‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 3 sur 52 · LA VIE DE SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

LA VIE DE SHAKESPEARE

Les faits certains et significatifs de la vie de Shake-speare tiennent en quelques pages. C'est seulement en mul-tipliant les hypothèses, en publiant tout au long des actes notariés, en faisant à propos du poète l'histoire de son temps ou à propos de sa vie l'étude de son œuvre que l'on a pu enfler sa biographie jusqu'au volume. Voici à peu près tout ce que l'on est arrivé à savoir de sûr et à conjecturer de plausible.

William Shakespeare fut baptisé le 26 avril 1564 en l'église de Stratford-sur-Avon, petite ville de ce comté de Warwick qui pour sa position centrale a été appelé le cœur de l'Angleterre. Son père, John Shakespeare, était un des principaux bourgeois du lieu. Fils de fermier, il était venu 'de bonne heure s'établir à Stratford où il exerçait divers commerces, cumul fréquent à l'époque et tout naturel dans un bourg de quatorze cents âmes. Il vendait du bois, de la laine, des grains. Il était encore boucher et travaillait les peaux du bétail tué par lui. Son industrie la plus relevée était la fabrication des gants. En 1557, il avait épousé Mary Arden, d'une condition au-dessus de la sienne, car son propre père était fermier du père de la jeune fille. Sa fortune s'était fort accrue par ce mariage qui le rendit pos-sesseur de terres importantes. Il occupait à Stratford une maison spacieuse et confortable pour ce temps-là. Illettré, ne sachant pas écrire, signant d'une croix, il était néan-x INTRODUCTION moins devenu un des gros personnages de la ville où il exerça.tour à tour plusieurs fonctions municipales, y com-pris la plus haute. Deux filles qu'il avait eues d'abord étant mortes en bas âge, William fut l'aîné des six enfants qui vinrent ensuite, trois garçons et trois filles. '

Comme la fortune de John Shakespeare était alors pros-père, il est très probable qu'il fit profiter William du col-lège dont Stratford avait été doté par la Renaissance. Or on connaît le régime des collèges du xvi° siècle. Entre là vers sept ans, l'écolier était soumis à des exercices gradués dont l'étude du latin faisait l'objet principal, sinon unique :■ , apprenant par cœur la grammaire latine et de petits dia-logues en la même langue, arrivant peu à peu à traduire les églogues du poète moderne Battista, dit le Mantouan, puis s'élevant jusqu'à Ovide en la compagnie duquel il demeurait longtemps. En ce qui est de Shakespeare, il est certain que nul ancien ne fit sur lui d'impression aussi durable que l'auteur des Métamorphoses. Il semble d'ailleurs qu'il n'ait pas eu le temps de parcourir le cycle entier des classes, d'aborder Cicéron et Sénèque, Horace et Virgile, ni surtout de se mettre à l'étude du grec, qui n'était pas alors enseigné partout et ne l'était qu'à quelques élèves d'élite. « Il savait peu de latin et moins de grec », dira de son ami Shakespeare le poète érudit Ben Jonson. On peut en somme prendre ce jugement pour acquis. Shakespeare ne saurait être compté parmi les doctes poètes de la Renaissance. Il ne faut " pas s'exagérer son ignorance cependant. Outre qu'il était fort capable de lire et d'ad-mirer Ovide, il vécut à une époque où se multiplièrent les 1 traductions des écrivains romains et grecs, italiens et fran-çais, et il en est peu que son esprit curieux ait négligées. Il est vraisemblable qu'il acquit même une teinture d'ita-lien, alors la langue à la mode, et ses œuvres renferment des passages étendus en un français d'ailleurs fort incor-rect.

Mais ce que Shakespeare doit surtout à Stratford c'est la connaissance minutieuse de la campagne et de la vie rus-tique, de ses habitants, de leurs travaux, de léurs jeux et de leurs fêtes, des animaux et des plantes, de la chasse et de la pêche. Toute sa poésie en est imprégnée et comme aérée. Au cœur de la plus fantaisiste ces souvenirs précis mettront un noyau de vérité; sur la plus sombre il en

INTRODUCTION XI rejaillira de la grâce et de la fraîcheur; ce sera la santé et le décor de l'œuvre entière. Le jeune William ne fut peut-être pas un écolier modèle; on se demande s'il ne s'est pas peint dans celui dont il parle : « l'écolier pleurnichant, avec sa face luisante du matin, qui emporte son petit sac et se traîne à contre-cœur vers l'école, comme une limace ». En revanche il dut être un assidu de l'école buissonnière; il aima à cueillir les mûres des haies et à s'échapper vers la rivière. Voisinage charmant et tentateur que celui de l'Avon dont la rive droite baignait de grands bois, la rive gauche de riches prairies où paissaient les moutons parmi les herbes et les fleurs, — ces fleurs abondantes et variées dont le poète saura tous les noms, distinguera le port, la nuance et le parfum, et dira les vertus que leur prête la superstition des paysans ou des amoureux.

Sans doute le goût de cette campagne où il faisait si bon vagabonder et qui était toute vibrante de chansons, d airs de danse, de cloches de fète en ce temps lointain de « la bonne reine Bess », amortit ses regrets lorsque, brusque-ment retiré du collège à quatorze ans, il fut mis en appren-tissage dans sa ville natale. Quels qu'eussent été à l'origine les projets et les ambitions du père pour son fils, il y dut renoncer, car sa fortune était maintenant sur le déclin. Les documents locaux nous le montrent à partir de 1578 hypothéquant ses terres, ne payant plus l'impôt, poursuivi. par ses créanciers, n'osant plus paraître en public, privé de ses fonctions municipales. En d586 il est même décidé d'opérer chez lui une saisie, puis on y renonce, car il n'y a rien à saisir. L'année suivante il est en prison pour dettes.

William devait plus tard travailler de grand cœur à relever la fortune paternelle. En attendant il parait n'avoir guère fait qu'augmenter les charges de sa famille. Il tra-versa à la hâte plusieurs métiers sans se fixer dans aucun, manifestant pour tous de la répugnance. Aida-t-il son père dans son commerce de laine? Fut-il employé chez un bou-cher et. stupéfia-t-il vraiment les gens de Stratford par les oraisons funèbres qu'il prononçait d'un ton pompeux sur les veaux marqués pour le couteau? Essaya-t-il de mettre à profit ses courtes études en se faisant maître d'école? Entra-t-il comme clerc chez quelque avoué? Toutes ces traditions discordantes peuvent se résoudre en une expli-- XII INTRODUCTION

cation très simple : le jeune homme inquiet, contrarié par les circonstances qui s'opposent iL sa vocation secrète, reje-tant l'une après l'autre les professions dont il tâte, tour-menté obscurément par son génie. La persévérance dont il

donnera bientôt des preuves n'est pas encore son fait, ni la prudence non plus. A dix-huit ans, il épouse la fille d'un fermier, Anne Hathaway, de huit ans plus âgée que lui et

qui en trois ans lui donne trois enfants. La suite laisse

supposer que ce mariage prématuré, hâté par des motifs urgents, ne fut pas des plus heureux, et le poète dira plus tard le danger des unions mal assorties par l'âge ou ternies

d'avance par une faute. D'ailleurs ce père adolescent n'était pas encore revenu des folies et des escapades. Il s'adonnait,

dit-on, à la mauvaise compagnie et de concert avec cer-tains braconniers allait prendre les daims qu'un gros sei--

gneur du voisinage, Sir Thomas Lucy, entretenait dans son

parc. Or ce Sir Thomas, membre du parlement, qui dépo--

sait alors un projet de loi pour la préservation du gibier,

se montra rigoureux pour le jeune malfaiteur. Il le châtia

d'autant plus volontiers que la famille maternelle du poète

était suspecte de catholicisme, plus ou moins compromise

dans un complot contre la reine Elisabeth, et que Sir Thomas

était un protestant résolu. Shakespeare se vengea par une

ballade satirique dont l'effet fut d'échauffer davantage

contre lui le seigneur ridiculisé. C'est à la suite de ce scan--

dale qu'il aurait dû quitter Stratford.

Soit pour échapper à son puissant persécuteur, soit pour - faire vivre les siens qui étaient alors dans l'infortune, Sha--

kespeare, laissant sa femme et ses enfants, gagna Londres

entre sa vingt-deuxième et sa vingt-quatrième année. Là. on

le perd entièrement de vue jusqu'en f592. Il n'est pas dou--

teux qu'il ne se soit presque aussitôt attaché à l'un des deux théâtres publics, produits récents et spontanés d'une époque t prospère, avide de spectacles et de plaisirs. Le goût des

spectacles était dans la famille du poète. C'est pendant que

son père était maire de Stratford que pour la première fois

des troupes d'acteurs de passage furent autorisées à jouer

dans la petite ville. Le jeune Shakespeare aurait fait ses

débuts à Londres, d'après une tradition douteuse, en tenant pour quelques sous les chevaux des spectateurs venus au théâtre qui s'élevait dans les champs de la paroisse de Shoreditch, hors des murs de la Cité; puis, sa clientèle

INTRODUCTION XIII croissant de jour en jour, il aurait organisé pour la satis-faire une brigade de gamins dont il était le chef et qui s'appelait de son nom. Quoi qu'il en soit, il est probable qu'il gravit rapidement, échelon par échelon, tous les emplois à commencer par les plus humbles. Il fit office de valet d'acteur avant d'être acteur lui-même, puis sociétaire de la troupe, enfin co-propriétaire d'un théâtre, ce qui était la fortune.

' Nous entrevoyons ses premiers travaux et ses premiers succès à la lueur que projette sur eux certaine diatribe dont il faut chercher l'origine dans l'hostilité des hommes de lettres et des comédiens de profession. Les jeunes gens qui, sortis de l'une de ces Universités retrempées par la Renaissance, aspiraient à la gloire littéraire par leurs romans ou leurs poèmes, marquaient un grand mépris pour les histrions et leur répertoire traditionnel. Plusieurs d'entre eux, il est vrai, jetés dans une vie de débauche, pouvaient sous le coup du besoin paraître sur les planches ou condescendre à écrire pour le théâtre, qui offrait alors les plus promptes chances de gain et de popularité. Mais, si ravalés qu'ils fussent par leur existence de bohèmes vivant au jour le jour, ils manifestaient dans ces occasions un sens naïvement superbe de leur supériorité sur les amuseurs habituels du public. Quelques-uns avaient jus-tifié leur arrogance par des triomphes. Tel le poète Mar-lowe entré du premier bond dans la gloire en 1587, en fou-droyant de son dédain les productions basses ou grossières du génie national. C'est la grandeur et la noblesse de l'antiquité qu'il déclarait vouloir insuffler à la scène anglaise : plus de pitreries; plus de vers rimés (la rime, d'origine « gothique », était alors vue avec suspicion par tous les humanistes de l'Europe) ; au lieu de cela, des vers blancs ou affranchis de l'entrave barbare, majestueux et nus comme les vers des Latins, des vers « tonnants » pour exprimer des sentiments sublimes, voire surhumains. Marlowe avait tenu parole et au delà. Le roulement de tambour continu de son vaste drame de Tametlan avait couvert la voix des modestes rimeurs populaires. Il était si sincèrement passionné en ses extravagances, si vraiment lyrique en ses frénétiques élans d'orgueil et d'ambition, que toute critique de ses énormes défauts fut un moment réduite au silence et, qui plus est, forcée à l'imitation. Les XIV INTRODUCTION poètes d'Université ses émules, d'abord récalcitrants, durent lui emboîter le pas. Sans calculer la vigueur de ses propres poumons chacun s'efforca d'imiter le tonnerre; presque tous visèrent au grandiose et, faute de l'atteindre, se rabattirent sur l'horrible, l'atroce et le démesuré. Ceux qui surent mieux garder leur ton naturel adoptèrent du moins le vers blanc, bien convaincus que les rimeurs spon-tanés ne pourraient pas tirer de musique de cet instrument savant, et ils se purent croire les maîtres incontestés et définitifs du théâtre.

Mais le sens dramatique, ou tout au moins scénique, leur faisait trop défaut. La passion du surhumain excluait l'étude de la vérité. Il y avait là peu d'observation, une psychologie faible, une visible inexpérience des effets de scène, une monotonie funeste. Or voici que dans le même temps le jeune Shakespeare, simple comédien dont le nom ne se lisait sur le registre d'aucune Université, exempt de tout pédantisme d'école, suivant sans système les inspira-tions de son génie, se réglant seulement sur les impres-sions du public, retouchait librement l'ancien répertoire, se permettait peut-être de mettre au point quelques drames du nouveau, taillait et ajoutait, vivifiait la matière lourde, variait les effets, mêlait avec une habileté' inconnue le comique et le tragique, déjà campait sur les tréteaux des êtres qui vivaient. Il excellait sans doute à utiliser les talents divers des comédiens de sa troupe. Il n'en oubliait aucun, pas même le « clown » ou rustre, ce pitre aimé du parterre. Au lieu de lui fournir par dédain un simple canevas où celui-ci pouvait broder ses éternelles facéties en toute indépendance, il lui imposait un rôle, l'incorporait dans la pièce, le faisait concourir à l'effet total. A cette époque appartiennent ces premières œuvres dont la paternité lui est parfois disputée sans raisons convaincantes, et qui, pour être imparfaites, n'en marquent pas moins un progrès de vie et de variété sur tout ce qui existait encore. Comme mouvement, comme entente de la scène, comme diversité, rien dans les drames historiques antérieurs ne valait les tableaux de la guerre des Deux Roses qui forment la tri-logie d'Henri VI. Parmi les tragédies atroces alors à la mode, aucune n'offrait les mêmes ressources d'horreur toujours renouvelées par l'ingénieuse invention de détails précis-que son Titus Andronicus. La verve verbale étourdissante de ses

Page 1