta main, toi qui fus incrit avec moi sur le livre de l'âpre malheur ! Je vais t'ensevelir dans un tombeau triomphal — un tombeau? oh non! une coupole splendide, jeune homme égorgé, car Juliette y repose et sa beauté fait de cette voûte une salle de fêtes pleine de lumière ! Mort, repose ici, enterré par un mort! Que de fois les hommes, sur le point de mourir, se montrent gais! C'est ce que ceux qui les gardent appellent « l'éclair qui précède la mort ». Oh! comment puis-je appeler cela un éclair! (Il ouvre la. porte du tombeau et dépose Paris à l'intdrieur, puis s'approcha de la bière où Juliette est couchée.) 0 mon amour! ma femme! La mort qui a sucé le miel de ton haleine n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté : tu n'es pas conquise; l'oriflamme de la beauté est encore rouge sur tes lèvres et sur tes joues, et le pâle drapeau de la mort n'a pas été planté à sa place. (Allant à un autre cercueil.) "Tybaut, te voilà donc couché dans ton sanglant linceul! Oh! quelle plus grande faveur puis-je te faire que d'employer cette main, qui trancha en deux ta jeunesse, à pourfendre celle de ton ennemi?... (Revenant sur ses pas.) Ah! chère Juliette, pourquoi es-tu si belle toujours? Croirai-je que le spectre de la Mort est amoureux et que ce maigre monstre abhorré te garde ici dans l'ombre pour être sa maîtresse? De peur de cela, je veux demeurer avec toi toujours, et ne jamais quitter ce palais de l'obscure nuit; ici, ici je resterai avec la vermine ta chambrière. Oh ! c'est ici que je fixerai mon éternel repos, et, secouant le joug des funestes étoiles, affranchirai cette chair lasse du monde! (il tient le corps embrassé.) Mes yeux, donnez votre dernier regard; mes bras, prenez votre dernière étreinte ; et vous, ô mes lèvres, portes de la mort, scellez d'un baiser loyal le marché sans terme que je conclus avec la mort rapace! (Il tire la fiole de poison.) Allons, amer conduc-teur; allons, guide répugnant! Pilote désespéré, préci-pite et brise contre les rocs ton vaisseau fatigué et malade de la tempète! Je bois à mon amour, (il boit.) 0 honnête apothicaire, tes drogues -sont rapides!... Je meurs ainsi sur un baiser. (Il meurt en embrassant Juliette.) (Entre, de l'autre côté du cimetière, le Frère Laurent avec une lan-terne, un levier et une bêche.)
LE FRÈRE LAURENT^-Saint François me protège! Que de fois cette nuit mes vieux pieds ont trébuché contre des tombes ! (il s'approche du monument.) Hélas ! hélas ! quel est ce sang qui tache le seuil de pierre du sépulcre? Que veu-lent dire ces sanglantes épées sans maître qui gisent souillées près de ce lieu de paix? (Il entre dans le monument.) Roméo! Oh! qu'il est pâle!... Qui encore? quoi! Paris aussi ! et baigné dans son sang ! Ah ! quelle heure sans pitié que celle qui porte le crime de cette lamentable catastrophe!... La dame remue. (Juliette s'éveille et se soulève.)
JULIETTE. 0 bon Frère rassurant!... Où est mon sei-gneur?... Je me rappelle bien où je devais me retrouver, et j'y suis... Où est mon Roméo? (On entend du bruit.)
LE FRÈRE LAURENT. J'entends du bruit... Madame, sortez de ce nid de mort, de contagion et de sommeil contre nature ; un Pouvoir trop grand pour que nous lui résis-tions a traversé nos desseins... Venez, venez!... Ton mari est là, couché mort sur ton sein... et Paris aussi!... Viens, je te placerai dans un couvent de saintes reli-gieuses... Ne t'attarde pas à m'interroger, car voici le guet qui vient... Allons, viens, bonne Juliette... (Le bruit reprend.) Je ne puis plus attendre. (Il s éloigné précipitamment.) JULIETTE. Va, sors d'ici, car moi, je ne m'en irai pas... Qu'est ceci? Une coupe, serrée par la main de mon fidèle amour? C'est le poison, je le vois, qui a été sa fin prématurée... L'égoïste! il a tout bu et n'a pas laissé une seule goutte amie pour m'aider à le suivre! Je vais baiser tes lèvres; peut-ètre y reste-t-il encore assez de poison pour me guérir de la vie. (Elle lui donne un baiser.) Tes lèvres sont chaudes!
LE PREMIER GARDE, au page, dans la coulisse. Conduis-nous, mon petit... De quel côté?
JULIETTE. Du bruit? alors je vais faire vite. 0 l'heureux poignard ! (Elle saisit le poignard de Roméo.) Voici ton four-reau... (elle l'enfonco dans son sein); rouille-toi là que je meure ! (Elle tombe morte sur le corps de Roméo.)
vit