PAGES CHOISIES DE SHAKESPEARE ^ 1 \ ZL
ANTONIO. C'est entendu, ma foi. Je signerai ce billet et je dirai qu'il y a beaucoup d'obligeance chez ce juif.
BASSANIO. Vous ne signerez pas un pareil billet pour moi. J'aime mieux rester dans le besoin.
ANTONIO. Ne crains rien, mon cher; je ne risque pas de payer le dédit. Avant deux mois d'ici, c'est-à-dire un mois avant l'expiration du billet, je m'attends à voir revenir trois fois le triple de sa valeur.
SHYLOCK. 0 père Abraham! voilà bien ces chrétiens, à qui la dureté de leur propre conduite enseigne à soup-çonner les pensées d'autrui! (A Bassanio.) Je vous en prie, dites-moi un peu : s'il venait à faire défaut au jour fixé, qu'est ce que je gagnerais à exiger le dédit? Une livre de chair humaine, de chair prise sur un homme, n'a pas autant de prix, ni d'usage non plus, que la chair des moutons, des bœufs ou des chèvres. Je vous dis que c'est pour acheter ses bonnes grâces que je lui fais cette offre amicale. S'il accepte, soit! sinon, adieu; mais, de grâce, ne me faites pas une injure de mon obligeance même?
ANTONIO. Oui, Shylock, je signerai ton billot.
SHYLOCK. Allez donc sur-le-champ m'attendre chez le notaire ; donnez-lui ordre de dresser ce plaisant contrat et moi, je vais sans retard mettre les ducats dans ma bourse, donner un coup d'œil à ma maison, que j'ai laissée en tremblant sous la garde d'un valet négligent, et dans un instant je vous aurai rejoints.
ANTONIO. Fais vite, aimable juif. (Shylock sort.) Cet hébreu se fera chrétien; il devient bon.
BASSANIO. Je n'aime pas les générosités qui partent d'une âme de coquin.
ANTONIO. Allons, viens. Il n'y a rien à redouter dans tout cela; mes vaisseaux reviennent un mois avant le jour fixé. (Ils sortent.)
L'intérieur de Shylock.
Jessica, fille de Shylock, a projeté de s'enfuir de chez elle avec le jeune chrétien Lorenzo, ami de Bassanio. Le valet Lan-celot, renvoyé par Shylock et entré au service de Bassanio, sert d'intermédiaire aux deux amants.
Ce valet vient rappeler à Shylock qu'il est attendu chez son débiteur Bassanio où il doit diner. C'est pendant ce dîner que l'enlèvement doit avoir lieu. Shylock ne quitte pas sans inquié-tude sa fille et ses richesses.
(La scène so passo devant la maison du Juif. Jessica est à 1 intérieur.)
SHYLOCK, à Lanceiot. Bien, tu verras, tes yeux en seront juges, la différence entre le vieux Shylock et Bassanio. (Il appelle.) Holà! Jessica... (A Lanceiot.) Tu ne pourras plus t'empiffrer comme tu le faisais chez moi... Holà! Jes-sica!... ni dormir, ni ronfler, ni mettre en lambeaux ta livrée... Eh! Jessica, dis donc?
LANCELOT. Eh! Jessica.
SHYLOCK. Qui te dit d'appeler? je ne te dis pas d'appeler.
LANCELOT. Votre Honneur avait coutume de me répéter que je ne savais rien faire sans qu'on me le dît. (Jessica so montre sur le seuil de la porto.)
JESSICA. VOUS m'appelez? que voulez-vous?
SHYLOCK. Je suis invité à souper dehors, Jessica ; voici mes clefs... Mais pourquoi irais-je? Ce n'est pas par amitié qu'ils m'invitent; ils veulent me flatter... Pour-tant j'irai par haine, pour manger aux dépens du chré-tien prodigue... Jessica, ma fille, veille sur la maison. Je pars bien à contre-cœur: il se brasse quelque chose contre mon repos, carj'ai rèvéde sacs d'argent cette nuit.
LANCELOT. Je vous en supplie, monsieur, venez; mon jeune maître a peur que vous ne lui fassiez faux bond.
SIIYLOCK. C'est plutôt moi qui ai à craindre cela de lui.
LANCELOT, d'un air mystérieux. Comme c'est une surprise qu'ils ont concertée ensemble, je ne veux pas dire que vous verrez une mascarade; mais si vous en voyez une...
SHYLOCK. Eh quoi! est-ce qu'il y aura des masques?... Écoutez-moi bien, Jessica : fermez mes portes à clef, et quand vous entendrez le tambour et l'odieux piaule-ment du fifre au cou tors, n'allez pas alors grimper aux croisées ni allonger votre tête sur la voie publique pour admirer ces fous de chrétiens avec leurs faces ver-nissées, mais bouchez les oreilles de ma maison, je veux dire les fenètres : que le bruit de la stupide badauderie n'entre pas dans ma grave demeure. Par le bâton de Jacob, je jure que je n'ai pas l'esprit à festoyer en ville ce soir... mais j'irai pourtant. (A Lancelot.) Allez devant moi, drôle; dites que je viens.
LANCELOT. Je vais devant, monsieur. (Il s'approche de Jes-sica et lui dit entre haut et bas :) Maîtresse, mettez-vous à la fenètre, quoi qu'il dise. (Voyant que Shylock l'observe, il s'éloigne en fredonnant :)
Quelqu'un tantôt viendra sur cette rive,
Jeune chrétien qui vaut l'œil d'une juive *.
(l! sort.)
SHYLOCK. Que dit ce sot de l'engeance d'Agar 2, hein?
JESSICA. Il me disait :« Adieu, maîtresse », rien de plus.
SIIYLOCK. Ce fou-là n'est pas méchant, mais il mange énormément. Vraie limace au travail, il dort le jour plus que le chat sauvage. Les frelons ne restent pas dans ma ruche; je me défais donc de lui et je m'en défais en faveur de quelqu'un que je le voudrais voir aider à gaspiller sa bourse d'emprunt... Allons, Jessica, rentrez. Peut-ètre reviendrai-je immédiatement; faites ce que je vous dis; fermez les portes sur vous. < Bon guet chasse malaventure »; c'est un proverbe qui ne paraît jamais rance à un esprit économe, (il sort.)
JESSICA, le regardant s'éloigner. Adieu ; et, si rien ne vient traverser ma fortune, nous avons perdu, moi un père, et vous une fille.
1. Jeu de mots sur l'expression proverbiale : Cela vaut l'œil d'un juif, c'est-à-dire est d'un très haut prix ; allusion aux tortures par lesquelles les chrétiens extorquaient jadis aux juifs des rançons énormes.
2 C'est-à-dire descendant de l'esclave Agar et esclave lui-même.
Shylock après la fuite de sa fille.
Jessica déguisée en page s'est enfuie avec Lorenzo, dérobant à son père de l'or et des bijoux. — Dans une rue de Venise, Salarino et Salanio, deux jeunes Vénitiens amis d'Antonio et de Bassanio, s'entretiennent en riant du malheur de Shylock.
SALARINO. Oui, mon cher, j'ai vu Bassanio prendre la mer; Gratiano1 est parti avec lui et je suis sûr que Lorenzo n'est pas sur le navire.
SALANIO. Ce gredin de juif est allé pousser les hauts cris chez le doge qui l'a accompagné pour fouiller le navire de Bassanio.
SALARINO. Il est arrivé trop tard, le navire était sous voiles; mais là, on a donné à entendre au doge que l'on avait vu ensemble dans une gondole Lorenzo et son amoureuse Jessica. En outre, Antonio a certifié au doge qu'ils n'étaient pas sur le navire de Bassanio.
SALANIO. Je n'ai jamais entendu de colère aussi confuse, aussi étrange, aussi débordante et aussi incohérente que celle de ce chien de juif qui allait criant par les rues : « Ma fille! 0 mes ducats! 0 ma fille! Enfuie avec un chrétien! 0 mes ducats chrétiens! Justice! la loi! mes ducats et ma fille! Un sac scellé, deux sacs scellés de ducats, de doubles ducats, à moi volés par ma fille! Et des bijoux, deux pierres, deux riches pierres précieuses, volées par ma fille! Justice! qu'on trouve la fille! Elle a les pierres fines sur elle et les ducats »
SALARINO. Oui, tous les gamins de Venise le suivent en criant : ses pierreries, sa fille et ses ducats!
SALANIO. Que le bon Antonio veille à son échéance, car c'est lui qui paiera cela.
SALARINO. Parbleu ! tu fais bien de me le rappeler. Je causais hier avec un Français qui me disait que dans
1. Ami de Bassanio. les mers étroites qui séparent les Français des Anglais il s'était perdu un navire de notre pays avec une riche cargaison. J'ai pensé à Antonio quand il m'a dit cela, et j'ai souhaité en silence que ce ne fût pas un de ses vais-seaux.
SALANIO. Vous feriez bien d'informer Antonio de ce que vous avez appris; mais ne le faites pas trop brus-quement, car cette nouvelle peut l'affliger.
SALARINO. Il n'est pas d'homme meilleur qui foule le sol de cette terre. J'ai vu Bassanio et Antonio prendre congé l'un de l'autre. Bassanio lui disait qu'il se hâte-rait de revenir; il lui a répondu : « N'en faites rien; ne brusquez pas votre affaire pour moi, Bassanio ; donnez-lui tout le temps de mûrir; et quant au billet que le juif a de moi, qu'il n'entre pas dans votre tète d'amoureux. Soyez gai, et employez vos meilleures pensées à faire votre cour et à donner toutes les belles marques d'amour qu'il vous sera convenable de faire voir. » Et à ce moment mème, comme ses yeux étaient gonflés de larmes, il a détourné son visage, lui a tendu la main par derrière, et avec une tendresse singulièrement émue il a serré la main de Bassanio; et c'est ainsi qu'ils se sont quittés.
SALANIO. Je crois qu'il n'aime la vie que pour son ami. Je t'en prie, allons à sa recherche et chassons la tristesse qu'il couve à l'aide d'une distraction ou d'une autre.
SALARINO. Oui, faisons cela. (ils sortent.)
Pourquoi Shylock hait Antonio.
A quelques jours de là le bruit des pertes d'Antonio s'est confirmé. Nous l'apprenons par les mêmes jeunes gens, Salanio et Salarino, qui se rencontrent dans une rue de Venise.
SALANIO. Or çà, quelles nouvelles sur le Rialto?
SALARINO. Eh bien! le bruit court toujours, sans être démenti, qu'Antonio a un navire richement chargé qui a fait naufrage dans le détroit — les Goodwins, c'est, je crois, le nom du lieu où il s'est échoué, banc de sable dangereux et fatal où la carcasse de plus d'un grand navire a, dit-on, trouvé sa sépulture, si commère la Renommée est femme honnête et véridique.
SALANIO. Je la voudrais plus menteuse dans la circon-stance que la pire commère qui jamais mâchonna une racine de gingembre ou lit croire à ses voisines qu'elle pleurait la mort de son troisième mari. Mais il n'est que trop vrai, sans glisser dans la prolixité ni faire de zigzags sur la grande route de la conversation, que le bon Antonio, l'honnête Antonio, oh! que n'ai-je une épithète digne de tenir compagnie à son nom!
SALARINO. Allons, j'attends le point final.
SALANIO. Hein! que dis-tu?... Parbleu! la fin de tout cela, c'est qu'il a perdu un vaisseau.
SALARINO. Dieu veuille que ce soit la fin de ses pertes!
SALANIO. Je dis bien vite amen, de peur que le diable ne traverse ma prière, car le voici qui vient sous la forme d'un juif. (Entre Shylock.) Eh bien! Shylock, quelles nouvelles parmi les marchands?
SIIYLOCK. Vous avez su, vous autres, mieux que per-sonne, mieux que personne, la fuite de ma fille.
SALARINO. C'est certain; pour ma part, je connais le tailleur qui lui fiL les ailes avec lesquelles elle s'est envolée -.
SALANIO. Et Shylock. pour sa part, savait que l'oiseau avait toutes ses plumes; et ma foi! quand ils en sont là, c'est la nature de tous les oiseaux de filer vers le ciel.
SHYLOCK. C'est en enfer qu'elle ira pour cela.
SALARINO. C'est certain, si le diable est son juge.
SIIYLOCK. Ma chair et mon sang se révolter ainsi!
SALARINO. Il y a plus de différence entre ta chair et la sienne qu'entre le jais et l'ivoire; plus de différence entre vos deux sangs qu'entre le vin rouge et le vin du 1. Le Pas de Calais.
■1. Son déguisement de pajie. Rhin... Mais, dites-nous, avez-vous, oui ou non, entendu dire qu'Antonio ait subi des pertes sur mer?
Shylock. Encore une mauvaise affaire pour moi : un banqueroutier, un prodigue, qui ose à peine montrer sa tête sur le Rialto! un mendiant, qui avait coutume de venir se pavaner sur le marché! Qu'il prenne garde à son billet! Il avait l'habitude de me traiter d'usurier, qu'il prenne garde à son billet! Il avait l'habitude de prêter de l argent pour une révérence de chrétien, qu'il prenne garde à son billet!
Salarino. Bah ! je suis sûr que s'il manque à l'échéance tu ne prendras pas sa chair; à quoi serait-elle bonne?
SIIYLOCK. A amorcer les poissons; si elle ne peut nourrir rien d'autre, elle nourrira du moins ma ven-geance. Il m'a couvert d'opprobre et fait tort d'un demi-million; il s'est ri de mes pertes; il s'est moqué de mes gains; il a méprisé ma nation, traversé mes marchés, refroidi mes amis, échauffé mes ennemis; et quelle est sa raison? Je suis juif. Est-ce qu'un juif n'a pas des yeux? Est-ce qu'un juif n'a pas des mains, des organes, des dimensions, des sens, des sentiments, des passions? N'est-il pas nourri par les mêmes aliments, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes moyens, chauffé et glacé par le même été et le même hiver qu'un chrétien? Si vous nous piquez, est-ce que nous ne saignons pas? Si vous nous chatouil-lez, est-ce que nous ne rions pas? Si vous nous empoi- j sonnez, est-ce que nous ne mourons pas? Et si vous nous faites du mal, est-ce que nous ne nous vengerons pas? Si nous sommes comme vous pour le reste, nous voulons vous ressembler aussi en cela. Si un juif fait du mal à un chrétien, que dit l'humilité de celui-ci : vengeance! Si un chrétien fait du mal à un juif, que doit dire la patience du juif, d'après l'exemple du chré-tien? n'est-ce pas : vengeance? La scélératesse que vous m'enseignez, je la veux mettre en pratique, et j'aurai | du malheur si je ne dépasse pas les leçons que j'ai I reçues. (Entre un valet.) |
LE VALET, à Salarino et à Salanio. Messieurs, mon maître Antonio est chez lui et désire vous parler.
SALARINO. Nous l'avons cherché de tous les côtés. (Entre le juif Tubal.)
SALANIO. En voici venir un autre de la tribu : on n'en trouverait pas un troisième pareil, à moins que le diable lui-même ne se fît juif. (Sortent Salanio, Salarino et le valet.)
SHYLOCK. Eh bien! Tubal, quelles nouvelles de Gènes? As-tu trouvé ma fille?
TUBAL. OÙ je suis allé j'ai souvent entendu parler d'elle, mais je n'ai pas pu la trouver.
SIIYLOCK. Là, là, là, là! un diamant de perdu qui m'a coûté deux mille ducats à Francfort! Jamais la malé-diction n'était tombée sur notre nation jusqu'à ce jour; jamais je ne l'avais sentie jusqu'à ce jour; deux mille ducats en cette seule pierre, et d'autres précieux, pré-cieux bijoux. Je voudrais que ma fille fût morte, là, à mes pieds, avec les bijoux à ses oreilles! Je voudrais qu'elle fût dans sa bière, à mes pieds, avec les ducats dans son cercueil! Pas de nouvelles d'eux? C'est ainsi! Et je ne sais combien d'argent dépensé pour les recher-ches! Allons! c'est cela : perte sur perte; le voleur parti avec tant, et tant pour trouver le voleur; et pas de satis-faction, pas de vengeance! Et pas d'autre malheur en route que celui qui me tombe sur les épaules; pas d'autres soupirs que ceux que je pousse; pas d'autres larmes que celles que je verse!
TUBAL. Si fait; d'autres aussi ont du malheur. Antonio, à ce que j'ai appris à Gênes...
SIIYLOCK. Quoi? quoi? quoi? du malheur? du malheur?
TUBAL. A eu un vaisseau naufragé en venant de Tripoli.
SHYLOCK. J'en remercie Dieu! J'en remercie Dieu! Est-ce vrai? est-ce vrai?
TUBAL. J'ai parlé avec quelques-uns des matelots qui ont échappé au naufrage.
SHYLOCK. Je te remercie, mon bon Tubal; bonne nou-velle, bonne nouvelle! Ah! Ah! où cela? à Gènes?
TUBAL. Votre fille a dépensé à Gênes, à ce que j'ai entendu dire, quatre-vingts ducats dans une nuit.
SHYLOCK. Tu m'enfonces un poignard; jamais je ne reverrai mon or : quatre-vingts ducats dans une seule soirée! quatre-vingts ducats!
TUBAL. Divers créanciers d'Antonio, avec qui je suis revenu de compagnie à Venise, jurent qu'il ne peut éviter la banqueroute.
SHYLOCK., J'en suis bien aise : je vais le tourmenter, je vais le torturer; j'en suis bien aise.
TUBAL. Un d'entre eux m'a montré un anneau qu'il avait eu de votre fille pour un singe.
SHYLOCK. Maudite soit-elle! tu me tortures, Tubal; c'était ma turquoise; je l'avais eue de Lia lorsque j'étais garçon; je ne l'aurais pas donnée pour toute une forêt de singes.
TUBAL. Mais Antonio est certainement ruiné.
SHYLOCK. Oui, c'est vrai; c'est vrai. Va, Tubal, engage-moi un exempt; retiens-le-moi une quinzaine d'avance. Je veux avoir son cœur s'il manque à l'échéance, car, s'il disparaissait de Venise, je pourrais y faire tous les marchés que je voudrais. Va, va, Tubal, et rejoins-moi à la synagogue; va, mon bon Tubal; à notre synagogue, Tubal. (Ils sortent.)
Antonio prisonnier de Shylock.
Sbylock a fait arrêter et emprisonner Antonio. Celui-ci, accom-pagné de Salarino, et sous la surveillance du geôlier, est allé trouver Shylock pour le fléchir. La scène se passe daps une rue de Venise.
SHYLOCK. Geôlier, surveillez-le. Qu'on ne me parle pas de pitié. Voilà l'imbécile qui prêtait de l'argent gratis! Geôlier, surveillez-le.
ANTONIO. Écoutez-moi pourtant, mon-bon Shylock. '
SHYLOCK. Je veux ce que porte mon billet ; ne parle pas contre mon billet; j'ai fait serment d'avoir ce que porte mon billet. Tu m'as traité de chien avant d'avoir aucune raison pour cela, eh bien! puisque je suis un chien, prends garde à mes crocs. Le doge m'accordera justice. Je m'étonne, mauvais geôlier, que tu sois assez fou pour sortir avec lui à sa requète.
ANTONIO. Je t'en prie, écoute-moi.
SIIYLOCK. Je veux ce que porte mon billet; je ne veux pas t'écouter; je veux ce que porte mon billet; ainsi donc ne me parle plus. Je ne veux pas qu'on fasse de moi un de ces nigauds au cœur mou, aux yeux troubles, qui secouent la tête, faiblissent, soupirent et finissent par céder aux suppliques des chrétiens. Ne me suis pas; je ne veux pas de paroles; je veux ce que porte mon billet, (Il sort.)
SALARINO, mettant la main à son épée et voulant s'élancer sur Shylock. C'est le plus impitoyable mâtin qui ait jamais frayé avec les hommes.
ANTONIO, le retenant. Laissez-le tranquille; je ne le pour-suivrai plus de prières inutiles. Il en veut à ma vie; et sa raison, je la connais bien : j'ai souvent sauvé de ses exécutions beaucoup de gens qui de temps à autre venaient gémir près de moi; voilà pourquoi il me hait.
SALAIUNO. Je suis sûr que le doge ne laissera jamais exécuter ce contrat.
ANTONIO. Le doge ne peut pas empêcher la loi de suivre son cours, car toute atteinte portée à la sécurité que les étrangers trouvent chez nous, à \ enise, jette-rait un fort discrédit sur la justice de l'État, puisque le commerce et la richesse de la ville dépendent de toutes les nations. Donc laissez-moi ; ces chagrins et ces pertes m'ont mis si bas que j'aurai grand'peine il fournir une livre de chair demain à mon sanguinaire créancier. Allons, geôlier, marchons. Plaise à Dieu que Bassanio vienne me voir payer sa dette, et alors peu importe le reste. (Ils sortent.)
Le jugement.
Cependant Bassanio a été agréé par Portia. Apprenant le danger que court Antonio, il revient à la bâte à Venise et offre trois fois la somme due. Mais Shylock dont la haine fait taire l'avarice refuse toute transaction, malgré les instances du doge devant qui la cause est portée. Heureusement l'ingénieuse Portia, déguisée en docteur en droit, vient au tribunal et est chargée de rendre la sentence. Un conflit s'engage entre la stricte légalité que personnifie Shylock et la loi supérieure de clémence qu'in-voque Portia. Dans la partie de la scène du jugement que nous citons, Shylock est devant la cour de justice, ayant à la main un couteau qu'il aiguise de temps à autre sur sa semelle.
PORTIA, déguisée en docteur en droit. Quel est ici le mar-chand, et quel est le juif?
LE DOGE. Antonio et vous, vieux Shylock, avancez tous les deux.
PORTIA, au juif. Votre nom est-il Shylock?
SHYLOCK. Shylock est mon nom.
PORTIA. La poursuite que vous intentez est d'une étrange nature, et cependant la forme en est si régu-lière que la loi vénitienne ne peut pas s'opposer à ce qu'elle suive son cours. (A Antonio.) Vous êtes à sa dis-crétion, n'est-il pas vrai?
ANTONIO. Oui, à ce qu'il dit.
PORTIA. Reconnaissez-vous le billet?
ANTONIO. Oui.
PORTIA. Alors il faut que le juif soit clément.
SHYLOCK. Il le faut? En vertu de quelle obligation, dites-le-moi?
PORTIA. Le propre de la clémence est de n'ètre pas contrainte ; elle tombe comme la douce pluie du ciel sur le lieu qui est sous elle; elle est deux fois bénie : elle bénit celui qui donne et celui qui reçoit; elle est ce qu'il y a de plus puissant chez les plus puissants; elle sied au monarque sur son trône mieux que sa couronne même; le sceptre qu'il tient montre la force du pouvoir temporel, il est l'emblème de cette imposante majesté dont émanent le respect et la terreur des rois; mais la clémence est au-dessus du sceptre, elle a son trône dans le cœur des rois, elle est un des attributs de Dieu lui-même, et jamais le pouvoir terrestre ne ressemble tant à celui de Dieu que quand la clémence tempère la justice. Donc, juif, bien que la justice soit ton argument, considère ceci : si la justice suivait son cours, nul de nous ne verrait le salut. C'est la clémence qu'invoque notre prière, et cette mème prière nous enseigne à tous à être cléments dans nos actions... Je n'ai si longue-ment parlé que pour mitiger ton appel à la justice; mais, si tu veux poursuivre, le rigide tribunal de Venise devra nécessairement prononcer sentence contre le marchand que voici.
^ SIIYLOCK. Que mes actions retombent sur ma tête! Je réclame la loi, la pénalité, et le dédit stipulé dans mon f' billet.
\ PORTIA, désignant Antonio. Est-ce qu'il n'est pas en mesure de rembourser l'argent?
BASSANIO. Si fait! J'offre de le rendre ici pour lui, devant la cour; bien plus, deux fois la somme; si cela ne suffit pas, je m'engage à en payer dix fois le montant, dussé-je donner en caution mes mains, ma tète, mon cœur. Si cela ne suffît pas encore, il est donc manifeste t que la méchanceté cherche à accabler l'innocence. Je ! vous en supplie, pliez pour une fois la loi à votre auto-rité. Pour faire une grande justice, faites une petite illégalité, et bridez la cruauté de cet opiniâtre démon.
PORTIA. Cela ne doit pas ètre; il n'y a pas de pouvoir j dans Venise qui puisse altérer un décret établi ; s'auto--
risant d'un tel précédent, on verrait de nombreux abus envahir l'État. Cela ne se peut pas.
i, SHYLOCK. Un Daniel est venu nous juger! un Daniel! r 0 juge si jeune et si sage, combien je t'honore! ¡; PORTIA, à Shylock. Je vous en prie, laissez-moi voir le | billet.
SHYLOCK. Le voici, très révérend docteur, le voici.
PORTIA. Shylock, on t'offre ici trois fois ton argent.
SHYLOCK. Un serment, un serment, j'ai fait un serment au ciel. Chargerai-je mon âme d'un parjure? Non, pas pour Venise entière.
PORTIA. Eh bien! ce billet est échu sans paiement, et, d'après ceci, le juif peut légalement réclamer une livre de chair, à découper de sa propre main, le plus près possible du cœur du marchand. (A Shylock.) Soyez clé-ment : prenez trois fois l'argent, et laissez-moi déchirer le billet.
SHYLOCK. Quand il aura été payé conformément à sa teneur. Il est visible que vous êtes un digne juge; vous connaissez la loi ; votre exposé a été très solide. Je vous somme, de par la loi dont vous êtes une des plus fermes colonnes, de procéder au jugement. Sur mon âme, je jure qu'il n'y a pas de langue humaine qui ait le pou-voir de changer ma volonté; je m'en tiens à mon billet.
ANTONIO. Je supplie de tout mon cœur la cour de rendre le jugement.
PORTIA. Eh bien! mais alors, le voici : (à Antonio) il vous faut préparer votre poitrine au couteau.
SHYLOCK. 0 le noble! ô l'excellent jeune homme!
PORTIA. Car la loi, considérée dans son esprit et dans son objet, s'applique clairement à la pénalité qui est dûment consignée sur le billet.
SHYLOCK. C'est très vrai. 0 juge sage et équitable! combien tu es plus vieux que ton visage!
PORTIA, à Antonio. Par conséquent, mettez à nu votre sein.
SHYLOCK. Oui, sa poitrine, c'est ce que dit le billet, n'est-ce pas, noble juge? « Tout près de son cœur », ce sont les termes formels.
PORTIA. Formels... Y a-t-il ici une balance pour peser la chair?
SHYLOCK. J'en ai apporté une.
PORTIA. Shylock, ayez ici quelque chirurgien à vos frais pour bander ses blessures et empêcher qu'il ne aigne à mort.. 1
SHYLOCK. Est-ce que c'est spécifié dans le billet?
PORTIA. Ce n'est pas énoncé, mais qu'importe? Il serait bon que vous fissiez cela par charité.
SHYLOCK, relisant le papier. Je ne puis pas trouver cela ; ce n'est pas dans le billet.
PORTIA. Vous, marchand, avez-vous quelque chose à dire?
ANTONIO. Peu de chose; je suis armé et bien préparé. Donnez-moi votre main, Bassanio; adieu! ne vous affligez pas si j'en suis tombé là pour vous, car la fortune se montre en ceci plus tendre que de coutume. D'ordinaire elle laisse le misérable survivre à son opu-lence et contempler de ses yeux creusés et de son front ridé tout un siècle d'indigence. Or moi, elle m'arrache à la longue et dure épreuve d'une telle misère. Saluez pour moi votre honorable femme ; racontez-lui en détail la fin d'Antonio ; dites-lui combien je vous aimais; parlez favorablement du mort, et quand vous aurez fini votre histoire, dites-lui de juger si Bassanio ne fut pas aimé une fois déjà. Ayez seulement quelque regret de perdre votre ami et lui n'aura pas regret de payer votre dette, car (avec un sourire), pour peu que le juif coupe assez profondément, je vais la payer dans un instant de tout mon cœur.
SHYLOCK. Nous gaspillons le temps. (A Portia.) Je t'en prie, achève ta sentence.
PORTIA. Une livre de la chair de ce marchand est à toi; le tribunal te l'adjuge et la loi te la donne.
SHYLOCK. 0 l'équitable juge !
PORTIA. Et tu dois couper cette chair dans sa poitrine ; la loi l'autorise et la cour le concède.
SHYLOCK. 0 le savant juge! C'est la sentence. (A Antonio.) Allons, prépare-toi.
PORTIA, retenant le liras de Shylock. Arrête un peu ; il y a encore quelque chose. Ce billet-ci ne te donne pas une goutte de son sang ; les termes sont expressément : une livre de chair. Prends donc ce que porte le billet, prends ta livre de chair : mais si, en la découpant, tu répands une seule goutte de son sang chrétien, tes terres et tes biens seront, de par la loi de Venise, confisqués au profit de l'État de Venise.
GRATIANO. 0 l'équitable juge! n'est-il pas vrai, juif? 0 le savant juge !
SHYLOCK. Est-ce que c'est la loi?
PORTIA. Tu verras toi-même le texte; car, puisque tu veux la stricte justice, sois sûr que justice te sera faite, plus même que tu ne le désires...
La lettre de la loi est retournée contre Shylock. Il demande maintenant le triple de sa créance qui lui fut offert. Portia s'y oppose attendu que le billet n'en dit rien. Il se rabat sur la somme toute nue; même refus pour la même raison. Et voici qu'enfin. la loi de Venise à la main, Portia le condamne à la confiscation de ses biens pour avoir attenté à la vie d'un citoyen vénitien.