LA MORT DU PRINCE ARTHUR
(LE ROI JEAN) Le roi Jean a usurpé en 1199 le trône d'Angleterre qui devait revenir à son jeune neveu, Arthur de Bretagne, âgé de 14 ans. Le roi de France Philippe Auguste, ému par les prières de la mère d'Arthur, Constance, et obéissant à des calculs politiques, défend la cause du jeune prince. Un combat vient de se livrer dans l'Anjou où Arthur est tombé aux mains des Anglais.
Le meurtre insinué.
(Entre le roi Jean, accompagné de la reine mère et de Hubert de Burgh, son chambellan, qui tient Arthur par la main. Plusieurs seigneurs entrent avec le roi.)
LE ROI JEAN, à Arthur. Cousin, n'aie pas l'air triste; ta grand'mère t'aime bien et ton oncle sera aussi tendre pour toi que l'était ton père.
ARTHUR. Oh ma mère en mourra de chagrin.
LA REINE MÈRE, à Arthur. Viens ici, mon petit-fils; écoute, un mot. (Elle l'entraîne à l'écart.)
LE ROI JEAN, à Hubert. Viens ici, Hubert. (Hubert s'approche du roi.) 0 mon doux Hubert, nous te devons beaucoup; derrière ce mur de chair il est une âme qui te compte pour son créancier et qui prétend te payer ton zèle avec usure. Vois-tu, mon bon ami, ton serment volontaire vit ici, dans mon cœur, tendrement choyé. Donne-moi ta main. J'avais une chose à dire... mais je la réserve pour un meilleur moment... Par le ciel, Hubert, j'ai presque honte de te dire tout le bien que je pense de toi.
HUBERT. Je suis bien obligé à Votre Majesté.
LE ROI JEAN. Bon ami, tu n'as pas encore de raisons pour dire cela, mais tu en auras ; et, si traînant que soit son pas, le temps viendra po.ur moi de te faire du bien... J'avais un chose à dire... mais laissons cela. Le soleil est dans le ciel, et le jour pompeux, escorté de tous les plaisirs du monde, est bien trop frivole et trop occupé de brillants hochets pour me donner audience. Si la cloche de minuit, avec sa langue de fer et sa bouche de bronze, sonnait interminablement dans le cours de la nuit somnolente; si ce lieu où nous sommes était un cimetière, et si toi, tu étais possédé de mille ressenti-ments; ou si ce farouche esprit, la mélancolie, avait durci, alourdi et épaissi ton sang, — le sang qui autre-ment passe et repasse dans les veines chatouillées, installant cet idiot, le rire, dans les yeux des hommes, et forçant leurs joues à des grimaces de stupide gaîté, humeur odieuse à mes projets; — ou si tu pouvais me voir sans yeux, m'entendre sans oreilles et me répondre sans langue, eniployant la seule pensée, sans yeux, ni oreilles, ni son dangereux des paroles ; alors, en dépit du jour vigilant qui guette, je verserais mes pensées, dans ton sein... mais, non, je ne veux pas... et pour-tant je t'aime bien; et, sur ma foi, je crois que tu m'aimes bien aussi.
HUBERT. Si bien que, quelque chose que vous me disiez d'entreprendre, ma mort dût-elle suivre mon acte, par le ciel, je le ferais !
LE ROI JEAN. Ne le sais-je pas bien? (Désignant Arthur d'tin geste imperceptible.) Bon Hubert! Hubert! Hubert! jette les yeux sur ce jeune garçon ; je vais te dire, mon ami : c'est un vrai serpent sur mon chemin; partout où se pose mon pied, il est là rampant devant moi. Me com-prends-tu?.;. Tu es son gardien. HUBERT. Et je le garderai si bien qu'il ne fera pas de mal à Votre Majesté.
LE ROI JEAN, d'une voix sourde. La mort.
HUBERT. Monseigneur?
LE ROI JEAN. Une tombe.
HUBERT. Il ne vivra pas.
LE ROI JEAN. Assez!.... A présent je me sens prèt à la gaîté... Hubert, je t'aime. Allons, je ne te dirai pas ce que je prétends faire pour toi... N'oublie pas... (il s'avance vers la reine mère.) Madame, adieu ! je vais envoyer ces troupes à Votre Majesté.
LA REINE MÈRE. Que ma bénédiction soit avec toi!
LE ROI JEAN, à Arthur. Partez pour l'Angleterre, mon cousin ; Hubert sera votre homme, vous servira avec le respect qui vous est dû... (Aux autres personnes présentes.) En avant pour Calais, holà! (Tous sortent.)
Arthur et ses bourreaux.
(Une chambre du château où Arthur est prisonnier. Entrent Hubert et deux exécuteurs.)
HUBERT, à l'un d'eux. Fais-moi chauffer ces fers; (à l'autre) et toi, aie soin de te tenir derrière la tapisserie. Quand je frapperai du pied le sein de la terre, vous accourrez et attacherez solidement à cette chaise l'enfant que vous trouverez avec moi. Soyez attentifs. Sortez et veillez bien.
PREMIER EXÉCUTEUR. J'espère que votre autorisation couvrira cet acte.
HUBERT. Scrupules malséants! ne craignez rien; faites CC que j'ai dit. (Les exécuteurs sortent. Hubert se dirige vers la porte d'une pièce yoisinp,) Mon jeune garçon, venez ici, j'ai à vous parler. (Entre Arthur.)
ARTHUR. Bonjour, Hubert.
HUBERT. Bonjour, petit prince. 84 PAGES CHOISIES DE SHAKESPEAKE
ARTHUR. Aussi petit prince que possible, ayant tant de titres à être un grand prince..... Vous êtes triste?
HUBERT. En effet, j'ai été plus gai.
ARTHUR. Dieu me pardonne! Il me semble que per-sonne ne devrait être triste que moi. Pourtant, je me le rappelle, quand j'étais en France, les jeune gens étaient tristes comme la nuit, simplement par mode. Foi de chrétien si j étais hors de prison à garder des moutons, je serais aussi gai que le jour est long; et je le serais ici même, si je ne soupçonnais pas que mon oncle me veut encore du mal. Il a peur de moi, et moi de lui. Est-ce ma faute si je suis fils de Geoffroi t? Non, n'est-ce pas? et plût au ciel que je fusse votre fils, si vous vou-liez m'aimer, Hubert.
HUBERT, à part. Si je cause avec lui, son innocent babil va réveiller ma pitié qui est morte; donc, soyons brus-que et dépêchons.
ARTHUR. Êtes-vous malade, Hubert? Vous avez l'air pâle aujourd'hui. En vérité, je voudrais que vous fussiez un peu malade, pour m'asseoir à votre chevet et vous veiller toute la nuit. Je gage que je vous aime plus que vous ne m'aimez.
HUBERT, à part. Ses paroles prennent possession de mon cœur. (Haut, lui tendant un papier.) Lisez ceci, jeune Arthur. (A part, s'essuyant les yeux.) Quoi ! larmoiement stu-pide, voudrais-tu mettre à la porte l'inexorable tor-ture?... Il faut que je fasse vite, de peur que ma résolu-tion ne s'échappe par mes yeux en tendres larmes de femmelette... (A Arthur.) Ne pouvez-vous pas lire? N'est-ce pas écrit clairement?
ARTHUR. Trop clairement, Hubert, pour une œuvre aussi noire. Faut-il que vous me brûliez les deux yeux avec des fers rouges?
HUBERT. Jeune garçon, il le faut.
ARTHUR. Et le ferez-vous?
HUBERT. Et je le ferai.
1. Geoffroi Plantagenet était le 411 fils de Henri II et Jean le 5c.
ARTHUR. En avez-vous le cœur? Quand vous n aviez qu'un mal de tète, j'ai noué mon mouchoir autour de votre front, — c'était le plus beau que j'eusse, une prin-cesse me l'avait brodé, — et jamais je ne vous l 'ai rede-mandé; et, au milieu de la nuit, je vous ai soutenu la tète avec ma main; et, comme les minutes vigilantes surveillent le cours de l'heure, je ne cessais de ranimer le temps pénible en vous disant : « Que vous manque-t-ilî-> et « Où est votre mal? » ou bien « Quel service mon affection peut-elle vous rendre? » Bien des fils de pauvres gens seraient restés tranquillement couchés sans vous dire une seule parole affectueuse ; mais vous, vous avez eu pour garde-malade un prince... Oui, vous pouvez croire que ma tendresse était une tendresse feinte et la traiter d'artifice; faites-le si vous le voulez; s'il plaît au ciel que vous me maltraitiez, eh bien ! alors il vous faut le faire... Voulez-vous me brûler les yeux?... ces "yeux qui n'ont jamais eu, qui n'auront jamais pour vous même un regard irrité?
HUBERT. J'ai juré de le faire; et il faut que je les brûle avec un fer rouge.
ARTHUR. Ah! personne, si ce n'est en cet âge de fer, ne voudrait faire cela ! Le fer lui-même, quoique chauffé à rouge, en approchant de ces yeux, boirait mes larmes et éteindrait son ardente fureur dans le flux même de mon innocence ; et après, il se consumerait en rouille, rien que pour avoir contenu du feu pour blesser mes yeux.... Êtes-vous donc plus dur et plus inflexible que le fer martelé?... Si un ange était venu à moi et m'avait dit qu'Hubert me brûlerait les yeux, je ne l'aurais pas cru : nulle autre langue que celle d'Hubert
HUBERT, frappant du pied. Arrivez. (Les deux exécuteurs rentrent avec des cordes, des fers, etc.)
HUBERT, aux EXÉCUTEURS. Faites ce que je vous ai dit.
ARTHUR. Oh! sauvez-moi, Hubert, sauvez-moi 1 Mes yeux sont aveuglés rien qu'à l'aspect farouche de ces hommes sanguinaires.
HUBERT, aux exécuteurs. Donnez-moi le fer, vous m'en-tendez, et attachez-le ici. (Hubert prend le fer rouge. Les deux aides saisissent Arthur pour le lier sur la chaise.)
ARTHUR, aux exécuteurs. Hélas! qu'avez-vous besoin de tant de brutalité? Je ne résisterai pas; je resterai immo-bile comme une pierre... Pour l'amour du ciel, Hubert, ne me faites pas attacher! Tenez, écoutez-moi, Hubert! renvoyez ces hommes, et je vais m'asseoir aussi tran-quille qu'un agneau; je ne bougerai pas, je ne tressail-lerai pas, je ne dirai pas un mot, je ne regarderai pas le fer avec colère ; mettez seulement ces hommes dehors, et je vous pardonnerai, à quelque torture que vous me soumettiez.
HUBERT, aux exécuteurs. Allez, tenez-vous dans la pièce voisine; laissez-moi seul avec lui.
PREMIER EXÉCUTEUR. Je suis bien aise de ne pas prendre part à une telle action. (Les exécuteurs sortent.)
ARTHUR. Hélas! je viens donc de chasser mon ami; il a une mine farouche, mais un bon cœur. Faites le reve- * nir, que sa compassion donne la vie à la vôtre.
HUBERT. Allons, allons, enfant, préparez-vous.
ARTHUR. N'y a-t-il pas de remède?
HUBERT. Pas d'autre pour vous que de perdre les yeux.
ARTHUR. 0 ciel! s'il y avait seulement un atome dans les vôtres, un grain, une poussière, un moucheron, un cheveu égaré, un rien qui gênât ce sens si précieux! Alors, à sentir comme les moindres choses font cruel-lement souffrir là, votre affreux projet ne pourrait manquer de vous paraître horrible.
HUBERT. Est-ce là votre promesse? allons, retenez votre langue.
ARTHUR. Hubert, les paroles de deux langues ne seraient pas de trop pour défendre deux yeux. Ne me forcez pas à retenir ma langue, Hubert; ne m'y forcez pas, Hubert ! Ou bien, Hubert, si vous le voulez, coupez-moi la langue, pourvu que je puisse garder mes yeux. Oh! épargnez mes yeux, ne devraient-ils me servir qu'à vous regarder toujours?... Voyez, par ma foi, l'instru-ment s'est refroidi et ne me voudrait plus faire de mal.
HUBERT. Je puis le réchauffer, enfant.
ARTHUR. Non, en vérité; le feu est mort de chagrin, de se voir, lui créé pour nous réconforter, employé à d'indignes violences; voyez plutôt vous-même; il n'y a plus de malignité dans cette braise ; le souffle du ciel a éteint son âme et répandu les cendres du repentir sur sa tète.
HUBERT. Mais je .puis la rallumer de mon souffle, enfant.
ARTHUR. Si vous le faites, vous ne réussirez qu'à la faire rougir et s'empourprer de honte devant vos pro-cédés, Hubert. Oui, et peut-être elle vous lancera des étincelles aux yeux, comme le chien qu'on force à se battre mord son maître qui l'excite au combat. Toutes les choses dont vous aviez besoin pour me faire du mal refusent de vous servir. Vous seul manquez de la pitié que montrent le feu et le fer cruels, ces créatures bien connues pour leurs impitoyables fonctions.
HUBERT. Allons, vois et vis! Je ne toucherai pas à tes yeux pour tous les trésors que ton oncle possède. Pour-tant j'avais juré, et j'avais résolu, enfant, de te les brûler avec ce fer-ci..
ARTHUR. Oh! maintenant je reconnais bien Hubert! Tout à l'heure vous étiez déguisé.
HUBERT. Paix! plus un mot. Adieu! Votre oncle doit ignorer que vous n'êtes pas mort. Je vais charger ces féroces espions de faux rapports. Toi, joli enfant, dors sans crainte et sois assuré que, pour toutes les richesses de l'univers, Hubert ne te fera pas de mal.
ARTHUR. 0 ciel!... je vous remercie, Hubert.
HUBERT. Silence! plus un mot. Venez secrètement avec moi. Grand est le danger auquel je m'expose pour toi. (lis sortent.)
Remords intéressés.
(Le roi Jean est dans son palais, assis sur le trône. Devant lui se tien-nent le comte de Pembroke, le comte de Salisbury et d'autres seigneurs.)
LE ROI JEAN. Indiquez-moi quelque abus que vous vou-driez voir réformer -et vous verrez bien quel empresse-ment je mettrai à entendre et à vous accorder vos requêtes.
PEMBROKE. Eh bien, moi qui suis la voix d'eux tous et qui donne une langue au désir unanime de leur cœur, je viens, en mon nom et au leur, mais par-dessus tout au nom de votre sécurité, objet de notre plus vive solli-citude à eux et à moi, vous demander avec instance la délivrance d'Arthur. Sa captivité excite les lèvres mur-murantes du mécontentement à soulever de dangereux arguments : « Si ce que vous possédez en paix vous appartient en droit, pourquoi donc la crainte qui, dit-on, suit les pas de l'injustice, vous pousserait-elle à tenir sous les verrous votre jeune parent, à étouffer ses jours dans une barbare ignorance, et à refuser à sa jeunesse le riche avantage des précieux exercices? » Pour ôter à vos ennemis présents ce moyen d'ennoblir leurs intrigues, permettez que la requête à laquelle vous nous avez conviés soit pour sa liberté. Ce n'est pas pour notre bien que nous vous le demandons, sauf toutefois que notre intérêt qui dépend du vôtre consi-dère comme votre intérêt de le mettre en liberté.
LE ROI JEAN. Qu'il en soit ainsi; je confie sa jeunesse il votre direction. (Entre Hubert.) Hubert, quelles nouvelles apportez-vous? (Le roi entraîne Hubcrt à l'écart et cause avec lui à voix basse.)
PEMBROKE, montrant Hubert aux seigneurs. C'est là l'homme qui devait faire l'action sanglante; il a montré son ordre à un de mes amis. L'image d'un abominable for-fait vit dans son regard. Son air ténébreux révèle l'état d'un cœur profondément troublé, et je tremble que la chose ne soit faite, dont nous craignions tant qu'il ne fût chargé.
SALISBURY. Les couleurs du roi vont et viennent entre son dessein et sa conscience, comme des hérauts entre deux fronts de bataille redoutables; son émotion est si mûre qu'il faut qu'elle crève.
PEMBROKE. Et, quand elle crèvera, j'ai bien peur qu'il n'en sorte, horrible pus, la mort d'un doux enfant.
LE ROI JEAN. Nous ne pouvons pas retenir la forte main de la mortalité. (Il s'avance vers les seigneurs.) Mes bons seigneurs, quoique ma volonté d'accorder soit toujours vivante, l'objet de votre requète a cessé de vivre. (Dési-gnant Hubert.) Il nous apprend qu'Arthur est décédé cette nuit.
SALISBURY. Nous craignions en effet que sa maladie ne fût incurable.
PEMBROKE. Nous savions en effet combien il était près de sa mort avant que l'enfant lui-mème se sentît malade... Il faudra répondre de cela, ici ou ailleurs.
LE ROI JEAN. Pourquoi fixez-vous sur moi des regards si solennels? Est-ce que vous croyez que je porte les ciseaux de la destinée? Est-ce que je commande aux pulsations de la vie?
SALISBURY. La mauvaise foi est manifeste ; c'est une honte que la grandeur triche aussi grossièrement. Puisse ce jeu-là lui réussir ! et, sur ce, adieu.
PEMBROKE. Attends un peu, lord Salisbury; je pars avec toi; je vais chercher l'héritage de ce pauvre enfant, son petit royaume d'une tombe sanglante. A celui qui avait droit à toute la largeur de cette île, il ne reste que trois pieds de terre. Hélas ! en quel temps vivons-nous? Cela ne peut pas se supporter ainsi; cela finira par éclater pour notre malheur à tous, et avant peu, je le soupçonne. (Les seigneurs sortent.)
LE ROI JEAN, seul. Ils brûlent d'indignation. Je me repens. Il est impossible de fonder rien de solide sur le sang, d'assurer sa vie par la mort des autres. .Les malheurs s'abattent sur le roi. La France prépare une invasion redoutable. 'Le clergé pressuré et pillé soulève la popu-lation. Sur ces entrefaites, Hubert vient lui apprendre l'effet de toutes ces nouvelles sur le peuple.
HUBERT. Monseigneur, on dit qu'on a vu cinq lunes cette nuit, quatre' fixes et la cinquième tournoyant autour des quatre autres. d'un mouvement extraor-dinaire.
LE ROI JEAN. Cinq lunes?
HUBERT. Les vieillards et les mères-grand font là-dessus dans les rues d'inquiétantes prophéties; la mort du jeune Arthur est dans toùtes les bouches. En cau-sant de lui, tous branlent la tête et se chuchotent à l'oreille. Celui qui parle serre le poignet de son audi-teur, et celui qui écoute donne des signes d'effroi, les sourcils contractés, hochant la tête, roulant les yeux. J'ai vu un forgeron s'arrêter avec son marteau, comme ceci, pendant que son fer. refroidissait sur l'enclume, et que lui, bouche bée, avalait le récit d'un tailleur; et ce dernier, ses ciseaux et sa mesure à la main, debout dans des pantoufles que sa précipitation lui avait fait chausser tout de travers, parlait de milliers de Français belliqueux déjà rangés: en bataille dans le Kent. Un autre ouvrier, maigre et mal lavé, est venu lui couper son histoire, pour parler de la mort d'Arthur.
LE ROI JEAN. Pourquoi cherches-tu à m'obséder de ces frayeurs? Pourquoi reviens-tu sans cesse sur la mort d'Arthur? C'est ta main, qui l'a assassiné. J'avais de puissantes raisons pour souhaiter sa mort, mais toi, tu n'en avais aucune pour le tuer.
HUBERT. Aucune, monseigneur? Eh quoi! ne m'y aviez-vous pas provoqué?
LE ROI JEAN. C'est la malédiction des rois d'ètre assistés par des esclaves qui prennent une boutade pour un ordre de violer et d'ensanglanter la maison de vie; qui traduisent en loi le moindre clin d'œil de l'autorité; qui voient un arrêt menaçant du souverain si d'aventure il fronce le sourcil plutôt par humeur que par mûre réflexion.
HUBERT. Voici votre signature et votre sceau à l'appui de ce que j'ai fait.
LE ROI JEAN. Oh ! quand viendra le règlement du der-nier compte entre le ciel et la terre, alors cette signa-ture et ce sceau témoigneront contre nous pour notre damnation... Que de fois la vue des instruments propres au mal fait faire le mal! Si tu n'avais pas été là, ètre que la main de la nature a marqué, noté et estampillé pour faire une action honteuse, ce meurtre ne me fût pas venu à l'esprit; mais, observant ton horrible aspect, te trouvant propre à une vilenie sanglante, tout fait, tout indiqué pour un emploi hasardé, je me suis vague-ment ouvert à toi sur la mort d'Arthur; et toi, pour te rendre cher à un roi, tu ne t'es pas fait scrupule de détruire un prince.
HUBERT. Monseigneur...
LE ROI JEAN. Si tu avais seulement hoché la tête, ou fait une pause quand je t'ai dit obscurément ce que je désirais, ou si tu avais tourné un œil hésitant vers mon visage comme pour me demander de m'expliquer en termes exprès, une honte profonde m'eût rendu muet, m'eût fait briser là, et tes propres répugnances auraient pu faire naître des répugnances en moi; mais non! tu m'as compris à mes signes et par signes tu as répondu au péché; oui, sans broncher, tu as laissé consentir ton cœur, et, en conséquence, ta main brutale à commettre l'acte que nos deux langues avaient horreur de nom-mer... Hors de ma vue! ne me revois jamais plus!... Mes nobles m'abandonnent, mon pouvoir royal est bravé, à mes portes mèmes, par une armée de soldats étrangers... Que dis-je! au cœur même de ce territoire de chair, de ce royaume, de ce domaine de sang et de souille 1, il sévit une tumultueuse guerre civile entre ma conscience et le meurtre de mon neveu.
HUBERT. Armez-vous contre vos autres ennemis; je vais faire la paix entre votre âme et vous : le jeune
1. Par ces métaphores le roi désigne sa propre personne. Arthur est vivant. Cette main-ci est une main vierge et innocente, que les taches cramoisies du sang n'ont pas teinte encore. Jamais encore n'est entrée dans mon sein la terrible impulsion d'une pensée meurtrière; et vous avez calomnié la nature dans mon corps qui, malgré son aspect brutal, couvre pourtant une âme trop humaine pour le boucher d'un enfant innocent.
LE ROI JEAN. Arthur est vivant? Oh! va vite trouver les pairs; jette cette nouvelle sur leur fureur enflammée et ramène-les calmés dans l'obéissance! Pardonne les commentaires que ma colère a faits sur ton aspect; car ma rage était aveugle et l'horrible vision imaginaire du sang t'offrait à mes yeux plus hideux que tu ne l'es... Oh! ne me réponds pas, mais ramène en toute- hâte dans mon cabinet les seigneurs irrités; ma prière est trop lente ; que ta course soit plus rapide qu'elle. (lis sor-tent.) ..
Mort d'Arthur.
(Devant le château fort où Arthur est enfermé. Le jeune prince apparaît debout sur une haute muraille à pic.)
ARTHUR. Le mur est bien haut et pourtant je vais sauter en bas. Bonne terre, sois pitoyable et ne me fais pas de mal!... Peu de gens me connaissent, ou per-sonne; s'il en est qui m'ont connu, ce costume de mousse me déguise entièrement... J'ai peur, et pourtant je vais me risquer... Si j'atteins en bas sans me briser les membres, je trouverai mille moyens de m'échapper... Autant mourir en fuyant que mourir en restant, (il saute et ne-peut plus se relever.) Hélas ! l'esprit de mon oncle est dans ces pierres! Que le ciel prenne mon âme et que l'Angleterre garde mes os ! (il meurt.)
(LE MARCHAND DE VENISE) Antonio, riche marchand de Venise, est lié d'une étroite affection au jeune seigneur Bassanio. Voulant que celui-ci se présentât magnifiquement équipé devant l'opulente héritière Portia dont il convoite la main, Antonio, dont la fortune est tout entière dans son négoce, lui a dit d'emprunter, sous sa garantie, trois mille ducats. Bassanio les demande à l'usurier juif Shylock.
Antonio fait un emprunt à Shylock.
La scène est à Venise, devant la maison de Shylock. Bassanio et Shylock entrent en causant.
SHYLOCK. Trois mille ducats; bien.
BASSANIO. Oui, monsieur, pour trois mois.
SHYLOCK. Pour trois mois; bien.
BASSANIO. Pour lesquels, comme je vous l'ai dit, Antonio s'engagera.
SHYLOCK. Antonio s'engagera; bien.
BASSANIO. Pouvez-vous me rendre ce service? (Shylock reste absorbé.) Voulez-vous me faire ce plaisir? (Même silence.) Puis-je savoir votre réponse?
SIIYLOCK. Trois mille ducats, pour trois mois, et Antonio engagé.
BASSANIO. Votre réponse à cela?
SIIYLOCK. Antonio est bon.
BASSANIO. Avez-vous jamais entendu prétendre le con-traire?
SHYLOCK. Oh! non, non, non, non. Quand je dis qu'il est bon, je veux vous donner à entendre par là que sa garantie est suffisante. Pourtant sa fortune est aléa-toire; il a un galion en route pour Tripoli, un autre pour les Indes; j'entends dire de plus, sur le Rialto', qu'il en a un troisième au Mexique, un quatrième allant en Angleterre, et d'autres navires encore aventurés et disséminés sur les mers. Mais les vaisseaux ne sont que des planches, les matelots que des hommes. Il y a les rats de terre et les rats de mer, les voleurs de terre et les voleurs de mer, je veux dire les pirates ; et puis il y a les périls de l'eau, des vents et des écueils. Malgré tout, l'homme est suffisant. Trois mille ducats... je crois que je puis accepter sa garantie.
BASSANIO. Soyez assuré que oui.
SHYLOCK. J'entends certes bien m'en assurer; et, pour m'en assurer, je veux réfléchir. Puis-je parler à Antonio?
BASSANIO. Si vous voulez dîner avec nous...?
SHYLOCK. Oui, pour sentir le porc; pour manger de l'habitacle où les conjurations de votre prophète le Nazaréen ont fait entrer le diable. Je veux bien acheter avec vous, vendre avec vous, causer avec vous, marcher avec vous et ce qui s'en suit, mais je ne veux pas manger avec vous, boire avec vous ni prier avec vous... Quelles nouvelles sur le Rialto?... Qui vient ici? (Entre Antonio.)
BASSANIO, allant vers Antonio. C'est le signor Antonio.
SHYLOCK, à part. Comme il a l'air d'un publicain flagor-neur! Je le hais parce qu'il est chrétien, mais surtout parce que dans sa basse simplicité il prête de l'argent gratis et fait baisser le taux de l'intérêt ici parmi nous 1. Place de Venise où se rassemblaient les marchands. à Venise. Si je puis le prendre une bonne fois par la hanche', je gorgerai la vieille rancune que je lui porte. Il hait notre nation sainte, et il récrimine, dans les lieux mêmes où les marchands ont coutume de se rassembler, contre moi, mes marchés et mes honnêtes bénéfices qu'il traite d'usure. Maudite soit ma tribu, si je lui par-donne.
BASSANIO, à Shylock, qui parait oublier sa présence. Shylock, entendez-vous?
SHYLOCK. Je suis en train de supputer ce que j'ai d'ar-gent disponible, et d'après le calcul approximatif de ma mémoire, je ne puis pas lever sur-le-champ la grosse somme de trois mille ducats. Qu'importe d'ailleurs? Tubal, riche Hébreu de ma tribu, me fournira ce qui manque. Mais doucement! combien de mois demandez-vous? (Il lève les yeux et fait semblant d'apercevoir pour la première fois Antonio.) Dieu vous garde, bon signor; nous avions encore à la bouche le nom de votre seigneurie.
ANTONIO. Shylock, bien que je ne prète ni n'emprunte jamais en exigeant ou en payant de surplus 2, cependant, pour subvenir aux besoins pressants de mon ami, je ferai violence à mes habitudes. (A Bassanio.) Est-il déjà informé de la somme qu'il vous faut?
SHYLOCK. Oui, oui, trois mille ducats.
ANTONIO. Et pour trois mois.
SHYLOCK. J'avais oublié; pour trois mois, (à Bassanio) vous me l'aviez dit. (A Antonio.) Eh bien alors, votre billet... laissez-moi voir un peu... écoutez-moi... Vous disiez, je crois, que vous ne prètiez ni n'empruntiez jamais à bénéfice?
ANTONIO. Jamais je ne le fais.
SHYLOCK. Quand Jacob menait paître les moutons de son oncle Laban, — ce Jacob fut, à partir de notre saint Abraham, grâce à ce que sa prudente mère fit en sa