INTRODUCTION XV
PAGES CHOISIES DE SHAKESPEARE. b Peines cl"amour perdues faisait paraître maigres et essoufflés les dialogues spirituels du poète de cour Lily. La farce n'avait jamais encore atteint à ce lyrisme bouffon qu'il mit dans certaines scènes de sa Comédie des erreurs, libre adaptation de ces Ménechmes de Plaute qui sont l'ancêtre vénérable du vaudeville. Grâce à ces œuvres d'essai, le succès de Shakespeare, moins bruyant et plus souterrain que celui de Marlowe, était si constant, progressait d'un pas si sûr, que les poètes d'Université ne tardèrent pas à en prendre ombrage.
En août 1592, l'un des plus célèbres d'entre eux par ses œuvres et par ses débauches, Robert Greene, était sur son lit de mort. Hanté par le remords de sa vie dissolue, il essayait de détourner ses amis, Marlowe entre autres, de la carrière dramatique. Il leur faisait entendre qu'ils per-draient leur âme à la vouloir poursuivre. Il ajoutait un autre argument issu de son cœur ulcéré d'auteur qui n'a plus la faveur du public : il leur disait qu'avec leur salut leur popularité aussi était en péril. C'est au sein des acteurs qu'il leur montrait le danger :
« Ne vous fiez pas à eux, car il est certain parvenu, cer-tain geai paré de nos plumes, lequel
Cachant son cœur de tigre en la peau d'un acteur s'imagine être aussi capable de faire ronfler le vers blanc que le meilleur d'entre vous. Ce n'est qu'un simple Johannes Factotum, mais dans sa pensée il se croit le seul Ebranle-scène de tout le pays. »
L'Ebranle-scène en question était Shakespeare, dont le nom, sur lequel jouait Greene, signifie « ébranle, ou brandit la lance » ; Shakespeare, dont Greene parodiait ici un vers récent.
Si ce dangereux comédien n'avait eu que de la vanité, l'avertissement de Greene n'avait pas de raison d'être. Pour que le pauvre mourant, l'œil avivé par la haine, le dénonçât ainsi, il fallait que cet intrus eût déjà recueilli, aux dépens des poètes d'Université, les applaudissements du public.
Or, ce que la rancune de Greene mêlait d'injurieux à cette reconnaissance faite à contre-cœur du succès de Shakespeare allait recevoir sur-le-champ un démenti infligé par celui-là même qui avait édité le factum après la mort XVI INTRODUCTION de son ami. Henry Chettle faisait amende honorable à Shakespeare; il disait se repentir de l'attaque injuste de Greene autant que s'il en fût lui-même l'auteur, et il ajou-tait :
cc J'ai pu constater qu'il (Shakespeare) était non moins courtois dans sa conduite qu'excellent dans sa profession d'acteur. En outre, diverses personnes éminentes m'ont garanti la droiture de ses actes qui atteste son honnêteté, et la grâce élégante de ses écrits qui témoigne de son art. »
Il y avait en réalité deux hommes dans le comédien ainsi dénoncé et défendu. Il était bien l'adroit metteur en scène qui sait tenir le spectateur en haleine. Il connaissait à merveille le public mêlé des salles de spectacle et savait contenter ses goûts divers. Il avait voué son énergie au service de la compagnie d'acteurs dont il était, décidé à s'enrichir avec elle et par elle, ayant pour idée fixe de reconstituer la fortune de sa famille. Grand danger pour sa gloire, car il aurait pu s'en tenir aux faciles succès que lui assurait sa science du métier. Mais il y avait aussi en-lui un poète, un artiste de la Renaissance, qui prétendait à une gloire non moins haute que ses rivaux fiers de leurs humanités. De la Renaissance il avait cette soif de beauté rare qui ne peut s'étancher qu'à des sources secrètes, ignorées de la multitude. Lui qui avait une telle intelli-gence de la foule, il en avait aussi le dédain. Il ne lui suf-fisait pas de faire rire ou pleurer les spectateurs, il lui fallait l'admiration de juges raffinés, de ces « personnes éminentes » dont, au dire de Chettle, il avait gagné les suffrages. Dans ses jours voués aux. amusements du public il y avait une heure qu'il réservait pour, ses voluptés dis-crètes de dilettante. Sans doute ce souci de l'art exquis transpirait dans les pièces mêmes qu'il portait sur la scène, y éclatait déjà en vers magnifiques, en tours subtils, en images précieuses. Mais il ne pouvait se dissimuler que ces perles étaient le plus souvent inaperçues et qu'une grimace du clown était d'un effet plus irrésistible et plus sûr. Il avait en outre la passion de la rime et ne pouvait assez l'assouvir au théâtre où le vers rimé n'avait plus qu'une existence précaire, supplanté et traqué par le vers blanc. Aussi n'était-ce pas du théâtre qu'il attendait le prestige poétique. Le travail qu'il y faisait était d'ailleurs obscur et à peu près anonyme. Chaque société d'acteurs gardait
INTRODUCTION XVII jalousement les pièces applaudies; elle avait intérêt à ce que son répertoire ne fût point divulgué. Les droits de propriété littéraire n'existant pas, l'unique moyen qu'eus-sent les comédiens de conserver pour eux seuls les drames en vogue était d'en cacher le manuscrit et d'en empêcher la publication.
Shakespeare demanda donc à la poésie pure la gloire lit-téraire que le théâtre ne semblait pas devoir lui procurer. Il mit à profit les loisirs forcés que lui fit la peste pendant laquelle les théâtres furent fermés depuis l'automne de 1592 jusqu'à l'hiver de 1593. L'admiration dont l'espoir le sti-mule est celle des délicats. Le modèle dont il s'inspire est celui des poètes précieux d'Angleterre et d'Italie. Le fruit de ces travaux de luxe fut en 1593 le poème narratif de Vénus et Adonis qu'il appelle « le premier-né de son inven-tion », suivi en 1594 de Lucrèce. L'un et l'autre étaient dédiés au jeune comte de Southampton, protecteur des arts et des lettres, ami du poète. L'esprit aristocratique de la Renaissance s'affirme dans la devise hautaine de Vénus et Adonis, tirée d'Ovide : « Que le vulgaire admire des choses viles, et qu'à moi le blond Apollon serve des coupes pleines d'eau de Castalie! » Ovide aussi lui fournit le thème de ces deux poèmes, sorte de diptyque où d'un côté est peinte la froide pureté d'un adolescent en butte aux séduc-tions d'une femme amoureuse, de l'autre la chasteté de l'héroïne romaine violentée par un ravisseur. Couleurs et images sont ici jetées d'une main prodigue. C'est presque plus de la peinture somptueuse que de la poésie. Un insa-tiable appétit de beauté, de richesse et de décor s'y révèle. N'étant plus retenu par le sens dramatique, le poète lâche la bride à sa fantaisie et à sa subtilité. La Renaissance n'a pas vu s'épanouir de fleur d'imagination plus pourpre, d'un parfum plus capiteux, ni plus lourde de pétales serrés.
Le succès fut grand. A dater de ce jour, Shakespeare fut l' « Ovide » anglais, le doux Shakespeare, le poète suave, « melliflu », à la langue de miel. C'est par là plus que par ses drames qu'il prit place au premier rang des poètes de son temps. Il ajouta à cette renommée choisie en compo-sant ces sonnets « sucrés » qui ne furent connus que d'une élite d'amis jusqu'à ce qu'en 1609 un libraire avisé, ayant réussi à se les procurer, les rendit publics. Il serait vain de chercher après tant d'autres à percer tout le mystère de XVIII INTRODUCTION ces vers intimes qui semblent tenir enclos quelques-uns des secrets de son cœur. Le thème en est l'amitié passionnée, tour à tour humble, admirative, triomphante, dédaignée, trahie, qui souffre et qui pardonne, envers un jeune sei-gneur très noble et très beau, protecteur du poète. Peu nous importe après tout que ce seigneur soit le même comte de Southampton à qui avaient été dédiés les deux premiers poèmes, ou cet autre patron de Shakespeare, Lord Herbert, qui devint comte de Pembroke en 1601. Disons simplement que l'amitié s'exprime ici avec toute la tendresse caressante et tremblante de l'amour. Il faut avoir vu les portraits des jeunes nobles de cette époque pour comprendre l'insistance du poète sur la beauté de son ami. L'éloge prolongé de la beauté masculine n'était pas alors pour surprendre. Le culte de la parure était aussi extrava-gant chez les jeunes hommes que chez les femmes. La richesse des étoffes, l'éclat des couleurs, l'excentricité des coupes, les dentelles, les broderies, les longs cheveux frisés donnaient un air efféminé à ceux-là même qui sous le pourpoint de velours serré à la taille portaient un cœur viril, voire héroïque. L'idée platonicienne, chère à cette génération, de l'âme belle façonnant le corps à son image pour se révéler aux yeux donnait à cette coquetterie comme la noblesse d'une religion.
Les sonnets expriment encore la pensée antique, reprise par plusieurs à la Renaissance et entre autres par notre Mon-taigne, de l'amitié supérieure à l'amour. Autant l'amitié s'y montre pleine de douceur et d'abnégation, autant l'amour y apparaît âpre et funeste. En regard de l'ami qui est son bon ange, le poète aime une femme qui est son démon. Si tous deux s'accordent pour le tromper, il n'a pour lui qu'indulgence infinie, pour elle que mépris et colère. La beauté même du corps il la refuse à la créature perverse dont la beauté le torture. Elle est « noire », et l'on sait qu'au moyen âge la beauté devait être blonde ; en maint endroit de l'œuvre dramatique de Shakespeare on surprend encore l'écho de cette croyance. Mais ce démon qui porte la livrée de la nuit et du mal exerce néanmoins sur lui un étrange empire. il le maudit et ne peut s'arracher à son amour plus cruel que la haine.
Si l'on retrouve dans les sonnets plus d'une idée com-mune aux pétrarquistes du siècle, tout semble ici vivifié par
INTRODUCTION XIX les joies et les douleurs personnelles du poète 1. Parfois il nous apparaît plus distinct et plus proche encore, pauvre comédien « disgracié de la fortune et des hommes, pleu-rant solitaire sur son sort de paria », maudissant le destin
1. Les Sonnets ont donné lieu à d'interminables controverses. Certains commentateurs veulent découvrir derrière chaque mot un secret de la vie et un trait précis du caractère de Shake-speare. D'autres vont jusqu'à leur refuser toute valeur biogra-phique; c'est le cas d'un des plus récents et des plus conscien-cieux biographes du poète, M. Sidney Lee. Pour lui, les Sonnets sont de purs exercices de rhétorique oÏl il ne faut chercher aucun écho des sentiments véritables du poète. Il en voit la preuve dans le fait que la plupart des thèmes traités par Shake-speare étaient alors des lieux communs de sonnettistes. Comme le sujet est chez tous la passion fervente et prosternée, il n'a pas de peine à l'établir. Il n'est pas non plus, douteux que dans la foule des pétrarquisants d'alors il n'y ait eu bon nombre d'éco-liers, simples traducteurs ou metteurs en vers de sentiments convenus. Mais ce n'est là qu'une raison de plus pour ne pas ranger parmi ces derniers Shakespeare qui avait atteint sa maturité quand il écrivit la plupart des sonnets. L'accent d'émo-tion, la note personnelle que la majorité des critiques et tous les poètes ont cru entendre dans ces vers, les allusions évidentes que Shakespeare y fait à son sort de comédien, le désordre même de ces petits poèmes qui ne peuvent en aucune façon se ranger en un groupement logique, mais qui ont toute l'incohé-rence de productions écloses en des heures successives, suivant le flux ou le reflux des sentiments, tout en un mot proteste contre la théorie outrée de M. Lee. Les sentiments et les pensées propres du poète se sont coulés dans le moule alors aimé du sonnet qui se trouvait d'ailleurs être le mieux approprié; ils ont saisi dans l'air du temps, comme il était naturel, la « métaphy-sique » alors chère aux poètes d'amour. En faut-il conclure qu'il n'y ait là que belle et harmonieuse rhétorique? N'est-ce pas ce qui a lieu à toute époque? Il n'est guère de poète au début de ce siècle qui n'ait chanté ses joies ou ses douleurs sur le mode panthéiste; est-ce à dire que tout soit artificiel dans les ciru-sions du romantisme?
C'est d'ailleurs le tort constant de l'éminent biographe, dans sa frayeur de construire en roman la vie du poète, de s'en tenir à l'interprétation littérale des documents. Il a raison de scruter les archives et les actes notariés. Mais quelle biographie fausse et bizarre on écrirait par exemple de Lamartine en se fondant sur des papiers de ce genre et en soupçonnant de rêverie ou de fiction toute la vie sentimentale dont ils ne disent rien! XX INTRODUCTION qui le force à se montrer à la foule « sous le bariolage d'un bouffon ». Par bonheur, après avoir dit ses amertumes et l'envie qu'il porte aux favoris du sort, il lui arrive de se redresser fièrement, en poète qui a le sentiment de sa gloire immortelle parmi les splendeurs éphémères dont il fut un instant ébloui.
Contradictoires et mobiles comme les heures du jour, comme les rayons et les ombres du sentiment, les sonnets sont l'adorable expression du génie lyrique de Shake-speare. La traduction ne peut donner qu'une bien lointaine idée de leur prix. Ce sont vraiment des joyaux, ouvragés avec un art et un amour infinis avant d'être offerts à l'ami. L'affection ne se contente pas ici de sa sincérité nue. Elle s'analyse, poursuit son secret jusque dans les plus intimes replis du cœur, et n'est satisfaite que si elle a découvert en soi quelque grâce point encore saisie, ramené au jour quelque perle d'un nacré nouveau. Elle touche des fibres parfois si fines que le frémissement ne s'en fait pas sentir dans toutes les consciences. Mais nul ne trouva jamais d'images plus justes et plus vives pour rendre palpables ces mystères. Jamais surtout il n'y eut plus parfaite combinaison de ces éléments de beauté que sont la richesse des couleurs et l'harmonie des sons. D'ailleurs, comme tous les sonnets illustres, ceux de Shakespeare se dérobent à un contact rapide et ne découvrent tout leur trésor qu'à l'insistance amoureuse.
A considérer le grand succès de ces poèmes subtils, si raffinés de langue et de sentiment, on se demande s'il n'y eut pas dans la carrière de Shakespeare une heure inquié-tante où le divorce faillit s'opérer, au détriment l'un de l'autre, entre l'auteur populaire et l'artiste exquis. Il était à craindre qu'après avoir humé l'encens des louanges déli-cates, le poète n'eût plus souci de plaire à la multitude, au « million », comme il dit, à ces gens du parterre « pour la plupart incapables de goûter autre chose que les stupides pantomimes et le tintamarre ». Son triomphe comme poète lyrique semblait devoir le mener au dégoût des applaudis-sements recueillis sur les tréteaux, par un appel aux émo-tions communes. Il n'en fut rien. Toutes les facultés qui étaient en lui, au lieu de s'isoler et de s'entreproscrire comme ce fut le cas de tant d'écrivains, voire d'âges litté-raires, qui s'appauvrirent par des dédains insolents, firent
INTRODUCTION XXI au contraire faisceau. Étroitement unies, elles fondèrent cette œuvre dramatique riche de leurs effets divers, pro-duction complexe de l'homme entier et par là capable d'émouvoir tout l'homme et tous les hommes, qui sait faire sourire le bel esprit sans négliger le gros rire de l'artisan, qui fait jaillir tour à tour les larmes faciles de la simple pitié et celles qu'éveille seule la perfection rare des pensées ou des vers. Au lieu de séparer le réel "1 de la poésie, Shakespeare les fondit ainsi en ce large j fleuve unique de vie et de beauté au bord duquel se peu-vent pencher également les altérés d'art et de vrai et où presque tous les instants de l'humeur changeante de chacun de nous trouvent la goutte précise qui convient à leur soif.
Si insuffisants que paraissent à notre admiration les tri-buts offerts au poète de son vivant, il est certain que Sha-kespeare réussit. Il conquit pour son théâtre l'éloge des lettrés, en même temps que la popularité. Dès 1598 c'était un maître ès arts de ces Universités naguère si dédai-gneuses qui l'égalait aux anciens, tout en dressant de ses œuvres alors existantes une liste qui a servi de base à toutes les classifications ultérieures de ses drames. Francis Meres s'exprimait ainsi :
« De même que Plaute et Sénèque sont reconnus les meil-leurs pour la comédie et la tragédie parmi les Latins, de même Shakespeare est parmi les Anglais celui qui excelle dans ces deux genres au théâtre; pour la comédie, j'en prends à témoin ses Gentilshommes de Vérone, ses Erreurs, ses Peines d'amour perdues, ses Peines d'amour récompensées 1, son Songe d'une nuit d'été et son Marchand de Venise; pour la tragédie : son Richard Il, Richard III, Henri IV, Le Roi Jean, Titus Andronicus et son Roméo et Juliette. De même qu'Epius Stolo disait que les Muses parleraient avec la langue de Plaute si elles voulaient parler latin, de même je dis que les Muses parleraient avec le style bien limé de Shakespeare si elles parlaient anglais... »
Il est d'autres indices de sa gloire. Il obtint les suffrages de la cour comme ceux du public. La reine Élisabeth et après elle Jacques Ier firent leurs délices de contempler
1. Sans doute la pièce qui fut appelée définitivement Tout est bien qui finit bien.