‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 26 sur 52 · FALSTAFF · texte numérisé non relu

FALSTAFF

(HENRI IV. 1 re PARTIE) Le jeune prince de Galles qui sera plus tard le roi Henri V s'ennuie à la cour et préfère aux cérémonies guindées la cama-raderie des joyeux chenapans qu'il rencontre dans les cabarets de Londres: Le plus notable de ses compagnons habituels est Sir John Falstaff, sorte de Panurge mon té en chair, ventripo-tent, ivrogne, vantard, menteur, voleur, capon, mais en revan-che doté d'une verve inépuisable et de ressources d'esprit qui lui permettent de se tirer des pas les plus difficiles. Le prince juge Falstaff à sa juste valeur: il le méprise et s'amuse moins avec lui que de lui. Il vient de s'égayer à ses dépens; sachant que Falstaff avec ses acolytes Peto, Bardolphe et Gadshill avait projeté de détrousser des voyageurs, il s'est lui-même déguisé et, de concert avec un certain Poins, tombant sur les voleurs chargés de butin, il les a volés à leur tour. Le prince et Poins viennent maintenant rejoindre Falstaff au cabaret de la Hure-de-Sanglier, en se promettant de jouir des mensonges et de la confusion de leur dupe. Les hâbleries de Falstaff, puis ses inventions spon-tanées de répliques inattendues quand il se voit découvert, les plaisanteries qu'il imagine pour détourner le mépris du prince, font le thème de la scène citée.

(Le cabaret de la Hure-de-Sanglier, à Eastcheap, quartier-est de Lon-dres. Le prince Henri et Poins devisent ensemble. Entre Falstaff suivi do Gadshill, Bardolphe et Peto. Le garçon du cabaret se tient derrière eux.)

POINS, à Falstaff. Bonjour, Jack i, d'où viens-tu?

FALSTAFF. Peste soit de tous les poltrons, voilà ce que je dis, et le diable les emporte! Ainsi soit-il, morbleu ! —

1. Diminutif familier de John, prénom de Falstaff. Garçon, donne-moi un verre de xérès. — Plutôt que de mener cette vie-là longtemps, j'aimerais mieux rouir du chanvre et le teiller... et le corder pour qu'on m'en fasse une cravate! Peste soit de tous les poltrons! — (Au garçon.) Donne-moi un verre de xérès, coquin. — Est-ce qu'il ne reste plus de vertu en ce monde? (Le garçon lui apporte un verre de xérès; il boit.)

LE PRINCE, à Poins. As-tu jamais vu Phébus baiser une motte de beurre, de beurre au cœur sensible qui fon-dait aux doux propos du soleil. Si tu ne l'as pas vu, eh bien ! contemple-moi cette masse.

FALSTAFF, au garçon. Coquin, il y a de la chaux dans ce vin... (Il jette son verre.) Il n'y a donc rien que coquinerie à attendre de la canaille humaine... Pourtant un pol-tron est encore pire qu'un verre de vin avec de la chaux dedans. Canaille de poltron!... Tu peux t'en aller, mon vieux Jack; meurs quand tu voudras; si la virilité, la bonne virilité n'est pas oubliée sur la face de la terre, je veux être un hareng vidé! Il ne reste pas en Angle-terre trois braves qui n'aient été pendus, et l'un des trois est gros et se fait vieux. Dieu nous assiste! Triste monde quele nôtre, ma parole! Je voudrais être tisserand; je chanterais des psaumes ou n'importe quoi *... Peste soit de tous'les poltrons, je le répète!

LE PRINCE. Ehbien iballotde laine, qu'as-tu à grommeler?

FALSTAFF. Un fils de roi ! Si je ne te chasse pas de ton royaume à coups de sabrede bois, et tous tes sujets devant toi comme un troupeau d'oies sauvages, je veux ne plus jamais porter un poil sur mon visage... Toi, prince de Galles !

LE PRINCE. Qu'est-ce à dire, l'homme-tonneau?

FALSTAFF. Est-ce que vous n'êtes pas un poltron? .Répondez-moi à cela; et Poins que voilà, aussi?

POINS, marchant contre Falstaff d'uu air de menace. Morbleu! grosse panse, si tu me traites de poltron, parbleu! je te coupe la gorge.

1. Les tisserands, dont beaucoup venaient des Pays-Bas, étaient en màjorité',fcalvinistes et chantaient des psaumes en travaillant.

FALSTAFF, se levant et battant en retraite. Moi, te traiter de poltron? Je te verrai damné avant de te traiter de pol-tron; mais je donnerais bien mille livres pour courir aussi vite que toi. Ah! vous avez les épaules passable-ment droites et vous n'avez pas peur de vous montrer de dos. C'est cela que vous appelez, vous autres, prèter l'épaule aux amis? Le diable emporte épauleurs pareils! Ce qu'il me faut à moi, c'est des gens qui me montrent leur face... (Au garçon.) Donne-moi un verre de xérès; je suis un coquin si j'ai bu d'aujourd'hui.

LE PRINCE. Menteur, tes lèvres ne sont pas encore sèches de ta dernière rasade. (Le garçon apporte à Falstaff un second verre de xérès.)

FALSTAFF. Cela ne fait rien. (il boit.) Peste soit de tous les poltrons, je le répète!

LE PRINCE. Qu'y a-t-il?

FALSTAFF. Qu'y a-t-il? Il y a que quatre de nous ici présents avons pris mille livres ce matin.

LE PRINCE. OÙ est l'argent, Jack, où est-il?

FALSTAFF. OÙ il est? demande à ceux qui nous l'ont volé ; cent contre nous quatre pauvres diables

LE PRINCE. Quoi! mon cher, cent?

FALSTAFF. Je suis un coquin si je n'ai pas ferraillé corps à corps avec une douzaine d'entre eux deux heures de suite. Je n'ai échappé que par miracle. J'ai reçu huit bottes à travers mon pourpoint, quatre à travers mon haut-de-chausses; mon bouclier est traversé de part en part; mon épée a plus de dents qu'une scie à main... ecce si[)num! 1 (Il montre son épéo tailladée.) Jamais je ne me suis mieux comporté depuis que je suis homme. Tout a été inutile... Peste soit de tous les poltrons! (Montrant Peto et Gadshill.) Qu'ils parlent s'ils disent plus ou moins que la vérité, ce sont des gredins et les fils des ténèbres.

LE PRINCE. Parlez, messieurs; comment les choses se sont-elles passées?

GADSHILL. Nous autres quatre nous sommes tombés sur une douzaine...

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